Publié dans Maghreb émergent,
15 juillet 2013
15 juillet 2013
A propos du putsch égyptien : le naufrage des gauches du monde arabe se confirme
par Ahmed Henni
Après qu'en 1992 une partie de la gauche
algérienne a lancé un appel irrésistible à la direction militaire pour
arrêter le processus électoral et mettre en prison les gagnants, voilà
qu'en juin 2013 une partie de la gauche égyptienne s'associe aux auteurs
d'un appel similaire à la direction de l'armée égyptienne pour
destituer un président élu.
En janvier 1992, en Algérie et devant la
perspective d'une victoire électorale des islamistes, une partie des
progressistes laïques créent, à l'initiative en arrière-plan de la
direction militaire du renseignement, un « Comité national de sauvegarde
de l'Algérie » (CNSA), qui regroupe la direction de l'Union générale
des travailleurs algériens (UGTA), la centrale syndicale sous influence
communiste, le Parti de l'avant-garde socialiste (PAGS – communiste), la
direction de l'Union des entrepreneurs publics (chefs d’entreprises
souvent issus du PAGS), et le Rassemblement pour la culture et la
démocratie (RCD) – un jeune parti laïque, balayé au premier tour de ces
premières élections législatives pluralistes qu'ait connues ce pays (200
267 voix, soit 2,9% des votants), qui avait déjà appelé à « empêcher le
second tour par tous les moyens » et, si besoin est, à « bloquer les
carrefours et les aéroports ».
Ce CNSA s'autoproclame porte-parole de la «
société civile » et appelle l'appareil militaire à intervenir pour
empêcher une victoire des islamistes au second tour. Trois jours avant
le scrutin, le 11 janvier 1992, la direction de l'armée, répondant à cet
« appel irrésistible » du peuple, opère un putsch, contraint le
président de la République à la démission et annule les élections.
Certes, comparaison n'est pas raison, mais on
peut, sans aucun doute, supposer que les appareils militaires égyptiens
du renseignement – les fameuses mukhabarât omniprésentes en Égypte -
ont, au préalable, préparé le terrain « civil » du dernier putsch. On
sait que, depuis un an, un véritable esprit d’obstruction s’est emparé
des appareils d’État et des sociétés publiques, toutes sous influence.
Les coupures d’électricité, par exemple, ont été systématiques,
répétitives et régulières, suscitant et exaspérant la colère des
habitants. Ces coupures et les pénuries de gaz et d'essence ont
mystérieusement cessé dès la destitution de Mohammed Morsi. En point
d’orgue, les appareils militaires ont, sinon fomenté, du moins encouragé
et soutenu l'initiative des rassemblements de juin 2013 au Caire
demandant la destitution du président islamiste élu, Mohammed Morsi.
Pour ce qui a été visible sur les chaînes de
TV, ce sont des hélicoptères militaires qui ont jeté des drapeaux aux
manifestants. Mais d’où viennent les milliers de portraits impeccables
du général Sissi apparus comme par miracle juste après la lecture de son
communiqué ? Pour ce qui n’est pas visible, les témoignages historiques
en Égypte ou dans d’autres pays soumis à l’omniprésence des appareils
de renseignements nous apprennent que ces appareils savent aussi bien
rameuter et mobiliser les gens que fournir le matériel aux manifestants
(drapeaux, photos, banderoles, slogans), l'eau et la nourriture, etc.
Sans oublier une radio-télévision et une agence de presse officielles
sous contrôle. Cela fait plus de cinquante ans - depuis Nasser - que ces
appareils manipulent l’information. Qui peut dire combien de comptes
Facebook ou Twitter sont tenus par des agents des mukhabarât ?
L’œuvre souterraine des services de renseignements militaires
Dans ces pays du « socialisme arabe », le
renseignement militaire s'est, à l'instar du KGB soviétique, toujours
donné un droit de regard sur la vie politique. Il est, dans ces pays, «
le premier parti politique », a dit l'historien algérien Mohammed Harbi.
C'est au nom de ce « socialisme arabe » que la majorité des
progressistes de ces pays (Algérie, Libye, Égypte, Yémen du Sud, Syrie,
Irak) ont, sans exception, pris le pouvoir ou y ont participé à la suite
de putschs militaires, donnant aux appareils armés et à leurs bras
sécuritaires une légitimité révolutionnaire désignée « progressiste et
de gauche », aujourd'hui « laïque » – une image que ces appareils
veillent à entretenir pour s'attirer les faveurs des gauches et des
droites occidentales.
Or, la plupart des révolutions qui ont eu lieu
dans les pays où le droit des gens n'existait pas se sont heurtées à la
puissance de ces appareils militaires et ont conservé intactes leurs
centrales de renseignement héritées des dictatures (Iran, pays
ex-communistes, etc.). Toutes ces révolutions ont échoué en matière de
libertés. Le seul changement radical a eu lieu en Allemagne de l'Est
lorsqu'un pouvoir construit sur le droit des gens en Allemagne fédérale,
après la défaite de 1945, a annexé la RDA et dissous purement et
simplement la célèbre Stasi. Aucun changement de cette nature n'a pu se
produire dans les pays du « printemps arabe ». En Turquie, il a fallu
dix ans au gouvernement AKP pour s'estimer assez bien établi en vue de
toucher aux directions des armées et des appareils sécuritaires.
Au Maroc et en Tunisie, les gauches n'ont
gouverné que par la faveur du Prince : Hassan II a nommé un gouvernement
Abderrahmane Youssefi, socialiste (1998-2000), et Bourguiba a laissé
Ahmed Ben Salah (1961-1970) mener une expérience de « socialisme
destourien ».
Or, aujourd'hui, à part une fraction tunisienne, représentée par Moncef Marzouki et un de ses principaux conseillers, qui a fait son aggiornamento et a sauté le pas, en considérant tous les Tunisiens, sans exception, comme des citoyens politiquement et électoralement égaux, les gauches arabes n'ont, au cours de leur histoire, jamais fait du droit des gens un préalable. N'étant arrivées au pouvoir que dans les fourgons des militaires, elles continuent de répudier la lutte primordiale pour la citoyenneté et lancent, ici et là, des appels irrésistibles du peuple au putsch pour maintenir des dictatures dites « laïques », ou renverser des pouvoirs élus par des peuples qui « votent mal ». Par exemple, l'un des plus célèbres hommes de gauche égyptiens, Samir Amin, nie que la source exclusive de légitimité du pouvoir soit « dans les urnes... », arguant qu' « il y a une autre légitimité, supérieure : celle de la poursuite des luttes pour le progrès social et la démocratisation authentique des sociétés » (site "Mémoire des luttes", 11 juillet 2012). Or, il est clair que cette seconde légitimité ne peut gagner que si les appareils militaires ne sont pas contre elle et qu'ils procèdent au renversement par la force du pouvoir en place. Sinon, on ne voit pas comment elle triompherait, sauf par une lutte armée guevariste qui, encore une fois, donnerait le pouvoir aux détenteurs des fusils.
Or, aujourd'hui, à part une fraction tunisienne, représentée par Moncef Marzouki et un de ses principaux conseillers, qui a fait son aggiornamento et a sauté le pas, en considérant tous les Tunisiens, sans exception, comme des citoyens politiquement et électoralement égaux, les gauches arabes n'ont, au cours de leur histoire, jamais fait du droit des gens un préalable. N'étant arrivées au pouvoir que dans les fourgons des militaires, elles continuent de répudier la lutte primordiale pour la citoyenneté et lancent, ici et là, des appels irrésistibles du peuple au putsch pour maintenir des dictatures dites « laïques », ou renverser des pouvoirs élus par des peuples qui « votent mal ». Par exemple, l'un des plus célèbres hommes de gauche égyptiens, Samir Amin, nie que la source exclusive de légitimité du pouvoir soit « dans les urnes... », arguant qu' « il y a une autre légitimité, supérieure : celle de la poursuite des luttes pour le progrès social et la démocratisation authentique des sociétés » (site "Mémoire des luttes", 11 juillet 2012). Or, il est clair que cette seconde légitimité ne peut gagner que si les appareils militaires ne sont pas contre elle et qu'ils procèdent au renversement par la force du pouvoir en place. Sinon, on ne voit pas comment elle triompherait, sauf par une lutte armée guevariste qui, encore une fois, donnerait le pouvoir aux détenteurs des fusils.
Peut-on revendiquer le suffrage universel et rejeter la sanction des urnes ?
Bien que le suffrage universel soit l'un des
grands acquis du mouvement social historique, le refus de ses résultats
montre qu'une grande partie des gauches du monde arabe ne considère pas
l'ensemble de la population comme des citoyens mais, pour une bonne part
d'entre eux, des « égarés » trompés par les islamistes. Mais à qui la
faute si, au lieu d'aller au devant de ces populations mener un travail
populaire et convaincre d'aller vers la gauche, on laisse les islamistes
seuls s'en occuper et leur venir en aide pour écrire une demande, se
faire délivrer un papier, obtenir une aide, un soin, etc. Cette partie
de la gauche a abandonné le militantisme auprès du peuple, pourvoyeur de
voix, pour enfourcher la facilité médiatique du discours méprisant
sinon haineux vis-à-vis de mouvements qu'on est incapable de battre
politiquement. Dans le meilleur des cas, elle est en faveur d’un
suffrage censitaire ou, comme le préconisait en 1992 l’universitaire
algérien M'Hamed Boukhobza, les électeurs non instruits ne devraient pas
avoir le droit de vote. Le rapport remis aux autorités par cet
intellectuel soulignait « les risques du suffrage universel dans un pays
sous-développé, car il favorise l'émergence d'un populisme
potentiellement nihiliste, alimenté par l'existence structurelle d'une
population nombreuse et exclue du progrès économique et social »
(journal "La Nation", n°158, 1996). En réalité, l'attitude,
irréductible, d'une partie des communistes du monde arabe – notamment,
vis-à-vis des islamistes, même ceux qui sont constitutionnalistes – ne
s'appuie sur aucune analyse marxiste ou matérialiste du mouvement
historique ou populaire. Elle est davantage animée par une haine
viscérale, semblable à celle, aveugle, des anticléricaux primaires dont
la pensée se réduisait à « bouffer du curé ». Il faut dire que les
islamistes ont toujours été des concurrents politiques mortels des
communistes et que, sur le long terme, ils les ont éliminés du paysage
politique électoral.
L'appel aux appareils militaires égyptiens,
auquel a souscrit la majorité des courants de gauche, pour destituer un
président élu au suffrage universel montre que les gauches du monde
arabe, au lieu de réclamer la dissolution immédiate des « Stasi arabes
», ou, pour le moins, leur encadrement par un texte législatif,
continuent, au nom d'une hypothétique justice matérialiste utilitariste,
de reléguer le droit des gens aux calendes grecques. Il est temps
qu'elles fassent leur aggiornamento et érigent le droit des gens et la
citoyenneté au rang de préalable politique. Autrement, et à l'instar des
communistes occidentaux, leur dissolution historique ne fait aucun
doute.
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