Armées et transition démocratique
par Ahmed HENNI
Ce qui constitue la vraie démocratie,
ce n'est pas de reconnaître des égaux,
c'est d'en faire.
Gambetta1
Résumé : La domination globalisée des
petites cultures a conduit à la diffusion de masse de petites
cultures falsificatrices : suprémacisme occidental, islamisme
politique. Les élites politiques ont délaissé la promotion des
valeurs qui ont fait la haute culture (respect d'autrui, liberté
créatrice, égalité des conditions et des droits) pour s'enfermer
dans des petites cultures de caste et ne plus offrir d'issues par le
haut aux populations qu'elles dominent. Les élites militaires
arabes, algériennes en particulier, n'y échappent pas. Leur but est
d'empêcher toute émergence d'élites civiles et civilisées, aptes
à construire un État.
Pour ce faire, elles ont éradiqué toute haute culture. Dans ce vide
culturel, les islamistes, diffuseurs de petite culture bigote,
apparaissent comme des porteurs de haute culture sacrée. Ce qui est
une falsification. Les élites militaires s'en accomodent. C'est
pourquoi le débat que vient de lancer en Algérie M. Mouloud
Hamrouche sur le rôle de l'Armée est important. Le texte qui suit
tentera de démontrer qu'au lieu de viser à construite un État,
les élites militaires ne cherchent qu'à l'affaiblir et neutraliser
les potentielles élites civiles concurrentes qui voudraient le
renforcer.
Dans de récentes déclarations, l'ancien chef du
Gouvernement algérien, Mouloud Hamrouche, a estimé que la
transition démocratique ne pouvait s'opérer paisiblement qu'avec
des garanties de l'Armée. Celle-ci, érigée au rang de « despote
éclairé », neutraliserait en quelque sorte la violence
politique et assurerait une stabilité permettant de mettre en place
des règles de compétition démocratiques, du moins équitables
entre les différentes forces partisanes. L’ancien chef du
Gouvernement avait commencé en mars 2014 par lancer un appel aux
différentes factions, les invitant « à élaborer un consensus
national nouveau, fondé sur notre identité, notre sécurité et
notre projet national d’instaurer un État
démocratique fort qui garantisse les droits et l’égalité entre
tous les citoyens »2.
Il considérait l’armée comme la « seule force organisée et
disciplinée »3.
Il estimait, qu’aujourd’hui, « la cohésion nationale est en
jeu, les formations politiques manquent de crédit et d’enracinement
populaire pour l’endiguer »4.
Il précisait enfin en juin 2014 : “Je ne demande pas
à l’institution militaire de faire des réformes, mais cherchons
ensemble les voies et moyens pour aller vers cet objectif de
réhabilitation de l’État”, appelant à mettre à profit la
« rationalité » de l’Armée au profit de
l’administration et de l’économie5.
Une opposition radicale à cette thèse s'est
immédiatement manifestée par la voix de Mme Louisa Hanoune, porte
parole du Parti des travailleurs, qui déclarait le 30
juin 2014 : « Nous voulons un État civil. Si le
président doit rester le chef suprême des armées, il doit
toutefois désigner un civil à la tête du ministère de la Défense.
Comme stipulé par le Congrès de la Soummam, nous voulons la
primauté du civil sur le militaire ».
Ce débat mérite réflexion.
Il s'agit, en effet, de savoir si le but des élites
militaires est de se renforcer en affaiblissant l'État ou de
s'affaiblir en renforçant l'État, question qu'évacue M. Hamrouche.
Les expériences historiques à travers le monde montrent qu'il
convient d'opérer d'abord un distinguo entre l'Armée et les élites
militaires, qui sont une couche sociale comme une autre et défendent
des intérêts propres corporatistes et hiérarchisés. De se
pencher, ensuite, sur la production de l'État par les élites
militaires dans les nombreux pays à dictature militaire. Or, il
semble bien que ces élites ne visent pas à produire un État mais
seulement des bureaucraties qui leur font allégeance. Leur but est
d'écarter tout projet civil de production d'un État. M. Hamrouche
observe lui-même pour l'Algérie que l'emprise des élites
militaires n'a eu pour résultat que l'absence d'État. En juillet,
il constatait que : «Les partis politiques sont en crise,
l’administration publique n’a rien de public, l’impôt n’existe
pas, les grands services publics sont quasi inexistants (voir la
situation de nos hôpitaux), l’économie ne fonctionne pas, c’est
le cas aussi de l’école malade, et, par ricochet, c’est nous
tous qui sommes malades »6.
Ce constat n'est pas propre à l'Algérie. Chaque fois,
dans le monde, que, dans le cadre d'une dictature militaire, des
élites civiles expriment un désir d'autonomie ou refusent
l'allégeance aux élites militaires, elles sont neutralisées.
L'exemple le plus récent nous vient de Thaïlande. Le dernier coup
d'État (mai 2014) n'est que le 12ème en 70 ans. Depuis 2001, toutes
les victoires électorales des élites civiles opposées au régime
militaire ont été systématiquement effacées par des putschs :
en 2005, 2006, 2007, 2011 et 2014. Idem en Égypte (2013), en Algérie
(1992), etc. Chaque fois que des élites civiles ont conquis le
pouvoir, elles ont été éliminées. Ces coups d'État ne se font
d'ailleurs que contre une partie des élites civiles, celles qui ne
font pas allégeance aux élites militaires. En Thaïlande, Algérie,
Égypte, par exemple, une
grande partie de la population citadine, occidentalisée, se disant
moderne et civilisée, mêlant hommes d'affaires, journalistes,
artistes, bureaucrates, associations féministes, militants
syndicaux, s'auto-proclamant démocrate, a toujours fait alliance et
soutenu les élites militaires, garantes de leur accumulation
matérielle et symbolique ainsi que de leur mode de vie contre les
traditionalistes identitaires justicialistes qualifiés
d'obscurantistes ruraux (islamistes entre autres) et, par essence,
anti-démocrates. Les élites militaires peuvent ainsi se présenter
comme protectrices des libertés – piège dans lequel on pourrait
tomber, libertés mêmes qu'elles refusent à leurs opposants en les
liquidant ou les emprisonnant. Bref, les élites militaires ne sont
pas égalisatrices en droits. Leur but est, partout, de neutraliser
les élites civiles qui s'opposent à elles.
1. L'État moderne, central, autoritaire et
égalisateur
Essayons, tout d'abord, de situer ce débat dans un
court éclairage historique et de longue période. Hors d'Asie, les
liens entre Armée et avènement de l'État moderne, ou État de
droit, apparaissent dès le 16ème siècle en Europe occidentale. En
théorie, sous la plume de l'italien Nicolas Machiavel (1469-1527) et
en pratique politique sous la férule du cardinal français Richelieu
(1585-1642).
Machiavel cherche, à Florence, les moyens politiques
pouvant conduire à l'instauration d'une véritable république dans
une Italie unie. Pour cela, il faut briser le pouvoir des chefs de
faction et des seigneurs de guerre (les « grands »). Ce
que tente d'obtenir Richelieu en France par la soumission de la
noblesse au roi et l'érection d'un État
au dessus de tous. L'idée forte est, qu'au lieu de s'appuyer sur des
forces éclatées, de contingents nobles ou tribaux, de factions, le
Prince doit, pour construire une Nation, s'appuyer sur une armée
centrale régulière, appelée à devenir une armée de l'État. À
ceci s'ajoute le souci d'une homogénéïsation de la Nation par une
offre de haute culture nationale.
Ibn Khaldoun (1332-1406) avait, auparavant, fait
allusion aux « dégâts » des dynamiques politiques
s'appuyant le jeu tribal (açabiya) mais n'avait opéré
aucune liaison entre ces dynamiques et l'absence d'un État de droit,
celui qui égalise les sujets devant le Roi ou la Loi. Plus préoccupé
d'ordre juste, cette problématique égalitariste lui était
étrangère. Sa dialectique des élites nomades n'aborde pas la
question de l'égalité des conditions de la population. Donner, en
effet, les mêmes droits, ce n'est pas seulement rendre justice. Le
prince juste n'est pas nécessairement fabricant de citoyens égaux.
Cette distinction est fondamentale. Les islamistes, par exemple, sont
justicialistes mais pas égalisateurs ni en droits (hommes-femmes,
par exemple) ni en répartition des biens matériels. La justice
empêche l'abus de pouvoir, l'égalité le distribue également entre
des citoyens. La justice appelle à aider les pauvres, l'égalité
exige, elle, de les doter des moyens de gagner leur vie (un emploi,
par exemple).
Pour se rendre indépendant des jeux seigneuriaux ou
tribaux, le Prince doit donc entretenir une force centralisée à ses
ordres. Le premier but de cette force est de « casser »
les grands, ceux qui commettent les abus de pouvoir et entretiennent
les jeux nobiliaires ou tribaux et l'éclatement des forces
(aujourd'hui les partis). Dans l'Histoire documentée hors d'Asie,
nous trouvons déjà à Rome quelque chose de ce genre dans la
pratique d'Auguste. Celui-ci (-63,+14), héritier de la dictature de
César, va mettre fin aux guerres civiles et l'instabilité en
dessaisissant de leur pouvoir les « grands » (sénateurs
et chefs militaires) jusqu'à être obligé de les financer pour leur
éviter la déchéance totale. Il centralise et uniformise les règles
de gestion et, enfin, promeut une politique de haute culture
symbolisée pour la postérité par Mécène (-69, -8).
L'homogénéïsation autoritaire et centralisatrice des
règles de fonctionnement de ce qui deviendra l'Empire se conjugue
avec une offre de haute culture permettent aux individus de se hisser
plus haut que leurs particularismes locaux et de faire partie d'une
même civilisation (Rome). Marc Aurèle (121-180) disait : « En
tant qu’Antonin, ma patrie et ma cité, c’est Rome ; en tant
qu’homme, c’est l’univers » (Pensée n°44). Le
Libyen Septime Sévère deviendra empereur. L'Algérien Augustin sera
l'un des plus grands penseurs du christianisme et de l'humanité.
L'accès à une langue de haute culture, ici le latin, permet de
s'approprier, à une époque donnée, les œuvres de l'humanité
connue. Les langues locales ne peuvent le faire. Elles manquent de
moyens matériels. Nous y reviendrons. Seule une langue « centrale »
disposant des moyens d'un État central peut mettre à disposition
des citoyens les produits culturels étrangers ou leurs traductions.
Une langue « centrale », le latin ou l'arabe hier,
l'anglais, le français aujourd'hui, le chinois demain, n'est,
historiquement, jamais exclusive et s’accommode fort bien des
langues locales. Cependant, l'humanité n'a pas les moyens matériels
de mettre à la portée de tous dans toutes les langues le patrimoine
culturel humain. On ne peut le faire que dans une langue
« centrale ».
Quelques exemples maghrébins : le grand voyageur
musulman Ibn Battouta (1304-1377), un Berbère de Tanger, peut, grâce
à une langue de haute culture (à l'époque, l'arabe), faire un
périple jusqu'en Chine, rencontrant au fil des étapes, les grands
érudits de l'époque et échanger avec eux. J'ai trouvé dans sa
Rihla, l'anecdote suivante :
Arrivant dans une grande ville de l'Inde, il y rencontre X., qui,
dit-il, avait été le syndic du tombeau de l'imam Ali à Najaf
(Irak) et s'était enfui avec la caisse. Et il ajoute : c'est
le frère de Y., haut fonctionnaire à la cour de Grenade (Espagne).
Le Tunisois Ibn Khaldoun (1332-1406) est haut fonctionnaire à Fès,
Grenade, Tlemcen, Le Caire et finit par rencontrer Tamerlan à Damas
en 1400. Ce type de communication et de mobilité eut été
impossible sans centralisation impériale et homogénéïté
culturelle. Il n'est pas antinomique de l'existence de langues
locales.
L'ère des Nations offre aussi, à partir du 16ème
siècle, une illustration positive de ces principes. Richelieu
(1585-1642) ouvre, en Europe, la voie à l'État central autoritaire
mais égalisateur des sujets, bref l'État moderne. Cela ne suffit
pas. Seigneuries, peuples et pays doivent s'unifier dans une Nation
en devenir. Une offre de haute culture est alors indispensable pour
intégrer les divers patrimoines et permettre aux divers peuples de
la Nation de partager une conception nationale homogène de la
culture. Richelieu fut le fondateur de l'Académie française. Il
consacra à la Sorbonne des dépenses importantes pour l'époque. Le
tragédien Corneille (1606-1684) fut son contemporain. Sa célèbre
pièce, Le Cid, créée en 1637, transforma le paysage
dramatique français et donna lieu à une vive querelle. Malgré
l'hostilité de l'Académie, elle ne fut pas interdite et fut
représentée à travers toute la France. C'est ainsi que Bretons,
Picards ou Auvergnats pouvaient sortir par le haut de leur culture
locale, tout en la gardant.
Lorsque l'Égyptien
Talaat Harb (1867-1941) fonde en 1920, dans une Égypte sous
domination britannique, la banque Misr, il le fait en
appliquant deux principes : tous les capitaux doivent être
égyptiens, la langue d'usage dans la banque sera l'arabe. Il offre
ainsi un plus et une sortie par le haut aussi bien aux épargnants
nationaux qu'aux arabophones. Le public, sans être nationaliste
mais qui ignorait l'anglais, pouvait ainsi recevoir un accueil dans
une langue qu'il comprenait et déchiffrer ses reçus et relevés,
écrire ses chèques, etc. Talaat Harb faisait d'une pierre deux
coups : une œuvre nationaliste et une entreprise profitable. Il
administrait la preuve que militantisme nationaliste et efficacité
économique privée n'étaient pas antagoniques.
Dans la nomenclature des dictatures, nous en trouvons
qui ont donné les moyens politiques et matériels de promotion de la
haute culture et d'autres qui, au contraire, l'ont étouffée et
abouti à des catastrophes.
Napoléon III, grand despote devant l'Éternel,
n'hésite pas en 1863, de décréter la tenue d'un « Salon des
Refusés » regroupant les œuvres de jeunes peintres n'ayant pu être
présentées au Salon officiel de la peinture et de la sculpture, le
jury les ayant refusées : « Sa Majesté, voulant
laisser le public juge de la légitimité de ces [refus], a décidé
que les œuvres d’art refusées seraient exposées dans une autre
partie du Palais de l’Industrie » (décret du 24 avril
1863). Ces jeunes peintres n'étaient autres que Cézanne, Manet,
etc.
Le calife Mamoun, créateur au 9ème siècle de la
Maison de la sagesse à Bagdad, encourageait la vie intellectuelle.
Vint un débat sur la nature du Coran : créé ou incréé ?
Ses sympathies penchant pour la thèse rationaliste (mu’tazilite)
du Coran créé, le calife saisit l'occasion de renforcer son pouvoir
et museler l'opposition. Contre les traditionnistes, il en fit une
thèse officielle et ordonna en 833 de soumettre les fonctionnaires à
un examen doctrinal, les obligeant à proclamer leur adhésion à la
thèse du Coran créé.
Devant la perspective de perdre leur emploi, les
traditionnistes eurent peur et se rétractèrent. Ces opposants à la
thèse du Coran créé se turent, à part quelques récalcitrants,
dont le célèbre Ahmad ibn Hanbal qui fut emprisonné, puis soumis à
la flagellation sous le successeur de Mamoun7.
La fin de la tolérance et des débats propres à une haute culture
donnaient naissance à l'un des courants les plus rigides de
l'islam : le hanbalisme, dont se réclament encore de nombreux
fondamentalistes musulmans.
Un autre exemple nous vient de l'Union soviétique:
après que, poursuivant après 1917 la tradition russe de haute
culture, « cent fleurs s'épanouirent et que cent écoles
rivalisèrent 8»,
le régime stalinien réduisit la vie intellectuelle à
l'enseignement de la « diamat »9,
nouveau texte religieux inaltérable. La musique elle-même se trouva
être prolétarienne ou pas. L'offre de haute culture disparut. Les
peuples et pays furent inondés de petite culture stalinienne,
souvent faite de flagornerie, démagogie et mensonges. Tout contact
avec l'universel (l'étranger) fut prohibé. La russification
bureaucratique des différents peuples et pays se fit à marches
forcées. Après soixante dix ans de ce régime, les tentatives d'un
Gorbatchev de retour à une société civilisée de haute culture
furent vaines et se conclurent par la présidence de Boris Eltsine,
un ivrogne hautement corrompu.
Parmi ces contre-exemples, celui de la dictature du
général Suharto en Indonésie, venu au pouvoir à la suite du coup
d'État de 1965. Dès leur prise du pouvoir, les chefs militaires
procèdent à la liquidation des élites politiques civiles
(communistes, notamment). On parle de 300.000 morts. Suharto va
gouverner le pays jusqu'en 1998. La faillite financière à laquelle
a conduit la gestion militaire le contraint à quitter le pouvoir.
Une fois un régime civil mis en place, sous la pression américaine,
on décréta la liberté de la presse, etc. Le premier journal à
paraître ne trouva pas de rédacteurs dignes de ce nom. Trente ans
de régime Suharto avaient conduit l'Indonésie à l'âge de pierre
plus qu'à la haute culture.
L'État algérien indépendant ne s'est pas doté d'une
langue centrale porteuse d'issues par le haut aux particularismes
locaux. Sa langue officielle, l'arabe, y est considérée comme une
langue de petite culture, réservée aux rituels religieux. Son
gouvernement ne la pratique pas et parfois la méprise, sinon
l'ignore. Elle est associée à l'image du sous-développement. Les
lois et décrets sont d'abord discutés et rédigés en français
puis traduits en arabe. L'État utilise une deuxième langue de haute
culture, le français, mais sans offrir de moyens matériels à la
population pour accéder à la haute culture que véhicule cette
langue. Mieux, pour neutraliser l'opposition islamiste ou arabiste
(dite baâthiste10)
il légitime, sinon encourage, cet ostracisme en laissant certains
groupes sociaux afficher ostensiblement leur hostilité au français,
langue dite des infidèles et coloniale. Le français est cantonné
dans un usage pratique et ne véhicule, en définitive, que les
petites cultures héritée (pied-noir) ou diffusées par les médias
de masse occidentaux. En fin de compte, ni l'arabe ni le français ne
représentent, actuellement, en Algérie des instruments d'une
homogénéïsation culturelle offrant des issues vers le haut. On dit
en Algérie : « analphabétisme bilingue ».
Le pouvoir, quant à lui, oriente davantage les forces sociales vers
des guerres linguistiques contribuant à l'éclatement et n'offre,
dans aucune langue, une centralité positive apportant un plus aux
populations.
Quelques questions viennent donc à l'esprit :
l'Armée, en Algérie ou, plus généralement dans beaucoup de pays
arabes, a -t-elle pour objectifs : 1. Casser les pouvoirs
particuliers des grands et égaliser les citoyens devant un État
central autoritaire contrôlé par elle ? 2. Proposer une offre
de haute culture.
2. Casser les pouvoirs particuliers des grands
Il ne s'agit ni de les liquider, ni de les emprisonner
ni de confisquer leurs biens. Casser les grands signifie leur ôter
tout pouvoir illégitime conduisant à l'abus de pouvoir, le
népotisme ou la corruption et les soumettre à l'autorité
égalisatrice de l'État. Tel est d'ailleurs le vœu premier
qu'exprime la majorité des populations. Faute de cela, ces
populations tombent dans les bras d' islamistes ou de justicialistes
qui ne manquent pas dans leur propagande de rappeler que tel serait
le cas dans un État islamique authentique. Une des anecdotes de
l'histoire musulmane qu'ils citent pourrait illustrer cette
situation. Un justiciable est venu se plaindre au calife Omar des
agissements d'un haut magistrat. Le calife les convoque tous les
deux. Dès son entrée dans la salle d'audience, le magistrat vient
s'asseoir aux côtés du calife. Celui-ci lui fit remarquer qu'en
venant s'asseoir à son niveau, il se comportait davantage en juge
plus qu'en partie. Il lui ordonna de se lever et d'aller s'asseoir à
côté du plaignant pour que les deux parties soient à égalité.
Les grands ici sont entendus au sens de ceux qui peuvent
obtenir des exceptions ou des dérogations auprès des détenteurs de
pouvoir ou des bureaux administratifs (préfectoraux, municipaux,
policiers, domaniaux, judiciaires, fiscaux, douaniers, consulaires,
etc.) ou encore des organismes publics (offices, entreprises, écoles,
lycées, universités, etc.). Ils représentent une couche sociale
hétéroclite dont chacun est titulaire d'un capital politique (une
position éminente de pouvoir), social (parentèle, organisation –
armée, police, magistrature, administrations, presse, syndicat
unique) ou matériel (entreprise, fortune, propriété immobilière
et foncière, devises à l'étranger). Diversité des exceptions et
des dérogations et multiplicité des acteurs engendrent un
brouillard social qualifié de système de népotisme et de
corruption. La population, s'inspirant de récits référentiels de
petite culture valorisant ces passe-droits, cherche elle-même à
imiter les grands et tente d'échapper à la loi.
L'ancien chef du Gouvernement Mouloud Hamrouche résume
ainsi : “En Algérie, ce sont les réseaux qui gouvernent
et non pas les institutions. Aujourd’hui, nous nous retrouvons face
à des administrations qui n’obéissent plus à la loi, mais aux
coups de téléphone”11.
Le trait essentiel de ce brouillard est l'absence de
centralisation homogénéïsante et égalisatrice, imposant les mêmes
règles, même de corruption, à tout le monde et uniformisant le
fonctionnement de ce qui serait un État. « La rapidité et
les variantes dans la violation des règles, écrivait
El Hadi Chalabi, n'a d'égal que leur revendication. En
définitive, le débat sur le droit introduit d'une façon ou d'une
autre le débat sur la démocratie et sur l'État de droit. »
12
Quid d'un État central lorsque tout est dispersé
en matière juridique, administrative, universitaire, culturelle,
politique étrangère, etc. L'État actuel n'a même pas une langue
centrale à laquelle il se tient. L'Armée elle-même est-elle
strictement centralisée ? Chaque circonscription
administrative, judiciaire, fiscale, militaire, universitaire ou
bureau est un petit fief, davantage au service du réseau social dont
il est le produit et le lieu de gravité qu'aux ordres d'un Centre.
Par ailleurs, la centralisation, autre que répressive
et bureaucratique, n'a d'efficacité que si, et seulement si, elle
s'accompagne d'une adhésion des divers peuples de la Nation à la
même conception politique et culturelle du vivre ensemble sous un
toit central unique dont l'autorité est acceptée. Pour que ceci
soit, les autorités centrales ne doivent pas privilégier l'une des
petites cultures des différents partis, seigneurs, tribus, peuples,
grandes forces économiques ou syndicales, mais proposer une haute
culture qui fédère et ne divise pas, celle qui a produit le respect
d'autrui et la démocratie. C'est ainsi que se sont construits les
grands ensembles nationaux. La démocratie politique qui est le fruit
de la modernité n'est rien d'autre qu'un ensemble de pratiques
issues d'une haute culture, qui permettent précisément de fédérer
dans la diversité, d'homogénéïser et centraliser sans opprimer.
Les élites militaires arabes d'aujourd'hui n'offrent
rien de tel. Elles sont elles-mêmes un corps de « grands ».
Leur demander de casser les grands est une contradiction dans les
termes. C'est l'une des questions que n'évoque pas M. Hamrouche.
Elles sont en outre animées d'une culture particulière, celle du
« sauveur » disposant de tous les droits. La deuxième
question qu'évacue M. Hamrouche est celle de la petite culture
propagée par ces élites militaire et l'absence d'offre de haute
culture, celle qui aide à produire un État
et des élites civiles.
3. Une offre de haute culture
Ce que nous entendons ici par « offre de haute
culture » est un ensemble d'instruments d'accès aux hautes
valeurs universelles, mères de la liberté, de la démocratie, du
respect d'autrui et de l'égalité des conditions, qui permettent à
chaque citoyen de trouver une issue par le haut aux particularismes
locaux. Ces moyens sont linguistiques, littéraires, philosophiques,
artistiques et surtout politiques (les valeurs de l'État de droit),
et matériels (les budgets que consacre le pouvoir à la promotion
des diverses expressions culturelles conduisant à l'homogénéïté
de la Nation par le haut). Le produit de cette haute culture est
nécessairement une élite civile. Or celle-ci, à moins de leur
faire allégeance et de devenir un faire-valoir de leur petite
culture, ne peut être tolérée par les élites militaires
actuelles.
Faute d'une conception homogène, soutenue
matériellement et symboliquement de la vie culturelle, vivotent les
petites cultures locales et certaines petites traditions, partagées
souvent par des chefs militaires. Faute de haute culture, ces petites
cultures locales « subsistent artificiellement »,
comme l'écrit E. Gellner13,
maintenues par des groupes qui entretiennent les cultures
particulières privées, celles des différentes forces, et
folklorisent les valeurs morales.
Dès l'indépendance, les porteurs politiques potentiels
de haute culture (francophone comme Ferhat Abbas ou arabophone comme
Benyoucef Benkhedda) sont neutralisés ou écartés. Beaucoup se
retirent d'eux-mêmes devant ce qu'ils considèrent comme des
gangsters commandant aux baïonnettes. Benkhedda, par exemple,
président du Gouvernement provisoire, a dit qu'il s'est retiré
pour « éviter tout bain de sang ». D'un autre
côté, le premier président élu, Ahmed Ben Bella, a imposé, avec
ses alliés de gauche, un monolithisme culturel de petite culture
anti-impérialiste qui a conduit à l'extinction des embryons de
haute culture locale passée ou héritée du colonat français.
Cette répression a permis à la petite culture pied-noir ou locale
de dominer les grandes villes et le pouvoir.
Kateb Yacine, écrivain de langue française de
notoriété internationale, exprimera son mal à l'aise en voyages,
sinon errance, au Caire, Moscou, Berlin, Paris, avant d'être pris en
charge, en 1971, par le ministère du Travail et des Affaires
sociales (!) pour pratiquer un théâtre populaire visant à
faciliter l'accès à la haute culture en arabe local.
Le poète Mufdi Zakariya (1908-1977), auteur de l'hymne
national Qassamen, se tait. Il
devient représentant de commerce en parfumerie. Il s'exile et
mourra à Tunis.
Il revendiquait une haute culture et une appartenance
dépassant les particularités locales. On lui prête les propos
suivants, tenus en 1931, alors que la colonisation vient de fêter
son centenaire: « Je ne fais aucune distinction entre un
Tunisien, un Algérien, un Marocain ; ni entre un Malékite, un
Hanéfite, un Chaféite, un Ibadite et un Hanbalite : ni entre un
Arabe et un Kabyle, un citadin et un villageois, un sédentaire et un
nomade. Tous sont mes frères, je les respecte et les défend tant
qu’ils œuvrent pour la cause de Dieu et de la patrie. »14.
De cette prise de position anti-coloniale, au dessus des peuples et
des pays, certains crétins ne voient aujourd'hui que propos d'un
bigot intégriste.
Dès l'indépendance, les concours d'accès à certaines
fonctions sont supprimés. L 'enseignement, par exemple, se
retrouve encadré par une armée d'instructeurs sans diplôme qui,
au fil des ans, monteront dans la hiérarchie et , pour certains
d'entre eux, dirigeront des institutions universitaires. Par
promotion interne, trois cent mille instructeurs disparaîtront ainsi
des statistiques. Les nominations de directeurs au ministère de la
Culture, de directeurs de presse, de radio, télévision, théâtres,
société nationale d'édition, musées, etc. hissent les porteurs de
petites cultures pied-noir ou locale aux postes de responsabilité.
Quelques exceptions ne contredisent pas cette règle. Même cinquante
après, le népotisme, que pratiquent aussi aujourd'hui les élites
militaires, n'a pas perdu ses droits. On nomme directeur du Centre
culturel algérien de Paris un militaire auteur de romans policiers
en français et à succès parce véhiculant uniquement les valeurs
de la petite culture française. Mieux : il souhaitait en 2014
se porter candidat à la présidence de la République.
Si, en Algérie, on a parlé avec mépris de
ruralisation des villes15,
c'est pour occulter le rôle du pouvoir politique qui a éradiqué
des villes la haute culture et ses porteurs. La petite culture rurale
est devenue dominante parce qu'elle s'est retrouvée seule dans le
vide culturel citadin. Les islamistes en profiteront pour offrir à
ces ruraux citadins une petite culture réduite aux rituels et au
texte coranique, présentée comme LA haute culture. Dans le vide
culturel citadin entretenu par le pouvoir pour neutraliser
l'opposition civilisée, au sens de Gorbatchev16,
ce type de falsification ne les empêchera pas d'apparaître à la
population comme de vrais porteurs de haute culture.
4. Des budgets militaires et des budgets culturels ?
Les moyens mis à la disposition de la création et
diffusion de haute culture sont réduits à néant. Source de
plusieurs siècles de documents historiques du pays, le latin, par
exemple, est supprimé des cursus. Les dotations budgétaires
alimentent surtout en salaires le fonctionnement des bureaucraties.
Aucun orchestre digne de ce nom n'existe. Les salles de cinéma
périclitent et, la répression des couples dans la rue aidant,
deviennent des lieux de rendez-vous galants.
L'inconvertibilité de la monnaie décrétée, il n'est
plus possible d'importer librement les ouvrages étrangers, les
partitions de musique ou toiles, pastels et peintures pour les
peintres. Ceux-ci se rabattent sur la peinture pour automobiles.
« Nous travaillons pour les masses populaires »,
nous a dit un haut fonctionnaire du Plan. En 1990, demandant au
gouverneur de la Banque centrale pourquoi on ne réglait pas les
dettes vis-à-vis de la presse étrangère pour qu'elle puisse
continuer d'expédier ses journaux vers l'Algérie, je me suis vu
répondre : « Écoute,
tu es le seul à m'ennuyer avec ce genre de question ».
L'investissement dans les bibliothèques nationales,
universitaires ou municipales est ridicule. L'habitant, ne disons pas
le citoyen, habitant un village reculé n'a aucune possibilité de
consulter les ouvrages de la culture universelle. Les foires du livre
sont envahies de petite culture islamique – livres jaunes. Les
dotations pour prix littéraires ou artistiques sont rarissimes. Les
jurys et académies inexistants. Les musées sont souvent pillés par
des grands qui s'approprient certaines œuvres plus pour le prestige
de signifier leur pouvoir de prédation que par amour du patrimoine.
On répertorie en 2014 plus de 200 sites Internet qui proposent des
pièces venues d’Algérie. Aucun inventaire exhaustif des œuvres
ou des pièces archéologiques n’a été fait. En Égypte, où
l'armée s'est toujours targuée d'assurer la sécurité du pays,
tous les monuments de Qantara-Est ont été pillés, vingt ans de
fouilles ont été volés en un jour (2011).
Le musée national d'Alger, le plus grand musée d’art
d’Afrique et du monde arabe avec ses 8.000 œuvres, « fut
longtemps de ces trésors que la poussière et le temps recouvrent de
leur manteau. La faute à l’Histoire qui lui enleva ses œuvres, à
la guerre qui défigura son âme et vola la vie de nombre de ses
serviteurs, et à l’État, enfin, qui dans sa crasse indifférence
à l’art en général et aux beaux arts en particulier le
méprisa. »17
Une grande partie du patrimoine culturel est encore
conservée par les communautés et zaouias qui en sont les auteurs ou
en ont eu la garde et ne se trouve pas dans les musées. Or seule une
politique de haute culture pourrait sensibiliser les populations à
l’importance de ce patrimoine.
Ce qui est offert par les différents régimes
militaires arabes est un bric à brac hétérogène de petites
cultures locales, créoles et occidentales. Ce qui ouvre un boulevard
aux falsificateurs.
Les médias de masse diffusent une petite culture « de
tout le monde », malfaiteurs crapuleux ou politiques compris,
qui ne véhicule pratiquement aucune valeur sublime. Y sont plus
présents les démagogues et opportunistes, plus quelques
footballeurs qui mordent leurs adversaires, que les personnages
idéaux porteurs de hautes valeurs morales (démocratie, respect
d'autrui, justice et courage, abnégation, altruisme, générosité,
qui peuvent susciter l'admiration et l'imitation). Or, tous les
humains ont besoin de sublimation. Quand l'offre de haute culture est
absente, les individus ne trouvent plus de possibilité
d’identification dans la société et, comme l'écrivait Hobbes,
deviennent des loups les uns pour les autres. Le respect de la Loi
est le premier acte de sublimation.
Les peuples des pays arabes n'ont même pas de langue
commune locale dans chacun de leur pays. Il est instructif de voir
que les télévisions locales – de tous les pays arabes –
n'arrivent pas à produire une simple émission culinaire en une
langue locale homogène. C'est le signe d'un éclatement et de forces
sociales émiettées dont aucune n'arrive ni à imposer son hégémonie
(même les islamistes n'obtiennent que le tiers des suffrages dans
les différentes élections libres) ni à composer avec autrui. D'un
côté, certains promeuvent des langues occidentales, mais sans en
faire des moyens d'accès aux hautes cultures et des instruments qui
aident à fédérer et apporter un plus. Cela coûterait trop cher.
La falsification consiste ici à prendre pour haute culture le tout
venant occidental actuel fait de petites cultures de consommateurs et
de démagogues politiques.
De l'autre côté des islamistes érigent l'arabe comme
langue sacrée commune au dessus des langues locales et occidentales.
La falsification consiste ici à réduire la haute culture à un
texte religieux. Ils assimilent la haute culture à la seule
connaissance des rituels et du Coran. Vision aussi bien totalitaire
que démagogique. La culture ainsi proposée est mutilée et privée
de ce qui la rend haute : les valeurs qui ont accompagné les
productions de la haute culture islamique passée.
Si une Armée devait apaiser la situation, elle ne se
contenterait pas d'offrir, pour contenter les deux camps, un peu de
petite culture occidentale par ci (habiller des femmes en uniforme)
et de petite culture musulmane par là (diffuser à la télévision
l'appel à la prière). Elle devrait promouvoir une conception
nationale de la culture intégrant les apports locaux, islamiques et
occidentaux pour les fédérer par le haut et non par le bas, ce qui
suppose moyens budgétaires, liberté de création et promotion des
acteurs qui vont dans ce sens. Mais cela contribuerait à faire
émerger de vraies élites civiles et nationales productrices d'État
et concurrentes des élites militaires.
Actuellement, dans tous les pays arabes, sans exception,
l'accès à la haute culture ne peut s'opérer que par l'usage d'une
langue étrangère occidentale, anglais et français notamment,
langues « centrales » internationales. Ceux qui ne
maîtrisent pas ces langues sont exclus de la haute culture. La
majorité du peuple n'en connaît que les mots et expressions
familières ou bureaucratiques liés à la vie quotidienne, gestion
économique comprise, ou aux rapports avec l'administration.
La presse arabophone ne véhicule que rarement une
conception nationale haute de la culture et de l'information. Les
médias de masse expriment en arabe un contenu qui ne l'est pas. La
langue locale elle-même devient ainsi le véhicule de conceptions
étrangères de la culture et de petites cultures. La conséquence en
est que l'alphabétisation en arabe sert à éloigner davantage la
population de la haute culture arabe. Elle produit son contraire. La
population – islamistes compris – pense selon des schémas
culturels étrangers qu'elle exprime dans les langues locales. Les
cultures locales, vivantes en surface mais devenues des phénomènes
purement langagiers, se meurent.
5. Langues nationales et haute culture
Faute de moyens matériels consacrés aux différentes
traductions d’œuvres de haute culture, et avec l'encouragement de
ceux qui, propagateurs de petite culture, monopolisent le prestige et
le marché locaux, les aspirants à la haute culture ne trouvent sur
place rien qui les aide à y accéder. Or, observe la spécialiste
des traductions Gisèle Sapiro, « les cultures et les
littératures nationales se sont constituées sur la base de corpus
de traductions qui ont contribué à standardiser les langues
nationales »18.
Allez chercher en arabe les œuvres d'Albert le Grand, Georg Simmel,
Mishima, Dos Passos, Tagore, Chuang Tzu, Octavio Paz, Iphigénie
de Racine, les Contes de Canterbury, etc. S'ils ont été
traduits allez les trouver dans une bibliothèque publique ou
universitaire ou chez un libraire – s'il y a libraire hors des
grandes cités. Quel général au pouvoir s'intéresse à la lecture
des Mou'allaqat, des Isefra, de Tristan et Iseult,
à la peinture de Schile ou à la Critique de la raison pure ?
En 1948, l’UNESCO avait prévu la création d’une
Collection d’œuvres représentatives de l’humanité (1.060
œuvres cataloguées). Soixante après, et malgré l'immense richesse
financière des pays arabes pétroliers, elles n'ont pas encore
toutes été traduites en arabe et elles sont encore moins
disponibles à la bibliothèque municipale ou chez le libraire du
coin (quand ils existent). Il faudra attendre la fin des temps pour
les voir traduire en berbère. Les armées préfèrent les tanks. Si
on fixe une norme moyenne de traduction d'un an par livre, 1.000
œuvres d'un volume demanderaient le travail de 1.000 traducteurs en
un an, soit, si on les paye bien, 30.000 euros par personne et par
livre, un total de 30 millions d'euros pour traduire l'ensemble de la
Collection des œuvres représentatives de l'Unesco. Pour
mémoire, un tank ordinaire coûte 3 millions d'euros.
Le monde arabe reste l'une des sphères linguistiques où
l'on traduit le moins de livres, tous genres confondus. Des
initiatives, comme celle de l'ONG culturelle panarabe, l'Organisation
arabe de la traduction, créée en 1999 à Beyrouth et qui a
déjà fait traduire Kant, Hegel, Popper, Ricœur, Eco, Hobsbawm,
etc., ou bien celle du projet Kalima à Abu Dhabi, restent
marginales. La base de données de l’Index Translationum, créé
en 1932, recense, pour la période 1979-2009, 12.500 livres
traduits vers l’arabe dans la quasi-totalité des pays arabophones
(420.000.000 de personnes), soit seulement deux fois plus que
l'Islande (320.000 habitants). Le nombre d'ouvrages recensés est,
par langue cible, le suivant : 1. Allemand 301.934 ; 2.
Français 240.043 ; 3. Espagnol 228.557 ; 4. Anglais
164.499 ; 5. Japonais 130.649 ; 12 . Danois 64.864 ;
13 Chinois 63.123 ; 19. Coréen 28.168 ; 27 Catalan
17.972 ; 29 Arabe 12.711 ; 32 Hébreu 10.965 ; 37
Islandais 6.536. Le classement par pays donne : 1. Allemagne
269.724 ; 2 Espagne 232.850 ; 3 France 198.573 ; 4
Japon 130.496 ; 9 Danemark 70.607 ; 10 Chine 67.304 ;
38 Israël 11.293 ; 44 Islande 6.628 ; 49 Égypte 4.713.
Parce que pays de langue « centrale », le
nombre de traductions aux États-Unis et en Grande-Bretagne est le
plus faible. Par contre, 45 % des traductions faites dans le monde
proviennent de la langue anglaise. La part des traductions vers une
langue augmente avec la nature « périphérique » de
cette langue (islandais, par exemple, hébreu). Or, bien que n'étant
pas périphérique en tant que langue vernaculaire, l'arabe ne les
surpasse pas et, par habitant, reste dans l'infinitésimal : 30
livres par million d'habitants contre 20.000 pour l'islandais et
1.300 pour Israël. Si ce qui est considéré comme langue officielle
par les pays arabes et par l'Organisation des Nations Unies se situe
à ce niveau ridiculement bas, que dire de l'accès à la haute
culture universelle par le biais de traductions en langues locales
(berbère, etc.) ? Ceci renforce l'obligation de connaître
l'une des langues « centrales » (anglais, français,
espagnol).
Pendant plus de vingt ans, Scientific American a
été la seule revue scientifique traduite en arabe. On trouve
aujourd’hui des éditions arabes de National Geographic et
Nature. Mais, d'après Ehab Abdelrahim Ali, la qualité des
traductions en arabe des textes scientifiques laisse à désirer19.
Un spécialiste de ces questions, Richard Jacquemond,
estime quant à lui, que, malgré cela, « un écrivain ou
un intellectuel arabe monolingue qui aurait accès à l’ensemble de
ce corpus traduit ne serait que marginalement défavorisé par
rapport à son pair anglophone ou francophone ». Mais il
ajoute : « Cela ne vaut certes pas pour un
universitaire ni un chercheur », tout en faisant remarquer
que « le problème est que ce corpus est en fait
inaccessible dans son ensemble, à la fois pratiquement et
symboliquement. Mieux, il est tellement éclaté qu’il n’a pas
d’existence matérielle ni même symbolique. Matériellement : le
sous-développement des bibliothèques publiques, y compris les
bibliothèques et archives nationales, les entraves à la circulation
du livre et les aléas de sa distribution sont tels qu’à l’heure
actuelle, ce corpus n’est réuni nulle part »20.
Mieux, dans la majorité des pays arabes, la dynamique
historique est celle d’un recul de l’usage de la langue arabe
dans les universités ainsi que dans les secteurs de la
communication, émissions culinaires comprises. Un rapport du PNUD de
2003 note : « Pour les sociétés arabes, la traduction
est un formidable défi et une nécessité vitale qui exige des
efforts planifiés et organisés dans le cadre d’une stratégie
arabe ambitieuse et intégrée. »21
En Algérie, conjuguées au désintérêt des
investisseurs privés pour la haute culture, les réticences
publiques à permettre l'impression libre des journaux et des livres,
les monopoles ou les entraves à l'importation de machines
performantes ou à la distribution de papier, encres, etc., l'absence
de tout réseau de distribution digne de ce nom, contribuent au vide
et ne laissent place, à travers la télévision, qu'à la domination
des petites cultures de masse (occidentales, islamiste, pied noir
héritée, et, secondairement, locales). À
ceci, s'ajoute le défaut d'initiatives privées : quel
capitaliste ou richissime arabe ou berbère (et ils sont nombreux),
laïc, religieux, occidentalisé ou islamiste, a été l'initiateur
d'un musée d'art, d'une université ou d'une fondation culturelle.
Le nombre réduit de traductions en arabe s’explique
également par l'absence de compétence linguistique multilingue ce
qui renvoie aux cursus scolaires offerts (on n'enseigne ni les
langues berbères ni le latin ni le turc – langues liées au
patrimoine historique – ni la quasi totalité des langues
étrangères. Où trouver un bon traducteur d'un livre en sanskrit?).
6. La domination globalisée des petites cultures
anti-démocratiques
Actuellement, la domination des petites cultures n'est
pas, hélas, un phénomène réduit aux dictatures militaires arabes.
Le monde entier s'est globalisé autour de petites cultures rentières
valorisant la prédation matérielle, la virilité chauvine,
militariste et sportive, le néoconservatisme raciste, le localisme
au détriment de l'universel, la chasse aux mal-pensants, les
idéologies sécuritaires, les restrictions aux libertés, etc.
Les sociétés capitalistes développées qui, au niveau
mondial, fabriquent l' »esprit du temps » sont traversées
par des antagonismes profonds entre la petite culture que diffuse
leur puissant système de médias de masse et une minorité en recul
attachée à une offre de haute culture. Nous avons, par exemple,
d'un côté, un Jean-Marie Le Pen, leader du Front national en France
qui déclare « Je ne fais qu'exprimer ce que pense tout le
monde »22
– lui ne pense pas – ou un Georges W. Bush qui, lorsqu'on lui
demande qui est son penseur politique favori, répond : « Le
Christ, parce qu'il a changé mon cœur »23
et, d'un autre côté, des responsables qui tiennent encore à
dégager des moyens budgétaires pour faire accéder les peuples et
les pays à un minimum de haute culture. On peut citer pour exemple
les investissements publics pour créer, en France, une annexe du
Louvre en province (Lens, ville minière) ou du musée Beaubourg
(Metz). Intervenant le 16 juin 2014 dans le conflit dit des
« intermittents du spectacle », l'ancien ministre de la
Culture, Jack Lang, souligne la profondeur des antagonismes en
matière de conceptions de la culture : «Si je sors de ma
réserve, c'est que j'éprouve un sentiment de gravité et
d'urgence», déclare-t-il. Au même moment, les médias de masse
hissent au niveau de vedette internationale le joueur de football
uruguayen Luis Suarez pour avoir mordu un joueur italien lors
d'un match de Coupe du monde. En bref, dans le capitalisme actuel,
les médias de masse n'hésitent pas à faire leur audience grâce à
la diffusion planétaire de comportements barbares.
Or, au lieu de contrecarrer cette tendance mondiale, les
pouvoirs militaires laissent faire.
Faute d'avoir accès à la haute culture occidentale,
celle qui véhicule les valeurs libertaires et démocratiques, une
partie de la population ressent la diffusion de la petite culture
occidentale faite de stéréotypes comme une menace et se
retraditionalise sous de nouvelles formes qu'elle pense être une
affirmation de la modernité. Ce qu'exploitent les islamistes. Le
voile, par exemple, est traditionnel tout en étant de forme
nouvelle, moderne, transgressive par rapport au voile traditionnel.
Mais c'est un voile. Plus généralement, l'islamisme est un produit
du vide culturel que connaissent les pays arabes. Les locuteurs
arabes n'ont plus accès à une haute culture, arabe ou occidentale.
Ils parlent arabe, et souvent un arabe créolisé, dans une petite
culture globalisée. Les islamistes politiques n'y échappent pas.
Ils falsifient seulement la petite culture religieuse en haute
culture sacrée. Mais c'est le même vide qui n'apporte pas un plus
vers le haut.
Conclusion
Ce ne sont pas, historiquement, les élites militaires
qui ont produit l'État
moderne. Dans les pays arabes, les armées n'ont pas été le
produit d'un État. Les élites militaires craignent l'apparition
d'élites civiles. Or les élites civiles en mal d'État ne peuvent
être le produit que d'une haute culture qui diffuse dans la
population la sublimation par la loi et l'égalité des conditions.
Ce dont ne veulent pas les élites militaires. Mieux, elles veulent
des bureaucraties à leur service, des hommes d'affaires ou des
religieux qui leur prêtent allégeance et n'existent que par leur
appui ou des partis politiques qui partagent leur petite culture,
islamistes compris. Là où un État existe, elles ne chercheraient
qu'à l'affaiblir. C'est donc une contradiction dans les termes que
de croire qu'une élite militaire produirait l'État.
Juillet 2014
1
in Louis Côté, L'État Démocratique: Fondements et Défis,
Presses de l'Université du Québec, 2008, p.167
2
Interview aux journaux El Watan et El Khabar du 24
mars 2014
3
Maghreb émergent 30 mars 2014
4
Maghreb émergent 10 avril 2014
5
Conférence du 27 juin 2014, Tizi Ouzou , Liberté 28
juin 2014
6
Liberté, 12 juillet 2014
7
Tabarî, Annales, année 218 (833)
8
Slogan que proclamera Mao Ze Dong plus tard en Chine.
9
Matérialisme dialectique
10Du
nom du parti panrabiste Baâth fondé en Syrie par Michel
Aflaq.
11
Conférence du 27 juin 2014, Tizi Ouzou , Liberté 28.6.2014
12
Droit, État et pouvoir, de l'Algérie coloniale à l'Algérie
indépendante, Revue Naqd , n°2, Alger 1992
13in
Nations et nationalismes, p.166
14
Discours au 4ème Congrès de l'Association des Étudiants
Nord-Africains à Tlemcen en 1931
15Fanny
Colonna a bien rendu le mépris des citadins pour les ruraux dans
Les versets de l’invincibilité, permanences et changements
religieux dans l’Algérie contemporaine, Presses de
Sciences-Po, 1995
16
Fondateur de la fondation « Vers une nouvelle
civilisation », Conférence de Madrid 2005. « Au
lieu de chercher à vaincre une autre partie, on doit œuvrer pour
remporter une victoire absolue sur un passé cruel ».
17Karim
Amellal, Algérie network, 20 avril 2013
18
Des échanges inégaux : géographie de la traduction à l'heure
de la mondialisation, Actes du forum de la traduction
littéraire, octobre 2013
19
Ehab Abdelrahim Ali est traducteur scientifique et enseignant en
sciences, voir : m.scidev.net 25 octobre 2012
20Les
Arabes et la traduction : petite déconstruction d'une idée reçue,
La pensée de midi 2007/2 (N° 21), Actes sud
21UNDP,
Arab Fund for Economic and Social Development, The Arab Human
Development Report 2003, Building a Knowledge Society, Nations-Unis,
New York
22
Comme le dit Jean-Marie Le Pen de lui-même (Le Figaro, 12
Septembre 1996).
23
J. Huntington, Qui sommes-nous ?, Odile Jacob, 2004, p.
346
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire