Publié dans Raison présente,
n°181, 2012
Soulèvements
dans les pays arabes:
du
monopolisme d'État au monopolisme privé mafieux
par Ahmed Henni
Mohamed
Bouazizi, 26 ans, chômeur, survivait en vendant des fruits et des
légumes à Sidi Bouzid, dans le centre de la Tunisie. Mais voilà,
pour être marchand ambulant, il faut une autorisation. L’une des
agents qui l’a interpellé le 17 décembre 2010 l’a même giflé
et lui a craché dessus. Outre sa dignité bafouée, on lui a saisi
sa marchandise, son seul capital. Ayant plaidé sa cause devant le
gouverneur mais n’ayant pas obtenu gain de cause, il décida de
s’immoler par le feu devant la sous-préfecture. Que reste-t-il en
effet dans une vie à l’étroit où tout est monopolisé par le
pouvoir: monopoles de l’activité, des capitaux, de la justice, de
la parole, de la pensée...Khaled Said, blogueur égyptien, est,
quant à lui, arrêté puis battu à mort le 6 juin 2010 pour avoir
posté sur Internet une vidéo compromettante pour la police. Deux
cas qui traduisent des méthodes policières arbitraires et
meurtrières, s'assimilant souvent à un chantage conduisant à du
racket pour arrondir des fins de mois de fonctionnaires mal payés
qui se « servent sur la bête ».
Ces
comportements outrageants et meutriers de petits fonctionnaires de
police qui en tirent des bénéfices matériels ne sont ni
exceptionnels ni propres à la Tunisie ou l'Égypte. Elles provoquent
une mise à l’étroit excluante destinée à obtenir la soumission:
verser une redevance, quémander un travail, un logement, une aide
quelconque, un passeport,.. tout en suscitant l'indignation muette ou
la révolte. Historiquement, elles traduisent surtout l'absence d'un
authentique appareil d'Etat. Les forces de sécurités agissent ici
non pas pour un Etat mais pour une personne, une famille, un clan.
Citons ici pour comparaison une vieille affaire.
En
1901, par exemple, l’écrivain français Anatole France s'indigne
du cas de Jérôme Crainquebille, marchand des quatre-saisons,
victime de la petite répression. « Il allait par la ville,
écrit-il, poussant sa petite voiture et criant : Des choux, des
navets, des carottes ! (..)
C’est
alors que l’agent 64 survint et dit à Crainquebille :
—
Circulez !(..)
Crainquebille
(..) s’écria, en s’arrachant les cheveux sous sa casquette :
—
Mais, puisque je vous dis que j’attends mon argent
! C’est-il pas malheureux ! Misère de misère ! Bon sang de bon
sang !
Par
ces propos, qui pourtant exprimaient moins la révolte que le
désespoir, l’agent 64 se crut insulté. Et comme, pour lui, toute
insulte revêtait nécessairement la forme traditionnelle, régulière,
consacrée, rituelle et pour ainsi dire liturgique de « Mort aux
vaches ! » c’est sous cette forme que spontanément il recueillit
et concréta dans son oreille les paroles du délinquant.
— Ah
! vous avez dit : « Mort aux vaches ! » C’est bon. Suivez-moi.
Crainquebille,
dans l’excès de la stupeur et de la détresse, regardait avec ses
gros yeux brûlés du soleil l’agent 64, et de sa voix cassée, qui
lui sortait tantôt de dessus la tête et tantôt de dessous les
talons, s’écriait, les bras croisés sur sa blouse bleue :
- J’ai dit : « Mort aux vaches » ? Moi ?… Oh !”.Crainquebille sera jugé et condamné. Il avait, lui, affaire à un appareil répressif d'Etat.
Mohammed Bouazizi aurait certainement admis une amende
s'il avait eu affaire à un appareil d'Etat agissant pour l'Etat. Or
le régime tunisien était dévolu au service d'une seule personne et
n'admettait pas le moindre interstice d'expression de la vitalité.
Les dictatures de MM. Ben Ali et Moubarak étaient personnelles,
familiales, totalitaires, contrôlaient et enserraient tous les
aspects de la vie. Même les marchands ambulants se devaient d'être
indicateurs de police, surveillant chaque trottoir et coin de rue. A
part durer et transmettre le pouvoir, l'un à son épouse, l'autre à
son fils, ils n'avaient aucun projet politique digne de ce nom et
capable d'entraîner une société. C'est pourquoi leur départ
« vint de l’excès de [leur] surprise; [ils furent terrassés]
avant d'avoir compris"1.
Ce
totalitarisme, affichant un libéralisme économique de façade, est
en réalité l'héritier de régimes dictatoriaux mâtinés un temps
de socialisme, ceux de Habib Bourguiba et de Gamal Abdel Nasser. En
Tunisie, le changement opéré par M. Ben Ali a consisté simplement
à privatiser, et non libéraliser, le secteur public tout en
conservant les procédures monopolistes dans l'activité ou la
pensée. Même une petite initiative comme celle de Mohammed Bouazizi
se devait d'être autorisée contre services rendus, à la police, ou
versement d'une commission. Bref, du racket et de la corruption
jusqu'aux plus petits niveaux de l'activité sociale. Le régime de
M. Ben Ali illustre ce passage d'un monopolisme d'État à un
monopolisme privé et, qui plus est, mafieux. Nous en avons une autre
illustration en Égypte.
De
la privatisation de l'État
Le
3 août 2011 s'ouvrait au Caire le procès du président égyptien
déchu sous plusieurs chefs d'inculpation (en particulier homicide
avec préméditation pour avoir fait tirer sur les manifestants). La
liste se termine par le chef d'inculpation pour « haute
trahison » pour avoir ordonné la vente de gaz naturel à
Israël à un prix bradé. En clair M. Moubarak est accusé d'avoir
disposé comme il l'entendait des biens publics de l'Égypte – le
procureur estime le préjudice subi par l'État dans cette affaire à
700 millions de dollars. Ce n'est qu'un exemple de ce que j'appelle
une privatisation de l'État. Autour du président déchu, et avec
lui, s'était constituée une véritable « association de
malfaiteurs » utilisant des méthodes de gangsters: racket
des sociétés publiques, privatisations pour des sommes symboliques,
corruption et meurtres lorsque leurs intérêts sont mis en cause.
L'affaire
du gaz naturel en est emblématique. Le procureur met en cause
l'ancien ministre du pétrole agissant sur ordre et un homme
d'affaires, « ami de trente ans » de M. Moubarak, Hussein
Salem. Celui-ci, né en 1928, comme M. Moubarak, a débuté, sous
Nasser, dans les services de renseignements puis a intégré
l'aviation, arme dont est issu le général-président Moubarak. Dès
la fin des années 1970, Hussein Salem se lance, sous le président
Sadate, dans l’immobilier. Il s’impose comme le "parrain"
de Sharm el-Sheikh. Son groupe HSG, y construit une usine de
désalinisation, une mosquée et deux complexes hôteliers de grand
luxe, en partenariat avec la chaîne suisse Mövenpick. C’est dans
l’une de ces résidences qu’Hosni Moubarak s’est réfugié
après le 11 février 2011. L'acte d'accusation précise que les
terrains – publics – ont fait l'objet d'une attribution au
rabais. M. Salem a, par la suite, établit un conglomérat
international, l’Hussein Salem Group (HSG), installé à Genève,
bâtissant sa fortune dans l’immobilier, les armes, le gaz et le
pétrole, tous secteurs rattachés à la souveraineté du pays et
exigeant des signatures d'État. Ce ne sont pas des entreprises d'où
naît une richesse nouvelle mais des structures abritant
l'accaparement rentier de richesses publiques. La justice égyptienne
présente ce businessman, en fuite, comme un prête-nom de M.
Moubarak dans les affaires.
En
1999, il fonde une société appelée "East Méditerranean Gas
Co" avec le groupe israélien Mehrav (25%) et le gouvernement
égyptien (10%). Une convention d'achat de gaz est signée, sur ordre
du ministre du pétrole, entre les sociétés publiques (La Société
générale des pétroles égyptiens et la Société égyptienne de
gaz naturel) et la société EMG dirigée par M. Salem. En 2008, M.
Salem signe avec une société israélienne du groupe Mehrav, de M.
Yossi Maiman, un contrat d'approvisionnement en gaz, pour 15 ans,
garantissant 1,7 milliards de mètres cubes de gaz naturel par an au
prix de 1,5 dollars par million de BTU – à cette date, le prix
international est, en moyenne, de 6 dollars. Il apparaît donc que le
gaz était, sans raison apparente, livré très en-dessous du prix du
marché à Israël – mais aussi à la Jordanie. Outre le préjudice
subi par l'État égyptien – 700 millions de dollars selon l'acte
d'accusation – il pourrait s'agir d’une affaire de
rétro-commissions, c'est à dire de blanchiment de détournement de
fonds publics. Les partenaires israéliens auraient restitué à
l' »association de malfaiteurs » qui dirigeait l'Égypte
une partie de la différence entre le prix du marché et le prix
octroyé.
Le
partenaire israélien de M. Salem, qui est aussi son associé dans
une raffinerie d'Alexandrie, n'est pas n'importe qui. M. Maiman,
président du groupe Merhav et actionnaire avec M. Salem de l'EMG,
est aussi un ancien du renseignement qui a eu, à ses débuts, un
coup de pouce d'un conseiller de M. Shimon Peres et réussi, plus
tard, à embaucher M. Shabtai Shavit, ancien chef du Mossad. Selon sa
notice officielle, il possède majoritairement Canal 102,
deuxième chaîne israélienne de télévision commerciale, où il
détient 51% du capital; il est, par ailleurs, «
consul honoraire du Pérou et du Turkménistan en Israël. Il est
membre du conseil d'administration de l'Université de Tel-Aviv,
président du conseil d'administration du Centre Jaffee d'études
stratégiques à Tel Aviv University, membre du conseil de
l'Université Ben Gourion, et président du conseil d'administration
de l'Institut de politique internationale pour la lutte contre le
terrorisme ».
Nous
sommes donc devant une configuration qui fait converger pouvoir
politique et militaire, milieux du renseignement, secteur public,
affaires privées, politique étrangère et capitaux internationaux.
Ces « affaires » ne sont pas destinées à accumuler du
capital productif. Elles sont toutes rattachées aux technologies de
souveraineté porteuses de contrats commerciaux et de « valises »:
armement, pétrole et gaz, télécommunications, etc. Telle est la
figure de la mondialisation subie par les populations tunisienne ou
égyptienne et, ajoutons, marocaine, algérienne, lybienne,
saoudienne et syrienne.
Il
n'y a pas qu'en Tunisie ou Égypte, en effet, où ce type
d'association de malfaiteurs « élus » tente et réussit
à privatiser l'État pour s'approprier ou brader les biens publics
et utiliser la violence d'État pour en protéger les bénéficiaires.
A des degrés divers, la plupart des pays arabes où de fortes
contestations ont eu lieu ont une histoire au cours de laquelle
l'État a eu la haute main sur une grande partie des biens, comme
héritage soit de l'administration et de la propriété coloniales
(Maroc, Algérie, Tunisie) soit d'une période socialisante plus ou
moins prononcée (Algérie, Tunisie, Égypte, Syrie, Yémen). Les
périodes coloniale et socialisante se caractérisent toutes deux par
l'existence de monopoles excluants. Les monopoles coloniaux privés
sur les bonnes terres, l'eau ou les mines (Maroc, Algérie, Tunisie)
ont été nationalisés par la monarchie ou les républiques
indépendantes. L’indépendance a mis ainsi aux mains du roi ou des
dirigeants des nouvelles républiques un pouvoir de contrôle
exclusif de l'activité.
Dans
le cas du Maroc, les monopoles fonciers et miniers coloniaux ont
souvent été rachetés par le roi en tant que personne privée ou
réservés à ses proches et clients – le roi est le premier
propriétaire foncier du royaume et contrôle de multiples
entreprises. Le Journal hebdomadaire
écrivait en 2009: « Dans les années
1990, Abdelmoumen Diouri, un opposant au régime, avait tenté de
faire l’inventaire des biens de Hassan II. L’estimation,
fortement contestée par le palais, (..) comprend, au Maroc, une
vingtaine de palais, plusieurs milliers d’hectares de terres
agricoles (..), le groupe Omnium
nord-africain (ONA : mines,
agro-industrie, communications, assurances, distribution), la Sevam
(emballage, embouteillage), Primarios
(mobilier), la Compagnie
chérifienne des textiles (CCT :
textiles, films de serre agricole)… Plusieurs immeubles à Paris et
à New York, de nombreuses propriétés en France et aux États-Unis
(..) Détenteur de la plus imposante fortune du pays, le roi est à
la fois premier entrepreneur, premier banquier, premier
exploitant agricole, etc. (..) La prévalence de la monarchie
dans le secteur économique n’a jamais été aussi forte. Elle
s’est accentuée depuis la mort de Hassan II »3.
Dans
les républiques socialisantes (Algérie, Tunisie, Égypte, Syrie),
les biens n'ont pas, au début, été privatisés. C'est l'État
lui-même qui fut privatisé aux mains de dirigeants comme Houari
Boumédienne, Habib Bourguiba, Gamal Abdel Nasser ou Hafez el Assad.
De fait, ces dirigeants pouvaient apparaître comme des dictateurs
« intègres ». Ils fermaient cependant toutes les voies à
la vitalité de leurs sujets. En matière économique, les monopoles
publics servaient à soumettre et contrôler la population par divers
moyens: embauche, autorisation d'activité, etc.
Prenons
l'exemple des petites activités commerciales. Les importations, par
exemple, étaient interdites en dehors des monopoles publics ou de
leur autorisation.
Centralisation,
société civile et économie parallèle
Outre
qu'elle engendre une centralisation des quantités et des contrats,
la monopolisation des exportations ou importations – par octroi de
licences – s'accompagne souvent d'une réglementation centralisée
des prix qui fixe les marges à chaque étape du processus
d'écoulement des produits importés. Le Centre dispose ainsi, en
plus des "quotas" qu'il attribue à chaque commerçant
revendeur, d'un autre moyen de limitation ou d'accroissement du
revenu de chaque catégorie sociale. Tel fut le système en vigueur
dans les pays arabes « socialistes » (Algérie, Tunisie,
Égypte, Syrie).
Cependant, par leur existence même « fonctionnarisée »,
mais s’accompagnant d’une libre revente au détail, les petits
commerçants entravaient la caporalisation totale des consommateurs
par les sociétés publiques de commerce. Bien à l’étroit dans le
corset du système centralisé, ils furent les vecteurs d’une
économie parallèle échappant au système et les soutiens
financiers des futurs mouvements d’opposition idéologiquement
favorables à la circulation marchande (islamistes notamment). C’est
pourquoi le pouvoir tunisien ne voulait pas que le jeune Mohammed
Bouazizi soit incontrôlable.
La
centralisation des activités et leur contrôle par les dirigeants
ont introduit un autre ver dans le fruit: l'octroi de licences contre
corruption. Par ailleurs, les quantités conséquentes importées de
blé, sucre, lait, café, médicaments, ciment et autres produits et
appareillages que ne produisent ni le Maroc, ni l'Algérie, la
Tunisie, l'Égypte ou la Syrie, font des opérateurs agissant au nom
des gouvernements de ces pays des acheteurs importants au niveau
mondial. D'où un pouvoir de marchandage avec les multinationales et,
surtout, les courtiers plus aptes à couvrir des commissions. On ne
comprend pas par exemple que ces pays « socialistes »
n'aient pas acheté leur sucre directement à Cuba mais à des
courtiers néo-coloniaux liés aux milieux des renseignements.
Les
systèmes monopolistes socialisants ont écarté toute possibilité
de dynamique économique autonome. Ils ont supprimé ainsi toute
velléité d'apparition d'embryons de société civile, héritage
dont ont bénéficié les « associations de malfaiteurs »
libérales qui leur ont succédé. On continua à traquer les
soupçons d'autonomisation civile jusque dans les sphères les plus
innocentes de la configuration sociale. L’impossibilité
d'apparition d'un champ quelconque pouvant s'assurer une autonomie
par lui-même en devint manifeste: tous les champs sociaux
(productif, musical, sportif, scientifique, religieux, etc.)
devaient, à un moment ou un autre, recourir au pouvoir et passer par
ses fourches caudines pour se procurer les moyens de leur existence.
Dès lors, la croyance a pu s'instaurer qu'il suffisait de bien tenir
le robinet des ressources pour « tenir » la société
tout entière et faire ainsi l'économie de toute politique
économique, musicale, sportive, scientifique ou religieuse. MM. Ben
Ali, Moubarak et consorts y ont cru. Ils ont tout simplement
privatisé le monopolisme à leur bénéfice.
La
contrainte démographique
Mais
ces processus de privatisation de l'État et d'appropriation du
foncier, licences d'activité et entreprises rentières (monopoles
d'exportation et d'importation, pétrole, télécommunications)
contraignaient une population de plus en plus nombreuse à se
« débrouiller « toute seule, en s'appuyant souvent sur
des solidarités « islamistes » .
La
démographie est, dans ces pays, une réalité incontournable mais
souvent occultée. Ce sont des pays où elle est telle que les
problèmes matériels ne peuvent que produire des explosions.
L'Égypte, avec 85 millions d'habitants reste et restera une bombe à
retardement. Voici des pays, en zone semi-aride ou désertique, faits
pour abriter quelques millions d'habitants, qui sont dans
l'incapacité de nourrir leur population, qui sont sans industrie et
sans économie du savoir (informatique, etc.), et la population y
double tous les 25-30 ans. Aucune politique économique ne peut s'y
faire sans prévoir toujours le double de nourriture, d'écoles,
d'emplois, etc. Chaque 25 ans, il faut construire une nouvelle
Égypte, une nouvelle Tunisie ou un nouveau Maroc. Aucun gouvernement
ne le peut en l'état actuel des choses. Un État vertueux y est
indispensable. Or, au lieu de cela, c'est la privatisation mafieuse
sans projet politique qui est de règle et qui, pour ne pas s'aliéner
les religieux islamistes, reste complaisante sur l'expansion
démographique.
Le
cycle des soulèvements semble d’ailleurs coller au cycle
démographique (25 – 30 ans), le temps qu’une nouvelle génération
apparaisse. Les coefficients multiplicateurs de la population depuis
1970, soit sur 35 ans, sont les suivants :
Yémen : 3,3 Syrie : 3,0 Algérie : 2,4 Égypte : 2,1
Maroc : 2,1 Tunisie : 2,0 Ceci veut dire que là, maintenant,
immédiatement, il faut une politique économique non pas pour 85
millions d'Égyptiens mais pour 170 millions.
Le
rôle des rentes: luttes « populaires » et lutte des
places
Cinq
pays ont eu une histoire récente « socialisante » et
une histoire antérieure ottomane plus ancienne et plus longue:
Algérie, Tunisie, Lybie, Égypte, Syrie. L'héritage ottoman est
toujours là: au lieu de créer une entreprise, on devient
fonctionnaire et se nourrit de la caisse publique. L'aspiration
générale est d’accéder au pouvoir d'État et aux places
lucratives, dont celle de n°1 est la meilleure, et, à défaut, être
client du n°1.
La
recherche de ces rentes politiques est un élément stratégique de
l'action sociale. Les retombées de ces rentes sont petites ou
grandes. Lorsque ces rentes sont alimentées par des ressources
tombées du Ciel (pétrole), c'est l'affolement.
L'élément
commun est de s'approprier l'appareil d'État, soit par un putsch, un
mouvement populaire, ou en développant une capacité de nuisance,
minoritaire, mais pourvoyeuse de places. C'est à ce titre que l'on
peut opérer des distinctions entre ces pays.
En
Algérie, ce sont ceux qui ont appelé au coup d'État militaire de
janvier 1992 pour annuler les premières élections « démocratiques »
du pays qui, aujourd'hui, et faute d'avoir été récompensés par
l'Armée, veulent sortir de ses fourgons pour réclamer des places
(exemple: le parti de M. Saïd Sadi, après avoir soutenu les
généraux putschistes, réclame aujourd'hui la démocratie. Aux
élections de 1990, il avait obtenu 30.000 voix et son chef avait
déclaré: « Je me suis trompé de peuple »).
En
Tunisie et en Égypte, la situation semble relever d'une arithmétique
politique simple. Les dirigeants ont reproduit des traditions de
pouvoir ottomanes (occuper les places pour privatiser la caisse). La
Tunisie, par exemple, dispose d'un revenu national de 90 milliards de
dollars. Si 90.000 personnes (sur 10 millions) prennent chacune
1.000.000 de dollars par an (le n°1 et ses clients) (un niveau juste
correct de revenu pour se dire « riche »), il ne reste
plus rien au peuple. A titre indicatif, il faudrait, en France, que
2.500.000 personnes prennent chacune 1.000.000 de dollars par an pour
épuiser le revenu national. Or, il n'y en a que 30.000. En Égypte,
pour un revenu de 200 milliards, il suffirait que 200.000 personnes
(sur 85 millions) prennent chacune 1.000.000 par an pour ne rien
laisser au peuple (85 millions devront « manger de la terre »).
Dans
ce cas, tout pouvoir qui voudrait durer se doit de limiter l'accès à
la couche des 1.000.000 de dollars, c'est à dire limiter l'inflation
de ses clients. Les militaires algériens, pratiquant un contrôle
collectif, tentent de le faire et maintiennent un niveau soutenable
de redistribution, clientélisant collectivement la population. M.
Ben Ali, a voulu abolir ce contrôle collectif (hérité de la
période socialisante de Ben Salah) et instaurer un contrôle
individuel de la richesse, appelée à se concentrer aux mains
d'individus et irriguer des clientèles individualisées. En Égypte,
le contrôle collectif nassérien reste aussi dans les traditions,
mais, depuis Sadate, le contrôle individuel des richesses a pris de
plus en plus d'importance. Il semble que le Conseil suprême des
armées actuel veuille réintroduire une dose de contrôle collectif
de la richesse nationale.
Le
contrôle individuel de la richesse a poussé à promulguer des
politiques économiques libérales, rejetant les tendances
socialisantes précédentes mais sans fixer de limites à
l'enrichissement individuel. Reprenons l'équation tunisienne comme
exemple. Pour laisser au peuple de quoi manger, environ deux dollars
chacun par jour, il faudrait 15.000.000.000 de dollars. Resteraient
75 milliards qui, à raison de 1 million chacun, pourraient enrichir
(et sans excès) 75.000 personnes seulement. Conséquence, lorsque ce
niveau est atteint, la limite rouge de l'explosion sociale l'est
aussi.
Il
convient donc d'empêcher l'entrée de nouveaux arrivants, d'où la
monopolisation des affaires et les tracasseries administratives
destinées à fermer le cercle des « enrichis ». (Les
pays capitalistes européens ont réussi à limiter l'enrichissement
par d'autres méthodes: politiques fiscales social-démocrates
respectant l'État de droit).
Or,
libéralisme économique et instruction (le pouvoir a multiplié les
écoles) font que le nombre de ceux qui frappent à la porte de ce
cercle fermé devient chaque jour plus grand et qu'on les empêche
d'y entrer, non par une concurrence économique loyale ou tordue
(comme dans les vrais pays capitalistes), mais par des moyens
policiers et administratifs.
C'est
cette couche (islamistes constitutionnalistes compris), à l'aise
mais aspirant à une richesse plus grande, qui développe le
discours de la démocratie et de l'État de droit. Là aussi, l'enjeu
est l'appareil d'État. Certes, sans le soutien physique des plus
démunis, cette couche n'aurait pu seule briser les carcans du
monopolisme politique et provoquer le départ de MM. Ben Ali et
Moubarak. Il reste que les appareils d'État ont été préservés.
La seule transformation à prévoir est qu'ils s'élargissent à
cette couche plus ou moins aisée et instruite qui frappe aux portes.
1Selon
l'expression d'Alexis de Tocqueville à propos de Louis-Philippe
devant la Révolution de 1848.
2Canal
10 est, semble-t-il, bien connue pour ses provocations: le Vatican
s'est plaint en 2009 d'une émission présentant de façon
blasphématoire Marie et Jésus; la même année, la chaîne a
présenté un candidat à un de ses jeux se glorifiant d'avoir
appelé sa chaussure « Mohammed », etc.
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