jeudi 30 octobre 2014

Les antagonismes politiques en Algérie 1962-1988

Document d'Ahmed Henni
Achevé en mai 1998

Indépendance et inégalité des conditions

L'indépendance est  l'occasion pour les hommes du FLN (de l'ALN plutôt1) de prendre le pouvoir et le monopoliser durablement. Loin de résorber l'exclusion dont faisaient l'objet les populations  musulmanes  sous la colonisation, la politique suivie depuis l'indépendance, prenant acte de l'irréversibilité de l'exode des Européens2, se contente de maintenir les institutions d'exclusion dont hérite le pays nouvellement indépendant et se borne à mettre des Algériens dans les places laissées vides par les Européens. On peut dire que les anciennes institutions coloniales tout en cessant d’être formellement des institutions politico-militaires devenaient, avec l'indépendance, des institutions formellement "civiles". En mettant fin seulement à la souveraineté politique coloniale tout en laissant en place ses structures civiles et matérielles, on allait faire en sorte que ce qui en restait apparaisse, ainsi que l'écrit Tocqueville à propos de l'Ancien Régime français, comme "cent fois plus odieux  encore et excite davantage de haine"”3.
Sur le plan de l'égalité politique, rien n'est entrepris et l'inégalité est maintenue entre les tenants du pouvoir et la population. Dès l'été 1962, un pouvoir s'autoproclame à Tlemcen et s'impose par la force des baïonnettes4. Ce pouvoir a une façade civile hétérogène ( allant de M. Ben Bella à M. Ferhat Abbas) traduisant une alliance fragile et opportuniste en vue du pouvoir entre des représentants des couches sans terre et déclassées et des représentants des classes moyennes. Cet acte fondateur devait donner au pouvoir une nature qu'il n'a plus perdue: celle d'un pouvoir hétéroclite reflétant une coalition d'intérêts personnels très souvent opposés mais unis par le seul exercice d'un pouvoir dont ils partagent les dividendes. C'est pourquoi, au lieu de s'appuyer sur des forces politiques, ces intérêts préfèrent toujours s'appuyer sur des réseaux privés de parentèle et de clientèle. L'ouverture politique de 1989, en ouvrant théoriquement le principe d'une majorité et d'une minorité parlementaires, fut la seule tentative d’homogénéisation du pouvoir. Elle ne pouvait que déranger ces habitudes et sera ajournée en juin 19915.

Dès son installation à Alger, ce pouvoir instaure le régime du monopole politique et prive les populations de toute possibilité de choix de leur Constitution ou de leurs dirigeants. Ceux-ci, installés de fait par la force, instituent le FLN en parti unique, façade civile assurant la légitimité du pouvoir des officiers de l’Armée de Libération, et instaurent le régime d’élections à candidatures uniques proposées par le pouvoir et plébiscitées par les populations. Il se crée de fait, comme dans toute situation de ce type, un système de caste érigeant la filiation au FLN, et surtout à l'ALN, comme seul critère légitime d'accès au pouvoir. Certes, ce n'est plus le critère de la naissance comme l'avaient institué le califat musulman ou la régence ottomane ou encore la colonisation qui légitime l’appartenance à la minorité monopolisant privativement le pouvoir mais le résultat est identique: seule une minorité fermée peut accéder au pouvoir, celle qui peut se prévaloir d'une "rente historique"6. Au lieu de supprimer l'inégalité politique instituée par la colonisation l'indépendance la reproduit. Dès lors, de 1962 jusqu'à aujourd'hui, l'Algérie n'aura aucun dirigeant qui n'ait eu une filiation avec le FLN ou l'ALN d'avant 1962. Tout autre citoyen est exclu de la magistrature suprême qui, à l’exception de MM. Ben Bella (1962-1965) et Boudiaf (1992), a toujours été conférée à un officier de l’ALN.
Ce monopole pourrait durer encore longtemps si l'on considère que les plus jeunes d'entre ces militants-combattants n'avaient pas 18 ans en 1962 ce qui leur donnerait en 1998 moins de 50 ans. Mieux encore: les anciens militants-combattants du FLN-ALN ne se sont pas contentés de s'octroyer cette "rente politique". Ils voudraient, pour certains d'entre eux, la rendre purement et simplement héréditaire. Ils ont, à cette fin, créé des organisations d'enfants d'anciens combattants-martyrs dont le but déclaré n'est ni plus ni moins que de faire du critère de la naissance un critère de légitimité politique et sociale, avec les bénéfices matériels qui en découlent. Tocqueville disait de la noblesse française d’ancien régime: “ Plus cette noblesse cesse d'être une aristocratie, plus elle semble devenir une caste" ”7. La structuration du champ politique algérien en caste héréditaire semble bien être l'un des enjeux essentiels de la situation actuelle.

Les populations ne sont pas, depuis 19628, privées seulement du choix de leurs dirigeants centraux; elles n'ont jamais pu choisir non plus ni leur maire ni aucun autre représentant territorial ou professionnel. Le problème est connu pour ceux qui sont au fait de la situation prévalant dans les ex-pays communistes. L'association musicale du quartier ou l'association professionnelle des bouchers comme celle des médecins, cheminots ou étudiants (quand elles sont autorisées) ne peuvent avoir un responsable librement élu. Il est désigné par le pouvoir central ou ses relais. Dans l'urgence de l'été 1962, on a tout simplement reconduit au niveau des communes la pratique d'avant l'indépendance de la désignation d'office de délégués spéciaux. Les premières élections communales n'ont eu lieu qu'en 1967 et elles devaient non pas permettre aux populations de choisir leur maire mais tout simplement d'approuver le choix fait par le pouvoir central dans la personne d'un candidat unique à la mairie. Une Assemblée dite constituante, élue sur liste unique en 1962, ne put même pas discuter d'une Constitution qui fut simplement octroyée par referendum. En 1963, une Assemblée législative élue sur liste unique pour cinq ans, fut dissoute en 1965 lors du coup d’État conduit par Houari Boumédiène (un officier de l’ALN), alors ministre de la Défense, contre Ben Bella, alors président de la République et candidat unique "élu" en 1963 au suffrage universel. De 1965 jusqu'en 1976, il n'y eut tout simplement plus de Parlement ni d'élection présidentielle. Ce qui eut au moins le mérite de la transparence9.
Une nouvelle Assemblée nationale vit le jour en 1977 (élue sur liste unique) et qui disparut à son tour en 1991 pour cause d'annulation d'élections. Autrement dit, l'indépendance n'a pas concrétisé l'égalité politique réclamée en 1954. A cela, il convient d’ajouter le catalogue bien connu et propre à ce type de régime: absence de liberté syndicale ou d’association, institution d’une centralité religieuse, suppression de la liberté d'activité économique, suppression même de la liberté de circulation à certain moment10, etc., etc. “ Quand on n'a pas vu l'administration de l'ancien régime à l'oeuvre (..) on ne saurait, écrit Tocqueville, imaginer le mépris où finit par tomber la loi, dans l'esprit de ceux même qui l'appliquent, lorsqu'il n' y a plus ni assemblée politique, ni journaux, pour ralentir l'activité capricieuse et borner l'humeur arbitraire et changeante des ministres et de leurs bureaux11. Ce bref rappel nous permet de constater que depuis le milieu du 16ème siècle et la proclamation par les frères Aroudj de la Régence ottomane d'Alger, les populations de l'ancien Maghreb central n'ont pas encore pu se doter de superstructures politiques reflétant leur choix libre et représentant leur vision propre de la manière dont elles veulent être dirigées, en bref exercer leur droit à l’autodétermination et à l’auto-production de leur existence.



IV - Le rajeunissement du Parti et les antagonismes anciens-jeunes

Cette question, mobilisatrice en 1954 mais ajournée en 1962, a, depuis l’indépendance, entraîné une dynamique « civile » souterraine qui, le plus souvent, a pris la forme d’un « entrisme » dans les appareils de gestion, notamment le parti unique, générant des contradictions qu’il s’agit maintenant de présenter.
Le parti du FLN, s’il a connu une phase d’activité intense en 1963 et 1964, fut, après le coup d’État de 1965, carrément mis en sommeil de 1965 à 1979, ce qui a empêché les nouvelles générations d’exercer, même par l’entrisme, une activité partisane reléguée à des actions ponctuelles et clientélistes de mobilisation. Après 1967 et le ralliement du parti communiste aux putschistes du 19 juin 1965, le pouvoir préféra s’appuyer sur lui pour monter des actions spectaculaires de mobilisation des jeunes dont l’exemple type fut la campagne de « volontariat pour la Révolution agraire » (1973). En échange, le parti communiste y trouva l’occasion de recruter des jeunes en mal de promotion sociale et d’apparaître comme un substitut à un FLN fermé aux jeunes. En désactivant le FLN tout en le gardant parti unique, le pouvoir n’a fait en réalité qu’exercer un monopole strict sur l’adhésion au FLN, réservant ainsi la qualité de membre du parti aux anciens de la lutte indépendantiste. Bien que le but de Houari Boumédiène12 ait pu être autre -- éviter un contrôle de la jeunesse par les anciennes notabilités qu’il voulait écarter et avoir des rouages propres à lui --, le fait est que ce gel des activités du parti a durant quatorze ans entravé toute apparition de nouveaux membres FLN n'ayant aucune filiation militante avec la période 1954-62, conduisant les jeunes à s’embrigader dans des actions ponctuelles sponsorisées par le pouvoir mais organisées par un parti communiste toujours « officiellement » interdit, condamnant ces jeunes à faire de la politique « parallèle » qui, même initiée et approuvée par le pouvoir, pouvait aussi conduire devant les tribunaux si le pouvoir jugeait l’engagement trop subversif. En bref, la mise en sommeil du FLN et l’activation du parti communiste « interdit » permettait au pouvoir d’opérer une instrumentation policière de la vie politique des jeunes.
Le résultat en fut qu'aucun personnel politique neuf et jeune n'apparut. Ce n'est qu'à la mort de Houari Boumédiène que le parti fut réactivé et qu'il se structura comme appareil sous la houlette de M.Chérif Messaadiya. Celui-ci ouvrit grand les portes de l'adhésion si bien qu'en dix ans (1979-1988) le FLN fut pratiquement envahi par de nouveaux et jeunes militants, lettrés pour la plupart (plus de 60% d'enseignants) et n'ayant pas milité-combattu durant la période 1954-62. Le FLN devenait progressivement un appareil de promotion de ces jeunes, ébréchant ainsi le monopole de la caste des anciens militants-combattants et du parti communiste. Il se constitua en véritable mouvement politique d'encadrement de la population et de soutien au pouvoir. Cette nouvelle donne allait perturber le jeu des anciennes institutions clientélistes, bien que le FLN de M. Messaadiya ne fonctionnât pas autrement.
La gestion personnelle de Houari Boumédiène (1967-1978)13 ne fit, dans ses grandes lignes, que reproduire le modèle de l'alliance au sommet d'intérêts hétéroclites sans qu'il y eut besoin d'un mouvement politique de masse pour la soutenir, le Chef s'appuyant lui-même sur ses propres réseaux de clientèle pour reproduire sa place éminente dans la configuration. Parmi ces réseaux, le contrôle des appareils armés était le plus important. Boumédiène y ajouta ce vivier de cadres lettrés qu'était le parti communiste, devenu Parti de l'Avant-garde socialiste (PAGS) -- interdit mais toléré. Il en reçu le soutien "critique" dans le cadre d'une stratégie de Front national anti-impérialiste. Il le lui rendit bien en nommant des membres du PAGS à la tête aussi bien des entreprises nationales que des syndicats ou des médias et des facultés. Dès lors cette formation eut, par l'occupation de quelques fonctions stratégiques de direction, une influence grandissante dans les milieux économiques et syndicaux du secteur public et une hégémonie pratiquement totale sur le discours médiatique et universitaire. Elle contribua de ce fait, même involontairement, à la fermeture monopoliste.
La réactivation du FLN au début des années 1980 allait perturber ce schéma. Ceux qui avaient été frustrés d'une promotion par la fermeture monopoliste des années précédentes y entrèrent en masse si bien que le FLN de la fin des années 1980 n'eut plus rien à voir avec le FLN de la lutte indépendantiste. Le bras de fer fut immédiatement perceptible avec le PAGS et, pour assurer la promotion de ses militants au détriment de ceux du PAGS, le FLN institua la règle dite de l'article 120, savoir qu'aucun poste de responsabilité ne pouvait être occupé par une personne si elle n'était pas militante du FLN. Chérif Messaadiya réussit ainsi à créer, au détriment du PAGS, l'image d'un parti pouvant assurer la promotion des jeunes. Nul doute que l'inimitié du PAGS lui en fut acquise à jamais.
L'altération de l'influence du PAGS fut rapidement perceptible. Il n'était plus l'unique moyen de promotion des lettrés. La stratégie de Chérif Messaadiya -- bien qu'elle-même clientéliste -- fut confortée par un ensemble de mesures économiques touchant à la restructuration des entreprises publiques dont le nombre passa d'une cinquantaine à quelques trois cents, soit autant de postes de direction supplémentaires à pourvoir par des militants FLN. L'apparition de multiples entreprises publiques locales (par centaines) s'accompagna du même résultat. La restructuration syndicale se traduisit par la liquidation des quelques fédérations mutltisectorielles contrôlées par quelques militants du PAGS et la renaissance de nombreuses fédérations par branche, soit autant de postes stratégiques nouveaux pour les militants du FLN. Mieux: on ne pouvait plus être responsable syndical, même au niveau le plus bas, sans avoir sa carte FLN. La multiplication des facultés, entreprise simultanément, et l'institution de nouveaux modes de désignation des responsables universitaires minora le contrôle par le PAGS du monde universitaire. L'arabisation de certaines activités contribua à éliminer les cadres "pagsistes" quand ils étaient uniquement francophones.
Le FLN donna ainsi l'impression de vouloir transformer le paysage politique en faveur de nouvelles têtes dont il assurait la promotion. Bien entendu de telles promotions, si elles servaient le patron du FLN dans l'échiquier, contribuaient à défaire les anciennes alliances ou à dévaloriser les anciens réseaux de promotion (type PAGS). Il ne fait pas de doute, par ailleurs, que, quelle que soit la valeur du procédé, ce type de promotion par adhésion à une organisation nationale représentait objectivement un progrès par rapport au système unique des allégeances directes à une personne bien que, le plus souvent, ce type d'allégeance restât encore plus efficace que le simple fait de militer au FLN. Néanmoins, il sembla aux yeux de l'opinion et des jeunes que des portes s'étaient enfin ouvertes et que chacun pouvait formellement tenter sa chance. Le nouvel appareil avait, en effet, au bout de dix ans, failli mettre tout aussi formellement un terme au monopole exclusif des anciens et concrétiser en apparence l'égalité d'accès au pouvoir. L'analyse des élus de la période 1980-1988 montre aussi bien au niveau local que national l'émergence de jeunes adhérents du FLN qui ne se réclament plus de filiation ni de légitimité historiques mais de technicité et de compétence. De nouvelles têtes (jeunes) apparurent dans les cabinets ministériels et les gouvernements. Ce rôle dans la promotion des nouvelles générations a, sans aucun doute, permis, au milieu des années 1980, d’éradiquer aisément la tentative de constitution d’un embryon de maquis menée par le groupe islamiste dirigé par Bouyali. En fermant les voies, même formelles, de la promotion par le FLN, le multipartisme se devait d’en ouvrir de nouvelles. Or, ce ne fut pas le cas. La mise à l’écart du FLN (1988) et l’absence de promotion institutionnalisée par le multipartisme avec l’avortement des premières élections législatives (1991) ne firent que renforcer la tendance souterraine à la régression vers la pratique des liens de personne à personne, d’où le clientélisme renforcé aussi bien des hommes au pouvoir que des groupes protestataires adverses14.
Une comparaison avec l'évolution de l'URSS pourrait donner une image plus parlante: le Parti communiste soviétique a, à partir d'un certain moment, servi de moyen de promotion à une génération qui n'avait pas connu la Révolution. Dès lors, ces jeunes ont, au bout d'un certain temps, celui de gravir les échelons du Parti, commencé à frapper directement à la porte du pouvoir menaçant toutes les positions des tenants de la légitimité historique. On connaît l'aventure de Gorbatchev. D’où la crise. Une aventure similaire semble être arrivée à l’algérien Mouloud Hamrouche. Bien qu’ancien combattant, ce chef du dernier gouvernement apparenté FLN (1989-1991) est l’un des plus jeunes parmi les anciens officiers (moins de 50 ans lorsqu’il devient chef de gouvernement en 1989). Il sera pourtant renvoyé pour avoir voulu mettre en place un ensemble de réformes visant, semble-t-il, à conduire au rétablissement de l’égalité des conditions politiques et économiques.
La liquidation du FLN-nouvelle manière ou de tout système politique de promotion de nouvelles générations en devient obligée pour certains conservateurs de la vieille garde ou pour certains tenants de positions économiques menacées par une quelconque ouverture. La promotion des jeunes ne semble être tolérée que sous contrôle strict et seulement jusqu’à un certain niveau. Les jeunes doivent avoir une compétence technique pour être utilisés et non pour gouverner. Dès lors, il semble bien que la mise en pièces du FLN intervenue en 1988 ne soit pas un événement fortuit mais procède tout simplement des nécessités de reproduction du système de caste en place depuis le 16ème siècle. En réintroduisant la violence armée comme solution à des problèmes politiques, 1988 va inaugurer une période où l’enjeu stratégique est de taille: mettre fin ou conserver un système vieux de quatre siècles. C’est pourquoi cette violence perdure inexplicablement.
De ce point de vue, l'introduction du multipartisme après les événements de 198815 peut aussi bien participer de cette tentative de liquidation de tout système de promotion de têtes nouvelles que d'une intelligence certaine d'aménagement d'une transition progressive mais conservatrice. Il n'en reste pas moins que, dans le jeu postérieur des acteurs, le multipartisme fut bien utilisé comme machine de guerre contre toute tentative d’effraction du système de caste et prit pour première cible le FLN-nouvelle manière.
Les nouveaux partis, dont certains n'étaient que des émanations du pouvoir lui-même, n'en représentèrent pas moins de nouveaux modes d'apparition de nouvelles têtes. Le FLN fut affaibli et perdit toute prétention à gouverner seul. Mais, précisément, à partir du moment où il devint clair que le FLN ne pourrait plus gouverner seul comme avant, sinon ne gouvernerait plus du tout, les jeunes qui y avaient mis leur espoir d'ascension sociale s'en détournèrent pour jouer gagnant ailleurs. Ils rejoignirent un nouveau parti qui avait, en 1990, lors des premières élections municipales pluripartistes, emporté la majorité des mairies. C'est en effet ce scrutin qui révéla la popularité du tout nouveau Front islamique. A partir de ce moment, il fut considéré comme le futur gagnant des futurs scrutins. Les jeunes en mal de promotion sociale s'y engouffrèrent d'autant plus aisément que la reconnaissance en 1990 par le régime de la victoire d'un parti d'opposition a fait croire à ces jeunes que l'Algérie était devenue réellement un pays démocratique. Les inhibitions s'envolèrent. Cette naïveté coûta très cher à ceux qui avaient confondu les espérances factices d'une stratégie des Cent fleurs avec les espoirs réels de changement attendus d'une décrépitude d'une république de Weimar16.
Lors de la proclamation de l'état de siège en 199117 puis en 1992, les services de sécurité n'eurent aucune difficulté à exploiter les listes d'"encartés" du Front islamique. C'est ainsi que beaucoup d'entre eux se retrouvèrent à l'ombre des prisons ou des tentes de camps d’internement administratif ouverts dans le désert18 . L'ouverture “ démocratique ” ressemblait étrangement au stratagème des "cent fleurs" ce qui a conduit beaucoup d'observateurs à ne voir dans la politique de "réformes" menées en 1990-1991 qu'une tactique machiavélique du régime pour se donner un sursis. En réalité, une telle vision linéaire est trompeuse. Les "réformes" conduites par le gouvernement de M. Hamrouche devaient, certes, remettre techniquement de l'ordre dans une économie de rente et gaspillage. Elles franchissaient cependant la "ligne rouge", non seulement dans l'oeuvre technique de remise en ordre économique par la lutte contre le gaspillage lié au commerce extérieur, mais surtout par le cheminement vers un dépassement du principe de coalition au sommet d'intérêts hétéroclites et l'ouverture d'une voie vers un gouvernement de majorité représentative.
En organisant en 1991 des élections législatives pluralistes anticipées, à la suite d’élections municipales qui avaient donné en 1990 la majorité au Front islamique, la vieille garde au pouvoir fit, en réalité, une double erreur:
1. Elle coupa court aux "réformes" avant qu'elles ne puissent donner de résultat tangible les faisant ainsi assimiler à un processus purement négatif de remise en cause des acquis rentiers de la population. De ce fait, même en se présentant sous l'étiquette FLN-réformateur, M. Hamrouche ne pouvait tout au plus que limiter la casse, la préférence de la population allant vers les partis du "refus" du régime en place.
2. Il était clair pour tout observateur averti que le camp du refus serait majoritaire dans tout scrutin pluraliste libre.
Ce n'est qu'après l'expérience concrète du scrutin que la coalition hétéroclite au pouvoir comprit pourquoi sa fille était muette et qu'il valait mieux repousser ad vitam aeternam tout scrutin électoral libre. Dès lors, de multiples arguments furent avancés visant à étayer soit "l'immaturité du peuple", soit son "analphabétisme", soit ses "traditions archaïques", soit plus positivement la remise en question des acquis stratégiques du développement passé. L'opposition ne manqua pas de répliquer par la thèse de la "résurgence des deux collèges" coloniaux. Jamais le champ médiatique algérien ne fut, autant qu'au cours du premier semestre 1992, aussi impliqué dans une binarité de démagogie simpliste accouplant modernité despotique et protestation contre l'inégalité de condition. Bref, la situation révélait que le principe d'un homme, une voix n'était pas encore définitivement acquis. Il ne pouvait que donner la majorité au camp du refus. Il semble de ce fait que les solutions traditionnelles de partage au sommet et de coalition hétéroclite (entre pouvoir et opposition) aient encore de beaux jours devant elles en Algérie.
Il est clair en effet que les partis du camp du refus (Front islamique en tête) recherchent davantage un accès au pouvoir qu'un dépassement du principe de la coalition d'intérêts. La culture politique ne se prête pas encore au principe du gouvernement majoritaire homogène. La tradition reste vive qui veut que le Conseil de la communauté rassemble toutes les tendances et règle les conflits d'intérêt par consensus et non par l'application de la loi de la majorité au détriment de la minorité (ou inversement car le despotisme lui-même se veut consensuel). Il y a une différence cependant entre les bureaucraties partisanes et les électeurs qui leurs ont donné leurs suffrages. Les suffrages donnés au FIS expriment moins une adhésion aux thèses religieuses de sa bureaucratie qu'un choix politique de refus du pouvoir en place. D’ailleurs, en dehors du Front islamique, il s'est créé d'autres partis islamistes qui, cependant, n'ont pas recueilli les suffrages des citoyens. Tout en étant aussi islamistes que lui, ils étaient moins protestataires sur le plan politique. Ils sont, au contraire, de tendance plutôt élitiste: ainsi le Parti du renouveau algérien propose un libéralisme économique saint-simonien affichant certes le mérite comme condition de la promotion sociale (ce qui est incompatible avec la société de castes), mais en faisant de l'effort individuel de type protestant la condition de toute promotion sociale, il renvoyait aux calendes grecques toute perspective de promotion immédiate. Les deux autres formations connues, le Mouvement pour la société islamique et le parti de la Renaissance, réclament une place dans le système et une promotion graduelle. D'un autre côté, les partis protestataires de gauche ou d'extrême gauche, tout en dénonçant l'inégalité des conditions, tenaient un discours de type "travailliste" où les non-"travailleurs" ne semblaient pas devoir se retrouver et auquel manquait le mot « Allah ». Alexis de Tocqueville avait, en 1856 déjà, évoqué ce rôle politique de la religion en évoquant à sa manière les rapports du christianisme et de la Révolution de 1789: “  C'était bien moins, écrit-il, comme doctrine religieuse que comme institution politique que le christianisme avait allumé ces furieuses haines ” et il ajoute plus loin: “ [la révolution] a pu prendre cet air de révolution religieuse qui a tant épouvanté les contemporains; ou plutôt elle est devenue elle-même une sorte de religion nouvelle 19. De son côté, le FLN-nouvelle manière, dit “ réformateur ”, bien que faisant la promotion de la jeunesse et de l’égalité des conditions politiques et économiques, sentait toujours très fort la vieille garde qui, finalement, allait reprendre le dessus en 1995 et se réapproprier le contrôle de ce parti, devenu depuis lors un fervent soutien du pouvoir militaire.
Les élections législatives furent prévues une première fois pour juin 1991: le gouvernement apparenté FLN et dirigé par M. Hamrouche, présenta pour son parti de "jeunes" candidats et écarta les "anciens". Le résultat en aurait été sans nul doute une Assemblée entièrement rajeunie et "étrangère" aux critères traditionnels de sélection pratiqués par le pouvoir effectif en place. Elle aurait réuni une majorité de députés FLN-nouvelle manière, FIS et FFS de M. Aït Ahmed. Autant dire la mort du régime militaire de caste. Le processus fut stoppé, le gouvernement renvoyé et l'état de siège proclamé20. Le prétexte en fut la "grève insurrectionnelle" déclenchée par le Front islamique "pour protester contre la loi électorale". La grève fut un échec retentissant eu égard à la capacité de mobilisation dont avait preuve le FIS quatre mois auparavant lors de la guerre du Golfe. Les commentateurs ont beaucoup écrit sur ces événements de juin 1991. Certains d'entre eux ont défendu la thèse d'une grève prétexte ayant permis de renvoyer l'équipe des réformes qui par sa volonté libérale et réformatrice pouvait dissuader une partie de l'électorat de rejoindre le FIS. Cette thèse postulerait une convergence objective et conjoncturelle entre un FIS désireux d'apparaître comme l'unique vecteur du changement et une partie des détenteurs effectifs du pouvoir, inquiets aussi bien des mesures que de l'ascension de M. Hamrouche. Faire avorter les élections, c'était ôter toute possibilité aux "réformateurs" d'obtenir une légitimité populaire. Cette thèse se confirmerait par l’alliance gouvernementale opérée entre le pouvoir et le FIS dans le cabinet Ghozali, successeur du cabinet Hamrouche. La participation de ministres FIS au gouvernement dura un an. Mais elle reflèterait une fracture au sein du FIS, soit d’un côté une bureaucratie religieuse apte à s’intégrer aux combinaisons hétéroclites au sommet et de l’autre un groupe de jeunes lettrés davantage politisés mais ne trouvant par leur place dans ce type de combinaisons.
La seconde thèse serait tout simplement liée au réveil d'un parti de l'ordre qui, sans défendre d'intérêt précis, commençait à estimer que les libertés accordées par le gouvernement "réformateur" (droit de manifester dont profitait largement le FIS et tous les intérêts corporatistes, trop grande liberté d'expression d'une jeune presse qui ne différenciait pas souvent la critique de la calomnie, droit de grève conduisant à des abus pour un oui ou pour un non, plaintes en justice et procès contre certains dépassements commis par les forces de l'ordre, etc.) créaient une situation d'anarchie et qu'il était temps d'y mettre fin. A ceci s'ajoutait une menace sur beaucoup d'intérêts. La goutte qui fit déborder le vase fut semble-t-il la publication de listes de notabilités ayant bénéficié de l'attribution de terres agricoles publiques. Ce fut, à n'en pas douter, l'indice d'une fuite en avant de M. Hamrouche qui, au lieu de se limiter à une gestion "réformatrice", se lança, sans troupes, dans une offensive démagogique, politicienne et spectaculaire au sens propre, directement dirigée contre la vieille garde. Voulait-il par cette rupture publique créer une situation de type semi-révolutionnaire lui attirant les faveurs d'une population qu'il aurait réussi ainsi à détourner des sirènes islamistes ?
Le nouveau gouvernement chargé de gérer ce premier état de siège de quatre mois (juin - octobre 1991) mena précisément une offensive en règle contre le FLN- ”réformateur ” et afficha une alliance voyante avec la vieille garde de l'Organisation des anciens combattants et avec la bureaucratie religieuse du FIS en lui attribuant quelques portefeuilles ministériels. Il promit d'organiser les élections promises et annulées. Il parraina des candidats dits "indépendants" mais dont le profil était étrangement "anciens". Le FIS, quant à lui, aussi hétéroclite que le pouvoir, connut un bref débat sur l’opportunité de sa participation à ces élections: l’annulation par un coup d’ État du scrutin de juin 1991 et l’internement des militants et sympathisans dans les camps du désert poussait une fraction de ce parti à rejeter tout principe électif et toute participation au scrutin; l’encadrement, quant à lui, composé de technocrates croyants ayant succédé à une bureaucratie religieuse démonétisée parce que compromise avec le pouvoir militaire, prit position pour la participation. Les élections eurent lieu en décembre 1991 dans le calme et avec la participation du Front islamique qui, semble-t-il, était, cette fois-ci, satisfait de la loi électorale. Les nouveaux candidats qui apparurent dans le champ politique, furent en majorité de jeunes lettrés en mal de promotion (cadres fonctionnaires, ingénieurs, médecins, enseignants) mais appartenant aux trois Fronts (FLN, FIS, FFS). Les candidats du pouvoir, dits indépendants, se recrutaient dans la vieille garde des anciens combattants. Les jeunes des trois Fronts raflèrent la mise. Ce n'était plus seulement, comme en juin, l'hypothèse d'une Assemblée nationale étrangère à la caste, mais cette fois-ci la certitude que tel allait être le cas. Une fois encore, on annula les élections en procédant par la force armée.



V - Crise de société et crise du pouvoir

Parallèlement, les antagonismes "horizontaux" au sein de la caste dominante contribuaient également, et parfois de manière décisive, à peser sur les événements. L’influence que s’attribuait le secrétaire général-adjoint du FLN devenait de plus en plus prépondérante, particulièrement en matière de nominations et d’attributions de places. Prenant dès 1979 la direction effective du Parti unique, Chérif Messaadiya en avait fait un appareil puissant, composé à sa base de nouveaux adhérents mais toujours dirigé par des "anciens". Le Parti devint présent partout et, en définitive, eut son mot à dire formellement sur toutes les affaires aussi bien au niveau central que dans la commune la plus reculée. Seules les grandes décisions réservées relatives au pétrole ou aux grands courants d’importation lui échappaient. Mais les autres grandes décisions de l’État, relatives notamment à la redistribution de la rente à la population (construction d’écoles, créations d’emplois ici ou là, etc.), devaient, à partir du milieu des années 1980, être, au préalable, discutées au Comité central ou au Congrès du Parti. Il devenait stratégique d'appartenir au Comité central ou au Bureau politique du Parti.
Or, une telle ascension devait se faire de plus en plus par élection à la base et non par désignation princière par en haut. Cette procédure permettait à la direction du Parti de jouer en dernier ressort un rôle décisif d'appui ou de barrage vis-à-vis des personnalités prétendantes à un siège au Comité central. Elle a ainsi permis d'en écarter la quasi-totalité des "barons" de l'ère Boumédiène. Seules les forces armées gardaient institutionnellement un quota réservé de membres au Comité central. On observa, dès lors, un rajeunissement tangible du personnel politique: des ministres de moins de quarante ans émergèrent. En faisant du FLN un filtre de sélection des responsables à tous les niveaux, Chérif Messaadiya en devint, non seulement incontournable mais, surtout, introduisit un élément nouveau dans le processus de nomination des cadres dirigeants, perturbant ainsi les méthodes de cooptation mises en place par Boumédiène et la "vieille garde" et jusque là réservées aux services militaires. Le pouvoir de dire son mot dans la nomination des cadres confère bien entendu une influence directe sur la composition et la force relative des différents réseaux de clientèle et d'intérêt. Or, de nombreux nouveaux cadres des années 1980 devaient leur promotion davantage au Parti (à Messaadiya) qu'aux autres membres de la vieille garde.
Le clivage apparut nettement lors de l'été 1988 lors d'une conférence nationale à propos de la réforme du système éducatif et organisée par le Parti. La jeunesse du corps enseignant s’y manifesta de manière vive créant une coupure de type subversif avec les « anciens ». Les délégués empêchèrent brutalement les "anciens" de s'y exprimer en exigeant que l'arabe soit la langue de travail de la conférence au lieu du français utilisé par les “ anciens ”. La fin d'un monde apparut brusquement au grand jour. L’école avait formé des ennemis au régime. La conférence avorta tout en indiquant précisément l'impasse sociale qui caractérisait le système du moment.
Une autre question non moins épineuse allait surgir durant ce même été 1988. Depuis qu’en 1985-86 la chute drastique des prix du pétrole avait diminué d’un tiers les recettes d'exportation, le pays faisait face à une grave crise des paiements extérieurs. Les jeunes technocrates du pouvoir proposaient depuis quelques années déjà un aggiornamento économique conduisant à l'économie de marché (les réformes). Mais, les personnes dont les intérêts étaient liés uniquement au recyclage de la seule rente pétrolière et qui étaient à l’origine de l’endettement extérieur voyaient d'un mauvais oeil toute réforme devant diminuer le montant des devises à leur disposition. Le pouvoir choisit d'attendre sans trancher, reportant ainsi les échéances et alourdissant gravement le montant des dettes extérieures du pays. Le statu quo des intérêts restait préservé au prix d’une aggravation de la crise des paiements. Un projet d’ »enrichissement » de la Charte nationale, initié en 1986 par la Présidence et introduisant un peu plus d’autonomie des agents économiques, fut rejeté par le Parti. La crise des paiements conduisait à l’impasse.
Or, voici qu'apparaît au cours de l'année 1988 une idée plus grave encore de par sa portée stratégique: un projet d'union avec la Lybie est en l'air. La solution à la crise des paiements, semblent dire ses promoteurs, M. Messaadiya notamment, tient dans un redimensionnement arabe de l'Algérie. L'union avec la Lybie permettrait de faire face aux difficultés conjoncturelles de la balance extérieure et de peser sur le marché pétrolier pour redresser les cours. Parallèlement, une partie de l'opinion (sinon sa majorité) applaudirait à cette union entre deux pays arabes. Un tel projet aurait certainement entraîné une réorientation majeure de la politique et des intérêts algériens. Qui plus est, une telle union ne pouvait que conforter la puissance du responsable de l'appareil du Parti (Messaadiya) qui pouvait espérer avoir avec lui les jeunes arabisés dont la puissance subversive venait de se manifester à la conférence nationale sur l’éducation. Un référendum devait être organisé et l'union pratiquement consommée dès la fin 1988. Les événements d'octobre 1988 vinrent opportunément enterrer le projet et conduire au renvoi de Chérif Messaadiya. Le redimensionnement arabe fut stoppé net. De la Lybie on ne parla même plus. Par contre, on parla beaucoup de démocratie.
La revendication de l’égalité de condition économique
La conquête du pouvoir par la force armée a, en 1962, conféré au régime succédant au pouvoir colonial une indépendance totale vis-à-vis des différents groupes politiques ou sociaux, eux-mêmes complètement désarticulés après sept ans de guerre. Héritant de l'administration coloniale et de son mode de gouvernement, qui, bien évidemment, ne pouvaient être en aucun cas ni une émanation de la population algérienne ni un modèle d’autorité démocratique, ce régime a agit à sa guise. Ce fut l'un de ses grands avantages qu'il transforma cependant immédiatement en inconvénient. Le pouvoir installé en 1962 (une coalition hétéroclite de personnalités) avait le mérite de n'être dépendant d'aucun groupe d'intérêts matériels structuré et précis. La couche sociale qui avait nourri les rangs de l'ALN ( le sous-prolétariat et les paysans sans terre principalement) n'était pas porteuse d'un projet politique et se serait contenté d'une réforme agraire lui restituant les terres coloniales. Certes, le FLN s'était doté en 1962 d'un programme à Tripoli visant à l'instauration d'une République démocratique et sociale, qui s'avéra être une vue d'intellectuels davantage qu'un programme porté par des groupes sociaux structurés.
L'exode massif et rapide du million d'Européens en juin-juillet 1962 avait, en effet, laissé "vacants" l'ensemble de leurs biens (fermes, commerces, ateliers, fabriques, appartements, cinémas, journaux, etc..). Le champ des intérêts se structura dès lors en convoitises individuelles visant l'accaparement de ces biens. Dans cette compétition de tous contre tous, toute force sociale fut atomisée. Dès lors, le pouvoir en place pouvait représenter un moment historique exceptionnel d'indépendance de l’État et précisément construire un appareil d’État sur cette base. Mais, au lieu de se présenter comme pouvoir indépendant arbitrant entre les groupes, il fut immédiatement animé d'une tentation monopoliste conférée par la découverte de sa puissance redistributive des biens coloniaux et les sollicitations que lui adressaient les personnes les plus éminentes. Le pouvoir eut immédiatement le sentiment qu'il ne dépendait pas de cet ensemble de quémandeurs et que, tenir l'administration, c'était tenir le moyen de neutraliser les individus marquants. Les biens vacants furent avant le pétrole la première rente que s’attribua le régime et dont il monnaya la redistribution en hiérarchisant les bénéficiares par la création d’ayant-droits privilégiés: les anciens militants-combattants. Rente économique et rente politique allaient de pair. Il apparaît a posteriori que l'existence des biens "vacants" et le pouvoir de les attribuer ont:
1. fortement contribué à créer des liens de personne à personne entre le nouveau pouvoir et les différents individus; d'où des stratégies sociales de rapprochement individuel du pouvoir plutôt que de regroupement social d'intérêts similaires;
2. conduit à une pratique politique et sociale d'équilibrage entre les différents intérêts individuels par coalition hétéroclite de personnes;
3. rendu l’État indépendant de la société. Grâce à cette première rente, le nouvel État pouvait se permettre une autonomie certaine par rapport à la société et lui imposer ses propres normes de gestion21. Mieux en disposant comme il l’entendait des biens vacants, le pouvoir privatisait déjà l’État.

Dès l’installation du premier gouvernement de l'indépendance (le gouvernement Ben Bella à l'automne 1962), des intentions hostiles sont affichées contre les "riches" qu'il faudra bien un jour, dit M.Ben Bella, "dégraisser dans les hammams " (bains à vapeur). Ce discours, destiné à terroriser les notabilités existantes, rurales notamment, les dissuadant d'entreprendre toute dynamique d'accumulation de biens, portait tout aussi bien en direction de citadins pressés de s’enrichir par l’accaparement des biens coloniaux qu’en direction de la paysannerie moyenne qui, enfin libre, pouvait s'enrichir par le rachat des fermes coloniales et contester à terme la légitimité de ce pouvoir. Le communiste russe Boukharine avait résumé en quelques phrases les effets économiques d’un tel terrorisme du pouvoir. Ne disait-il pas en 1925 que " le paysan aisé et le paysan moyen qui veut devenir aisé ont peur d'accumuler. Une situation est créée où le paysan a peur de couvrir son isba d'un toit métallique parce qu'il craint d'être traité de koulak; s'il achète une machine, il fait en sorte que les communistes ne le sachent pas. Toute amélioration technique devient clandestine..."22.
Pour interdire juridiquement toute velléité d'accumulation, le pouvoir prend très tôt des mesures prohibant les transactions portant sur les biens coloniaux, se réservant ainsi du même coup le monopole de leur redistribution. Ces biens eux-mêmes sont gelés, ne pouvant plus servir ainsi à une quelconque accumulation de type économique. Les dirigeants les redistribueront aux personnes de leur choix afin de se constituer leur propre accumulation politique. D'autres biens "vacants", trop voyants pour être accaparés individuellement (fermes, usines) furent confiés au nom d'un "socialisme avant-gardiste" à des "comités d'auto-gestion" qu'on priva également du droit de les utiliser comme moyen d'accumulation. En réalité, l’autogestion allait apparaître a posteriori comme un moyen pour la vieille garde d’exercer un contrôle collectif sur les biens coloniaux et d’en éviter une privatisation hâtive pour mieux les mettre en réserve pour elle-même et, une fois le partage convenu, les privatiser à son seul bénéfice.
Après les illusions entretenues les premiers mois sur un socialisme autogestionnaire sous haut contrôle bureaucratique et où les salariés dans les fermes ou les entreprises ne disposaient d'aucun pouvoir d'affectation des biens qu'ils avaient seulement en usufruit, il s'avéra que les unités agricoles en autogestion enregistraient une régression matérielle certaine aussi bien en termes de capital que de savoir-faire ou de production et qu’en réalité leurs travailleurs n’en étaient pas les "gestionnaires" mais des individus faisant fonctionner l'unité de production sans aucune perspective. En quelques mois, leurs dettes auprès du Trésor public avaient définitivement compromis la possible utilisation comme moyen d'accumulation des fonds de fonctionnement que leur avançait le même Trésor public. En réalité, l'aide du Trésor n'était pas innocente. En faisant du Trésor le pourvoyeur en crédits (les banques privées refusant de le faire)23, on en fit légitimement le caissier des fermes autogérées, toutes les recettes des récoltes devant lui être versées. Ce n'était ni plus ni moins qu'un racket de type fiscal déguisé dont le résultat fut que les "fermiers autogestionnaires" ne voyaient jamais la couleur de l'argent de leur ventes et devaient se contenter de vivre d'"avances" sur des à valoir qui ne furent jamais versés, la situation de leurs domaines étant toujours "négative". Outre cet aspect comptable, les "domaines autogérés" initièrent socialement des pratiques reniant par ailleurs tout souci comptable: dilapidation du matériel par usage ou détournement, gaspillage du foncier bâti et non-bâti et distribution d'une partie de la production hors circuits licites. L'habitude fut prise aussi bien par la parentèle des travailleurs-fermiers que par les tenants d'une parcelle de pouvoir de venir s'approvisionner gratuitement en céréales, fruits, légumes ou lait produits dans les domaines autogérés. Une tradition du se servir , de privatisation informelle des biens publics, naissait qui allait par la suite fortement se développer dans tous les secteurs d’activité et donner naissance à une véritable économie parallèle et une privatisation de l’ État.
Ces domaines sont les anciennes fermes coloniales abandonnées par leurs propriétaires ou nationalisées en 196324. L'idée qui vient spontanément à l'esprit est de savoir pourquoi ces terres n'ont pas été redistribuées à la paysannerie algérienne qui, dit-on, aurait pris les armes en 1954 à cause de l'injustice coloniale dans l'appropriation des terres25. Leur sort est, au contraire, gelé en "biens vacants" (et, trente ans après, n'est toujours pas réglé). L'une des explications serait que la distribution des terres aurait créé un marché foncier qui, tôt ou tard, aurait entraîné l'apparition de notables ou conforté l'existence des anciens notables, ce que craignait au plus haut point le pouvoir politique de l'époque. D'autres explications tiendraient au fait que devant les convoitises personnelles provenant de dirigeants eux-mêmes on attendait (et on attend encore) pour trancher le sort de ces anciennes fermes. Il semble bien a posteriori que ce sont les oppositions entre les convoitises individuelles et les différentes modalités de redistribution qui auraient pu renforcer tel ou tel réseau d'intérêts attaché à telle ou telle personnalité politique qui ont conduit à ce gel suspensif et socialisant. De plus, l’État n'avait aucun intérêt à liquider une rente qui lui permettait à tout moment de neutraliser les personnalités turbulentes. Un règlement définitif de la question des biens vacants aurait sans nul doute rendu le pouvoir nu, lui aurait fait perdre son autonomie et l'aurait contraint à dépendre d'un champ politique. A ceci s’ajoute la culture de certains officiers de l’ALN tenant du raisonnement suivant: « C’est nous qui avons libéré le pays. On ne va pas les laisser se servir »26. Il est curieux en effet qu'au lieu de satisfaire la revendication majeure de la paysannerie algérienne et objectif de la guerre de libération (la restitution des terres coloniales), on ait, au nom du socialisme, mis ces terres en réserve reportant la "réforme agraire" aux calendes grecques. Elle n'eut jamais lieu et la paysannerie ne bénéficia jusqu'à aujourd'hui d'aucune redistribution de terres coloniales. Il fallait également bien sûr éviter, par ce gel, l'apparition d'une couche de koulaks qui aurait été à l'époque la première force sociale du pays.
Au lieu que ces terres, les plus fertiles du pays et qui représentent la moitié de la surface agricole utile, fassent donc l'objet d'un partage entre paysans sans terre ou petits paysans expropriés durant la colonisation, elles furent interdites à la population et continuèrent de n'abriter que les quelques ouvriers qui y travaillaient (350.000 ouvriers sur 2.500.000 bons hectares de colonisation contre 1.500.000 familles paysannes sur 5.000.000 mauvais hectares). Cette situation ressemble étrangement au phénomène des enclosures du 18ème siècle britannique. En maintenant l'exclusion de la paysannerie et des paysans sans terre, le pouvoir algérien, lui-même originaire de paysans sans terre, les a entraînés dans un exode rural dramatique pour le pays tout en stérilisant les vertus de l'agriculture. Le pouvoir aggrava la situation lorsque, dix ans après l'indépendance, il lança une "révolution agraire" qui, tout en maintenant le statut figé des terres coloniales, se traduisit par une offensive contre la paysannerie elle-même. On prononça la nationalisation de plus d'un million d'hectares détenus, semblait-il, par de grands propriétaires. En réalité, on porta le coup fatidique aux anciennes notabilités qui survivaient encore et on dissuada quiconque d'investir dans l'agriculture27. Ceux qui, en effet, avaient osé durant les dix années précédentes investir ou s’agrandir furent punis par la nationalisation. Les enquêtes du ministère de l'Agriculture lui-même ont montré que près de 60% des “ nationalisés ” ne devaient juridiquement pas l'être. Ils possédaient, en effet, moins que la superficie requise.
Cette "révolution agraire" ne fut dans les campagnes qu'un gigantesque règlement de comptes locaux ayant permis au pouvoir de faire émerger par le brigandage une nouvelle clientèle tout en terrorisant les embryons de nouveaux notables ruraux qui avaient osé, depuis l'indépendance, s'assurer une promotion sociale par le se faire soi-même . Elle permit également à Houari Boumédiène de concrétiser son alliance avec le PAGS et de se passer du FLN. Ce sont en effet les comités de volontariat pour la « révolution » agraire qui ont permis à Boumédiène d’attirer la jeunesse à lui et au PAGS de recruter une nouvelle clientèle. Cet embrigadement se confortait de la redistribution opérée dans le cadre du premier plan quadriennal (1970-1973) qui a ouvert de nombreuses places à ces jeunes clients. Cette génération du plan quadriennal abreuvée de slogans et de salaires vivra difficilement la douche froide de l’après 1986 quand, tout à coup, l’argent faisant défaut, les slogans sonnèrent creux. La peur de l’auto-production de l’existence et du se faire soi-même lui fera détester la démocratie et elle se rangera aisément, le moment venu, du côté du pouvoir militaire qui, comme à son habitude, l’a toujours abreuvée de promesses de redistribution à condition qu’elle manifeste son allégeance.

L’ère des monopoles et de l’exclusion

L'ensemble de ces mesures reflète ce qui semble être une absence complète d'élaboration stratégique. Il s'agirait plutôt de réactions épidermiques et précipitées d'un pouvoir qui se sait illégitime et gère à vue dans le seul but, par la consolidation de son monopole politique, de se doter des moyens de sa reproduction à court terme. Une telle pratique ne semble pas être due à un supposé manque de compétences mais bien à l’absence de contre-pouvoir. Des décisions stratégiques graves sont prises sans étude ni débat préalables, au seul gré de l’humeur personnelle de tel ou tel responsable. C’est bien de privatisation de l’ État qu’il s’agit. L'ignorance militante était à l'avance absoute de toutes les catastrophes qu'elle aurait pu engendrer28. Tocqueville dit à ce propos: “ On peut dire d'une façon rigoureuse que le goût qu'on montre pour le gouvernement absolu est dans le rapport exact du mépris qu'on professe pour son pays ”.29
L'exode de la quasi-totalité des Européens avait fait pratiquement disparaître du pays la couche sociale tenant les affaires et disposant d'un minimum de savoir-faire. Cependant, à l'issue de la première guerre mondiale, une couche moyenne locale commençait à apparaître prenant la place des anciennes notabilités traditionnelles paupérisées par la colonisation. L'observation montre qu'une minorité (infime certes) d'Algériens commence à apparaître dans les professions libérales, le commerce et l'agriculture. Cette minorité développe des attitudes sociales-démocrates opposées à l'extrémisme des partis indépendantistes: elle sera représentée par le courant musulman lettré de Ben Badis ou le courant assimilationniste de Ferhat Abbas. L'un et l'autre demandent seulement l'égalité des conditions avec les colons et ne réclament pas de sécession indépendantiste. Lorsque les activistes fondent en 1954 le Front de libération nationale, ils récoltent le fruit de l'entêtement du pouvoir colonial à refuser toute égalité de conditions et attirent à eux tous les courants même les non-indépendantistes. Ces derniers vont néanmoins ne donner au FLN que des militants politiques et très peu d'entre eux seront dans l'ALN. De fait celle-ci sera le plus souvent composée de paysans sans terre et dirigée par des indépendantistes. En prenant le pouvoir par la force en 1962 et en supprimant toute liberté de choix, ceux-ci écartent du champ politique toute représentation des couches moyennes et par là même toute intermédiation de type national entre eux et la population. Ils préféreront gérer par les liens directs d'homme à homme, reconstituant ainsi les vieilles pratiques propres au réseaux de parentèle. Dès lors, toute expression sociale nationale d'intérêts identiques en deviendra impossible et le mode privilégié de la représentation d'intérêts deviendra attaché à l'existence d'un "chef" de segment social, porte-parole de l'ensemble des intérêts hétéroclites d'un réseau de parentèle ou de clients. Spontanément, le pouvoir va entraîner, de ce fait, une dynamique de segmentation que le mouvement de libération nationale avait permis peu ou prou de dépasser.
L'attribution individuelle des "biens vacants" aux personnes choisies par le pouvoir a par ailleurs permis d'installer comme commerçants, agriculteurs ou dans les affaires les seuls clients du nouveau pouvoir et qui, eux, ne disposaient d’aucun savoir-faire. Une nouvelle couche monopolisant les instruments de l'enrichissement matériel est ainsi apparue sans être cependant une couche disposant d'un savoir faire ou d'une tradition d'accumulation de type économique. Au lieu de constituer son capital, elle l'a reçu sous forme de don. La reconstitution de ce savoir faire ne s'est pas, au bout de trente ans, encore opérée ni dans le secteur public ni dans le secteur privé. L'Algérie reste encore un pays où, trente ans après son indépendance, l'accumulation endogène est quasi-nulle (elle ne résulte que d'une transformation de la rente pétrolière réalisée à l'extérieur) et où l'on ne sait toujours pas importer du café, du sucre ou des médicaments. Outre les pénuries périodiques frappant toutes sortes de produits, l'évaluation des "surcoûts" à l'importation de type bureaucratique (en réalité commissions et courtages) montre des prix conclus à l'importation supérieurs de 15 à 20% aux prix courants du marché mondial. La nouvelle couche bureaucratique ou privée qui a pris avec l'assentiment du pouvoir la conduite des affaires s'est davantage adonnée à la capture et à l'enrichissement qu'à l'accumulation de type économique. Bénéficiant d'une première rente sous forme de "biens vacants", elle s'est enrichie avec la seconde (la rente pétrolière). Elle n'a eu à constituer ni l'"avance" préalable aux affaires ni les "flux" qu'engendre cette avance. Ce qui arrangeait de toute façon le pouvoir qui n'a eu en face de lui que des riches et non des puissants.



VI - Enrichissement, droits de propriété et violence protectrice

Enrichissement nouveau qui repose le problème de l'égalité de conditions. La richesse n'est qu'une faveur du prince qui distribue un terrain, un bâtiment, un commerce, une autorisation d'activité, d'importation, ou de fabrication, etc. Cette autorisation est discriminatoire donnée à untel et refusée à un autre. Les clients devenus riches ne sont pas eux-mêmes à l'abri du retrait de l'autorisation ou de la confiscation du local commercial ou du refus d'attribution de devises si précieuses à l'achat des marchandises nécessaires à la poursuite de l'affaire commerciale ou de fabrication. Si la disparition des anciennes notabilités permet au pouvoir d'effacer toute contestation durant une vingtaine d'années, l'émergence des nouveaux riches, bien que clientélisés, ne va pas sans apparition de nouveaux problèmes liés à l'arbitraire régissant la conduite des affaires. Ces nouveaux riches voudraient eux-aussi se mettre à l'abri du refus soudain d'attribution de devises ou de la remise en cause de l’arrêté d'attribution de leur terrain, local, licence au autre faveur. Mais ils veulent seulement continuer d'être riches sans prétendre devenir politiquement puissants. Leur souci tient uniquement à l'octroi de droits de propriété définitifs et légitimes sur les sources de leur fortune. Certes, leurs alliances d’intérêt ou matrimoniales avec des responsables les mettent à l’abri et leur argent leur permet de disposer d'un niveau de vie ou d'une influence civile qui les dispensent de pouvoir politique. Mais leur patrimoine reste soit entaché de l'illégitimité de l'accaparement soit sous l'épée de Damoclès d'une signature officielle.
Cette situation, si elle conduit certains riches à rendre grâce à la Providence, et, comme pourrait le suggérer Max Weber, nourrissant ainsi le réveil religieux30, confère surtout un statut précaire aux différents patrimoines et pousse leurs titulaires à chercher la protection des puissants par alliance ou clientélisme, aggravant ainsi la segmentation sociale. La question des droits de propriété restant toujours en suspens en Algérie, la peur de la remise en cause ou de la confiscation reste toujours présente à tous les niveaux: du simple appartement à l'affaire industrielle. Certes, le régime a, une première fois, mené en 1982 une opération de cession des "biens vacants" (appartements et locaux commerciaux) qui a introduit un embryon de garanties et de culture de la propriété. Mais même de telles garanties ne sont que relatives31. L'un des tout récents chefs de gouvernement n'appelait-il pas au cours du deuxième semestre 1992 à la création de comités populaires de vérification des attributions ? Le gouvernement Hamrouche lui-même, qui fut le seul à tenter une clarification de la question des droits de propriété par le vote de deux lois décisives sur le domaine public et sur le foncier (1990), ne put s'empêcher, comme on l'a vu, de céder, en 1991, à la tentation politicienne de remise en cause de certaines attributions de terres agricoles à des notabilités. Bref, dans l'attente d'une législation définitive, la garantie des patrimoines reste soumise à la recherche d'une protection disposant de la violence. Or, le cheminement vers une économie de marché exige une circulation plus intense des actifs sous la seule protection de la loi. De même, toute privatisation réussie exige l'évacuation de la violence dans la protection des patrimoines. Bien entendu, la conséquence la plus dramatique sur le plan économique en est une fuite des capitaux vers les places plus sûres de l'étranger.
L'attribution par le pouvoir ou ses délégations administratives de terrains, locaux commerciaux, licences et autorisations d'importation ou d'activité conduit forcément à l'exclusion de ceux qui n'ont pas la faveur du prince. Cette exclusion est mortelle pour ceux qui la subissent car le pouvoir dispose aussi bien du monopole organisationnel que du monopole des biens. Le gel du foncier interdit toute acquisition sur un marché immobilier et entrave la constitution libre d'affaires. L'héritage colonial met entre les mains de l’État indépendant près de 75% du foncier non-bâti et plus de 90% du bâti moderne. L'accès au foncier passe généralement par une attribution gracieuse de l’État. L'inconvertibilité de la monnaie interdit toute libre importation de biens d'équipements, matières, semi-produits ou marchandises. Seule une autorisation de l’État peut y déroger. Le droit des affaires est lui-même restrictif: le registre de commerce ne peut être délivré que pour certaines professions précises. La législation d'avant 1990 ignore ce que peut être un professeur de danse. En dehors de ces professions expressément désignées, il est interdit d'avoir une activité lucrative. Dans le cadre des professions autorisées, l'inscription au registre de commerce est conditionnée par la possession d'un local commercial. L'atrophie du marché foncier privé fait que pratiquement seul l’État peut attribuer un local. Cercle vicieux qui oblige à pratiquer les actes nécessaires d’allégeance clientéliste ou de soumission sinon de corruption et qui limite drastiquement la vie associative. C'est ainsi d'ailleurs que les anciens combattants furent mis au pas par Boumédiène et devinrent une force inféodée au régime. L'étatisation du réseau bancaire interdit l'accès égal au crédit. Les procédures du commerce extérieur écartent les importuns.
Bref, les "affaires" et la vie associative sont réservées à une minorité qui, du fait de ces monopoles, est elle-même monopoliste et s'enrichit rapidement et de façon vertigineuse. Le monopole syndical fait qu’elle peut exploiter sans vergogne des employés interdits de libre revendication32. La culture populaire évoque l’enrichissement prodigieux de ces trop-souvent-analphabètes-parvenus en l'assimilant à la manne divine tombée sur eux lors de la fameuse Nuit du Destin (27ème jour de Ramadhan), nuit au cours de laquelle les portes du Ciel s’ouvrent et Dieu répartit ses faveurs sur les fidèles élus. L’ascension sociale soudaine ne concerne pas seulement les nouveaux riches. Le pouvoir étant exclusif, il nomme aux responsabilités qui il veut. D'où l'ascension administrative ou politique d'analphabètes devant les yeux médusés des lettrés qui commencent à sortir des Universités. Bref, toute procédure institutionnalisée d'intermédiation est éradiquée. L'intermédiation va au contraire suivre un cheminement régressif conduisant à l’institutionnalisation du système de parenté comme moyen de promotion sociale dans le cadre d’un ensemble régi par des règles de fonctionnement maraboutiques. Les générations montantes prennent dès lors conscience que le diplôme ne sert à rien. Seules comptent les relations de parenté ou d’allégeance maraboutique.
L'inégalité des conditions permet au pouvoir d'agir à sa guise en assurant la promotion de sa clientèle et en ne tenant aucun compte du savoir-faire économique ou administratif. Cet arbitraire a deux conséquences immédiates:
1) une introduction du système de parenté dans la gestion du pays et de l’État conduisant à un recul de la modernité et à la constitution d'une segmentation régionaliste au sein de l’État ou du monde des affaires d'où une inégalité de condition due à la naissance;
2) une reproduction des modes de commandement coloniaux sur la société. Le monopole foncier dont s'était doté l’État colonial lui permettait de procéder chaque année à la distribution des moyens de vie aux personnes sans terre ou sans travail. Ainsi, chaque année, les agents de l'autorité coloniale, européens ou algériens (caïds), procédaient à la location des terres communales ou domaniales aux paysans sans terre. Chaque année, ils pouvaient reconduire ou refuser à quelqu'un la location de l'arpent de terre domaniale ou communale qui lui permettait de vivre. Bien entendu, il fallait donner des signes évidents de soumission pour prétendre à la location de ce type de terre. La location était annulée ou refusée pour toute personne ayant un comportement de "forte tête" et qui, de ce fait, se voyait condamnée à la mendicité. Il fallait donc multiplier les courbettes, baises-main et salamalecs devant les agents de l'autorité coloniale pour pouvoir espérer accéder provisoirement à une terre cultivable ou une autorisation de colportage. Le système d'"attribution" des "biens vacants" institués par l’État indépendant ne faisait que reproduire ce mode de commandement et d'exclusion. Devenu théoriquement homme libre et égal aux autres, l'Algérien devait encore supplier l'autorité pour obtenir une boutique, un terrain, ou une autorisation d'activité. Mais, à côté de lui, il croisait ceux qui ne suppliaient pas et avaient tout presque miraculeusement, ceux qui, en un mot, avaient privatisé l’ État.
Cette exclusion allait, cependant, être occultée par la redistribution salariale que les recettes grandissantes tirées de l'exportation du pétrole allaient permettre d'effectuer particulièrement après 1971 lorsque le prix du baril a été multiplié par trois. C'est précisément cet enrichissement rentier qui va conduire aux problèmes actuels.

Enrichissement généralisé et protestation égalitaire

Cet enrichissement est double: généralisé et, pour une minorité, individuellement substantiel. En quinze ans, de 1971 à 1986, année de la chute drastique des prix du pétrole et du commencement de la crise actuelle, le revenu des ménages est multiplié par dix alors que le nombre d'habitants, même s'il augmente rapidement (plus de 3% par an), n'est même pas multiplié par deux. Dès 1971, une politique d'accumulation "totalitaire" est menée par le pouvoir qui multiplie achat d'usines et de biens d'équipement destinés à constituer une "infrastructure" publique devant servir de base au décollage économique. Ces usines ne servent en réalité qu'à justifier l'accaparement de la rente pétrolière par un pouvoir qui en a seul l'usage discrétionnaire et arbitraire. L'essentiel réside cependant dans la salarisation généralisée et la distribution de places et revenus par la création d'emplois que permettaient ces "complexes" dont l'efficacité productive parfois douteuse a conduit à penser qu'ils furent surtout des centres de redistribution de la rente à des fins constitutives de clientèle. Cette manne engendre une croyance culturelle dans la promotion sociale et l'égalité: les écoles se multiplient, les bourses d'études sont généreusement distribuées, l'Université s'ouvre à tous, des emplois sont offerts, des technocrates commencent à apparaître et démontrent par leur promotion que l'ère de l'exclusion semble révolue. Le pouvoir achète ainsi une tranquillité pour quinze ans. Mieux: il tient un discours prétentieux sur la scène internationale, de quoi redonner une fierté factice aux populations. L'enrichissement généralisé s'accompagne d'une politique démographique encourageant les naissances et destinée à substituer de nouvelles générations aux anciennes. Les vieilles notabilités sont définitivement écrasées. Le pouvoir parie sur une jeunesse nombreuse qu'il endoctrine matin et soir et qu'il entretient à coup d'exportations de pétrole et de slogans « progressistes ».
Cet enrichissement généralisé ne modifie cependant pas l'organisation de l'économie et de la société. Les titulaires d'affaires ou de pouvoir ne changent pas et gardent jalousement leurs monopoles. Mais, bien que l'accès aux affaires soit rigoureusement contrôlé, les portes d'une promotion par l'économie parallèle s'ouvrent toutes grandes à cause de la raréfaction des produits de consommation courante, conséquence inévitable d'un usage mégalomanique de la rente dans des infrastructures improductives accompagné d'un dédain de l'agriculture et de restrictions aux importations. Les restrictions législatives et organisationnelles engendrent la mise en place de réseaux souterrains d'approvisionnement conduisant à la constitution d'une économie parallèle couvrant l'ensemble des secteurs et du territoire. Celle-ci devient une nouvelle source d'enrichissement pour les acteurs exclus des faveurs du prince. Ces acteurs s'enrichissent contre l’État et celui-ci apparaît comme un obstacle à leur enrichissement. A partir d'un certain degré de richesse, ils posent la question de l'égalité avec les personnes qu'a enrichi la seule faveur du prince ou la seule « naissance » (anciens militants-combattants): pourquoi, disent-ils, ceux qui se sont enrichis tout seuls et sans appui de l’État font-ils l'objet d'un opprobre officiel et ne sont pas admis aux affaires “ normales ”?
En définitive, on peut, à la fin des années 1980, recenser les groupes sociaux suivants:
1) Un groupe “ ancien ” lié, depuis trente ans, à la redistribution, par les titulaires de l'autorité, de “ biens vacants ”, autorisations, licences, crédits, etc. et dont l’enrichissement s’est opéré grâce à ces dons. Ce groupe a immédiatement bénéficié, dès 1963, des mesures de monopolisation-centralisation-inconvertibilité monétaire. A ce groupe, est venu se superposer et s'adjoindre celui des acteurs du système d'importation s'activant principalement dans le secteur dit public. L'existence de ce groupe n’est pas lié à une accumulation productive de capital mais seulement au cycle d’exportations-importations généré par le pétrole. Il enregistre un enrichissement s’appuyant sur une activité liée à ce cycle (commerce, montage industriel) . Les liens organiques d’affaires et individuels avec l’extérieur sont fondamentaux dans cette forme de circulation. Ce groupe développe un système de valeurs développementiste et progressiste, s'appuyant sur l'égalité des conditions et l'effort auto-productif. Ce catéchisme légitime aussi bien la répartition autoritaire centrale des devises en faveur de ce qui est déclaré "développant" que l'élargissement d'une demande nationale égalitaire de produits importés accroissant les quantités importées ou une austérité justifiant de basses rémunérations et la non-importation ou production des produits non rémunérateurs pour le système. A quoi sert-il, en effet, d'importer dix partitions de la 5ème symphonie, trois exemplaires de Platon et cent fois un mètre de tissus différents pour faire cent variétés de cravates lorsque tout cela peut se résumer en une seule transaction significative de pois-chiches ?
2) Un groupe nouveau, lié au marché des bons et des droits et à la circulation matérielle parallèle. Ce nouveau groupe a rapidement appris à instrumenter le système importateur et le vider de sa substance comme il a appris à s'appuyer sur des circuits d’importation propres. Une connexion s’est immédiatement établie avec un marché noir des changes. Les transactions sur l’argent ont dès lors démultiplié l’enrichissement.
Ce groupe ne s'enrichit que par des transactions de type commercial et ne fait pas de production. Il ne fait que reproduire les méthodes d'enrichissement liées à l'importation et aux liens avec l'étranger. S’activant souvent à la limite de la légalité, toujours entravé et limité dans sa dynamique qui reste frappée de l'opprobre du "parasitisme", attirant de jeunes lettrés aspirant à la revalorisation de leur statut par le miracle de l'enrichissement commercial, ce groupe développe la conscience d’un savoir-faire et d'un effort propres. Il adopte un système de valeurs où le se-faire-soi-même contredit les valeurs redistributives du développementisme et réclame l'égalité effective des conditions. Les individus qui se sont engagés dans ce type d’affaires ne procèdent qu’à des transactions de type commercial et ne font pas de production. Ils ne font que reproduire les méthodes d'enrichissement liées à l'importation et aux liens avec l'étranger. Mais ils réhabilitent la pratique marchande de type privé tout en s’enrichissant hors de l’État et sans son appui ni ses faveurs, c'est à dire par eux-mêmes. Administration, monopoles et règlements ne sont pour eux que répression. Veulent-ils une autorisation d’importation ? Faute d’être des ”anciens ” établis et alliés organiques du pouvoir, ils doivent “ payer ” ou essuyer un refus. Ils découvrent rapidement qu’il y a une inégalité de condition entre riches et que l'argent ne suffit pas pour accéder à la condition des "organiques". Ceux-ci apparaissent souvent comme des analphabètes et d’origine rurale, incompétents, enrichis par donation de l’État et organisation monopoliste, ayant souvent l’administration à leur service parce qu’ils ont opéré les alliances d’affaires ou matrimoniales adéquates, alors que les "resquilleurs", s’activant souvent à la limite de la légalité, toujours entravés et limités dans le degré de leur enrichissement, sinon réprimés, étrangers au monde du pouvoir sont souvent de jeunes lettrés prétendant disposer d’un savoir-faire et ayant conscience de s'être faits eux-mêmes par un effort propre. Tocqueville notait: » Mais bientôt une maladie interne semble s'être attachée [à la condition de la noblesse]: ils s'appauvrissent à mesure que leurs immunités s'accroissent. La bourgeoisie, avec laquelle ils avaient tant craint de se confondre, s'enrichit au contraire et s'éclaire à côté d'eux, sans eux et contre eux: ils n'avaient pas voulu avoir les bourgeois comme associés ni comme concitoyens, ils vont trouver en eux des rivaux, bientôt des ennemis et enfin des maîtres(..) Comme ils continuent de marcher les premiers, ils croient qu'ils conduisent encore. ”33
Ce second groupe se divise cependant en deux sous-ensembles:
a. Un sous-groupe "rentier" (le plus nombreux) dont les éléments, tout en pratiquant le se faire soi-même apparent n'aspire qu'à accéder à la position des "organiques". Sa pratique, liée aux circuits parallèles, consiste à détourner la rente par des innovations dans sa circulation. Ce sous-groupe ne vise qu'un partage de la rente et donc un accès à l’État pourvoyeur par égalisation des conditions d'accès à l'activité commerciale, à l'importation plus particulièrement, et donc d'accès aux devises. C'est le sous-groupe qui, de par sa situation de compétiteur direct des organiques, porte une importante charge de violence potentielle ou de financement de cette violence par instrumentation d’un lumpen-prolétariat scolarisé34. Le FIS y recrute abondamment. Il est moins opposé au pouvoir qu’il ne veut concrétiser, par la violence, un partage des dividendes rentiers.

b. Un sous-groupe "entreprenant" aussi bien dans l'agriculture, l'industrie, le commerce ou les services et qui, pratiquant le se faire soi-même, souffre des monopoles divers (publics ou privés) qui l'entrave dans son accès aux facteurs de la production ( terres, locaux, biens d'équipement, semi-produits, matières et produits destinés à la revente). Il est moins intéressé par l'importation lucrative que par l'égale distribution par les importateurs (publics notamment) des différents inputs nécessaires à son activité. Il peut, pour ce faire, ne pas avoir les moyens d'entretenir une corruption ou répugner à le faire. Sa culture repose sur le se faire soi-même et le refus de l'arbitraire. Son souhait est aussi bien un État de droit qu'une moralisation de la vie publique ce qui le conduit souvent à être séduit contradictoirement à la fois par le mode occidental d'organisation sociale (FLN-réformateur) que par les sirènes de l'islamisme élitiste et moralisant (Parti du renouveau algérien, islamiste).
c. Un groupe lettré issu souvent du secteur public et des écoles qui voudrait moraliser la vie publique mais maintenir le contrôle collectif sur la redistribution rentière et contradictoirement voudrait rendre transparent le droit régissant cette redistribution (par la représentation élective) mais qui reste en retrait par rapport aux droits individuels de la personne (partis se réclamant de la gauche, partis dits « démocrates », FFS, aile technocratique du FIS, ben-bellistes, partis islamistes de la « mission » moralisatrice). Ce sous-groupe penche tantôt du côté des « organiques » parce que redistributeurs mais s’y oppose parce que négateurs de l’ État de droit, tantôt du côté des partisans de l’ État de droit pour leur souci de moralisation mais s’y oppose parce qu’ils sont non-redistributeurs. Il soutient le pouvoir militaire redistributeur tout en s’opposant à lui sur le plan de la morale.




VII - Revendications égalitaires, violence et segmentation sociale

La fin des années 1980 voit donc mûrir une série de revendications touchant à l'égalité des conditions. Le rajeunissement de la composante humaine du FLN avait donné aux jeunes l'espoir d'accéder à l'égalité des conditions politiques. Le réveil lent mais certain des activités commerciales privées avait donné à une autre partie de ces jeunes l'espoir d'accéder à l'égalité des conditions dans l'activité économique. La promotion scolaire avait permis de produire en trente ans plus de 200.000 diplômés des enseignements supérieurs (médecins, pharmaciens, ingénieurs, enseignants, etc.). Ces diplômés commencent à saisir plus que d'autres l'inégalité des conditions: l'ingénieur ou le fonctionnaire restent encore souvent sous les ordres d'un "ancien" (de nombreuses administrations et entreprises publiques employant parfois des milliers de personnes restent encore dirigées par des "politiques" dont la légitimité "bureaucratique" ne tient qu'à la filiation de caste au FLN-ALN de 1954-1962). M. Boudiaf, l'un des fondateurs du FLN en 1954 et exilé durant trente ans hors d'Algérie, appelé par les forces armées à diriger le pays en janvier 1992, a déclaré en mars 1992 lorsqu'il a cherché à composer un Conseil consultatif de 60 personnes en lieu et place d'une assemblée d'élus, et ce pour cause d'annulation d'élections: "Il est difficile de trouver 60 personnes méritantes dans ce pays". C'est dire le peu de cas que la vieille garde peut faire de ces 200.000 diplômés du supérieur. “ Il semble, disait Tocqueville, que la société politique tombe en barbarie dans le même temps que la société civile achève de s'éclairer “ 35.
Les élections municipales de 1990 avaient déjà montré que nombreux avaient été les diplômés qui s'étaient présentés aux suffrages sous l'étiquette du Front islamique. C'est ainsi que beaucoup d'ingénieurs ou médecins sont devenus maires. L'étude des candidatures aux législatives avortées de 1991 montre le même phénomène: beaucoup d'ingénieurs, médecins, pharmaciens, architectes, enseignants, jeunes hommes d'affaires se présentent sous l'étiquette FIS. Cette situation révèle aussi bien le sentiment d'exclusion que peuvent avoir ces diplômés qu'une stratégie de promotion saisissant l'opportunité la plus efficace. Il semble clair, en effet, que le coup de frein donné en 1988 à l'hégémonie du FLN a, du même coup, dévalorisé son rôle de moyen de promotion qu'il semblait être devenu dans les années 1980. Dès lors, les exclus ont préféré jouer ceux qui leurs apparaissaient comme les nouveaux gagnants.
L’échec au milieu des années 1980 de la tentative, restée embryonnaire, de subversion armée conduite par de jeunes islamistes montre, cependant, que l’attachement de la population était, au milieu des années 1980, plus fort pour les institutions d’intermédiation qui, bon gré mal gré, assuraient une redistribution « démocratique » de la rente. Ce serait, dans ce cas, la crise des paiements (1986), la paralysie des institutions d’intermédiation survenue avec la mise à l’écart du FLN comme appareil de promotion (1988) et les évènements de la fin 1991 qui pourrait expliquer le bourgeonnement actuel de groupes armés sans relations entre eux et inféodés à un chef local autoproclamé. Ce « spontanéisme » champignonnaire autour d’un leader de quartier montre bien la régression conduisant à privilégier les liens de personnes à personne et la réactualisation du maraboutisme aussi bien chez les laïcs que chez les islamistes. Ce type de régression n’engendre qu’une violence de type spontanée et aveugle, liée à la seule conduite d’une personne leader. Cette violence contraint de fait la violence institutionnelle de la répression à se personnaliser elle-même en régressant d’une répression institutionnelle à une répression spontanée au cas par cas selon la nature de son commandement local. La création de milices armées à partir de 1994 a accentué ce phénomène de localisme qui rappelle étrangement la situation post-almohade. D’où les liens ambivalents entre l’ État et sa propre clientèle, les partis et leur propre électorat et le FIS et les groupes armés.
La disparition des leadership institutionnalisés fait que les autorités fonctionnement souvent par relais personnels, les partis devenus des coquilles vides gardent un ascendant non sur un électorat mais sur des personnes et le FIS semble n’avoir aucune emprise de type institutionnel sur les groupes qui pratiquent la violence armée de type « spontanéiste ». De ce fait, toute négociation n’engage apparemment que les personnes qui la conduisent. Serait-ce le but recherché ?
La situation actuelle semble donc résulter d’une convergence des revendications touchant à l’égalité des conditions politiques, économiques et sociales de la part d’une jeunesse qui a tout essayé ( l’entrisme dans le parti unique, les études, les affaires) sans réussir à obtenir une égalité de statut avec la vieille garde et d’une absence d’institutionnalisation de l’intermédiation conduisant à un renforcement de la segmentation sociale allant parfois jusqu’à la micro-segmentation des familles elles-mêmes (divisées dans leurs allégeances). Privilégiant l’inféodation à des personnes comme moyen d’acquisition d’un statut social, les éléments d’une même famille peuvent par, auto-négation de l’institution familiale, appartenir à deux groupes opposés et non, comme cela pourrait sembler, à deux institutions supérieures opposées (une institution officielle et un parti d’opposition institutionnalisé). Il y a transfiguration des rapports de parenté non dans des institutions mais dans des segments considérés comme les seuls aptes à conférer l’égalité de conditions recherchée.
Bien qu’elle semble tirer ses origines d’un mode tribal traditionnel, cette segmentation est, dans sa forme et son contenu, d’une tout autre nature. Elle s’appuie à la fois sur l’émergence nouvelle d’individus et sur le caractère inaccompli de cette individuation. C’est pourquoi elle se doit d’emprunter aux formes modernes tout en s’en écartant sans pour autant reproduire le mode traditionnel lié au seul système de parenté. Ceci est particulièrement visible dans le camp dit « démocrate ». Certes, plus les éléments d’un segment sont "proches" de son leader, plus sa puissance matérielle, sociale ou politique est grande. Certes, le leader a tendance à ne pas créer de distance ni de niveaux intermédiaires entre lui et ses affidés. Certes, son ascension est synonyme de celle de tout son groupe. C'est ce capital social qui est précieux et non les modes institutionnalisés de la promotion individuelle. Le leader efficace est alors celui qui réussit à intégrer des personnes sans relation de parenté entre elles à un mode de fonctionnement confrérique des formes modernes d'organisation (administration, parti, association) -- d’où l’échec de certaines formations dites laïques à se doter d’une surface nationale.
La performance sociale est dès lors étroitement liée au stock de relations personnelles instrumentables. La promotion semble être davantage la conséquence d'une action sur les individus que sur les institutions. La notoriété de certains leaders en vue dépend étroitement de leurs relations personnelles avec les militaires beaucoup plus que de leur ascendant institutionnalisé sur les populations. Dès lors, le contrôle des individus devient primordial. On peut en déduire le principe suivant: ce type de situation ne suscite pas l’adhésion à des institutions impersonnelles pratiquant une intermédiation verticale mais à des segments de type concentrique où la distance entre patron et affidés ne se mesure pas en degrés d'une pyramide hiérarchisée où le chef est au sommet, mais en degrés de proximité ou d'éloignement d'un chef apparaissant moins comme chef que centre maraboutique du segment ou du groupe. Autant, l’institutionnalisation de l’intermédiation de type vertical peut exclure les superpositions d’institutions, autant la segmentation concentrique favorise la superposition des cercles de regroupement et la multiplicité des appartenances, chaque élément cherchant à jouer gagnant par la multiplication de ses adhésions aux différents cercles. D’où, tout à la fois, l’obsolescence d’une régulation à la traditionnelle par le système de parenté que l’inefficacité des modes institutionnels modernes d’intermédiation verticale.
A ce titre, le développement de l’économie parallèle est exemplaire et mériterait un développement à part. De la même manière et, en dehors des groupes pratiquant la violence armée, certaines revendications corporatistes ou « segmentaires » apparaissent comme très symptomatiques. La question, par exemple, de l’école ( y compris la question de l’enseignement du berbère et plus généralement de l’arabe lui-même ou du français ou de l’anglais) reflète non pas une problématique de construction d’une institution ouverte à tous (l’École algérienne) mais d’un ensemble de segments voulant chacun son école et se superposant les uns sur les autres (on trouvera des segments qui défendent l’arabe et le berbère tout en étant contre le français, d’autres qui défendent le berbère et le français contre l’arabe). De la même manière, chaque segment veut son parti politique ou son statut personnel ou son statut dans les affaires ou le monde du travail (femmes défendant à la fois les formes occidentalisées et le statut personnel musulman, se retrouvant un jour dans un cercle et le lendemain dans un autre; chefs de parti défendant la démocratie mais s’appuyant sur un clientélisme parental et maraboutique; démocrates soutenant une dictature et niant l’ État de droit; islamistes réclamant la démocratie mais voulant imposer leurs propres valeurs, etc.).
Sous chaque forme institutionnelle s’activent des segments concentriques superposés pratiquant les liens de personne à personne et transformant l’aspiration individuelle à l’égalité institutionnelle des conditions en une égalité acquise par l’hégémonie de l’un des segments auquel appartient l’individu. Ces appartenances multi-cartes posent la question de l’auto-production individuelle et de l’impossibilité actuelle du se faire soi-même. Il reste de savoir comment un aménagement pourrait se produire permettant de dépasser la logique de la différence segmentaire et de promouvoir une dialectique d’individuation du même dans la différence. Or, une telle dialectique ne peut se pratiquer que par l’existence d’institutions d’intermédiation assurant formellement l’égalité des conditions entre individus se représentant à la fois comme concitoyens et personnes particulières différentes, bref par l’auto-production des individus et l’auto-production de la société.


1
Lorsqu'en 1989 la liberté d'expression fut constitutionnellement garantie, les langues se délièrent et les analyses convergèrent vers le constat que le FLN n'avait en réalité jamais tenu le pouvoir même si nombre de ses hommes l'avaient exercé. Il n'existe pratiquement aucune étude sur la composante personnelle (FLN ou ALN) des différents pouvoirs qui se sont succédés depuis l'indépendance. La culture politique et scientifique se contente de reproduire la thèse du monopole du Parti unique (le FLN).
2
La perspective d’une Algérie indépendante se concrétisant avec la signature en mars 1962 des accords d’Evian , le terrorisme pratiqué par les colons anti-indépendantistes redoubla d’intensité provoquant une situation propice à une cassure violente entre Européens et Algériens. Il en résulta l’exode massif et quasi-total du million d’Européens. Ceux-ci avaient pratiquement le monopole des places dans l’administration, l’enseignement, les hôpitaux ou les entreprises. Leur exode allait vider les administrations ou les services de l’enseignement et de la santé, laisser de nombreux commerces, entreprises, fermes et logements sans propriétaire, et provoquer l’apparition de ce que l’on appela les “ biens vacants ”.

3 n L’ancien régime et la révolution, Gallimard,1967, p.97.

4 En ouvrant en été 1962 toutes grandes les portes de l'infranchissable barrage électrifié aux frontières (ligne Morice), la puissance coloniale a permis (involontairement ?) aux troupes de l’État-major général du colonel Houari Boumédiène de pénétrer à l'Est (venant de Tunisie) et à l'Ouest (venant du Maroc) et d'avoir raison des maquisards de l'ALN se trouvant à l'intérieur du pays et opposés pour une grande part au pouvoir autoproclamé à Tlemcen. Bien entendu, la puissance coloniale, se devant de respecter les accords de paix d'Evian et le vote populaire en faveur de l'indépendance, a pu choisir l'attitude de laisser les Algériens régler leurs affaires entre eux. On ne peut toutefois s'empêcher de penser que le ralliement de Ferhat Abbas au Bureau politique de Tlemcen (c'est à dire en fait à l'ALN de Boumédiène) contre le GPRA d'Alger a dû jouer dans l'évaluation de la situation. Ce point n'a pas encore été éclairci par les historiens.
5
Il y eut en réalité deux phases: la première inaugurée par le coup d’ État du 5 juin 1991 assura au pouvoir les dividendes de l’alliance bureaucratique avec une fraction du FIS qui entra au gouvernement et joua le jeu des combinaisons hétéroclites; la seconde, par le coup d’ État du 11 janvier 1992, qui écarta la fraction du FIS exclue du pouvoir et qui allait y accéder par les urnes.
6
M. Hamrouche, chef du gouvernement dit des "réformes" entre 1989 et 1991, lança en 1990 l'expression de "rente politique" à propos des anciens FLN-ALN. Il devait, comme on sait, le payer plus tard.
7
Op. cit., p. 165
8
En réalité depuis les années 1520.
9
Voir plus bas le chapitre sur la Gestion maraboutique de la rente.
10
Au début des années 1970, une autorisation de sortie du territoire national fut instituée. Il fut question, au cours de ces mêmes années 1970, d'instituer un passeport intérieur. Une réforme des circuits de distribution des produits agricoles intervint dans ces mêmes années qui prohibait la circulation sans autorisation de ces produits d'une wilaya (département territorial) à une autre !!! Voir plus bas La superposition des cycles...
11
Tocqueville, op.cit., p.139

12 Chef de l’État-major de l’Armée de libération nationale jusqu’en 1962, autoproclamé « colonel », ministre (à vie) de la Défense (de 1962 jusqu’à sa mort en 1978), chef de l’État (à vie), autoproclamé de 1965 à 1976 et plébiscité président en 1976.
13
Houari Boumediène apparut en 1965 comme le chef des putschistes du 19 juin puisqu’il fut coopté par ses pairs président du « Conseil de la révolution », aréopage hétéroclite d’anti-benbellistes. Le contrat unissant les putschistes fut rompu en 1967 lorsque le colonel Zbiri, chef d’État-major de l’Armée et membre du Conseil de la révolution, tenta de renverser Boumediène. Sorti vainqueur de cette épreuve, Boumediène exerça depuis lors un pouvoir de plus en plus personnalisé jusqu’à supprimer en 1976 le Conseil de la révolution et se faire élire président de la République.
14
Voir plus bas la question de la résurgence de la segmentation sociale.
15
Dans la première semaine d’octobre 1988, des attroupements de jeunes à Alger, complaisamment ignorés par la police, tournent à l’émeute. La proclamation de l’état de siège qui en résulte permet de réorganiser le pouvoir au sommet par le renvoi du patron du FLN, M. Messaadiya, et le transfert d'un certain nombre de prérogatives du président de la République à un chef de gouvernement dorénavant responsable devant l'Assemblée (non multipartiste à l'époque). L'Histoire seule pourra dire la signification de ce partage du pouvoir comme réponse à des "émeutes populaires". Le seul résultat visible de ces événements reste pour le moment l'éviction de M. Messaadiya et ne peut, de ce fait, qu'être interprété comme un grand coup porté à l'appareil du FLN. Le multipartisme ne fut introduit que cinq mois plus tard, après la réélection de M. Bendjedid comme candidat unique à la présidence (décembre 1988) et l'octroi d'une nouvelle Constitution ( février 1989) introduisant la liberté d'association politique. .

16 La politique des Cent fleurs fut lancée à la fin des années 1950 par le dirigeant chinois Mao Tsé Toung pour encourager la critique de certains dirigeants du Parti communiste chinois (Que cent fleurs s'épanouissent et Que cent écoles rivalisent, écrivait-il). Lancée pour déconsidérer les opposants à Mao, elle se révéla a posteriori un moyen redoutable pour détecter les opposants au Parti lui-même et les jeter en prison. De tels stratagèmes font désespérer pour longtemps les populations de toute velléité d’ouverture démocratique formulée par ce type de régime.
La république de Weimar, fondée en 1918 sur les ruines de l'Empire allemand, se caractérisa par une instabilité et une incertitude qui eurent pour résultat la prise de pouvoir par Hitler et le parti nazi en 1933. La comparaison fut souvent utilisée en Algérie en 1990 entre la situation prévalente à l'époque dans ce pays et celle caractérisant le régime de Weimar.
17
Le premier scrutin pluraliste venant à échéance dans le cadre de la nouvelle Constitution de février 1989 concernait le renouvellement des conseils municipaux (juin 1990). Le tout nouveau Front islamique du salut (FIS) emporta la majorité des communes -- et non des voix. Le deuxième scrutin venant à échéance (élections législatives) devait avoir lieu au début 1992. Le président Benjedid en décida autrement et prononça la dissolution avant terme de l’Assemblée existante convoquant le corps électoral pour le mois de juin 1991. Le gouvernement Hamrouche en place fut, semble-t-il, pris au dépourvu par cette accélération. « Je n’ai jamais voulu aller aux élections avant l’échéance de trois ans », dira plus tard M. Hamrouche (El Watan, 18 août 1994).Il fut accusé par l’opposition, et notamment le FIS, d’avoir fait rapidement adopter une loi et un découpage électoral à l’avantage du FLN. Il fut accusé par les anciens du FLN d’avoir favorisé les jeunes candidats. Il fut aussi accusé d’avoir voulu par ce découpage et ces candidats avoir une Assemblée lui conférant une légitimité populaire lui permettant d’échapper au contrôle des “ anciens ” et de contourner ainsi les obstacles qu’ils mettaient à ses réformes. Des incidents isolés provoqués lors d’une “ grève ” déclenchée le 24 mai 1991 par le FIS furent prétexte au renvoi de M. Hamrouche le 4 juin suivant, à l’annulation du scrutin législatif du 27 juin et à la proclamation de l’état de siège pour quatre mois. Quelques jours plus tard, quelques dirigeants du Front islamique furent arrêtés. Des camps d’internement administratif furent ouverts dans le désert où l’on rassembla, semble-t-il, les militants les plus actifs du Front islamique. Le nouveau chef du gouvernement promit des élections pour décembre 1991 et fit entrer des membres du FIS dans son cabinet. On changea la loi électorale, on libéra les internés et on obtint des nouveaux dirigeants du FIS la participation de ce mouvement à ces nouvelles élections “ propres et honnêtes ” selon les termes du nouveau chef de gouvernement. Le premier tour eut lieu le 26 décembre 1991. Le Front islamique vint en tête ( plus de 3.000.000 de voix) précédant le FLN nouvelle manière de M. Hamrouche (plus de 1.500.000 voix) lui-même suivi du Front des forces socialistes de M. Aït Ahmed (plus de 500.000 voix). Le deuxième tour devant avoir lieu deux semaines plus tard, il aurait consacré, en sièges, la victoire du FIS. Il n’aura jamais lieu: le 11 janvier 1992, le président de la République, M. Chadli Benjedid, est déposé, les élections annulées, l’état de siège de nouveau proclamé pour un an (9 février). Un Haut Comité d’ État s’autoproclame instance dirigeante avec sa tête un “ ancien ”, exilé depuis trente ans, et rappelé à cette occasion par les forces armées: M. Mohamed Boudiaf, installé le 14 janvier 1992 et assassiné le 29 juin de la même année.
18
Un minimum de dix mille arrestations "administratives" et de mises en détention dans le désert a été reconnu par les autorités elles-mêmes. M. Boudiaf, nouveau chef de l’ État appelé par l’armée, déclara à ce propos: « S’il fallait interner cent mille personnes, je l’aurais fait » (Déclaration télévisée, mars 1992).
19
L’ancien régime et la révolution, op.cit., p.71
20
Il semblerait qu'en réalité M. Hamrouche, défenseur d’un État de droit et opposé au principe de l'instauration d'un état de siège, et ayant promis dans son discours d’investiture (1989) de ne jamais verser de sang, quitta volontairement sa fonction de chef de gouvernement. La "grève" déclenchée par le FIS ayant échoué et le gouvernement Hamrouche étant arrivé à un accord d’évacuation des places occupées, il semble plausible que devant la capacité de M. Hamrouche à dénouer la crise, l’aile conservatrice du pouvoir militaire ait saisi l’opportunité de provocations sanglantes pour proclamer l'état de siège, mettre les réformes sous le boisseau, renvoyer M. Hamrouche et passer une alliance avec la bureaucratie religieuse du FIS qui entra au nouveau gouvernement. Pour l’éclairage de ces évènements, voir les minutes du procès de MM. Madani et Benhadj, publiées intégralement dans le quotidien Ach Chaab, juillet 1992 et, pour le contexte, Charef A.[1994], Algérie, le grand dérapage, Ed. de l’Aube
21
Dans l’ Idéologie allemande Karl Marx évoque l’apparition de la féodalité en Europe en la rattachant à la conquête des pays d’Europe par des armées structurées et qui ont, de ce fait, imposé leur propre organisation aux pays conquis. L’entrée en Algérie en 1962 des troupes algériennes stationnées au Maroc et en Tunisie mais structurées et organisées par l’État-major général de Houari Boumédiène peut faire penser à ce type de phénomène.

22 La NEP et nos tâches, juin 1925

23 Les crédits bancaires à l’agriculture sont en général garantis par des hypothèques sur le matériel ou la terre. Faute d’un statut clair des “ biens vacants ” qui restaient toujours propriété formelle des Européens sans être ni nationalisés pour devenir propriété de l’État ni revendus à d’autres individus, il était difficile pour une banque privée de s’engager dans leur financement.

24 La superficie des fermes abandonnées avoisine 1.000.000 d’hectares et celle des fermes nationalisées, dont les propriétaires européens étaient toujours là, dépasse 1.500.000 hectares.

25 Cf. Fanon F. [1961] Les damnés de la terre, Paris
26
M. Abdesselam, premier ministre de l’Industrie, raconte dans ses souvenirs recueillis dans Le hasard et l’histoire [1990] qu’il avait donné des ordres aux cadres pour dépenser l’argent de la rente afin d’éviter qu’il n’en reste et qu’on soit obligé de le redistribuer au privé. « Faites en n’importe quoi mais pas un sou au privé », c’est à dire aux forces civiles aptes à se constituer une force économique de compétition politique..
27
Chaulet C. [1990] La terre, les frères et l’argent, OPU, Alger
28
L'un des dirigeants algériens, M. Abdesselam, qui a toujours exercé d’importantes responsabilités depuis plus de trente ans, raconte comment, encore jeune responsable au sein de l’ Exécutif provisoire (installé à la suite des accords d'Evian et gérant les affaires courantes du printemps à l'automne 1962), il a, un jour, reçu une correspondance d'un commissaire de la Communauté économique européenne lui demandant de savoir comment l'Algérie, qui allait se séparer politiquement de la France, voyait son avenir dans la Communauté économique européenne. Il raconte qu'il a pris alors sa plume et spontanément répondu, comme ça, que l'Algérie ne serait pas membre de la CEE. Cf. El Kenz A. et Bennoune M. [1990] Le hasard et l’histoire, ENAG, Alger.

29 op. cit. , p. 53

30 Cf. Weber M. [1904-1905] L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme, tr. fr., Paris 1964
31
L'une des rumeurs persistantes entretenues entre les deux tours des législatives avortées de décembre 1991 visait à créer la peur de la confiscation des logements par un éventuel pouvoir islamiste.
32
Le monopole syndical permet, quand il le faut, de créer des problèmes aux employeurs politiquement frondeurs ou trop individualistes (c'est à dire opérant une accumulation par leurs efforts propres) ou concurrençant de façon inamicale un «organique" ou encore, plus trivialement, titulaires d'un patrimoine convoité.
L'Algérie socialiste a aussi fait voter à la fin des années 1970 une loi instaurant la semaine de travail de 44 heures, loi toujours en vigueur. Une telle loi, dont l'efficacité est plus que douteuse dans le secteur public, ne sert, en réalité, que les employeurs privés.
33
op. cit., p. 224
34
Voir Martinez L. [1995] L’enivrement de la violence, in Leveau R. (Ed.), L’Algérie dans la guerre, Bruxelles
35
op. cit., p. 76

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