Document d'Ahmed Henni
Achevé en mai 1998
Achevé en mai 1998
Indépendance et inégalité
des conditions
L'indépendance est l'occasion pour les
hommes du FLN (de l'ALN plutôt1)
de prendre le pouvoir et le monopoliser durablement. Loin de résorber
l'exclusion dont faisaient l'objet les populations musulmanes
sous la colonisation, la politique suivie depuis l'indépendance,
prenant acte de l'irréversibilité de l'exode des Européens2,
se contente de maintenir les institutions d'exclusion dont hérite le
pays nouvellement indépendant et se borne à mettre des Algériens
dans les places laissées vides par les Européens. On peut dire que
les anciennes institutions coloniales tout en cessant d’être
formellement des
institutions politico-militaires devenaient, avec l'indépendance,
des institutions formellement
"civiles". En mettant fin seulement à la souveraineté
politique coloniale tout en laissant en place ses structures civiles
et matérielles, on allait faire en sorte que ce qui en restait
apparaisse, ainsi que l'écrit Tocqueville à propos de l'Ancien
Régime français, comme "cent
fois plus odieux encore et excite davantage de haine"”3.
Sur le plan de l'égalité
politique, rien n'est entrepris et
l'inégalité est maintenue entre les tenants du pouvoir et la
population. Dès l'été 1962, un pouvoir s'autoproclame à Tlemcen
et s'impose par la force des baïonnettes4.
Ce pouvoir a une façade civile hétérogène ( allant de M. Ben
Bella à M. Ferhat Abbas) traduisant une alliance fragile et
opportuniste en vue du pouvoir entre des représentants des couches
sans terre et déclassées et des représentants des classes
moyennes. Cet acte fondateur devait donner au pouvoir une nature
qu'il n'a plus perdue: celle d'un pouvoir hétéroclite
reflétant une coalition d'intérêts personnels très souvent
opposés mais unis par le seul exercice d'un pouvoir dont ils
partagent les dividendes. C'est pourquoi, au lieu de s'appuyer sur
des forces politiques, ces intérêts préfèrent toujours s'appuyer
sur des réseaux privés de parentèle et de clientèle. L'ouverture
politique de 1989, en ouvrant théoriquement le principe d'une
majorité et d'une minorité parlementaires, fut la seule tentative
d’homogénéisation du pouvoir. Elle ne pouvait que déranger ces
habitudes et sera ajournée en juin 19915.
Dès son installation à Alger, ce pouvoir instaure le
régime du monopole politique et prive les populations de toute
possibilité de choix de leur Constitution ou de leurs dirigeants.
Ceux-ci, installés de fait par la force, instituent le FLN en parti
unique, façade civile assurant la légitimité du pouvoir des
officiers de l’Armée de Libération, et instaurent le régime
d’élections à candidatures uniques proposées par le pouvoir et
plébiscitées par les populations. Il se crée de fait, comme dans
toute situation de ce type, un système de caste érigeant la
filiation au FLN, et surtout à l'ALN, comme seul critère légitime
d'accès au pouvoir. Certes, ce n'est plus le critère de la
naissance comme l'avaient institué le califat musulman ou la régence
ottomane ou encore la colonisation qui légitime l’appartenance à
la minorité monopolisant privativement le pouvoir mais le résultat
est identique: seule une minorité fermée peut accéder au pouvoir,
celle qui peut se prévaloir d'une "rente historique"6.
Au lieu de supprimer l'inégalité politique instituée par la
colonisation l'indépendance la reproduit. Dès lors, de 1962 jusqu'à
aujourd'hui, l'Algérie n'aura aucun dirigeant qui n'ait eu une
filiation avec le FLN ou l'ALN d'avant 1962. Tout autre citoyen est
exclu de la magistrature suprême qui, à l’exception de MM. Ben
Bella (1962-1965) et Boudiaf (1992), a toujours été conférée à
un officier de l’ALN.
Ce monopole pourrait durer encore longtemps si l'on
considère que les plus jeunes d'entre ces militants-combattants
n'avaient pas 18 ans en 1962 ce qui leur donnerait en 1998 moins de
50 ans. Mieux encore: les anciens militants-combattants du FLN-ALN ne
se sont pas contentés de s'octroyer cette "rente politique".
Ils voudraient, pour certains d'entre eux, la rendre purement et
simplement héréditaire.
Ils ont, à cette fin, créé des organisations d'enfants d'anciens
combattants-martyrs dont le but déclaré n'est ni plus ni moins que
de faire du critère de la naissance un critère de légitimité
politique et sociale, avec les bénéfices matériels qui en
découlent. Tocqueville disait de la noblesse française d’ancien
régime: “ Plus cette noblesse cesse
d'être une aristocratie, plus elle semble devenir une caste" ”7.
La structuration du champ politique algérien
en caste héréditaire semble bien être l'un des enjeux essentiels
de la situation actuelle.
Les populations ne sont pas, depuis 19628,
privées seulement du choix de leurs dirigeants centraux; elles n'ont
jamais pu choisir non plus ni leur maire ni aucun autre représentant
territorial ou professionnel. Le problème est connu pour ceux qui
sont au fait de la situation prévalant dans les ex-pays communistes.
L'association musicale du quartier ou l'association professionnelle
des bouchers comme celle des médecins, cheminots ou étudiants
(quand elles sont autorisées) ne peuvent avoir un responsable
librement élu. Il est désigné par le pouvoir central ou ses
relais. Dans l'urgence de l'été 1962, on a tout simplement
reconduit au niveau des communes la pratique d'avant l'indépendance
de la désignation d'office de délégués
spéciaux. Les premières élections
communales n'ont eu lieu qu'en 1967 et elles devaient non pas
permettre aux populations de choisir leur maire mais tout simplement
d'approuver le choix fait par le pouvoir central dans la personne
d'un candidat unique à la mairie. Une Assemblée dite constituante,
élue sur liste unique en 1962, ne put même pas discuter d'une
Constitution qui fut simplement octroyée par referendum. En 1963,
une Assemblée législative élue sur liste unique pour cinq ans, fut
dissoute en 1965 lors du coup d’État conduit par Houari Boumédiène
(un officier de l’ALN), alors ministre de la Défense, contre Ben
Bella, alors président de la République et candidat unique "élu"
en 1963 au suffrage universel. De 1965 jusqu'en 1976, il n'y eut tout
simplement plus de Parlement ni d'élection présidentielle. Ce qui
eut au moins le mérite de la transparence9.
Une nouvelle Assemblée nationale vit le jour en 1977
(élue sur liste unique) et qui disparut à son tour en 1991 pour
cause d'annulation d'élections. Autrement dit, l'indépendance n'a
pas concrétisé l'égalité politique réclamée en 1954. A cela, il
convient d’ajouter le catalogue bien connu et propre à ce type de
régime: absence de liberté syndicale ou d’association,
institution d’une centralité religieuse, suppression de la liberté
d'activité économique, suppression même de la liberté de
circulation à certain moment10,
etc., etc. “ Quand on n'a pas vu
l'administration de l'ancien régime à l'oeuvre (..) on ne saurait,
écrit Tocqueville,
imaginer le mépris où finit par tomber la loi, dans l'esprit de
ceux même qui l'appliquent, lorsqu'il n' y a plus ni assemblée
politique, ni journaux, pour ralentir l'activité capricieuse et
borner l'humeur arbitraire et changeante des ministres et de leurs
bureaux“11.
Ce bref rappel nous permet de constater que depuis
le milieu du 16ème siècle et la
proclamation par les frères Aroudj de la Régence ottomane d'Alger,
les populations de l'ancien Maghreb central
n'ont pas encore pu se doter de superstructures politiques reflétant
leur choix libre et représentant leur vision propre de la manière
dont elles veulent être dirigées, en bref exercer leur droit à
l’autodétermination et à l’auto-production de leur existence.
IV - Le rajeunissement du
Parti et les antagonismes anciens-jeunes
Cette question, mobilisatrice en 1954 mais ajournée en
1962, a, depuis l’indépendance, entraîné une dynamique
« civile » souterraine qui, le plus souvent, a pris la
forme d’un « entrisme » dans les appareils de gestion,
notamment le parti unique, générant des contradictions qu’il
s’agit maintenant de présenter.
Le parti du FLN, s’il a connu une phase d’activité
intense en 1963 et 1964, fut, après le coup d’État de 1965,
carrément mis en sommeil de 1965 à 1979, ce qui a empêché les
nouvelles générations d’exercer, même par l’entrisme, une
activité partisane reléguée à des actions ponctuelles et
clientélistes de mobilisation. Après 1967 et le ralliement du parti
communiste aux putschistes du 19 juin 1965, le pouvoir préféra
s’appuyer sur lui pour monter des actions spectaculaires de
mobilisation des jeunes dont l’exemple type fut la campagne de
« volontariat pour la Révolution agraire » (1973). En
échange, le parti communiste y trouva l’occasion de recruter des
jeunes en mal de promotion sociale et d’apparaître comme un
substitut à un FLN fermé aux jeunes. En désactivant le FLN tout en
le gardant parti unique, le pouvoir n’a fait en réalité
qu’exercer un monopole strict sur l’adhésion au FLN, réservant
ainsi la qualité de membre du parti aux anciens de la lutte
indépendantiste. Bien que le but de Houari Boumédiène12
ait pu être autre -- éviter un contrôle de la jeunesse par les
anciennes notabilités qu’il voulait écarter et avoir des rouages
propres à lui --, le fait est que ce gel des activités du parti a
durant quatorze ans entravé toute apparition de nouveaux membres FLN
n'ayant aucune filiation militante avec la période 1954-62,
conduisant les jeunes à s’embrigader dans des actions ponctuelles
sponsorisées par le pouvoir mais organisées par un parti communiste
toujours « officiellement » interdit, condamnant ces
jeunes à faire de la politique « parallèle » qui, même
initiée et approuvée par le pouvoir, pouvait aussi conduire devant
les tribunaux si le pouvoir jugeait l’engagement trop subversif. En
bref, la mise en sommeil du FLN et l’activation du parti communiste
« interdit » permettait au pouvoir d’opérer une
instrumentation policière de la vie politique des jeunes.
Le résultat en fut qu'aucun personnel politique neuf
et jeune n'apparut. Ce n'est qu'à la mort de Houari Boumédiène que
le parti fut réactivé et qu'il se structura comme appareil sous la
houlette de M.Chérif Messaadiya. Celui-ci ouvrit grand les portes de
l'adhésion si bien qu'en dix ans (1979-1988) le FLN fut pratiquement
envahi par de nouveaux et jeunes militants, lettrés pour la plupart
(plus de 60% d'enseignants) et n'ayant pas milité-combattu durant la
période 1954-62. Le FLN devenait progressivement un appareil de
promotion de ces jeunes, ébréchant ainsi le monopole de la caste
des anciens militants-combattants et du parti communiste. Il se
constitua en véritable mouvement politique d'encadrement de la
population et de soutien au pouvoir. Cette nouvelle donne allait
perturber le jeu des anciennes institutions clientélistes, bien que
le FLN de M. Messaadiya ne fonctionnât pas autrement.
La gestion personnelle de Houari Boumédiène
(1967-1978)13
ne fit, dans ses grandes lignes, que reproduire le modèle de
l'alliance au sommet d'intérêts hétéroclites sans qu'il y eut
besoin d'un mouvement politique de masse pour la soutenir, le Chef
s'appuyant lui-même sur ses propres réseaux de clientèle pour
reproduire sa place éminente dans la configuration. Parmi ces
réseaux, le contrôle des appareils armés était le plus important.
Boumédiène y ajouta ce vivier de cadres lettrés qu'était le parti
communiste, devenu Parti de l'Avant-garde
socialiste (PAGS) -- interdit mais toléré.
Il en reçu le soutien "critique" dans le cadre d'une
stratégie de Front national anti-impérialiste. Il le lui rendit
bien en nommant des membres du PAGS à la tête aussi bien des
entreprises nationales que des syndicats ou des médias et des
facultés. Dès lors cette formation eut, par l'occupation de
quelques fonctions stratégiques de direction, une influence
grandissante dans les milieux économiques et syndicaux du secteur
public et une hégémonie pratiquement totale sur le discours
médiatique et universitaire. Elle contribua de ce fait, même
involontairement, à la fermeture monopoliste.
La réactivation du FLN au début des années 1980
allait perturber ce schéma. Ceux qui avaient été frustrés d'une
promotion par la fermeture monopoliste des années précédentes y
entrèrent en masse si bien que le FLN de la
fin des années 1980 n'eut plus rien à voir avec le FLN de la lutte
indépendantiste. Le bras de fer fut
immédiatement perceptible avec le PAGS et, pour assurer la promotion
de ses militants au détriment de ceux du PAGS, le FLN institua la
règle dite de l'article 120, savoir qu'aucun poste de responsabilité
ne pouvait être occupé par une personne si elle n'était pas
militante du FLN. Chérif Messaadiya réussit ainsi à créer, au
détriment du PAGS, l'image d'un parti pouvant assurer la promotion
des jeunes. Nul doute que l'inimitié du PAGS lui en fut acquise à
jamais.
L'altération de l'influence du PAGS fut rapidement
perceptible. Il n'était plus l'unique moyen de promotion des
lettrés. La stratégie de Chérif Messaadiya -- bien qu'elle-même
clientéliste -- fut confortée par un ensemble de mesures
économiques touchant à la restructuration des entreprises publiques
dont le nombre passa d'une cinquantaine à quelques trois cents, soit
autant de postes de direction supplémentaires à pourvoir par des
militants FLN. L'apparition de multiples entreprises publiques
locales (par centaines) s'accompagna du même résultat. La
restructuration syndicale se traduisit par la liquidation des
quelques fédérations mutltisectorielles contrôlées par quelques
militants du PAGS et la renaissance de nombreuses fédérations par
branche, soit autant de postes stratégiques nouveaux pour les
militants du FLN. Mieux: on ne pouvait plus être responsable
syndical, même au niveau le plus bas, sans avoir sa carte FLN. La
multiplication des facultés, entreprise simultanément, et
l'institution de nouveaux modes de désignation des responsables
universitaires minora le contrôle par le PAGS du monde
universitaire. L'arabisation de certaines activités contribua à
éliminer les cadres "pagsistes" quand ils étaient
uniquement francophones.
Le FLN donna ainsi l'impression de vouloir transformer
le paysage politique en faveur de nouvelles têtes dont il assurait
la promotion. Bien entendu de telles promotions, si elles servaient
le patron du FLN dans l'échiquier, contribuaient à défaire les
anciennes alliances ou à dévaloriser les anciens réseaux de
promotion (type PAGS). Il ne fait pas de doute, par ailleurs, que,
quelle que soit la valeur du procédé, ce type de promotion par
adhésion à une organisation nationale représentait objectivement
un progrès par rapport au système unique des allégeances directes
à une personne bien que, le plus souvent, ce type d'allégeance
restât encore plus efficace que le simple fait de militer au FLN.
Néanmoins, il sembla aux yeux de l'opinion et des jeunes que des
portes s'étaient enfin ouvertes et que chacun pouvait formellement
tenter sa chance. Le nouvel appareil avait, en effet, au bout de dix
ans, failli mettre tout aussi formellement un terme au monopole
exclusif des anciens et concrétiser en apparence l'égalité d'accès
au pouvoir. L'analyse des élus de la période 1980-1988 montre aussi
bien au niveau local que national l'émergence de jeunes adhérents
du FLN qui ne se réclament plus de filiation ni de légitimité
historiques mais de technicité et de compétence. De nouvelles têtes
(jeunes) apparurent dans les cabinets ministériels et les
gouvernements. Ce rôle dans la promotion des nouvelles générations
a, sans aucun doute, permis, au milieu des années 1980, d’éradiquer
aisément la tentative de constitution d’un embryon de maquis menée
par le groupe islamiste dirigé par Bouyali. En fermant les voies,
même formelles, de la promotion par le FLN, le multipartisme se
devait d’en ouvrir de nouvelles. Or, ce ne fut pas le cas. La mise
à l’écart du FLN (1988) et l’absence de promotion
institutionnalisée par le multipartisme avec l’avortement des
premières élections législatives (1991) ne firent que renforcer la
tendance souterraine à la régression vers la pratique des liens de
personne à personne, d’où le clientélisme renforcé aussi bien
des hommes au pouvoir que des groupes protestataires adverses14.
Une comparaison avec l'évolution de l'URSS pourrait
donner une image plus parlante: le Parti communiste soviétique a, à
partir d'un certain moment, servi de moyen de promotion à une
génération qui n'avait pas connu la Révolution. Dès lors, ces
jeunes ont, au bout d'un certain temps, celui de gravir les échelons
du Parti, commencé à frapper directement à la porte du pouvoir
menaçant toutes les positions des tenants de la légitimité
historique. On connaît l'aventure de Gorbatchev. D’où la crise.
Une aventure similaire semble être arrivée à l’algérien Mouloud
Hamrouche. Bien qu’ancien combattant, ce chef du dernier
gouvernement apparenté FLN (1989-1991) est l’un des plus jeunes
parmi les anciens officiers (moins de 50 ans lorsqu’il devient chef
de gouvernement en 1989). Il sera pourtant renvoyé pour avoir voulu
mettre en place un ensemble de réformes visant, semble-t-il, à
conduire au rétablissement de l’égalité des conditions
politiques et économiques.
La liquidation du FLN-nouvelle manière ou de tout
système politique de promotion de nouvelles générations en devient
obligée pour certains conservateurs de la vieille garde ou pour
certains tenants de positions économiques menacées par une
quelconque ouverture. La promotion des jeunes ne semble être tolérée
que sous contrôle strict et seulement jusqu’à un certain niveau.
Les jeunes doivent avoir une compétence technique pour être
utilisés et non pour gouverner. Dès lors, il semble bien que la
mise en pièces du FLN intervenue en 1988 ne soit pas un événement
fortuit mais procède tout simplement des
nécessités de reproduction du système de caste en place depuis le
16ème siècle. En réintroduisant la violence armée comme solution
à des problèmes politiques, 1988 va inaugurer une période où
l’enjeu stratégique est de taille: mettre fin ou conserver un
système vieux de quatre siècles. C’est pourquoi cette violence
perdure inexplicablement.
De ce point de vue, l'introduction du multipartisme
après les événements de 198815
peut aussi bien participer de cette tentative de liquidation de tout
système de promotion de têtes nouvelles que d'une intelligence
certaine d'aménagement d'une transition progressive mais
conservatrice. Il n'en reste pas moins que, dans le jeu postérieur
des acteurs, le multipartisme fut bien utilisé comme machine de
guerre contre toute tentative d’effraction du système de caste et
prit pour première cible le FLN-nouvelle manière.
Les nouveaux partis, dont certains n'étaient que des
émanations du pouvoir lui-même, n'en représentèrent pas moins de
nouveaux modes d'apparition de nouvelles têtes. Le FLN fut affaibli
et perdit toute prétention à gouverner seul. Mais, précisément,
à partir du moment où il devint clair que le
FLN ne pourrait plus gouverner seul comme avant, sinon ne
gouvernerait plus du tout, les jeunes qui y avaient mis leur espoir
d'ascension sociale s'en détournèrent pour jouer gagnant ailleurs.
Ils rejoignirent un nouveau parti qui avait, en 1990, lors des
premières élections municipales pluripartistes, emporté la
majorité des mairies. C'est en effet ce scrutin qui révéla la
popularité du tout nouveau Front islamique. A partir de ce moment,
il fut considéré comme le futur gagnant des futurs scrutins. Les
jeunes en mal de promotion sociale s'y engouffrèrent d'autant plus
aisément que la reconnaissance en 1990 par le régime de la victoire
d'un parti d'opposition a fait croire à ces jeunes que l'Algérie
était devenue réellement un pays démocratique. Les inhibitions
s'envolèrent. Cette naïveté coûta très cher à ceux qui avaient
confondu les espérances factices d'une stratégie des Cent
fleurs avec les espoirs réels de changement
attendus d'une décrépitude d'une république
de Weimar16.
Lors de la proclamation de l'état de siège en 199117
puis en 1992, les services de sécurité n'eurent aucune difficulté
à exploiter les listes d'"encartés" du Front islamique.
C'est ainsi que beaucoup d'entre eux se retrouvèrent à l'ombre des
prisons ou des tentes de camps d’internement administratif ouverts
dans le désert18
. L'ouverture “ démocratique ” ressemblait étrangement
au stratagème des "cent fleurs" ce qui a conduit beaucoup
d'observateurs à ne voir dans la politique de "réformes"
menées en 1990-1991 qu'une tactique machiavélique du régime pour
se donner un sursis. En réalité, une telle vision linéaire est
trompeuse. Les "réformes" conduites par le gouvernement de
M. Hamrouche devaient, certes, remettre techniquement de l'ordre
dans une économie de rente et gaspillage. Elles franchissaient
cependant la "ligne rouge", non seulement dans l'oeuvre
technique de remise en ordre économique par la lutte contre le
gaspillage lié au commerce extérieur, mais surtout par le
cheminement vers un dépassement du principe de coalition au sommet
d'intérêts hétéroclites et l'ouverture d'une voie vers un
gouvernement de majorité représentative.
En organisant en 1991 des élections législatives
pluralistes anticipées, à la suite d’élections municipales qui
avaient donné en 1990 la majorité au Front islamique, la vieille
garde au pouvoir fit, en réalité, une double erreur:
1. Elle coupa court aux "réformes" avant
qu'elles ne puissent donner de résultat tangible les faisant ainsi
assimiler à un processus purement négatif de remise en cause des
acquis rentiers de la population. De ce fait, même en se présentant
sous l'étiquette FLN-réformateur, M. Hamrouche ne pouvait tout au
plus que limiter la casse, la préférence de la population allant
vers les partis du "refus" du régime en place.
2. Il était clair pour tout observateur averti que le
camp du refus serait majoritaire dans tout scrutin pluraliste libre.
Ce n'est qu'après l'expérience concrète du scrutin
que la coalition hétéroclite au pouvoir comprit pourquoi sa fille
était muette et qu'il valait mieux repousser ad
vitam aeternam tout scrutin électoral libre.
Dès lors, de multiples arguments furent avancés visant à étayer
soit "l'immaturité du peuple", soit son "analphabétisme",
soit ses "traditions archaïques", soit plus positivement
la remise en question des acquis stratégiques du développement
passé. L'opposition ne manqua pas de répliquer par la thèse de la
"résurgence des deux collèges" coloniaux. Jamais le champ
médiatique algérien ne fut, autant qu'au cours du premier semestre
1992, aussi impliqué dans une binarité de démagogie simpliste
accouplant modernité despotique et protestation contre l'inégalité
de condition. Bref, la situation révélait que le principe d'un
homme, une voix n'était pas encore définitivement acquis. Il ne
pouvait que donner la majorité au camp du refus. Il semble de ce
fait que les solutions traditionnelles de partage au sommet et de
coalition hétéroclite (entre pouvoir et opposition) aient encore de
beaux jours devant elles en Algérie.
Il est clair en effet que les partis du camp du refus
(Front islamique en tête) recherchent davantage un accès au pouvoir
qu'un dépassement du principe de la coalition d'intérêts. La
culture politique ne se prête pas encore au principe du gouvernement
majoritaire homogène. La tradition reste vive qui veut que le
Conseil de la communauté rassemble toutes les tendances et règle
les conflits d'intérêt par consensus et non par l'application de la
loi de la majorité au détriment de la minorité (ou inversement car
le despotisme lui-même se veut consensuel). Il y a une différence
cependant entre les bureaucraties partisanes et les électeurs qui
leurs ont donné leurs suffrages. Les suffrages donnés au FIS
expriment moins une adhésion aux thèses religieuses de sa
bureaucratie qu'un choix politique de refus du pouvoir en place.
D’ailleurs, en dehors du Front islamique, il s'est créé d'autres
partis islamistes qui, cependant, n'ont pas recueilli les suffrages
des citoyens. Tout en étant aussi islamistes que lui, ils étaient
moins protestataires sur le plan politique. Ils sont, au contraire,
de tendance plutôt élitiste: ainsi le Parti
du renouveau algérien propose un libéralisme
économique saint-simonien affichant certes le mérite comme
condition de la promotion sociale (ce qui est incompatible avec la
société de castes), mais en faisant de l'effort individuel de type
protestant la condition de toute promotion sociale, il renvoyait aux
calendes grecques toute perspective de promotion immédiate. Les deux
autres formations connues, le Mouvement pour
la société islamique et le parti
de la Renaissance, réclament une place dans
le système et une promotion graduelle. D'un autre côté, les partis
protestataires de gauche ou d'extrême gauche, tout en dénonçant
l'inégalité des conditions, tenaient un discours de type
"travailliste" où les non-"travailleurs" ne
semblaient pas devoir se retrouver et auquel manquait le mot
« Allah ». Alexis de Tocqueville avait, en 1856 déjà,
évoqué ce rôle politique de la religion en évoquant à sa manière
les rapports du christianisme et de la Révolution de 1789: “
C'était bien moins, écrit-il,
comme doctrine religieuse que comme institution politique que le
christianisme avait allumé ces furieuses haines ”
et il ajoute plus loin: “ [la
révolution] a pu prendre cet air de révolution religieuse qui a
tant épouvanté les contemporains; ou plutôt elle est devenue
elle-même une sorte de religion nouvelle ”19.
De son côté, le FLN-nouvelle manière, dit “ réformateur ”,
bien que faisant la promotion de la jeunesse et de l’égalité des
conditions politiques et économiques, sentait toujours très fort la
vieille garde qui, finalement, allait reprendre le dessus en 1995 et
se réapproprier le contrôle de ce parti, devenu depuis lors un
fervent soutien du pouvoir militaire.
Les élections législatives furent prévues une
première fois pour juin 1991: le gouvernement apparenté FLN et
dirigé par M. Hamrouche, présenta pour son parti de "jeunes"
candidats et écarta les "anciens". Le résultat en aurait
été sans nul doute une Assemblée entièrement rajeunie et
"étrangère" aux critères traditionnels de sélection
pratiqués par le pouvoir effectif en place. Elle aurait réuni une
majorité de députés FLN-nouvelle manière, FIS et FFS de M. Aït
Ahmed. Autant dire la mort du régime militaire de caste. Le
processus fut stoppé, le gouvernement renvoyé et l'état de siège
proclamé20.
Le prétexte en fut la "grève insurrectionnelle"
déclenchée par le Front islamique "pour protester contre la
loi électorale". La grève fut un échec retentissant eu égard
à la capacité de mobilisation dont avait preuve le FIS quatre mois
auparavant lors de la guerre du Golfe. Les commentateurs ont beaucoup
écrit sur ces événements de juin 1991. Certains d'entre eux ont
défendu la thèse d'une grève prétexte ayant permis de renvoyer
l'équipe des réformes qui par sa volonté libérale et réformatrice
pouvait dissuader une partie de l'électorat de rejoindre le FIS.
Cette thèse postulerait une convergence objective et conjoncturelle
entre un FIS désireux d'apparaître comme l'unique vecteur du
changement et une partie des détenteurs effectifs du pouvoir,
inquiets aussi bien des mesures que de l'ascension de M. Hamrouche.
Faire avorter les élections, c'était ôter toute possibilité aux
"réformateurs" d'obtenir une légitimité populaire. Cette
thèse se confirmerait par l’alliance gouvernementale opérée
entre le pouvoir et le FIS dans le cabinet Ghozali, successeur du
cabinet Hamrouche. La participation de ministres FIS au gouvernement
dura un an. Mais elle reflèterait une fracture au sein du FIS, soit
d’un côté une bureaucratie religieuse apte à s’intégrer aux
combinaisons hétéroclites au sommet et de l’autre un groupe de
jeunes lettrés davantage politisés mais ne trouvant par leur place
dans ce type de combinaisons.
La seconde thèse serait tout simplement liée au
réveil d'un parti de l'ordre qui, sans défendre d'intérêt précis,
commençait à estimer que les libertés accordées par le
gouvernement "réformateur" (droit de manifester dont
profitait largement le FIS et tous les intérêts corporatistes, trop
grande liberté d'expression d'une jeune presse qui ne différenciait
pas souvent la critique de la calomnie, droit de grève conduisant à
des abus pour un oui ou pour un non, plaintes en justice et procès
contre certains dépassements commis par les forces de l'ordre, etc.)
créaient une situation d'anarchie et qu'il était temps d'y mettre
fin. A ceci s'ajoutait une menace sur beaucoup d'intérêts. La
goutte qui fit déborder le vase fut semble-t-il la publication de
listes de notabilités ayant bénéficié de l'attribution de terres
agricoles publiques. Ce fut, à n'en pas douter, l'indice d'une
fuite en avant de M. Hamrouche qui, au lieu de se limiter à une
gestion "réformatrice", se lança, sans troupes, dans une
offensive démagogique, politicienne et spectaculaire au sens propre,
directement dirigée contre la vieille garde. Voulait-il par cette
rupture publique créer une situation de type semi-révolutionnaire
lui attirant les faveurs d'une population qu'il aurait réussi ainsi
à détourner des sirènes islamistes ?
Le nouveau gouvernement chargé de gérer ce premier
état de siège de quatre mois (juin - octobre 1991) mena précisément
une offensive en règle contre le FLN- ”réformateur ”
et afficha une alliance voyante avec la vieille garde de
l'Organisation des anciens combattants et avec la bureaucratie
religieuse du FIS en lui attribuant quelques portefeuilles
ministériels. Il promit d'organiser les élections promises et
annulées. Il parraina des candidats dits
"indépendants" mais dont le profil était étrangement
"anciens". Le FIS, quant à lui, aussi hétéroclite que le
pouvoir, connut un bref débat sur l’opportunité de sa
participation à ces élections: l’annulation par un coup d’ État
du scrutin de juin 1991 et l’internement des militants et
sympathisans dans les camps du désert poussait une fraction de ce
parti à rejeter tout principe électif et toute participation au
scrutin; l’encadrement, quant à lui, composé de technocrates
croyants ayant succédé à une bureaucratie religieuse démonétisée
parce que compromise avec le pouvoir militaire, prit position pour la
participation. Les élections eurent lieu en décembre 1991 dans le
calme et avec la participation du Front islamique qui, semble-t-il,
était, cette fois-ci, satisfait de la loi électorale. Les nouveaux
candidats qui apparurent dans le champ politique, furent en majorité
de jeunes lettrés en mal de promotion (cadres fonctionnaires,
ingénieurs, médecins, enseignants) mais appartenant aux trois
Fronts (FLN, FIS, FFS). Les candidats du pouvoir, dits indépendants,
se recrutaient dans la vieille garde des anciens combattants. Les
jeunes des trois Fronts raflèrent la mise. Ce n'était plus
seulement, comme en juin, l'hypothèse d'une Assemblée nationale
étrangère à la caste, mais cette fois-ci la certitude que tel
allait être le cas. Une fois encore, on annula les élections en
procédant par la force armée.
V - Crise de société et
crise du pouvoir
Parallèlement, les antagonismes "horizontaux"
au sein de la caste dominante contribuaient également, et parfois
de manière décisive, à peser sur les événements. L’influence
que s’attribuait le secrétaire général-adjoint du FLN devenait
de plus en plus prépondérante, particulièrement en matière de
nominations et d’attributions de places. Prenant dès 1979 la
direction effective du Parti unique, Chérif Messaadiya en avait fait
un appareil puissant, composé à sa base de nouveaux adhérents mais
toujours dirigé par des "anciens". Le Parti devint présent
partout et, en définitive, eut son mot à dire formellement sur
toutes les affaires aussi bien au niveau central que dans la commune
la plus reculée. Seules les grandes décisions réservées relatives
au pétrole ou aux grands courants d’importation lui échappaient.
Mais les autres grandes décisions de l’État, relatives notamment
à la redistribution de la rente à la population (construction
d’écoles, créations d’emplois ici ou là, etc.), devaient, à
partir du milieu des années 1980, être, au préalable, discutées
au Comité central ou au Congrès du Parti. Il devenait stratégique
d'appartenir au Comité central ou au Bureau politique du Parti.
Or, une telle ascension devait se faire de plus en plus
par élection à la base et non par désignation princière par en
haut. Cette procédure permettait à la direction du Parti de jouer
en dernier ressort un rôle décisif d'appui ou de barrage vis-à-vis
des personnalités prétendantes à un siège au Comité central.
Elle a ainsi permis d'en écarter la quasi-totalité des "barons"
de l'ère Boumédiène. Seules les forces armées gardaient
institutionnellement un quota réservé de membres au Comité
central. On observa, dès lors, un rajeunissement tangible du
personnel politique: des ministres de moins de quarante ans
émergèrent. En faisant du FLN un filtre de sélection des
responsables à tous les niveaux, Chérif Messaadiya en devint, non
seulement incontournable mais, surtout, introduisit un élément
nouveau dans le processus de nomination des cadres dirigeants,
perturbant ainsi les méthodes de cooptation mises en place par
Boumédiène et la "vieille garde" et jusque là réservées
aux services militaires. Le pouvoir de dire son mot dans la
nomination des cadres confère bien entendu une influence directe sur
la composition et la force relative des différents réseaux de
clientèle et d'intérêt. Or, de nombreux nouveaux cadres des années
1980 devaient leur promotion davantage au Parti (à Messaadiya)
qu'aux autres membres de la vieille garde.
Le clivage apparut nettement lors de l'été 1988 lors
d'une conférence nationale à propos de la réforme du système
éducatif et organisée par le Parti. La jeunesse du corps enseignant
s’y manifesta de manière vive créant une coupure de type
subversif avec les « anciens ». Les délégués
empêchèrent brutalement les "anciens" de s'y exprimer en
exigeant que l'arabe soit la langue de travail de la conférence au
lieu du français utilisé par les “ anciens ”. La fin
d'un monde apparut brusquement au grand jour. L’école avait formé
des ennemis au régime. La conférence avorta tout en indiquant
précisément l'impasse sociale qui caractérisait le système du
moment.
Une autre question non moins épineuse allait surgir
durant ce même été 1988. Depuis qu’en 1985-86 la chute drastique
des prix du pétrole avait diminué d’un tiers les recettes
d'exportation, le pays faisait face à une grave crise des paiements
extérieurs. Les jeunes technocrates du pouvoir proposaient depuis
quelques années déjà un aggiornamento
économique conduisant à l'économie de marché (les réformes).
Mais, les personnes dont les intérêts étaient liés uniquement au
recyclage de la seule rente pétrolière et qui étaient à l’origine
de l’endettement extérieur voyaient d'un mauvais oeil toute
réforme devant diminuer le montant des devises à leur disposition.
Le pouvoir choisit d'attendre sans trancher, reportant ainsi les
échéances et alourdissant gravement le montant des dettes
extérieures du pays. Le statu quo
des intérêts restait préservé au prix d’une aggravation de la
crise des paiements. Un projet d’ »enrichissement » de
la Charte nationale,
initié en 1986 par la Présidence et introduisant un peu plus
d’autonomie des agents économiques, fut rejeté par le Parti. La
crise des paiements conduisait à l’impasse.
Or, voici qu'apparaît au cours de l'année 1988
une idée plus grave encore de par sa portée stratégique: un projet
d'union avec la Lybie est en l'air. La solution à la crise des
paiements, semblent dire ses promoteurs, M. Messaadiya notamment,
tient dans un redimensionnement arabe de l'Algérie. L'union avec la
Lybie permettrait de faire face aux difficultés conjoncturelles de
la balance extérieure et de peser sur le marché pétrolier pour
redresser les cours. Parallèlement, une partie de l'opinion (sinon
sa majorité) applaudirait à cette union entre deux pays arabes. Un
tel projet aurait certainement entraîné une réorientation majeure
de la politique et des intérêts algériens. Qui plus est, une telle
union ne pouvait que conforter la puissance du responsable de
l'appareil du Parti (Messaadiya) qui pouvait espérer avoir avec lui
les jeunes arabisés dont la puissance subversive venait de se
manifester à la conférence nationale sur l’éducation. Un
référendum devait être organisé et l'union pratiquement consommée
dès la fin 1988. Les événements d'octobre 1988 vinrent
opportunément enterrer le projet et conduire au renvoi de Chérif
Messaadiya. Le redimensionnement arabe fut stoppé net. De la Lybie
on ne parla même plus. Par contre, on parla beaucoup de démocratie.
La revendication de l’égalité de condition
économique
La conquête du pouvoir par la force armée a, en 1962,
conféré au régime succédant au pouvoir colonial une indépendance
totale vis-à-vis des différents groupes politiques ou sociaux,
eux-mêmes complètement désarticulés après sept ans de guerre.
Héritant de l'administration coloniale et de son mode de
gouvernement, qui, bien évidemment, ne pouvaient être en aucun cas
ni une émanation de la population algérienne ni un modèle
d’autorité démocratique, ce régime a agit à sa guise. Ce fut
l'un de ses grands avantages qu'il transforma cependant immédiatement
en inconvénient. Le pouvoir installé en 1962 (une coalition
hétéroclite de personnalités) avait le mérite de n'être
dépendant d'aucun groupe d'intérêts matériels structuré et
précis. La couche sociale qui avait nourri les rangs de l'ALN ( le
sous-prolétariat et les paysans sans terre principalement) n'était
pas porteuse d'un projet politique et se serait contenté d'une
réforme agraire lui restituant les terres coloniales. Certes, le FLN
s'était doté en 1962 d'un programme à Tripoli visant à
l'instauration d'une République démocratique
et sociale, qui s'avéra être une vue
d'intellectuels davantage qu'un programme porté par des groupes
sociaux structurés.
L'exode massif et rapide du million d'Européens en
juin-juillet 1962 avait, en effet, laissé "vacants"
l'ensemble de leurs biens (fermes, commerces, ateliers, fabriques,
appartements, cinémas, journaux, etc..). Le champ des intérêts se
structura dès lors en convoitises individuelles visant
l'accaparement de ces biens. Dans cette compétition de tous contre
tous, toute force sociale fut atomisée. Dès lors, le pouvoir en
place pouvait représenter un moment historique exceptionnel
d'indépendance de l’État et précisément construire un appareil
d’État sur cette base. Mais, au lieu de se présenter comme
pouvoir indépendant arbitrant entre les groupes, il fut
immédiatement animé d'une tentation monopoliste conférée par la
découverte de sa puissance redistributive des biens coloniaux et les
sollicitations que lui adressaient les personnes les plus éminentes.
Le pouvoir eut immédiatement le sentiment qu'il ne dépendait pas de
cet ensemble de quémandeurs et que, tenir l'administration, c'était
tenir le moyen de neutraliser les individus marquants. Les biens
vacants furent avant le pétrole la première rente que s’attribua
le régime et dont il monnaya la redistribution en hiérarchisant les
bénéficiares par la création d’ayant-droits privilégiés: les
anciens militants-combattants. Rente économique et rente politique
allaient de pair. Il apparaît a posteriori
que l'existence des biens "vacants"
et le pouvoir de les attribuer ont:
1. fortement contribué à créer des liens de personne
à personne entre le nouveau pouvoir et les différents individus;
d'où des stratégies sociales de rapprochement individuel du pouvoir
plutôt que de regroupement social d'intérêts similaires;
2. conduit à une pratique politique et sociale
d'équilibrage entre les différents intérêts individuels par
coalition hétéroclite de personnes;
3. rendu l’État indépendant de la société. Grâce
à cette première rente, le nouvel État pouvait se permettre une
autonomie certaine par rapport à la société et lui imposer ses
propres normes de gestion21.
Mieux en disposant comme il l’entendait des biens vacants, le
pouvoir privatisait déjà l’État.
Dès l’installation du premier gouvernement de
l'indépendance (le gouvernement Ben Bella à l'automne 1962), des
intentions hostiles sont affichées contre les "riches"
qu'il faudra bien un jour, dit M.Ben Bella, "dégraisser dans
les hammams "
(bains à vapeur). Ce discours, destiné à terroriser les
notabilités existantes, rurales notamment, les dissuadant
d'entreprendre toute dynamique d'accumulation de biens, portait tout
aussi bien en direction de citadins pressés de s’enrichir par
l’accaparement des biens coloniaux qu’en direction de la
paysannerie moyenne qui, enfin libre, pouvait s'enrichir par le
rachat des fermes coloniales et contester à terme la légitimité de
ce pouvoir. Le communiste russe Boukharine avait résumé en
quelques phrases les effets économiques d’un tel terrorisme du
pouvoir. Ne disait-il pas en 1925 que " le
paysan aisé et le paysan moyen qui veut devenir aisé ont peur
d'accumuler. Une situation est créée où le paysan a peur de
couvrir son isba d'un toit métallique parce qu'il craint d'être
traité de koulak; s'il achète une machine, il fait en sorte que les
communistes ne le sachent pas. Toute amélioration technique devient
clandestine..."22.
Pour interdire juridiquement toute velléité
d'accumulation, le pouvoir prend très tôt des mesures prohibant les
transactions portant sur les biens coloniaux, se réservant ainsi du
même coup le monopole de leur redistribution. Ces biens eux-mêmes
sont gelés, ne pouvant plus servir ainsi à une quelconque
accumulation de type économique. Les dirigeants les redistribueront
aux personnes de leur choix afin de se constituer leur propre
accumulation politique. D'autres biens "vacants", trop
voyants pour être accaparés individuellement (fermes, usines)
furent confiés au nom d'un "socialisme avant-gardiste" à
des "comités d'auto-gestion" qu'on priva également du
droit de les utiliser comme moyen d'accumulation. En réalité,
l’autogestion allait apparaître a
posteriori comme un moyen pour la vieille
garde d’exercer un contrôle collectif sur les biens coloniaux et
d’en éviter une privatisation hâtive pour mieux les mettre en
réserve pour elle-même et, une fois le partage convenu, les
privatiser à son seul bénéfice.
Après les illusions entretenues les premiers mois sur
un socialisme autogestionnaire sous haut contrôle bureaucratique et
où les salariés dans les fermes ou les entreprises ne disposaient
d'aucun pouvoir d'affectation des biens qu'ils avaient seulement en
usufruit, il s'avéra que les unités agricoles en autogestion
enregistraient une régression matérielle certaine aussi bien en
termes de capital que de savoir-faire ou de production et qu’en
réalité leurs travailleurs n’en étaient pas les "gestionnaires"
mais des individus faisant fonctionner l'unité de production sans
aucune perspective. En quelques mois, leurs dettes auprès du Trésor
public avaient définitivement compromis la possible utilisation
comme moyen d'accumulation des fonds de fonctionnement que leur
avançait le même Trésor public. En réalité, l'aide du Trésor
n'était pas innocente. En faisant du Trésor le pourvoyeur en
crédits (les banques privées refusant de le faire)23,
on en fit légitimement le caissier des fermes autogérées, toutes
les recettes des récoltes devant lui être versées. Ce n'était ni
plus ni moins qu'un racket de type fiscal déguisé dont le résultat
fut que les "fermiers autogestionnaires" ne voyaient jamais
la couleur de l'argent de leur ventes et devaient se contenter de
vivre d'"avances" sur des à valoir qui ne furent jamais
versés, la situation de leurs domaines étant toujours "négative".
Outre cet aspect comptable, les "domaines autogérés"
initièrent socialement des pratiques reniant par ailleurs tout souci
comptable: dilapidation du matériel par usage ou détournement,
gaspillage du foncier bâti et non-bâti et distribution d'une partie
de la production hors circuits licites. L'habitude fut prise aussi
bien par la parentèle des travailleurs-fermiers que par les tenants
d'une parcelle de pouvoir de venir s'approvisionner gratuitement en
céréales, fruits, légumes ou lait produits dans les domaines
autogérés. Une tradition du se servir
, de privatisation informelle des biens publics, naissait qui allait
par la suite fortement se développer dans tous les secteurs
d’activité et donner naissance à une véritable économie
parallèle et une privatisation de l’ État.
Ces domaines sont les anciennes fermes coloniales
abandonnées par leurs propriétaires ou nationalisées en 196324.
L'idée qui vient spontanément à l'esprit est de savoir pourquoi
ces terres n'ont pas été redistribuées à la paysannerie
algérienne qui, dit-on, aurait pris les armes en 1954 à cause de
l'injustice coloniale dans l'appropriation des terres25.
Leur sort est, au contraire, gelé en "biens vacants" (et,
trente ans après, n'est toujours pas réglé). L'une des
explications serait que la distribution des terres aurait créé un
marché foncier qui, tôt ou tard, aurait entraîné l'apparition de
notables ou conforté l'existence des anciens notables, ce que
craignait au plus haut point le pouvoir politique de l'époque.
D'autres explications tiendraient au fait que devant les convoitises
personnelles provenant de dirigeants eux-mêmes on attendait (et on
attend encore) pour trancher le sort de ces anciennes fermes. Il
semble bien a posteriori
que ce sont les oppositions entre les convoitises individuelles et
les différentes modalités de redistribution qui auraient pu
renforcer tel ou tel réseau d'intérêts attaché à telle ou telle
personnalité politique qui ont conduit à ce gel suspensif et
socialisant. De plus, l’État n'avait aucun intérêt à liquider
une rente qui lui permettait à tout moment de neutraliser les
personnalités turbulentes. Un règlement définitif de la question
des biens vacants aurait sans nul doute rendu le pouvoir nu, lui
aurait fait perdre son autonomie et l'aurait contraint à dépendre
d'un champ politique. A ceci s’ajoute la culture de certains
officiers de l’ALN tenant du raisonnement suivant: « C’est
nous qui avons libéré le pays. On ne va pas les laisser se
servir »26.
Il est curieux en effet qu'au lieu de satisfaire la revendication
majeure de la paysannerie algérienne et objectif de la guerre de
libération (la restitution des terres coloniales), on ait, au nom
du socialisme, mis ces terres en réserve reportant la "réforme
agraire" aux calendes grecques. Elle n'eut jamais lieu et la
paysannerie ne bénéficia jusqu'à aujourd'hui d'aucune
redistribution de terres coloniales. Il fallait également bien sûr
éviter, par ce gel, l'apparition d'une couche de
koulaks qui aurait été à l'époque la
première force sociale du pays.
Au lieu que ces terres, les plus fertiles du pays
et qui représentent la moitié de la surface agricole utile, fassent
donc l'objet d'un partage entre paysans sans terre ou petits paysans
expropriés durant la colonisation, elles furent interdites à la
population et continuèrent de n'abriter que les quelques ouvriers
qui y travaillaient (350.000 ouvriers sur 2.500.000 bons hectares de
colonisation contre 1.500.000 familles paysannes sur 5.000.000
mauvais hectares). Cette situation ressemble étrangement au
phénomène des enclosures
du 18ème siècle britannique. En maintenant l'exclusion de la
paysannerie et des paysans sans terre, le pouvoir algérien, lui-même
originaire de paysans sans terre, les a entraînés dans un exode
rural dramatique pour le pays tout en stérilisant les vertus de
l'agriculture. Le pouvoir aggrava la situation lorsque, dix ans après
l'indépendance, il lança une "révolution agraire" qui,
tout en maintenant le statut figé des terres coloniales, se
traduisit par une offensive contre la paysannerie elle-même. On
prononça la nationalisation de plus d'un million d'hectares détenus,
semblait-il, par de grands propriétaires. En réalité, on porta le
coup fatidique aux anciennes notabilités qui survivaient encore et
on dissuada quiconque d'investir dans l'agriculture27.
Ceux qui, en effet, avaient osé durant les dix années précédentes
investir ou s’agrandir furent punis par la nationalisation. Les
enquêtes du ministère de l'Agriculture lui-même ont montré que
près de 60% des “ nationalisés ” ne devaient
juridiquement pas l'être. Ils possédaient, en effet, moins que la
superficie requise.
Cette "révolution agraire" ne fut dans les
campagnes qu'un gigantesque règlement de comptes locaux ayant
permis au pouvoir de faire émerger par le brigandage une nouvelle
clientèle tout en terrorisant les embryons de nouveaux notables
ruraux qui avaient osé, depuis l'indépendance, s'assurer une
promotion sociale par le se faire soi-même
. Elle permit également à Houari Boumédiène de concrétiser son
alliance avec le PAGS et de se passer du FLN. Ce sont en effet les
comités de volontariat pour la « révolution » agraire
qui ont permis à Boumédiène d’attirer la jeunesse à lui et au
PAGS de recruter une nouvelle clientèle. Cet embrigadement se
confortait de la redistribution opérée dans le cadre du premier
plan quadriennal (1970-1973) qui a ouvert de nombreuses places à ces
jeunes clients. Cette génération du plan quadriennal abreuvée de
slogans et de salaires vivra difficilement la douche froide de
l’après 1986 quand, tout à coup, l’argent faisant défaut, les
slogans sonnèrent creux. La peur de l’auto-production de
l’existence et du se faire soi-même lui fera détester la
démocratie et elle se rangera aisément, le moment venu, du côté
du pouvoir militaire qui, comme à son habitude, l’a toujours
abreuvée de promesses de redistribution à condition qu’elle
manifeste son allégeance.
L’ère des monopoles et de l’exclusion
L'ensemble de ces mesures reflète ce qui semble être
une absence complète d'élaboration stratégique. Il s'agirait
plutôt de réactions épidermiques et précipitées d'un pouvoir qui
se sait illégitime et gère à vue dans le seul but, par la
consolidation de son monopole politique, de se doter des moyens de sa
reproduction à court terme. Une telle pratique ne semble pas être
due à un supposé manque de compétences mais bien à l’absence de
contre-pouvoir. Des décisions stratégiques graves sont prises sans
étude ni débat préalables, au seul gré de l’humeur personnelle
de tel ou tel responsable. C’est bien de privatisation de l’ État
qu’il s’agit. L'ignorance militante était à l'avance absoute de
toutes les catastrophes qu'elle aurait pu engendrer28.
Tocqueville dit à ce propos: “ On
peut dire d'une façon rigoureuse que le goût qu'on montre pour le
gouvernement absolu est dans le rapport exact du mépris qu'on
professe pour son pays ”.29
L'exode de la quasi-totalité des Européens avait fait
pratiquement disparaître du pays la couche sociale tenant les
affaires et disposant d'un minimum de savoir-faire. Cependant, à
l'issue de la première guerre mondiale, une couche moyenne locale
commençait à apparaître prenant la place des anciennes notabilités
traditionnelles paupérisées par la colonisation. L'observation
montre qu'une minorité (infime certes) d'Algériens commence à
apparaître dans les professions libérales, le commerce et
l'agriculture. Cette minorité développe des attitudes
sociales-démocrates opposées à l'extrémisme des partis
indépendantistes: elle sera représentée par le courant musulman
lettré de Ben Badis ou le courant assimilationniste de Ferhat Abbas.
L'un et l'autre demandent seulement l'égalité des conditions avec
les colons et ne réclament pas de sécession indépendantiste.
Lorsque les activistes fondent en 1954 le Front de libération
nationale, ils récoltent le fruit de l'entêtement du pouvoir
colonial à refuser toute égalité de conditions et attirent à eux
tous les courants même les non-indépendantistes. Ces derniers vont
néanmoins ne donner au FLN que des militants politiques et très peu
d'entre eux seront dans l'ALN. De fait celle-ci sera le plus souvent
composée de paysans sans terre et dirigée par des indépendantistes.
En prenant le pouvoir par la force en 1962 et en supprimant toute
liberté de choix, ceux-ci écartent du champ politique toute
représentation des couches moyennes et par là même toute
intermédiation de type national entre eux et la population. Ils
préféreront gérer par les liens directs d'homme à homme,
reconstituant ainsi les vieilles pratiques propres au réseaux de
parentèle. Dès lors, toute expression sociale nationale d'intérêts
identiques en deviendra impossible et le mode privilégié de la
représentation d'intérêts deviendra attaché à l'existence d'un
"chef" de segment social, porte-parole de l'ensemble des
intérêts hétéroclites d'un réseau de parentèle ou de clients.
Spontanément, le pouvoir va entraîner, de ce fait, une dynamique de
segmentation que le mouvement de libération nationale avait permis
peu ou prou de dépasser.
L'attribution individuelle des "biens vacants"
aux personnes choisies par le pouvoir a par ailleurs permis
d'installer comme commerçants, agriculteurs ou dans les affaires les
seuls clients du nouveau pouvoir et qui, eux, ne disposaient d’aucun
savoir-faire. Une nouvelle couche monopolisant les instruments de
l'enrichissement matériel est ainsi apparue sans être cependant une
couche disposant d'un savoir faire ou d'une tradition d'accumulation
de type économique. Au lieu de constituer son capital, elle l'a
reçu sous forme de don. La reconstitution de ce savoir faire ne
s'est pas, au bout de trente ans, encore opérée ni dans le secteur
public ni dans le secteur privé. L'Algérie reste encore un pays où,
trente ans après son indépendance, l'accumulation endogène est
quasi-nulle (elle ne résulte que d'une transformation de la rente
pétrolière réalisée à l'extérieur) et où l'on ne sait toujours
pas importer du café, du sucre ou des médicaments. Outre les
pénuries périodiques frappant toutes sortes de produits,
l'évaluation des "surcoûts" à l'importation de type
bureaucratique (en réalité commissions et courtages) montre des
prix conclus à l'importation supérieurs de 15 à 20% aux prix
courants du marché mondial. La nouvelle couche bureaucratique ou
privée qui a pris avec l'assentiment du pouvoir la conduite des
affaires s'est davantage adonnée à la capture et à
l'enrichissement qu'à l'accumulation de type économique.
Bénéficiant d'une première rente sous forme de "biens
vacants", elle s'est enrichie avec la seconde (la rente
pétrolière). Elle n'a eu à constituer ni l'"avance"
préalable aux affaires ni les "flux" qu'engendre cette
avance. Ce qui arrangeait de toute façon le pouvoir qui n'a eu en
face de lui que des riches et non des puissants.
VI - Enrichissement, droits
de propriété et violence protectrice
Enrichissement nouveau qui repose le problème de
l'égalité de conditions. La richesse n'est qu'une faveur du prince
qui distribue un terrain, un bâtiment, un commerce, une
autorisation d'activité, d'importation, ou de fabrication, etc.
Cette autorisation est discriminatoire donnée à untel et refusée à
un autre. Les clients devenus riches ne sont pas eux-mêmes à l'abri
du retrait de l'autorisation ou de la confiscation du local
commercial ou du refus d'attribution de devises si précieuses à
l'achat des marchandises nécessaires à la poursuite de l'affaire
commerciale ou de fabrication. Si la disparition des anciennes
notabilités permet au pouvoir d'effacer toute contestation durant
une vingtaine d'années, l'émergence des nouveaux riches, bien que
clientélisés, ne va pas sans apparition de nouveaux problèmes liés
à l'arbitraire régissant la conduite des affaires. Ces nouveaux
riches voudraient eux-aussi se mettre à l'abri du refus soudain
d'attribution de devises ou de la remise en cause de l’arrêté
d'attribution de leur terrain, local, licence au autre faveur. Mais
ils veulent seulement continuer d'être riches sans prétendre
devenir politiquement puissants. Leur souci tient uniquement à
l'octroi de droits de propriété définitifs
et légitimes sur les sources de leur
fortune. Certes, leurs alliances d’intérêt ou matrimoniales avec
des responsables les mettent à l’abri et leur argent leur permet
de disposer d'un niveau de vie ou d'une influence civile qui les
dispensent de pouvoir politique. Mais leur patrimoine reste soit
entaché de l'illégitimité de l'accaparement soit sous l'épée de
Damoclès d'une signature officielle.
Cette situation, si elle conduit certains riches à
rendre grâce à la Providence, et, comme pourrait le suggérer Max
Weber, nourrissant ainsi le réveil religieux30,
confère surtout un statut précaire aux différents patrimoines et
pousse leurs titulaires à chercher la protection des puissants par
alliance ou clientélisme, aggravant ainsi la segmentation sociale.
La question des droits de propriété restant toujours en suspens en
Algérie, la peur de la remise en cause ou de la confiscation reste
toujours présente à tous les niveaux: du simple appartement à
l'affaire industrielle. Certes, le régime a, une première fois,
mené en 1982 une opération de cession des "biens vacants"
(appartements et locaux commerciaux) qui a introduit un embryon de
garanties et de culture de la propriété. Mais même de telles
garanties ne sont que relatives31.
L'un des tout récents chefs de gouvernement n'appelait-il pas au
cours du deuxième semestre 1992 à la création de comités
populaires de vérification des attributions ? Le gouvernement
Hamrouche lui-même, qui fut le seul à tenter une clarification de
la question des droits de propriété par le vote de deux lois
décisives sur le domaine public et sur le foncier (1990), ne put
s'empêcher, comme on l'a vu, de céder, en 1991, à la tentation
politicienne de remise en cause de certaines attributions de terres
agricoles à des notabilités. Bref, dans l'attente d'une législation
définitive, la garantie des patrimoines reste soumise à la
recherche d'une protection disposant de la violence. Or, le
cheminement vers une économie de marché exige une circulation plus
intense des actifs sous la seule protection de la loi. De même,
toute privatisation réussie exige l'évacuation de la violence dans
la protection des patrimoines. Bien entendu, la conséquence la plus
dramatique sur le plan économique en est une fuite des capitaux vers
les places plus sûres de l'étranger.
L'attribution par le pouvoir ou ses délégations
administratives de terrains, locaux commerciaux, licences et
autorisations d'importation ou d'activité conduit forcément à
l'exclusion de ceux qui n'ont pas la faveur du prince. Cette
exclusion est mortelle pour ceux qui la subissent car le pouvoir
dispose aussi bien du monopole organisationnel que du monopole des
biens. Le gel du foncier interdit toute acquisition sur un marché
immobilier et entrave la constitution libre d'affaires. L'héritage
colonial met entre les mains de l’État indépendant près de 75%
du foncier non-bâti et plus de 90% du bâti moderne. L'accès au
foncier passe généralement par une attribution gracieuse de l’État.
L'inconvertibilité de la monnaie interdit toute libre importation de
biens d'équipements, matières, semi-produits ou marchandises. Seule
une autorisation de l’État peut y déroger. Le droit des affaires
est lui-même restrictif: le registre de commerce ne peut être
délivré que pour certaines professions précises. La législation
d'avant 1990 ignore ce que peut être un professeur de danse. En
dehors de ces professions expressément désignées, il est interdit
d'avoir une activité lucrative. Dans le cadre des professions
autorisées, l'inscription au registre de commerce est conditionnée
par la possession d'un local commercial. L'atrophie du marché
foncier privé fait que pratiquement seul l’État peut attribuer un
local. Cercle vicieux qui oblige à pratiquer les actes nécessaires
d’allégeance clientéliste ou de soumission sinon de corruption et
qui limite drastiquement la vie associative. C'est ainsi d'ailleurs
que les anciens combattants furent mis au pas par Boumédiène et
devinrent une force inféodée au régime. L'étatisation du réseau
bancaire interdit l'accès égal au crédit. Les procédures du
commerce extérieur écartent les importuns.
Bref, les "affaires" et la vie associative
sont réservées à une minorité qui, du fait de ces monopoles, est
elle-même monopoliste et s'enrichit rapidement et de façon
vertigineuse. Le monopole syndical fait qu’elle peut exploiter sans
vergogne des employés interdits de libre revendication32.
La culture populaire évoque l’enrichissement prodigieux de ces
trop-souvent-analphabètes-parvenus
en l'assimilant à la manne divine tombée sur eux lors de la fameuse
Nuit du Destin (27ème
jour de Ramadhan),
nuit au cours de laquelle les portes du Ciel s’ouvrent et Dieu
répartit ses faveurs sur les fidèles élus. L’ascension sociale
soudaine ne concerne pas seulement les nouveaux riches. Le pouvoir
étant exclusif, il nomme aux responsabilités qui il veut. D'où
l'ascension administrative ou politique d'analphabètes devant les
yeux médusés des lettrés qui commencent à sortir des Universités.
Bref, toute procédure institutionnalisée d'intermédiation est
éradiquée. L'intermédiation va au contraire suivre un cheminement
régressif conduisant à l’institutionnalisation du système de
parenté comme moyen de promotion sociale dans le cadre d’un
ensemble régi par des règles de fonctionnement maraboutiques. Les
générations montantes prennent dès lors conscience que le diplôme
ne sert à rien. Seules comptent les relations de parenté ou
d’allégeance maraboutique.
L'inégalité des conditions permet au pouvoir d'agir à
sa guise en assurant la promotion de sa clientèle et en ne tenant
aucun compte du savoir-faire économique ou administratif. Cet
arbitraire a deux conséquences immédiates:
1) une introduction du système
de parenté dans la gestion du pays et de
l’État conduisant à un recul de la modernité et à la
constitution d'une segmentation régionaliste au sein de l’État ou
du monde des affaires d'où une inégalité de condition due à la
naissance;
2) une reproduction des modes de commandement coloniaux
sur la société. Le monopole foncier dont s'était doté l’État
colonial lui permettait de procéder chaque année à la distribution
des moyens de vie aux personnes sans terre ou sans travail. Ainsi,
chaque année, les agents de l'autorité coloniale, européens ou
algériens (caïds),
procédaient à la location des terres communales ou domaniales aux
paysans sans terre. Chaque année, ils pouvaient reconduire ou
refuser à quelqu'un la location de l'arpent de terre domaniale ou
communale qui lui permettait de vivre. Bien entendu, il fallait
donner des signes évidents de soumission pour prétendre à la
location de ce type de terre. La location était annulée ou refusée
pour toute personne ayant un comportement de "forte tête"
et qui, de ce fait, se voyait condamnée à la mendicité. Il fallait
donc multiplier les courbettes, baises-main et salamalecs devant les
agents de l'autorité coloniale pour pouvoir espérer accéder
provisoirement à une terre cultivable ou une autorisation de
colportage. Le système d'"attribution" des "biens
vacants" institués par l’État indépendant ne faisait que
reproduire ce mode de commandement et d'exclusion. Devenu
théoriquement homme libre et égal aux autres, l'Algérien devait
encore supplier l'autorité pour obtenir une boutique, un terrain, ou
une autorisation d'activité. Mais, à côté de lui, il croisait
ceux qui ne suppliaient pas et avaient tout presque miraculeusement,
ceux qui, en un mot, avaient privatisé l’ État.
Cette exclusion allait, cependant, être occultée par
la redistribution salariale que les recettes grandissantes tirées de
l'exportation du pétrole allaient permettre d'effectuer
particulièrement après 1971 lorsque le prix du baril a été
multiplié par trois. C'est précisément cet enrichissement rentier
qui va conduire aux problèmes actuels.
Enrichissement généralisé et protestation
égalitaire
Cet enrichissement est double: généralisé et, pour
une minorité, individuellement substantiel. En quinze ans, de 1971 à
1986, année de la chute drastique des prix du pétrole et du
commencement de la crise actuelle, le revenu
des ménages est multiplié par dix alors que le nombre d'habitants,
même s'il augmente rapidement (plus de 3% par an), n'est même pas
multiplié par deux. Dès 1971, une politique
d'accumulation "totalitaire" est menée par le pouvoir qui
multiplie achat d'usines et de biens d'équipement destinés à
constituer une "infrastructure" publique devant servir de
base au décollage économique. Ces usines ne servent en réalité
qu'à justifier l'accaparement de la rente pétrolière par un
pouvoir qui en a seul l'usage discrétionnaire et arbitraire.
L'essentiel réside cependant dans la salarisation généralisée et
la distribution de places et revenus par la création d'emplois que
permettaient ces "complexes" dont l'efficacité productive
parfois douteuse a conduit à penser qu'ils furent surtout des
centres de redistribution de la rente à des fins constitutives de
clientèle. Cette manne engendre une croyance culturelle dans la
promotion sociale et l'égalité: les écoles se multiplient, les
bourses d'études sont généreusement distribuées, l'Université
s'ouvre à tous, des emplois sont offerts, des technocrates
commencent à apparaître et démontrent par leur promotion que l'ère
de l'exclusion semble révolue. Le pouvoir achète ainsi une
tranquillité pour quinze ans. Mieux: il tient un discours
prétentieux sur la scène internationale, de quoi redonner une
fierté factice aux populations. L'enrichissement généralisé
s'accompagne d'une politique démographique encourageant les
naissances et destinée à substituer de nouvelles générations aux
anciennes. Les vieilles notabilités sont définitivement écrasées.
Le pouvoir parie sur une jeunesse nombreuse qu'il endoctrine matin et
soir et qu'il entretient à coup d'exportations de pétrole et de
slogans « progressistes ».
Cet enrichissement généralisé ne modifie
cependant pas l'organisation de l'économie et de la société. Les
titulaires d'affaires ou de pouvoir ne changent pas et gardent
jalousement leurs monopoles. Mais, bien que l'accès aux affaires
soit rigoureusement contrôlé, les portes d'une promotion par
l'économie parallèle s'ouvrent toutes grandes à cause de la
raréfaction des produits de consommation courante, conséquence
inévitable d'un usage mégalomanique de la rente dans des
infrastructures improductives accompagné d'un dédain de
l'agriculture et de restrictions aux importations. Les restrictions
législatives et organisationnelles engendrent la mise en place de
réseaux souterrains d'approvisionnement conduisant à la
constitution d'une économie parallèle couvrant l'ensemble des
secteurs et du territoire. Celle-ci devient une nouvelle source
d'enrichissement pour les acteurs exclus des faveurs du prince. Ces
acteurs s'enrichissent contre l’État et celui-ci apparaît comme
un obstacle à leur enrichissement. A partir d'un certain degré de
richesse, ils posent la question de l'égalité avec les personnes
qu'a enrichi la seule faveur du prince ou la seule « naissance »
(anciens militants-combattants): pourquoi, disent-ils, ceux qui se
sont enrichis tout seuls et sans appui de l’État font-ils l'objet
d'un opprobre officiel et ne sont pas admis aux affaires
“ normales ”?
En
définitive, on peut, à la fin des années 1980, recenser les
groupes sociaux suivants:
1) Un
groupe “ ancien ” lié, depuis trente ans, à la
redistribution, par les titulaires de l'autorité, de “ biens
vacants ”, autorisations, licences, crédits, etc. et dont
l’enrichissement s’est opéré grâce à ces dons. Ce groupe a
immédiatement bénéficié, dès 1963, des mesures de
monopolisation-centralisation-inconvertibilité monétaire. A ce
groupe, est venu se superposer et s'adjoindre celui des acteurs du
système d'importation s'activant principalement dans le secteur dit
public. L'existence de ce groupe n’est pas lié à une
accumulation productive de capital mais seulement au cycle
d’exportations-importations généré par le pétrole. Il
enregistre un enrichissement s’appuyant sur une activité liée à
ce cycle (commerce, montage industriel) . Les liens organiques
d’affaires et individuels avec l’extérieur sont fondamentaux
dans cette forme de circulation. Ce groupe développe un système de
valeurs développementiste et progressiste, s'appuyant sur l'égalité
des conditions et l'effort auto-productif. Ce catéchisme légitime
aussi bien la répartition autoritaire centrale des devises en faveur
de ce qui est déclaré "développant" que l'élargissement
d'une demande nationale égalitaire de produits importés
accroissant les quantités importées ou une austérité justifiant
de basses rémunérations et la non-importation ou production des
produits non rémunérateurs pour le système. A quoi sert-il, en
effet, d'importer dix partitions de la 5ème symphonie, trois
exemplaires de Platon et cent fois un mètre de tissus différents
pour faire cent variétés de cravates lorsque tout cela peut se
résumer en une seule transaction significative de pois-chiches ?
2) Un
groupe nouveau, lié au marché des bons et des droits et à la
circulation matérielle parallèle. Ce nouveau groupe a rapidement
appris à instrumenter le système importateur et le vider de sa
substance comme il a appris à s'appuyer sur des circuits
d’importation propres. Une connexion s’est immédiatement établie
avec un marché noir des changes. Les transactions sur l’argent ont
dès lors démultiplié l’enrichissement.
Ce groupe
ne s'enrichit que par des transactions de type commercial et ne fait
pas de production. Il ne fait que reproduire les méthodes
d'enrichissement liées à l'importation et aux liens avec
l'étranger. S’activant souvent à la limite de la légalité,
toujours entravé et limité dans sa dynamique qui reste frappée de
l'opprobre du "parasitisme", attirant de jeunes lettrés
aspirant à la revalorisation de leur statut par le miracle de
l'enrichissement commercial, ce groupe développe la conscience d’un
savoir-faire et d'un effort propres. Il adopte un système de valeurs
où le se-faire-soi-même contredit les valeurs redistributives du
développementisme et réclame l'égalité effective des conditions.
Les individus qui se sont engagés dans ce type d’affaires ne
procèdent qu’à des transactions de type commercial et ne font pas
de production. Ils ne font que reproduire les méthodes
d'enrichissement liées à l'importation et aux liens avec
l'étranger. Mais ils réhabilitent la pratique marchande de type
privé tout en s’enrichissant hors de l’État et sans son appui
ni ses faveurs, c'est à dire par eux-mêmes. Administration,
monopoles et règlements ne sont pour eux que répression.
Veulent-ils une autorisation d’importation ? Faute d’être
des ”anciens ” établis et alliés organiques du
pouvoir, ils doivent “ payer ” ou essuyer un refus. Ils
découvrent rapidement qu’il y a une inégalité de condition entre
riches et que l'argent ne suffit pas pour accéder à la condition
des "organiques". Ceux-ci apparaissent souvent comme des
analphabètes et d’origine rurale, incompétents, enrichis par
donation de l’État et organisation monopoliste, ayant souvent
l’administration à leur service parce qu’ils ont opéré les
alliances d’affaires ou matrimoniales adéquates, alors que les
"resquilleurs", s’activant souvent à la limite de la
légalité, toujours entravés et limités dans le degré de leur
enrichissement, sinon réprimés, étrangers au monde du pouvoir sont
souvent de jeunes lettrés prétendant disposer d’un savoir-faire
et ayant conscience de s'être faits eux-mêmes par un effort propre.
Tocqueville notait: »
Mais bientôt une maladie interne semble
s'être attachée [à la condition de la noblesse]: ils
s'appauvrissent à mesure que leurs immunités s'accroissent. La
bourgeoisie, avec laquelle ils avaient tant craint de se confondre,
s'enrichit au contraire et s'éclaire à côté d'eux, sans eux et
contre eux: ils n'avaient pas voulu avoir les bourgeois comme
associés ni comme concitoyens, ils vont trouver en eux des rivaux,
bientôt des ennemis et enfin des maîtres(..) Comme ils continuent
de marcher les premiers, ils croient qu'ils conduisent encore. ”33
Ce second
groupe se divise cependant en deux sous-ensembles:
a. Un
sous-groupe "rentier" (le plus nombreux) dont les éléments,
tout en pratiquant le se faire soi-même apparent n'aspire qu'à
accéder à la position des "organiques". Sa pratique, liée
aux circuits parallèles, consiste à détourner la rente par des
innovations dans sa circulation. Ce sous-groupe ne vise qu'un partage
de la rente et donc un accès à l’État pourvoyeur par égalisation
des conditions d'accès à l'activité commerciale, à l'importation
plus particulièrement, et donc d'accès aux devises. C'est le
sous-groupe qui, de par sa situation de compétiteur direct des
organiques, porte une importante charge de violence potentielle ou de
financement de cette violence par instrumentation d’un
lumpen-prolétariat scolarisé34.
Le FIS y recrute abondamment. Il est moins opposé au pouvoir qu’il
ne veut concrétiser, par la violence, un partage des dividendes
rentiers.
b. Un sous-groupe "entreprenant" aussi bien
dans l'agriculture, l'industrie, le commerce ou les services et qui,
pratiquant le se faire soi-même, souffre des monopoles divers
(publics ou privés) qui l'entrave dans son accès aux facteurs de la
production ( terres, locaux, biens d'équipement, semi-produits,
matières et produits destinés à la revente). Il est moins
intéressé par l'importation lucrative que par l'égale distribution
par les importateurs (publics notamment) des différents inputs
nécessaires à son activité. Il peut, pour ce faire, ne pas avoir
les moyens d'entretenir une corruption ou répugner à le faire. Sa
culture repose sur le se faire soi-même et le refus de l'arbitraire.
Son souhait est aussi bien un État de droit qu'une moralisation de
la vie publique ce qui le conduit souvent à être séduit
contradictoirement à la fois par le mode occidental d'organisation
sociale (FLN-réformateur) que par les sirènes de l'islamisme
élitiste et moralisant (Parti du renouveau algérien, islamiste).
c.
Un groupe lettré issu souvent du secteur public et des écoles qui
voudrait moraliser la vie publique mais maintenir le contrôle
collectif sur la redistribution rentière et contradictoirement
voudrait rendre transparent le droit régissant cette redistribution
(par la représentation élective) mais qui reste en retrait par
rapport aux droits individuels de la personne (partis se réclamant
de la gauche, partis dits « démocrates », FFS, aile
technocratique du FIS, ben-bellistes, partis islamistes de la
« mission » moralisatrice). Ce sous-groupe penche tantôt
du côté des « organiques » parce que redistributeurs
mais s’y oppose parce que négateurs de l’ État de droit, tantôt
du côté des partisans de l’ État de droit pour leur souci de
moralisation mais s’y oppose parce qu’ils sont
non-redistributeurs. Il soutient le pouvoir militaire redistributeur
tout en s’opposant à lui sur le plan de la morale.
VII - Revendications
égalitaires, violence et segmentation sociale
La fin des années 1980 voit donc mûrir une série de
revendications touchant à l'égalité des conditions. Le
rajeunissement de la composante humaine du FLN avait donné aux
jeunes l'espoir d'accéder à l'égalité des conditions politiques.
Le réveil lent mais certain des activités commerciales privées
avait donné à une autre partie de ces jeunes l'espoir d'accéder à
l'égalité des conditions dans l'activité économique. La promotion
scolaire avait permis de produire en trente ans plus de 200.000
diplômés des enseignements supérieurs (médecins, pharmaciens,
ingénieurs, enseignants, etc.). Ces diplômés commencent à saisir
plus que d'autres l'inégalité des conditions: l'ingénieur ou le
fonctionnaire restent encore souvent sous les ordres d'un "ancien"
(de nombreuses administrations et entreprises publiques employant
parfois des milliers de personnes restent encore dirigées par des
"politiques" dont la légitimité "bureaucratique"
ne tient qu'à la filiation de caste au FLN-ALN de 1954-1962). M.
Boudiaf, l'un des fondateurs du FLN en 1954 et exilé durant trente
ans hors d'Algérie, appelé par les forces armées à diriger le
pays en janvier 1992, a déclaré en mars 1992 lorsqu'il a cherché à
composer un Conseil consultatif de 60 personnes en lieu et place
d'une assemblée d'élus, et ce pour cause d'annulation d'élections:
"Il est difficile de trouver 60 personnes
méritantes dans ce pays". C'est dire le
peu de cas que la vieille garde peut faire de ces 200.000 diplômés
du supérieur. “ Il semble, disait
Tocqueville, que la société politique tombe
en barbarie dans le même temps que la société civile achève de
s'éclairer “ 35.
Les élections municipales de 1990 avaient déjà
montré que nombreux avaient été les diplômés qui s'étaient
présentés aux suffrages sous l'étiquette du Front islamique. C'est
ainsi que beaucoup d'ingénieurs ou médecins sont devenus maires.
L'étude des candidatures aux législatives avortées de 1991 montre
le même phénomène: beaucoup d'ingénieurs, médecins, pharmaciens,
architectes, enseignants, jeunes hommes d'affaires se présentent
sous l'étiquette FIS. Cette situation révèle aussi bien le
sentiment d'exclusion que peuvent avoir ces diplômés qu'une
stratégie de promotion saisissant l'opportunité la plus efficace.
Il semble clair, en effet, que le coup de frein donné en 1988 à
l'hégémonie du FLN a, du même coup, dévalorisé son rôle de
moyen de promotion qu'il semblait être devenu dans les années 1980.
Dès lors, les exclus ont préféré jouer ceux qui leurs
apparaissaient comme les nouveaux gagnants.
L’échec au milieu des années 1980 de la tentative,
restée embryonnaire, de subversion armée conduite par de jeunes
islamistes montre, cependant, que l’attachement de la population
était, au milieu des années 1980, plus fort pour les institutions
d’intermédiation qui, bon gré mal gré, assuraient une
redistribution « démocratique » de la rente. Ce serait,
dans ce cas, la crise des paiements (1986), la paralysie des
institutions d’intermédiation survenue avec la mise à l’écart
du FLN comme appareil de promotion (1988) et les évènements de la
fin 1991 qui pourrait expliquer le bourgeonnement actuel de groupes
armés sans relations entre eux et inféodés à un chef local
autoproclamé. Ce « spontanéisme » champignonnaire
autour d’un leader de quartier montre bien la régression
conduisant à privilégier les liens de personnes à personne et la
réactualisation du maraboutisme aussi bien chez les laïcs que chez
les islamistes. Ce type de régression n’engendre qu’une violence
de type spontanée et aveugle, liée à la seule conduite d’une
personne leader. Cette violence contraint de fait la violence
institutionnelle de la répression à se personnaliser elle-même en
régressant d’une répression institutionnelle à une répression
spontanée au cas par cas selon la nature de son commandement local.
La création de milices armées à partir de 1994 a accentué ce
phénomène de localisme qui rappelle étrangement la situation
post-almohade. D’où les liens ambivalents entre l’ État et sa
propre clientèle, les partis et leur propre électorat et le FIS et
les groupes armés.
La disparition des leadership
institutionnalisés fait que les autorités fonctionnement souvent
par relais personnels, les partis devenus des coquilles vides gardent
un ascendant non sur un électorat mais sur des personnes et le FIS
semble n’avoir aucune emprise de type institutionnel sur les
groupes qui pratiquent la violence armée de type « spontanéiste ».
De ce fait, toute négociation n’engage apparemment que les
personnes qui la conduisent. Serait-ce le but recherché ?
La situation actuelle semble donc résulter d’une
convergence des revendications touchant à l’égalité des
conditions politiques, économiques et sociales de la part d’une
jeunesse qui a tout essayé ( l’entrisme dans le parti unique, les
études, les affaires) sans réussir à obtenir une égalité de
statut avec la vieille garde et d’une absence
d’institutionnalisation de l’intermédiation conduisant à un
renforcement de la segmentation sociale allant parfois jusqu’à la
micro-segmentation des familles elles-mêmes (divisées dans leurs
allégeances). Privilégiant l’inféodation à des personnes comme
moyen d’acquisition d’un statut social, les éléments d’une
même famille peuvent par, auto-négation de l’institution
familiale, appartenir à deux groupes opposés et non, comme cela
pourrait sembler, à deux institutions supérieures opposées (une
institution officielle et un parti d’opposition institutionnalisé).
Il y a transfiguration des rapports de parenté non dans des
institutions mais dans des segments considérés comme les seuls
aptes à conférer l’égalité de conditions recherchée.
Bien qu’elle semble tirer ses origines d’un mode
tribal traditionnel, cette segmentation est, dans sa forme et son
contenu, d’une tout autre nature. Elle s’appuie à la fois sur
l’émergence nouvelle d’individus et sur le caractère inaccompli
de cette individuation. C’est pourquoi elle se doit d’emprunter
aux formes modernes tout en s’en écartant sans pour autant
reproduire le mode traditionnel lié au seul système de parenté.
Ceci est particulièrement visible dans le camp dit « démocrate ».
Certes, plus les éléments d’un segment sont "proches"
de son leader, plus sa puissance matérielle, sociale ou politique
est grande. Certes, le leader a tendance à ne pas créer de distance
ni de niveaux intermédiaires entre lui et ses affidés. Certes, son
ascension est synonyme de celle de tout son groupe. C'est ce capital
social qui est précieux et non les modes institutionnalisés de la
promotion individuelle. Le leader efficace est alors celui qui
réussit à intégrer des personnes sans relation de parenté entre
elles à un mode de fonctionnement confrérique des formes modernes
d'organisation (administration, parti, association) -- d’où
l’échec de certaines formations dites laïques à se doter d’une
surface nationale.
La performance sociale est dès lors étroitement
liée au stock de relations personnelles instrumentables. La
promotion semble être davantage la conséquence d'une action sur les
individus que sur les institutions. La notoriété de certains
leaders en vue dépend étroitement de leurs relations personnelles
avec les militaires beaucoup plus que de leur ascendant
institutionnalisé sur les populations. Dès lors, le contrôle des
individus devient primordial. On peut en déduire le principe
suivant: ce type de situation ne suscite pas l’adhésion à des
institutions impersonnelles pratiquant une intermédiation verticale
mais à des segments de type concentrique où la distance entre
patron et affidés ne se mesure pas en degrés d'une pyramide
hiérarchisée où le chef est au sommet, mais en degrés de
proximité ou d'éloignement d'un chef apparaissant moins comme chef
que centre maraboutique du segment ou du groupe. Autant,
l’institutionnalisation de l’intermédiation de type vertical
peut exclure les superpositions d’institutions, autant la
segmentation concentrique favorise la superposition des cercles de
regroupement et la multiplicité des appartenances, chaque élément
cherchant à jouer gagnant par la multiplication de ses adhésions
aux différents cercles. D’où, tout à la fois, l’obsolescence
d’une régulation à la traditionnelle par le système de parenté
que l’inefficacité des modes institutionnels modernes
d’intermédiation verticale.
A ce titre, le développement de l’économie
parallèle est exemplaire et mériterait un développement à part.
De la même manière et, en dehors des groupes pratiquant la violence
armée, certaines revendications corporatistes ou « segmentaires »
apparaissent comme très symptomatiques. La question, par exemple, de
l’école ( y compris la question de l’enseignement du berbère et
plus généralement de l’arabe lui-même ou du français ou de
l’anglais) reflète non pas une problématique de construction
d’une institution ouverte à tous (l’École algérienne) mais
d’un ensemble de segments voulant chacun son école et se
superposant les uns sur les autres (on trouvera des segments qui
défendent l’arabe et le berbère tout en étant contre le
français, d’autres qui défendent le berbère et le français
contre l’arabe). De la même manière, chaque segment veut son
parti politique ou son statut personnel ou son statut dans les
affaires ou le monde du travail (femmes défendant à la fois les
formes occidentalisées et le statut personnel musulman, se
retrouvant un jour dans un cercle et le lendemain dans un autre;
chefs de parti défendant la démocratie mais s’appuyant sur un
clientélisme parental et maraboutique; démocrates soutenant une
dictature et niant l’ État de droit; islamistes réclamant la
démocratie mais voulant imposer leurs propres valeurs, etc.).
Sous chaque forme institutionnelle s’activent des
segments concentriques superposés pratiquant les liens de personne à
personne et transformant l’aspiration individuelle à l’égalité
institutionnelle des conditions en une égalité acquise par
l’hégémonie de l’un des segments auquel appartient l’individu.
Ces appartenances multi-cartes posent la question de
l’auto-production individuelle et de l’impossibilité actuelle du
se faire soi-même. Il reste de savoir comment un aménagement
pourrait se produire permettant de dépasser la logique de la
différence segmentaire et de promouvoir une dialectique
d’individuation du même dans la différence. Or, une telle
dialectique ne peut se pratiquer que par l’existence d’institutions
d’intermédiation assurant formellement l’égalité des
conditions entre individus se représentant à la fois comme
concitoyens et personnes particulières différentes, bref par
l’auto-production des individus et l’auto-production de la
société.
Lorsqu'en
1989 la liberté d'expression fut constitutionnellement garantie,
les langues se délièrent et les analyses convergèrent vers le
constat que le FLN n'avait en réalité jamais tenu le pouvoir même
si nombre de ses hommes l'avaient exercé. Il n'existe pratiquement
aucune étude sur la composante personnelle (FLN ou ALN) des
différents pouvoirs qui se sont succédés depuis l'indépendance.
La culture politique et scientifique se contente de reproduire la
thèse du monopole du Parti unique (le FLN).
La
perspective d’une Algérie indépendante se concrétisant avec la
signature en mars 1962 des accords d’Evian , le terrorisme
pratiqué par les colons anti-indépendantistes redoubla d’intensité
provoquant une situation propice à une cassure violente entre
Européens et Algériens. Il en résulta l’exode massif et
quasi-total du million d’Européens. Ceux-ci avaient pratiquement
le monopole des places dans l’administration, l’enseignement,
les hôpitaux ou les entreprises. Leur exode allait vider les
administrations ou les services de l’enseignement et de la santé,
laisser de nombreux commerces, entreprises, fermes et logements sans
propriétaire, et provoquer l’apparition de ce que l’on appela
les “ biens vacants ”.
4
En ouvrant en été 1962 toutes grandes les portes de
l'infranchissable barrage électrifié aux frontières (ligne
Morice), la puissance coloniale a permis (involontairement ?) aux
troupes de l’État-major général du colonel Houari Boumédiène
de pénétrer à l'Est (venant de Tunisie) et à l'Ouest (venant du
Maroc) et d'avoir raison des maquisards de l'ALN se trouvant à
l'intérieur du pays et opposés pour une grande part au pouvoir
autoproclamé à Tlemcen. Bien entendu, la puissance coloniale, se
devant de respecter les accords de paix d'Evian et le vote populaire
en faveur de l'indépendance, a pu choisir l'attitude de laisser les
Algériens régler leurs affaires entre eux. On ne peut toutefois
s'empêcher de penser que le ralliement de Ferhat Abbas au Bureau
politique de Tlemcen (c'est à dire en fait à l'ALN de Boumédiène)
contre le GPRA d'Alger a dû jouer dans l'évaluation de la
situation. Ce point n'a pas encore été éclairci par les
historiens.
Il
y eut en réalité deux phases: la première inaugurée par le coup
d’ État du 5 juin 1991 assura au pouvoir les dividendes de
l’alliance bureaucratique avec une fraction du FIS qui entra au
gouvernement et joua le jeu des combinaisons hétéroclites; la
seconde, par le coup d’ État du 11 janvier 1992, qui écarta la
fraction du FIS exclue du pouvoir et qui allait y accéder par les
urnes.
M.
Hamrouche, chef du gouvernement dit des "réformes" entre
1989 et 1991, lança en 1990 l'expression de "rente politique"
à propos des anciens FLN-ALN. Il devait, comme on sait, le payer
plus tard.
Op.
cit.,
p. 165
En
réalité depuis les années 1520.
Voir
plus bas le chapitre sur la Gestion
maraboutique de la rente.
Au
début des années 1970, une autorisation de sortie du territoire
national fut instituée. Il fut question, au cours de ces mêmes
années 1970, d'instituer un passeport intérieur. Une réforme des
circuits de distribution des produits agricoles intervint dans ces
mêmes années qui prohibait la circulation sans autorisation de ces
produits d'une wilaya
(département territorial) à une autre !!! Voir plus bas
La superposition des cycles...
12
Chef de l’État-major de l’Armée de libération nationale
jusqu’en 1962, autoproclamé « colonel », ministre (à
vie) de la Défense (de 1962 jusqu’à sa mort en 1978), chef de
l’État (à vie), autoproclamé de 1965 à 1976 et plébiscité
président en 1976.
Houari
Boumediène apparut en 1965 comme le chef des putschistes du 19 juin
puisqu’il fut coopté par ses pairs président du « Conseil
de la révolution », aréopage hétéroclite
d’anti-benbellistes. Le contrat unissant les putschistes fut rompu
en 1967 lorsque le colonel Zbiri, chef d’État-major de l’Armée
et membre du Conseil
de la révolution,
tenta de renverser Boumediène. Sorti vainqueur de cette épreuve,
Boumediène exerça depuis lors un pouvoir de plus en plus
personnalisé jusqu’à supprimer en 1976 le Conseil
de la révolution
et se faire élire président de la République.
Voir
plus bas la question de la résurgence de la segmentation sociale.
Dans
la première semaine d’octobre 1988, des attroupements de jeunes à
Alger, complaisamment ignorés par la police, tournent à l’émeute.
La proclamation de l’état de siège qui en résulte permet de
réorganiser le pouvoir au sommet par le renvoi du patron du FLN, M.
Messaadiya, et le transfert d'un certain nombre de prérogatives du
président de la République à un chef de gouvernement dorénavant
responsable devant l'Assemblée (non multipartiste à l'époque).
L'Histoire seule pourra dire la signification de ce partage du
pouvoir comme réponse à des "émeutes populaires". Le
seul résultat visible de ces événements reste pour le moment
l'éviction de M. Messaadiya et ne peut, de ce fait, qu'être
interprété comme un grand coup porté à l'appareil du FLN. Le
multipartisme ne fut introduit que cinq mois plus tard, après la
réélection de M. Bendjedid comme candidat unique à la présidence
(décembre 1988) et l'octroi d'une nouvelle Constitution ( février
1989) introduisant la liberté d'association politique. .
16
La politique des Cent
fleurs
fut lancée à la fin des années 1950 par le dirigeant chinois Mao
Tsé Toung pour encourager la critique de certains dirigeants du
Parti communiste chinois (Que
cent fleurs s'épanouissent
et Que
cent écoles rivalisent,
écrivait-il). Lancée pour déconsidérer les opposants à Mao,
elle se révéla a
posteriori
un moyen redoutable pour détecter les opposants au Parti lui-même
et les jeter en prison. De tels stratagèmes font désespérer pour
longtemps les populations de toute velléité d’ouverture
démocratique formulée par ce type de régime.
La
république de Weimar, fondée en 1918 sur les ruines de l'Empire
allemand, se caractérisa par une instabilité et une incertitude
qui eurent pour résultat la prise de pouvoir par Hitler et le parti
nazi en 1933. La comparaison fut souvent utilisée en Algérie en
1990 entre la situation prévalente à l'époque dans ce pays et
celle caractérisant le régime de Weimar.
Le
premier scrutin pluraliste venant à échéance dans le cadre de la
nouvelle Constitution de février 1989 concernait le renouvellement
des conseils municipaux (juin 1990). Le tout nouveau Front
islamique du salut
(FIS) emporta la majorité des communes -- et non des voix. Le
deuxième scrutin venant à échéance (élections législatives)
devait avoir lieu au début 1992. Le président Benjedid en décida
autrement et prononça la dissolution avant terme de l’Assemblée
existante convoquant le corps électoral pour le mois de juin 1991.
Le gouvernement Hamrouche en place fut, semble-t-il, pris au
dépourvu par cette accélération. « Je
n’ai jamais voulu aller aux élections avant l’échéance de
trois ans »,
dira plus tard M. Hamrouche (El
Watan,
18 août 1994).Il fut accusé par l’opposition, et notamment le
FIS, d’avoir fait rapidement adopter une loi et un découpage
électoral à l’avantage du FLN. Il fut accusé par les anciens du
FLN d’avoir favorisé les jeunes candidats. Il fut aussi accusé
d’avoir voulu par ce découpage et ces candidats avoir une
Assemblée lui conférant une légitimité populaire lui permettant
d’échapper au contrôle des “ anciens ” et de
contourner ainsi les obstacles qu’ils mettaient à ses réformes.
Des incidents isolés provoqués lors d’une “ grève ”
déclenchée le 24 mai 1991 par le FIS furent prétexte au renvoi
de M. Hamrouche le 4 juin suivant, à l’annulation du scrutin
législatif du 27 juin et à la proclamation de l’état de siège
pour quatre mois. Quelques jours plus tard, quelques dirigeants du
Front islamique furent arrêtés. Des camps d’internement
administratif furent ouverts dans le désert où l’on rassembla,
semble-t-il, les militants les plus actifs du Front islamique. Le
nouveau chef du gouvernement promit des élections pour décembre
1991 et fit entrer des membres du FIS dans son cabinet. On changea
la loi électorale, on libéra les internés et on obtint des
nouveaux dirigeants du FIS la participation de ce mouvement à ces
nouvelles élections “ propres
et honnêtes ”
selon les termes du nouveau chef de gouvernement. Le premier tour
eut lieu le 26 décembre 1991. Le Front islamique vint en tête (
plus de 3.000.000 de voix) précédant le FLN nouvelle manière de
M. Hamrouche (plus de 1.500.000 voix) lui-même suivi du Front des
forces socialistes de M. Aït Ahmed (plus de 500.000 voix). Le
deuxième tour devant avoir lieu deux semaines plus tard, il aurait
consacré, en sièges, la victoire du FIS. Il n’aura jamais lieu:
le 11 janvier 1992, le président de la République, M. Chadli
Benjedid, est déposé, les élections annulées, l’état de siège
de nouveau proclamé pour un an (9 février). Un Haut
Comité d’ État
s’autoproclame instance dirigeante avec sa tête un “ ancien ”,
exilé depuis trente ans, et rappelé à cette occasion par les
forces armées: M. Mohamed Boudiaf, installé le 14 janvier 1992 et
assassiné le 29 juin de la même année.
Un
minimum de dix mille arrestations "administratives" et de
mises en détention dans le désert a été reconnu par les
autorités elles-mêmes. M. Boudiaf, nouveau chef de l’ État
appelé par l’armée, déclara à ce propos: « S’il
fallait interner cent mille personnes, je l’aurais fait »
(Déclaration télévisée, mars 1992).
L’ancien
régime et la révolution,
op.cit., p.71
Il
semblerait qu'en réalité M. Hamrouche, défenseur d’un État de
droit et opposé au principe de l'instauration d'un état de siège,
et ayant promis dans son discours d’investiture (1989) de ne
jamais verser de sang, quitta volontairement sa fonction de chef de
gouvernement. La "grève" déclenchée par le FIS ayant
échoué et le gouvernement Hamrouche étant arrivé à un accord
d’évacuation des places occupées, il semble plausible que devant
la capacité de M. Hamrouche à dénouer la crise, l’aile
conservatrice du pouvoir militaire ait saisi l’opportunité de
provocations sanglantes pour proclamer l'état de siège, mettre les
réformes sous le boisseau, renvoyer M. Hamrouche et passer une
alliance avec la bureaucratie religieuse du FIS qui entra au nouveau
gouvernement. Pour l’éclairage de ces évènements, voir les
minutes du procès de MM. Madani et Benhadj, publiées intégralement
dans le quotidien Ach
Chaab,
juillet 1992 et, pour le contexte, Charef A.[1994], Algérie,
le grand dérapage,
Ed. de l’Aube
Dans
l’ Idéologie
allemande
Karl Marx évoque l’apparition de la féodalité en Europe en la
rattachant à la conquête des pays d’Europe par des armées
structurées et qui ont, de ce fait, imposé leur propre
organisation aux pays conquis. L’entrée en Algérie en 1962 des
troupes algériennes stationnées au Maroc et en Tunisie mais
structurées et organisées par l’État-major général de Houari
Boumédiène peut faire penser à ce type de phénomène.
23
Les crédits bancaires à l’agriculture sont en général garantis
par des hypothèques sur le matériel ou la terre. Faute d’un
statut clair des “ biens vacants ” qui restaient
toujours propriété formelle des Européens sans être ni
nationalisés pour devenir propriété de l’État ni revendus à
d’autres individus, il était difficile pour une banque privée de
s’engager dans leur financement.
24
La superficie des fermes abandonnées avoisine 1.000.000 d’hectares
et celle des fermes nationalisées, dont les propriétaires
européens étaient toujours là, dépasse 1.500.000 hectares.
M.
Abdesselam, premier ministre de l’Industrie, raconte dans ses
souvenirs recueillis dans Le
hasard et l’histoire
[1990] qu’il avait donné des ordres aux cadres pour dépenser
l’argent de la rente afin d’éviter qu’il n’en reste et
qu’on soit obligé de le redistribuer au privé. « Faites
en n’importe quoi mais pas un sou au privé »,
c’est à dire aux forces civiles aptes à se constituer une force
économique de compétition politique..
Chaulet
C. [1990] La
terre, les frères et l’argent,
OPU, Alger
L'un
des dirigeants algériens, M. Abdesselam, qui a toujours exercé
d’importantes responsabilités depuis plus de trente ans, raconte
comment, encore jeune responsable au sein de l’ Exécutif
provisoire
(installé à la suite des accords d'Evian et gérant les affaires
courantes du printemps à l'automne 1962), il a, un jour, reçu une
correspondance d'un commissaire de la Communauté économique
européenne lui demandant de savoir comment l'Algérie, qui allait
se séparer politiquement de la France, voyait son avenir dans la
Communauté économique européenne. Il raconte qu'il a pris alors
sa plume et spontanément répondu, comme ça, que l'Algérie ne
serait pas membre de la CEE. Cf. El Kenz A. et Bennoune M. [1990] Le
hasard et l’histoire,
ENAG, Alger.
L'une
des rumeurs persistantes entretenues entre les deux tours des
législatives avortées de décembre 1991 visait à créer la peur
de la confiscation des logements par un éventuel pouvoir islamiste.
Le
monopole syndical permet, quand il le faut, de créer des problèmes
aux employeurs politiquement frondeurs ou trop individualistes
(c'est à dire opérant une accumulation par leurs efforts propres)
ou concurrençant de façon inamicale un «organique" ou
encore, plus trivialement, titulaires d'un patrimoine convoité.
L'Algérie
socialiste a aussi fait voter à la fin des années 1970 une loi
instaurant la semaine de travail de 44
heures,
loi toujours en vigueur. Une telle loi, dont l'efficacité est plus
que douteuse dans le secteur public, ne sert, en réalité, que les
employeurs privés.
op.
cit.,
p. 224
Voir
Martinez L. [1995] L’enivrement
de la violence,
in Leveau R. (Ed.), L’Algérie
dans la guerre,
Bruxelles
op.
cit.,
p. 76
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