Publié
dans l'Humanité
13
mai 2011
Quand les
Algériens voulaient combattre l'islamisme par la démocratie...
par
Ahmed Henni
En octobre
1988, éclatèrent en Algérie ce qu'on appela à l'époque des
« émeutes » populaires et qu'après les changements
arabes actuels on n'hésiterait pas à qualifier de « révolution
populaire ». Elles durèrent quelques jours, sans que des
islamistes en soient les organisateurs, et furent enterrés par une
intervention militaire: bilan 500 morts. Ce cri pour la démocratie
et la fin du parti unique au pouvoir depuis près de trente ans ne
fut pas entendu en Occident. Aucun gouvernement ne décréta de gel
des avoirs des dirigeants, ni ne présenta de résolution au Conseil
de Sécurité, ni ne rappela son ambassadeur.
Le pouvoir
algérien, quant à lui, ne resta pas indifférent. Reconquérir la
paix sociale requérait un aggiornamento politique, social et
économique. Une équipe réunie par M. Hamrouche, bras droit du
président de la République, y travailla. En septembre 1989, un
programme de réformes radicales fut présenté à l'Assemblée
nationale. Ce programme devait d'abord répondre aux urgences et
ouvrir le chemin au pluralisme politique.
L'urgence
politique conduisit à faire adopter quelques principes démocratiques
fondamentaux: pluralisme politique, droit de réunion et de
manifestation, liberté de la presse écrite, ratification des
conventions internationales contre la torture, indépendance de la
justice. Le gouvernement « réformateur » s'évertua à
trouver des locaux pour les nouveaux partis politiques et journaux.
Il mis en place des procédures de financement des nouveaux journaux
indépendants. Il fit adopter un nouveau statut des magistrats –
inamovibilité, gestion des carrières par un Conseil supérieur élu,
etc. – et de nouvelles grilles de rémunération (on estimait que
des fonctionnaires mal payés pouvaient être sensibles à toutes les
sollicitations gratifiantes).
Au plan
économique, une transition fut mise en œuvre vers une économie de
marché préservant les conquêtes de la Nation (secteurs publics ou
dits stratégiques comme le pétrole) et les acquis sociaux. La
liberté d'entreprendre et le droit de commercer furent introduits
dans les secteurs non-réservés. Le but était de démonopoliser
l'économie et d'ôter aux titulaires de monopoles leur pouvoir
exorbitant. Des réformes monétaire et fiscale furent adoptées qui
concrétisaient le principe de l'égalité des citoyens dans
l'activité.
L'Algérie
souffrait cependant, depuis 1986, d'une grave crise des paiements et
n'avait plus de devises pour financer ses importations – le baril
de pétrole avait plongé de 40 à 10 dollars. Or ce programme de
transition vers la démocratie ne pouvait se réaliser s'il devait
appauvrir les populations. Toute aggravation de la situation
économique ne pouvait profiter qu'aux islamistes, qui, saisissant
l'opporunité des nouvelles libertés, s'organisèrent. Ou bien le
gouvernement trouvait des crédits extérieurs ou bien les islamistes
auraient beau jeu de dire que la démocratie ne faisait pas manger de
pain. Aucun gouvernement occidental ne fut sensible aux alarmes que
transmettaient les autorités algériennes. Pas un sou ne fut prêté
pendant un an malgré le fait que le pays disposait de réserves
pétrolières conséquentes et qui garantissaient ses dettes.
Comme prévu,
les islamistes gagnèrent six mois plus tard les élections
municipales (1990). Personne en Occident n'aida le gouvernement
réformateur à gagner les prochaines élections contre les
islamistes. L'expérience démocratique ne dura que deux ans et
demi. Agitant l'épouvantail islamiste, des généraux mirent fin à
cette transition vers la démocratie et renvoyèrent le gouvernement
en juin 1992.
S'il est une
leçon, elle se résume à l'équation suivante: si la Tunisie et
l'Égypte sont laissées à leur sort, elles connaîtront bientôt un
manque de devises (pas de tourisme, pas d'investissements étrangers,
chute de la production intérieure et conflits sociaux). Une crise
économique risque de s'y produire et d'appauvrir les populations.
Les islamistes auront alors le beau rôle en affirmant: « On
vous l'avait bien dit: la démocratie n'est pas une solution, l'islam
est LA solution ».
Les
démocraties occidentales doivent créer des groupes de contact pour
trouver les procédures adéquates de crédit et de financement
adaptées à ces deux situations. Il ne s'agit pas de faire la
charité. Il s'agit d'accompagner des processus démocratiques qui,
autrement, risquent d'avorter.
(Ahmed Henni
a été acteur au sein de l'équipe réformatrice (1989-1992) en
occupant des responsabilités à la Banque centrale et à la tête de
l'administration fiscale).
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