jeudi 30 octobre 2014

Quand les Algériens voulaient combattre l'islamisme par la démocratie...

Publié dans l'Humanité
13 mai 2011

Quand les Algériens voulaient combattre l'islamisme par la démocratie...

par Ahmed Henni

En octobre 1988, éclatèrent en Algérie ce qu'on appela à l'époque des « émeutes » populaires et qu'après les changements arabes actuels on n'hésiterait pas à qualifier de « révolution populaire ». Elles durèrent quelques jours, sans que des islamistes en soient les organisateurs, et furent enterrés par une intervention militaire: bilan 500 morts. Ce cri pour la démocratie et la fin du parti unique au pouvoir depuis près de trente ans ne fut pas entendu en Occident. Aucun gouvernement ne décréta de gel des avoirs des dirigeants, ni ne présenta de résolution au Conseil de Sécurité, ni ne rappela son ambassadeur.

Le pouvoir algérien, quant à lui, ne resta pas indifférent. Reconquérir la paix sociale requérait un aggiornamento politique, social et économique. Une équipe réunie par M. Hamrouche, bras droit du président de la République, y travailla. En septembre 1989, un programme de réformes radicales fut présenté à l'Assemblée nationale. Ce programme devait d'abord répondre aux urgences et ouvrir le chemin au pluralisme politique.

L'urgence politique conduisit à faire adopter quelques principes démocratiques fondamentaux: pluralisme politique, droit de réunion et de manifestation, liberté de la presse écrite, ratification des conventions internationales contre la torture, indépendance de la justice. Le gouvernement « réformateur » s'évertua à trouver des locaux pour les nouveaux partis politiques et journaux. Il mis en place des procédures de financement des nouveaux journaux indépendants. Il fit adopter un nouveau statut des magistrats – inamovibilité, gestion des carrières par un Conseil supérieur élu, etc. – et de nouvelles grilles de rémunération (on estimait que des fonctionnaires mal payés pouvaient être sensibles à toutes les sollicitations gratifiantes).
Au plan économique, une transition fut mise en œuvre vers une économie de marché préservant les conquêtes de la Nation (secteurs publics ou dits stratégiques comme le pétrole) et les acquis sociaux. La liberté d'entreprendre et le droit de commercer furent introduits dans les secteurs non-réservés. Le but était de démonopoliser l'économie et d'ôter aux titulaires de monopoles leur pouvoir exorbitant. Des réformes monétaire et fiscale furent adoptées qui concrétisaient le principe de l'égalité des citoyens dans l'activité.

L'Algérie souffrait cependant, depuis 1986, d'une grave crise des paiements et n'avait plus de devises pour financer ses importations – le baril de pétrole avait plongé de 40 à 10 dollars. Or ce programme de transition vers la démocratie ne pouvait se réaliser s'il devait appauvrir les populations. Toute aggravation de la situation économique ne pouvait profiter qu'aux islamistes, qui, saisissant l'opporunité des nouvelles libertés, s'organisèrent. Ou bien le gouvernement trouvait des crédits extérieurs ou bien les islamistes auraient beau jeu de dire que la démocratie ne faisait pas manger de pain. Aucun gouvernement occidental ne fut sensible aux alarmes que transmettaient les autorités algériennes. Pas un sou ne fut prêté pendant un an malgré le fait que le pays disposait de réserves pétrolières conséquentes et qui garantissaient ses dettes.
Comme prévu, les islamistes gagnèrent six mois plus tard les élections municipales (1990). Personne en Occident n'aida le gouvernement réformateur à gagner les prochaines élections contre les islamistes. L'expérience démocratique ne dura que deux ans et demi. Agitant l'épouvantail islamiste, des généraux mirent fin à cette transition vers la démocratie et renvoyèrent le gouvernement en juin 1992.

S'il est une leçon, elle se résume à l'équation suivante: si la Tunisie et l'Égypte sont laissées à leur sort, elles connaîtront bientôt un manque de devises (pas de tourisme, pas d'investissements étrangers, chute de la production intérieure et conflits sociaux). Une crise économique risque de s'y produire et d'appauvrir les populations. Les islamistes auront alors le beau rôle en affirmant: « On vous l'avait bien dit: la démocratie n'est pas une solution, l'islam est LA solution ».

Les démocraties occidentales doivent créer des groupes de contact pour trouver les procédures adéquates de crédit et de financement adaptées à ces deux situations. Il ne s'agit pas de faire la charité. Il s'agit d'accompagner des processus démocratiques qui, autrement, risquent d'avorter.

(Ahmed Henni a été acteur au sein de l'équipe réformatrice (1989-1992) en occupant des responsabilités à la Banque centrale et à la tête de l'administration fiscale).

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