LE CHEIKH ET LE
PATRON
Usages de la
modernité dans la reproduction de la tradition
par Ahmed HENNI
Professeur,
Université d'Alger
in n° spécial
Peuples méditerranéens n° 52-53
VERS L'ETAT
ISLAMIQUE?
Juillet-décembre
1990
pp. 219-232 (version
corrigée)
Dans l’économie
capitaliste canonique, l'acte de production se traduit par une
combinaison binaire des acteurs sociaux, patrons d'un côté
(employeurs publics ou privés) et salariés de l'autre. Cette
combinaison, articulée autour d'une technique, est hiérarchisée
afin que les forces individuelles de travail deviennent force sociale
de production.
L'effectivité
sociale de cette forme se traduit par 1e volume d'objets fabriqués
et aptes à un usage social. Cette relation est une production au
double sens de production d'un volume d'objets et production d'une
position sociale. L'économique canonique permet, par 1e biais d'un
volume de choses, d'obtenir une position sociale (capitaliste ou
ouvrier) liée à la quantité de choses produites utiles. Cette
production double est en même temps reproduction sociale. La
performance, en termes de positions sociales, est liée à une
performance dans la production de choses. Celle-ci est 1a condition
de celle-là.
Certes, dans
l’économique réel, la position sociale peut être acquise par
d'autres biais : le politique et d'autres pratiques de capture
(violence, etc.). Mais l'ascension par le politique est elle-même,
souvent, conditionnée par un volume de choses préalablement
acquises ou certaines. Quand il ne finance pas sa campagne
électorale, l’élu se la fait financer par ceux qui sont
performants dans la production des choses. Ailleurs, pour être et se
maintenir comme chef, l'individu doit capturer et accumuler un volume
de choses suffisant lui assurant une capacité de redistribution
productrice de clientèle. Bref la performance dans la production ou
la capture de choses conditionne toute production et reproduction de
position sociale.
Nous pourrions dire
que la performance sur le marché des biens et services produit la
performance sur le marché des situations sociales. En retour, une
bonne situation sociale favorise la performance sur 1e marché des
biens. Dans le capitalisme, l'accès au marché des biens,
c'est-à-dire la consommation ou même l'investissement, s’ils
peuvent être exceptionnellement favorisés par la position sociale,
sont conditionnés, en général, par une performance dans la
production. J.B. Say, économiste français du 18e siècle, disait
que, dans l’Économique canonique, "les produits
s’échangent contre des produits". Il convient de produire
soi-même pour avoir accès au produit des autres.
Il importe peu, ici,
de savoir qui est le véritable producteur du capitaliste ou de
l’ouvrier. L'essentiel est de savoir que la combinaison sociale
hiérarchisée capitaliste/ouvriers devient, en raison de l'usage
d'une technique, force productive sociale. Ceci lui permet d'être
performante sur le marché des biens et de donner à chacun,
capitaliste ou ouvrier, une position sociale, différenciée, qui
leur permet en retour, d’accéder différemment en tant
qu'individus à ce même marché des biens. Cependant, leur position
sociale à tous les deux dépend de 1a performance de la combinaison
sociale qu'ils constituent et qui leur permet de produire un volume
défini de choses.
Plus l'ouvrier
produit beaucoup et bien, plus il a des chances de progresser dans
l'échelle d'usine mais aussi plus il a des chances d'avoir un
meilleur salaire donc une meilleure position sociale extérieure à
l'usine et un meilleur accès au marché des biens et services.
Efficace sur le marché des biens et services comme offreur, il
acquiert une position sociale qui lui permet de mieux intervenir sur
ce marché comme demandeur, ce qui renforce sa position sociale si
cette demande est destinée à être redistribuée (à sa famille).
Pour que cette redistribution puisse exister et renforcer la position
sociale de l'individu, il convient qu'il soit, au préalable,
efficace comme offreur sur le marché des biens. Cependant cette
redistribution a des limites. En principe, l'individu ouvrier ne peut
pas redistribuer, sauf à son entourage immédiat (femme et enfants).
Par contre le capitaliste, lui, peut redistribuer. Mais il ne peut le
faire comme il l'entend, étant tenu par les contraintes de
reproduction de sa performance dans la production des choses. Il doit
investir. Cet investissement est l’occasion d'une redistribution
sociale, l'embauche de nouveaux salariés. Cependant, cette embauche
n'est pas, en réalité, redistribution car elle n'est pas, en règle
générale, constitutive de clientèle au sens strict mais de force
sociale temporaire, le temps de la production. Le capitaliste
reproduit sa position sociale non pas par une redistribution
généralisée de ses gains mais par leur réinvestissement. Il n'en
redistribue qu'une faible part, notamment à des fins de financement
de partis politiques et, même dans ce cas, il ne redistribue pas
directement aux électeurs en tant que clients individuels.
Sa position sociale
tient à une redistribution institutionnelle : l'usine ou s'opère
l'investissement et l'embauche de nouveaux ouvriers, l'État (par le
fisc) qui assure en tant qu'institution la redistribution permettant
la reproduction du système et les partis ou autres organisations
(Église, etc.) qui en tant qu'institutions, produisent des élus
clients.
Ces procédures de
redistribution vont nous permettre de mieux situer la différence qui
existe entre le capitaliste canonique et le patron privé (et même
public) dans les sociétés moins développées où le capitalisme
est venu du dehors.
Les gains réalisés
par ce type de patron restent soumis au principe d'une redistribution
individualisée constitutive de clientèle. Il n'existe pas
d'institution médiatisant la redistribution et assurant une
reproduction d'ensemble du système. En Algérie, j'ai, cependant,
observé l'existence de réseaux confrériques recueillant des
versements patronaux et les redistribuant. Il n'y a pas encore de
capitalisme comme système et chaque patron vise d'abord sa propre
reproduction « primitive » individuelle. Sa vraie "force"
sociale n'est pas tirée de la combinaison hiérarchisée qu'il
constitue avec ses ouvriers mais de 1a combinaison sociale qu'il
constitue avec sa clientèle.
Tout d'abord,
l'usine n'est pas une institution de redistribution temporaire mais
permanente. Le corps des ouvriers est en réalité un corps de
clients au sens strict. L'embauche est ici manière de redistribution
et recrutement de clientèle. En effet, la combinaison sociale à
constituer n'est pas conditionnée par le volume de biens produits,
par la performance de production, mais par l'existence même de
l’usine en tant qu'instrument d’intervention sociale par le biais
des biens. Ceci rappelle curieusement le « soviétisme »
ou bien tout système où le pouvoir social ou politique l'emporte
sur l'économique. Il s'agit, avant tout, de préserver l'existence
de l'usine non pas par une performance productive et une efficacité
sur 1e marché des biens et plus tard un élargissement aboutissant
au monopole, mais, dans les pays où le Politique domine
l'Économique, partant
déjà d'une situation de quasi-monopole protégée par le politique,
assurer l'existence de l'usine par 1a stabilisation des
approvisionnements et des salariés.
L’action vis-à-vis
des approvisionnements, quand ils sont importés, s'assimile à une
action visant à reproduire l’autorisation d’activité et
l'existence même de l'usine. L'une et l'autre consistent à se
constituer une clientèle parmi les pourvoyeurs d’autorisations
d'exercer et de s’approvisionner. Ces actions absorbent une bonne
part des gains redistribués et s’assimileraient, dans l'Économique
canonique, à un investissement. Ici on achète une signature tandis
que là on achète une machine.
L'action vis-à-vis
des ouvriers consiste à les fidéliser pour qu'ils ne provoquent ni
arrêt de travail ni fuite de secrets de fabrication, ni sabotage du
rare matériel obtenu difficilement et difficilement renouvelable, ni
gaspillage de matières, ni freinage ou vol. Comme il est incertain
de les fidéliser par le salaire, il convient de les clientéliser.
Cette action se
traduit dans certains cas, comme nous 1e verrons plus loin, par le
recrutement de salariés peu ou prou liés au clan ou à la tribu ou
à la région du patron. Elle consiste également à redistribuer aux
ouvriers une partie de l’impôt religieux canonique en plus
d’avantages matériels épisodiques comme la participation aux
frais de mariage ou de pèlerinage, etc. Elle est renforcée quand le
patron montre que cette forme d’action n'est pas intéressée mais
procède de l'être même du patron. Régler les problèmes de ses
ouvriers en intervenant personnellement ici ou là – aider à
formuler une requête, « pistonner » pour aider à
contourner les lourdeurs bureaucratiques ou, exceptionnellement,
obtenir l'accession à un logement d'État sinon un lot de terrain,
se procurer du café ou de la semoule en situation de pénurie, etc.
etc. À ceci, il est bon que le patron ajoute une image d'homme
pieux, de bonnes mœurs, sachant choisir le mode d'ostentation qu'il
convient (construire une villa plutôt que festoyer). Ces
caractéristiques font du patron un cheikh dont les employés
sont les clients.
De même, à
l'extérieur de l’usine, la redistribution est constitution de
clientèle individualisée. On ne finance pas des institutions
(partis, fondations, œuvres charitables à l'occidentale), on donne
ou règle les problèmes d'individus. C'est cette redistribution qui
confère la position sociale. Être riche et ne pas redistribuer ne
confère aucune position sociale d'importance. Le patron ne doit pas
considérer ses gains comme individuels et en faire ce qu'il veut
(festoyer, voyager). Il doit comprendre que sa situation n'est
possible et reproductible que grâce à la " force "
sociale de son réseau de clients. Son efficacité sur le marché des
biens est due à cela. Elle ne provient pas de sa performance dans la
production. Au contraire, s'il ne visait que la performance dans la
production en espérant se bâtir une position sociale par cette
seule efficacité, par 1e seul volume de choses produites, il
échouerait. Premièrement parce que l'initiative même d'une
production dépend de 1a "force" sociale et que la
reproduction de la production de choses dépend également de cette
force du réseau de clientèle. La performance qui donne la situation
sociale n'est pas celle qui consiste à avoir le maximum de clients
sur 1e marché des biens mais le maximum de clients sur le marché
des situations. La vraie performance n'est pas économique mais
sociale. Le marché des situations commande alors 1e marché des
biens. Le patron doit être cheikh avant d'être capitaliste.
Ces règles d'action
ne sont pas propres au chef d'entreprise, mais à n'importe quel
chef. N'est reconnu comme Chef et jouit d'un ascendant sur sa
famille, son entreprise, son administration que celui qui est capable
de:
1) - prendre en
charge personnellement les problèmes de ses proches, employés ou
subordonnés, sans, en général, aucune incidence financière
négative pour lui, car il ne s'agit le plus souvent que d'obtenir
des "papiers", obtenir un rendez-vous à l’hôpital,
etc.;
2) - leur permettre,
par son pouvoir, d’améliorer leur statut social et leur faciliter
l'accès aux biens en les embauchant (le chef politique en fait des
fonctionnaires). C'est un chef qui entre dans une communauté
d'intérêts avec ses employés : vous m'enrichissez mais vous
bénéficiez de cette richesse et nous améliorons tous notre statut
social, en tant qu'individus et tant que groupe. J'ai entendu ce
discours aussi bien à Ghardaïa qu'à Mostaganem. Il est tenu aussi
bien par des patrons d'affaires que des responsables politiques ou de
l'armée et la police. Le chef n'entretient pas les conflits
d'intérêts ou leur représentation;
3) - d'être dans
son apparence publique conforme à un idéal-type correspondant au
surmoi de ses salariés ou clients - sa vie privée, si elle est
discrète, importe peu. Le titre recherché est celui de hadj
– celui qui a fait le voyage de la Mecque. D'où des hadji
de plus en plus jeunes.
Efficacité
matérielle et rapports confrériques
Si nous pouvons
observer que les relations sociales au bureau, à l'usine, dans la
rue tendent à se conformer ou à reconstituer le mode confrérique,
cela nous conduit à la proposition suivante : les individus se
représentent le mode confrérique comme le seul apte encore à leur
procurer les positions sociales les meilleures. Sans appui
confrérique, ils ne sont rien. Lorsqu'ils cherchent à se construire
un devenir individuel autonome, ils s'isolent. Les autres ne les
considèrent pas comme des « locomotives » capable de les
hisser à leur suite. Ils les évitent. C'est la fréquentation de
ceux qui conduisent le groupe au Triomphe qui est recherchée.
De telles pratiques, bien documentées à Rome, existent aussi dans
le capitalisme individualiste : il n'est pas socialement
indifférent au salarié de travailler dans telle ou telle
entreprise. Mieux : pour des raisons matérielles de prise en
charge des soins ou de la retraite, il est préférable aux
États-Unis de s'intégrer à une entreprise grande, prospère et
prestigieuse, bref triomphante.
D'où les multiples
pratiques de préservation et consolidation des réseaux confrériques
observées aussi bien à travers les stratégies d’alliances
matrimoniales et politiques, qu'à travers les stratégies de
recrutement ou de promotion dans les entreprises. Le rapport
confrérique joue davantage lors d‘un recrutement – dans une
entreprise ou une administration – que le rapport salarial.
Ces stratégies ont
des effets sociaux, ils confèrent une position sociale, et des
effets matériels, ils procurent des salaires, des privilèges
attachés aux fonctions et des sources d'enrichissement matériel.
Toutes sortes d'attributions, d’autorisations, de licences, dont
les effets matériels sont notables, sont obtenues plus aisément
dans le cadre confrérique que dans 1e cadre bureaucratique
rationalisé.
Cela va même
jusqu'aux petites choses quotidiennes où la confrérie
instrumentalise 1a position sociale de ses membres pour obtenir ces
menues choses que sont produits alimentaires, biens durables, petits
passe-droits etc. À la
limite, on peut observer une instrumentalisation de 1'unité
elle-même (entreprise, administration, et, surtout, armée) que
dirige le membre de la confrérie. Cette instrumentalisation a
toujours des effets matériels petits ou grands. Mais ces relations
confrériques à effets matériels ne sont pas des relations
économiques.
Venons-en,
maintenant, aux effets matériels dans les relations de production.
Le rapport confrérique est un rapport de confiance. Recruter un
membre de la confrérie, c'est accroître les chances de "bien
faire tourner la maison". L'intéressement est matériel -
verser un salaire - et symbolique: renforcer sa position vis-à-vis
de la confrérie en accroissant sa propre clientèle. Plus sa
position sociale est dispensatrice d'emplois ou d'avantages, plus
l'individu est considéré et se considère comme le "cheikh"
de la tribu, seul capable de maîtriser l'économique apparent et en
faire un instrument de renforcement de sa confrérie et de lui-même.
Car plus sa confrérie est forte, plus elle occupe des positions
sociales nombreuses et variées, plus l'individu lui-même a des
chances de renforcer sa propre position sociale et son envergure de
"cheikh".
Le cheikh moderne
est celui qui, plongé dans le système bureaucratique et les
rapports salariaux, réussit à en assurer le fonctionnement sur le
mode confrérique. Observez les chefs d'État
issus de l'Armée (Boumédiène, Ben Ali, Moubarak, etc.). Ils
n'agissent pas autrement et se considèrent comme les grands cheikhs
du pays.
Et ceci devient très
clair dans les entreprises. La proposition avancée ici est assez
paradoxale. L'hypothèse est : plus le mode confrérique est
prégnant, plus les rapports salariaux sont efficaces matériellement.
Le mode confrérique
ne peut jouer à l'efficacité pour l'entreprise que si elle est
aussi efficace pour la confrérie. Nous aurons alors deux classes
d'entreprises: celles dont la nature et la taille permettent de
concilier, au moins dans la représentation, renforcement de
l'entreprise et renforcement de la confrérie; et celles dont la
nature et la taille ne permettent pas une telle conciliation.
Les grandes
entreprises - ou administrations - sont obligées, de par leur
taille, de recruter dans différentes confréries. On y observe alors
des luttes confrériques visant le contrôle hégémonique de
l'entreprise - ou de l'administration - qui entravent l'efficacité
matérielle des rapports salariaux, ou le fonctionnement rationnel de
l'organisation. Les petites entreprises - ou administrations - ont
davantage de possibilités de recruter dans une seule confrérie et
de faire fonctionner les rapports salariaux sur le mode confrérique.
C'est
ainsi que nous pouvons expliquer l'apparente efficacité de certaines
entreprises privées. De par leur taille, de par leur mode de
recrutement, elles deviennent un instrument de prolongement et
d'extension confrérique dans la société. Le rapport salarial n'y
est pas paternaliste mais confrérique. L'ouvrier s'y représente
comme agent de consolidation du pouvoir et de la position sociale
qu'acquiert
son patron, son "cheikh". Les patrons, d'un type
particulier, sont de vrais cheikhs. Ils intéressent l'ouvrier
symboliquement et matériellement : pouvoir de donner un emploi et un
salaire à un membre de la confrérie, gestes symboliques
gratifiants: rigueur morale au sein de l'entreprise,
rapports confrériques, redistribution sur le mode confrérique
(prise en charge des cas spectaculaires de maladie, contribution aux
mariages, présences à ces mariages ou aux enterrements,
gratifications prenant la forme de distribution de la dîme
religieuse ou de prise en charge des frais de pèlerinage, etc.).
Dans
une perspective occidentale, nous dirions que c'est du paternalisme.
Ce serait erroné. Ce n'est pas une
relation sur le mode paternaliste d'un individu à un autre individu
qui lui est étranger. C'est plus que ça. C'est la relation d'un
frère promu à un autre frère en voie de promotion en vue de la
promotion sociale de toute la confrérie. Et cette promotion par
degrés n'est possible que grâce à une faveur divine pouvant
assurer l'élection de toute la confrérie à travers l'élection du
premier promu. C'est celui-ci, celui qui a eu l'intelligence, sinon
la lumière, d'instrumentaliser les rapports salariaux et le mode
économique à son propre bénéfice et, par suite au bénéfice de
la confrérie, qui devient le nouveau
cheikh. Il devient un nouveau centre de redistribution matérielle et
de redistribution symbolique. Son ouvrier n'en est pas un. C'est son
frère et client qui, certes, attache de l'importance au salaire,
mais plus d'importance encore à la sécurité confrérique, à la
redistribution matérielle et symbolique. Dans la sphère politique,
le chef domine ses clients mais les appellent ses frères. Les
discours commencent souvent par : « Mes frères ! »
(ikhouani !)
Cette
condition de l'efficacité matérielle confrérique exige de la part
du "patron" un comportement particulier. Il doit rendre des
comptes symboliquement à la confrérie. Si la confrérie le renforce
matériellement par le travail efficace de ses "ouvriers",
elle attend de lui, en retour, plus de
pouvoir matériel et symbolique pour elle-même. On peut alors
observer ces "patrons" retournant périodiquement au
"siège" de la confrérie pour s'y acquitter d'obligations
symboliques et matérielles. On est loin du paternalisme.
De
plus, ces ·patrons" le sont moins sur le plan hiérarchique
salarial. Certes, ils sont des patrons dans la hiérarchie économique
et salariale et tirent tout le bénéfice possible de cette position.
Mais, eux-mêmes, et leurs employés, sinon la confrérie tout
entière, se les représentent comme des "patrons" au sens
confrérique. Leur parole, leurs ordres s'autorisent davantage du
rapport confrérique que du versement d'un salaire. Ils évitent
ainsi les conflits qu'engendre une hiérarchie salariale explicitée.
Le patron au sens confrérique se doit donc à des signes extérieurs
de comportement lui conférant ce statut. Ses ordres sont des
invitations. La consommation qu'il peut s'autoriser est codifiée.
Ses ouvriers n'admettraient pas que la richesse qu'ils créent pour
lui soit dilapidée dans une consommation de débauche. Autrement,
c'est le conflit et le rapport salarial qui reprend de la
consistance. Le contrôle de l'usage de la force de travail a pour
contrepartie un contrôle symbolique de l'usage de la richesse
qu'elle contribue à créer. Certes, on admettra facilement que c'est
un marché de dupes, un rapport "irrationnel", car si le
"patron" s'approprie effectivement l'usage de la force de
travail, ses ouvriers, eux, ne peuvent s'approprier la richesse qu'il
accumule.
La
représentation de ce marché se fait ici autrement. Personne ne se
représente comme "dupe". Et personne ne se croit assez sot
pour se représenter comme "dupé" et accepter de le
demeurer. Ce serait prendre ces "ouvriers" pour des êtres
diminués. attendant encore les "lumières" de la
"rationalité" pour échapper à ce marché. Ils se
considèrent, au contraire, en voie de promotion sociale grâce à la
promotion de l'un des leurs.
Les
entreprises réussissant à capturer le maximum du revenu social sont
celles aptes à instrumentaliser les rapports bureaucratiques et
salariaux dans un cadre confrérique. Autrement, les rapports
salariaux sont globalement inefficaces. Tout individu cherchera, pour
lui-même et pour sa confrérie, à tirer le maximum de l'entreprise
où il travaille. Et toute confrérie cherche à placer l'un de ses
membres dans une entreprise ou organisation pour l'instrumentaliser à
son profit. La seule situation où l'intérêt de l'entreprise sera
sauvegardé est celle où les individus verront que la maximisation
du résultat de leur entreprise se confond avec la maximisation de
leur propre avantage individuel et confrérique.
Quand
les entreprises sont dirigées par des managers coupés de toute
relation confrérique, il y a alors convergence entre l'efficacité
d'entreprise et la promotion sociale de l'individu. À
condition que celui qui décide de la promotion de ce manager soit
lui-même coupé de toute relation confrérique. Ce qui n'est pas
toujours le cas. Il advient alors que l'identification des intérêts
de l'entreprise avec ceux de l'individu ne s'opère plus. Il ne sert
à rien d'obtenir le maximum d'efficacité dans une entreprise si, en
fin de compte, la promotion sociale s'obtient par affinité
confrérique.
Modèle
webérien et modèle confrérique
L'hypothèse
avancée ici est que le rapport salarial ne fonctionne pas sur le
mode économique (comme producteur d'un capital-valeur d'échange)
mais fonctionne sur le mode confrérique. Que produit-il? Son
efficacité matérielle n'est pas à mettre en doute quand il est
soumis au mode confrérique. Produit-il également du "capital"?
Les valeurs d'échanges produites dans le cadre du rapport salarial
sur le mode confrérique sont-elles "capital" en mouvement
et de quel "capital" s'agit-il? Le 'capital"
produit est un capital-réseau, un stock de relations.
L'existence de ces
relations amplifie la production matérielle de valeurs d'échange.
Elle assure une reproduction élargie. Plus les relations sont
nombreuses et pertinentes - efficaces dans l'obtention
d'autorisations, licences d'importation, passe-droits - plus les
possibilités d'élargissement et d'extension de la production de
l'entreprise s'accroissent. C'est le réseau de relations qui permet:
1) D'assurer le
recrutement de membres de la confrérie et d'assurer l'efficacité
matérielle de la mise en œuvre d'un rapport salarial sur le mode
confrérique ;
2) D'assurer
l'accroissement de l'activité de l'entreprise par l'accroissement de
l'approvisionnement en équipement et matières premières. Ce n'est
pas l'accroissement du volume de production qui engendre
l'accroissement de cet équipement ou du volume de ces matières
premières. Le volume de capital constant n'est pas lié à la valeur
d'échange produite mais à la pertinence et à la variété des
« relations » du chef d'entreprise. Une entreprise peut
accroître son volume de valeurs d'échange sans pour autant pouvoir
accroître son "capital constant". Pour le faire, il lui
faudra obtenir des autorisations. Il lui faudra donc au préalable
"investir" dans un réseau de relations. L'investissement
sera minimum quand ce réseau est composé de membres de la
confrérie. Il sera maximum si ce réseau n'est composé que
d'étrangers à la confrérie.
Pour minimiser son
investissement dans le réseau, le chef d'entreprise aura tendance à
rechercher et appuyer le "placement" de membres de sa
confrérie dans les "places" à signature autorisée et
autorisante. Ce "placement" en est véritablement un au
sens de placement susceptible d'engendrer en retour des effets
matériels. Ceux-ci sont directs (avantages issus d'autorisations) ou
indirects (avantages issus de non-autorisation à autrui). Mais avant
de voir comment tout ceci s'articule dans une double matrice de
redistribution matérielle et de redistribution symbolique, nous
allons essayer d'éclairer la différence entre ce mode de production
de valeurs d'échange et le mode capitaliste tel que canonisé par
l'économie politique occidentale.
Schématisons
brièvement. Que nous en dit un courant représentatif comme le
marxisme ? Le capital est valeur d'échange pour elle-même. Cette
valeur d'échange est en mouvement dans un procès matériel de
production et d'échange qui cristallise le travail sous forme
matérielle en se l'assujettissant. Le procès est un mouvement de
reproduction et d'accumulation matérielles élargies sous peine
d'auto-négation. Pour qu'elle soit capital, la valeur d'échange
doit se reproduire en s'accumulant tout en hiérarchisant la société.
Pour cela, elle doit s'opposer (nier) l'existence de son contraire
(l'activité existentielle de l'homme) en la matérialisant et la
transformer en travail cristallisé dans la matière, en capital.
La condition pour
que ceci se produise est qu'une somme destinée à financer des
équipements et des employés supplémentaires soit prélevée sur la
valeur d'échange pour fonctionner comme capital dans une nouvelle
séquence. Ceci implique :
1) Que ces
équipements et matières existent et soient librement disponibles ;
2) Que le travail se
transformant en valeur devienne "abstrait" dans le
résultat, du travail social indifférencié. Seule sa quantité
compte. Le travail n'est pas rattaché à un individu identifié (x
de telle famille ou village) mais une fonction et une quantité (un
ajusteur). C'est ce que Marx a désigné par "travail
socialement nécessaire". Ce travail est donc une quantité
abstraite de l'activité d'individus indifférenciés, sans identité
personnelle, mais doués d'une fonction. Leur nom n'importe pas. Ce
sont leurs qualification et fonction qui importent. C'est donc un
travail "bureaucratisé" au sens webérien.
Admettons que nous
soyons dans une société où équipements et travailleurs
additionnels ne sont pas librement disponibles et achetables. Pour ce
faire, il faudrait les importer ou s'inscrire dans une file d'attente
et obtenir une autorisation de change. Admettons de plus que
l'efficacité de la relation hiérarchique dans le procès de travail
dépende de l'identité des personnes et non de leur fonction.
La première
conséquence en est qu'on ne peut pas transformer une partie de la
valeur d'échange en équipements et matières. La transformation
d'une partie de la valeur d'échange en capital est bloquée. Elfe
dépend d'une signature autorisée et non d'un marché et d'une
production. Si l'entrepreneur ne peut faire appel à une telle
signature, il ne peut plus accumuler du capital. Il s'enrichit au
lieu d'accumuler. Ce n'est pas un "capitaliste" car la
valeur d'échange en mouvement ne peut pas fonctionner comme
"capital". Pour qu'elle puisse le faire, il faut que la
signature ne soit plus nécessaire. Autrement, cette valeur d'échange
se reproduit avec le même "capital" mais ne devient pas
"capital".
Pour qu'elle puisse
se reproduire de façon élargie, il faut qu'une partie d'elle-même
soit consacrée à l'obtention de la signature. D'où un
investissement dans des "relations". La condition pour
l'acquisition d'un équipement additionnel est la constitution d'un
réseau de relations dispensateur de signatures. Avant qu'elle ne
puisse devenir capital, la valeur d'échange doit d'abord se
transformer en relation. Le coût de cette transformation sera
minimum si cette relation est confrérique. Le capital ne peut donc
ici être perçu comme un travail cristallisé dans des choses, une
accumulation de matière, mais il est réseau humain de relations
confrériques. C'est un capital-réseau et non un capital-matière.
Ceci disqualifie les approches purement matérialistes et montre
qu'elles sont spécifiques à une société donnée : le capitalisme
canonique.
Celui-ci se
caractérise par une indifférenciation d'individus dans un mode
économique à fonctionnement bureaucratique. Tel n'est pas le cas du
mode confrérique où les individus ne s'indifférencient que dans le
cadre confrérique et non dans un cadre social bureaucratisé.
Indifférenciation
bureaucratique et fonction de production
Le rapport salarial
sur le mode économique repose sur certains traits sociaux majeurs :
1) Une
individualisation destructrice des rapports confrériques ;
2) Une
indifférenciation des individus accomplissant des tâches semblables
requises.
La représentation
que s'est donnée l'économie politique de cette indifférenciation
tourne autour des notions de "quantité de travail"
calculable et pouvant s'abstraire dans une quantité monétaire. Le
travail n'est plus personnalisé. La catégorisation de l'activité
personnelle sous forme de "travail" mesurable en
"quantités", donc fractionnables (Taylor), indépendantes
de la personne (la bureaucratie webérienne) et s'abstrayant dans une
quantité sociale (Marx), vise à la neutralisation de toute
personnalisation de l'activité. Elle aboutit à la représentation
d"'ensembles" nécessaires à la valorisation du capital
(les facteurs de la production), "ensembles" composés
d'éléments interchangeables. L'ensemble" des travailleurs est
isomorphe à un ensemble doté des propriétés d'addition,
commutativité et transitivité. Les quantités individuelles de
travail s'additionnent, se soustraient et se divisent. Elles sont
interchangeables et commutatives. À
qualité égale, peu importe la personne qui effectue la quantité de
travail. Elles sont transitives. Si X est capable d'effectuer une
quantité donnée de travail et si Y est un homme comme X, alors Y
doit être capable d'effectuer la même quantité de travail.
Or, il est trivial
de constater que toutes les sociétés ne considèrent pas le travail
comme quantité indifférente à la personne qui l'effectue. Il
existe le travail propre au vieux et celui propre au jeune. Il existe
le travail propre à l'homme et le travail propre à la femme. Il
existe le travail propre du prêtre et le travail propre au chef. Il
existe le travail propre au paysan et le travail propre au tisserand.
Mais, ici, nous devons parler d'activités personnalisées.
La représentation
capitaliste d'usine considère que les quantités de travail ne
doivent pas être personnalisées. À
qualification égale, quiconque doit pouvoir exécuter n'importe quel
travail. Les travaux eux-mêmes deviennent indifférenciés. Le
paysan n'en est plus un. Le tisserand disparaît. Le métier meurt.
Survient l'ouvrier spécialisé, apte à s'intégrer à n'importe
quel procès de production. En mettant au point la chaîne de
production au début du 20è siècle, H. Ford et F. Taylor avaient
pour objectif principal de tuer le travail personnalisé et le
métier.
Dans ce cas, il n'y
a plus que des bureaucrates et des supérieurs encadrant une
organisation où s'activent des ouvriers spécialisés dans une seule
tâche répétitive. Il n'y a plus de personnes. Il n'y a que des
fonctionnaires, des travailleurs occupant des fonctions. Il n'y a
plus d'activité personnalisée. Il n'y a que des fonctions de
production. L'être humain devient un argument quantitatif numérique
d'une relation mathématique indifférenciée. Le procès de
production devient, par conséquent, un procès purement matériel,
calculable et monétarisable. Bref, une application isomorphe de
l'ensemble des hommes sur l'ensemble des choses. La vitalité
s'identifie comme temps de travail produisant une somme de choses. Le
temps de vie lui-même se mesure par un panier de choses
monétarisables (salaire).
Ceci permet la
socialisation du travail par son abstraction dans un numéraire en
faisant la péréquation quantitative des travaux individuels. Or des
travaux personnalisés, propres à un seul individu comme la
symphonie musicale, sont irréductibles à toute péréquation
quantitative.
Dans d'autres types
de sociétés, l'être ne s'identifie pas comme quantité (du temps
ou un panier de choses) mais comme relation. Sa valeur tient à la
qualité de cette relation, à la place qu'il occupe dans le réseau
des relations. L'isomorphisme existe entre un ensemble de relations
de parenté et de noms et attributions. C'est l'ordonnancement de ce
réseau qui procure l'efficacité matérielle. À
y regarder de plus près, ce pourrait être d'ailleurs la même chose
dans le capitalisme mais l'isomorphisme des relations y est occulté
par l'isomorphisme des quantités. Il n'est pas indifférent dans le
monde capitaliste que votre frère soit chef d'entreprise, ministre
ou autre, ni que l'époux ou l'épouse soient le fils ou la fille du
duc X ou du chef d'entreprise Y ou de l'ouvrier Z. Mais la
représentation économique de l'activité privilégie une seule
relation : celle qui ordonnance le mouvement de la matière. Or
l'ordonnancement du mouvement de la matière n'est pas représentable
en termes de relations humaines.
Dans le
fonctionnement social confrérique, le nom prime sur la compétence.
La place qu'on occupe donne la compétence. La compétence première
reste compétence de commandement aux hommes et aux choses. Elle
n'est pas compétence de transformation de la matière. Elle est
pouvoir de contrôle sur la circulation des hommes et de la matière,
pouvoir de se placer et de placer aux points stratégiques de cette
circulation.
Aussi, quand il
s'agira de recruter ou de nommer, on procédera à une nomination au
sens strict, c'est-à-dire une reconnaissance sur la base du nom. Ce
processus de nomination est réciproque. La valeur sociale attribuée
par les individus à d'autres individus procède du nom. L'individu,
fut-il efficace au sens managérial, productif ou scientifique, n'est
pas nommé ou reconnu sur la base de ses performances mais de son
nom.
On occulte et ignore
les noms qui ne rentrent pas dans un processus de nomination
réciproque. Une telle pratique n'est pas absente dans le capitalisme
et la « confrérie » médiatique en donne des exemples
quotidiens. On ne reconnaît que les siens. Nommer, c'est nommer le
meilleur producteur de votre propre nom. En produisant son nom vous
produisez le vôtre et réciproquement. Ce processus réciproque de
nomination se traduit par la capture des avantages matériels au
profit de l'individu et de sa confrérie et par l'exclusion des
autres noms de ces avantages. Le chef d'entreprise, le chef de
service administratif, décident sur la base d'un ensemble de
critères dont le nom. À
propos d'un recrutement, d'une promotion, d'un licenciement, de
l'attribution d'un avantage quelconque, il est arrive que le nom soit
plus important que le diplôme ou la qualité du travail et le volume
de la production. Le nom est utilisé également de façon
indirecte: pour faire pencher la décision dans un sens ou un autre,
il arrive qu'on fasse appel encore sous forme stricte ou "modernisée"
(adaptée), le jâh, forme de prière formulée par quelqu'un
qui a un nom, déjà autorisé, et un pouvoir symbolique (cheikh) ou
effectif (patron). De telles procédures, qui semblent archaïques,
sont à l'identique, pratiquées dans la société de l'Économique
où ce parrainage prend d'autres formes: on dira reproduction de
classe, interventions, piston, népotisme, etc. selon le registre
épistémologique dans lequel on se place.
Nous savons bien,
par exemple, comment fonctionne la cooptation dans les sociétés de
l'Économique, que ce soit
dans les domaines du symbolique ou du matériel. La gestion des
entreprises, contrainte certes par la capacité de transformation
matérielle, n'y reste pas moins entachée du processus de nomination
réciproque. De même l'attribution d'une compétence et d'une valeur
artistique ou scientifique y reste, en grande partie, soumise à la
circulation des noms.
Dans l'Économique,
le confrérisme se cache sous des formes académique, littéraire,
scientifique, politique, idéologique. On appellera certaines formes
déclarées de ce confrérisme, franc-maçonnerie. C'est bien alors
la circulation des noms qui commande la circulation matérielle. Les
places sont accordées au vu du nom.
Dans les sociétés
confrériques, la circulation des noms reste encore apparente comme
moyen de circulation des quantités matérielles. Dans les sociétés
de l'Économique, on n'en
a pas gardé les formes brutes: il ne reste pratiquement que le
passeport comme forme brute de circulation nominale qui autorise ou
ferme l'accès à la circulation matérielle. La société de
l'Économique conserve
encore le "qui?" comme question pertinente mais sous des
formes transfigurées par les contraintes de transformation
matérielle. Le nom y reste cependant un vrai passeport.
Sur les réseaux
fonctionnant à la circulation du nom se bâtit une circulation
sociale anonyme, transfigurée en circulation de choses. Cette
apparence vide le nom de sa valeur en le rattachant à une quantité
de choses (l'homme aux écus). Cet anonymat banalise le nom de la
majorité des individus mal placés. N'ayant pas les écus, ils n'ont
plus qu'un nom qu'ils survalorisent en essayant d'en faire un vrai
nom. "Se faire un nom" reste la préoccupation majeure.
L'anonymat des hommes sans écus provoque alors un affichage
généralisé des noms, leur seule fortune. C'est alors, dans une
telle société anonyme, que les noms sont bien mis en évidence sur
les boites aux lettres, sur les portes des maisons, appartements et
bureaux, en grand dans les affiches de cinéma, etc.
Dans la société
algérienne où le nom semble être la source de la fortune, il est
caché. La société est véritablement anonyme. Ni maisons, ni
bureaux ne portent le nom de leur titulaire. L'espace peut être
anonyme. Les structures sociales peuvent l'être également.
L'information qui vaut son pesant d'or est celle qui permet de savoir
"qui est quoi" et où. Il n'existe pas d'annuaire de type
Who is who ? Celui-ci est dans les têtes et celui qui le
maîtrise possède un vrai capital. L'information pertinente est
celle qui a trait à l'arbre géonomique de chacun. La circulation
des noms est l'objet de savoir, beaucoup plus que celle des choses.
La société n'est pas saisie comme une configuration de choses (à
nommer) mais une configuration de noms (à trouver). Ce ne sont pas
les relations entre les choses qui sont pertinentes, mais les
relations entre les noms, hommes et places. Il ne s'agit plus alors
de "se faire un nom" par la circulation matérielle
anonyme, mais, par son nom, de se faire une place dans la circulation
matérielle. Ce nom n'est pas à faire, il est donné de façon
géoconfrérique. Ce qu'il convient alors de cacher, c'est le secret
de production de la place qu'on a. Comme l'industriel cache un secret
de transformation de la matière, les relations géoconfrériques
sont cachées car elles sont à la source des places et un pseudo
mérite individuel est mis en avant.
La production du nom
ne dérive pas d'une performance et en usine d'une production
matérielle, d'une capacité de capture de la matière. C'est
l'inverse, c'est le nom qui produit la place bonne ou mauvaise, qui
donne une plus ou moins grande capacité de capture de la matière.
Il ne convient donc pas de le produire mais de l'utiliser. On est
déjà, on ne devient pas. Toutes les potentialités de promotion
sociale sont inscrites dans le nom. Si effort il y a, c'est d'activer
la configuration sociale géonomique pour se faire une place.
L'effort n'a pas pour objet une quantité (de choses, de livres,
etc.) à produire pour se faire un nom, mais une quantité de
personnes à connaître, à pouvoir nommer pour être nommé. Si,
dans l'Économique, la
place sociale reste en général fonction de la performance, ici elle
tient à la quantité de personnes que l'on peut nommer.
Université
d'Alger
Mars 1988
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