mercredi 15 octobre 2014

LE CHEIKH ET LE PATRON Usages de la modernité dans la reproduction de la tradition



LE CHEIKH ET LE PATRON
Usages de la modernité dans la reproduction de la tradition

par Ahmed HENNI
Professeur, Université d'Alger

in n° spécial Peuples méditerranéens n° 52-53
VERS L'ETAT ISLAMIQUE?
Juillet-décembre 1990
pp. 219-232 (version corrigée)

Dans l’économie capitaliste canonique, l'acte de production se traduit par une combinaison binaire des acteurs sociaux, patrons d'un côté (employeurs publics ou privés) et salariés de l'autre. Cette combinaison, articulée autour d'une technique, est hiérarchisée afin que les forces individuelles de travail deviennent force sociale de production.
L'effectivité sociale de cette forme se traduit par 1e volume d'objets fabriqués et aptes à un usage social. Cette relation est une production au double sens de production d'un volume d'objets et production d'une position sociale. L'économique canonique permet, par 1e biais d'un volume de choses, d'obtenir une position sociale (capitaliste ou ouvrier) liée à la quantité de choses produites utiles. Cette production double est en même temps reproduction sociale. La performance, en termes de positions sociales, est liée à une performance dans la production de choses. Celle-ci est 1a condition de celle-là.
Certes, dans l’économique réel, la position sociale peut être acquise par d'autres biais : le politique et d'autres pratiques de capture (violence, etc.). Mais l'ascension par le politique est elle-même, souvent, conditionnée par un volume de choses préalablement acquises ou certaines. Quand il ne finance pas sa campagne électorale, l’élu se la fait financer par ceux qui sont performants dans la production des choses. Ailleurs, pour être et se maintenir comme chef, l'individu doit capturer et accumuler un volume de choses suffisant lui assurant une capacité de redistribution productrice de clientèle. Bref la performance dans la production ou la capture de choses conditionne toute production et reproduction de position sociale.
Nous pourrions dire que la performance sur le marché des biens et services produit la performance sur le marché des situations sociales. En retour, une bonne situation sociale favorise la performance sur 1e marché des biens. Dans le capitalisme, l'accès au marché des biens, c'est-à-dire la consommation ou même l'investissement, s’ils peuvent être exceptionnellement favorisés par la position sociale, sont conditionnés, en général, par une performance dans la production. J.B. Say, économiste français du 18e siècle, disait que, dans l’Économique canonique, "les produits s’échangent contre des produits". Il convient de produire soi-même pour avoir accès au produit des autres.
Il importe peu, ici, de savoir qui est le véritable producteur du capitaliste ou de l’ouvrier. L'essentiel est de savoir que la combinaison sociale hiérarchisée capitaliste/ouvriers devient, en raison de l'usage d'une technique, force productive sociale. Ceci lui permet d'être performante sur le marché des biens et de donner à chacun, capitaliste ou ouvrier, une position sociale, différenciée, qui leur permet en retour, d’accéder différemment en tant qu'individus à ce même marché des biens. Cependant, leur position sociale à tous les deux dépend de 1a performance de la combinaison sociale qu'ils constituent et qui leur permet de produire un volume défini de choses.
Plus l'ouvrier produit beaucoup et bien, plus il a des chances de progresser dans l'échelle d'usine mais aussi plus il a des chances d'avoir un meilleur salaire donc une meilleure position sociale extérieure à l'usine et un meilleur accès au marché des biens et services. Efficace sur le marché des biens et services comme offreur, il acquiert une position sociale qui lui permet de mieux intervenir sur ce marché comme demandeur, ce qui renforce sa position sociale si cette demande est destinée à être redistribuée (à sa famille). Pour que cette redistribution puisse exister et renforcer la position sociale de l'individu, il convient qu'il soit, au préalable, efficace comme offreur sur le marché des biens. Cependant cette redistribution a des limites. En principe, l'individu ouvrier ne peut pas redistribuer, sauf à son entourage immédiat (femme et enfants). Par contre le capitaliste, lui, peut redistribuer. Mais il ne peut le faire comme il l'entend, étant tenu par les contraintes de reproduction de sa performance dans la production des choses. Il doit investir. Cet investissement est l’occasion d'une redistribution sociale, l'embauche de nouveaux salariés. Cependant, cette embauche n'est pas, en réalité, redistribution car elle n'est pas, en règle générale, constitutive de clientèle au sens strict mais de force sociale temporaire, le temps de la production. Le capitaliste reproduit sa position sociale non pas par une redistribution généralisée de ses gains mais par leur réinvestissement. Il n'en redistribue qu'une faible part, notamment à des fins de financement de partis politiques et, même dans ce cas, il ne redistribue pas directement aux électeurs en tant que clients individuels.
Sa position sociale tient à une redistribution institutionnelle : l'usine ou s'opère l'investissement et l'embauche de nouveaux ouvriers, l'État (par le fisc) qui assure en tant qu'institution la redistribution permettant la reproduction du système et les partis ou autres organisations (Église, etc.) qui en tant qu'institutions, produisent des élus clients.
Ces procédures de redistribution vont nous permettre de mieux situer la différence qui existe entre le capitaliste canonique et le patron privé (et même public) dans les sociétés moins développées où le capitalisme est venu du dehors.
Les gains réalisés par ce type de patron restent soumis au principe d'une redistribution individualisée constitutive de clientèle. Il n'existe pas d'institution médiatisant la redistribution et assurant une reproduction d'ensemble du système. En Algérie, j'ai, cependant, observé l'existence de réseaux confrériques recueillant des versements patronaux et les redistribuant. Il n'y a pas encore de capitalisme comme système et chaque patron vise d'abord sa propre reproduction « primitive » individuelle. Sa vraie "force" sociale n'est pas tirée de la combinaison hiérarchisée qu'il constitue avec ses ouvriers mais de 1a combinaison sociale qu'il constitue avec sa clientèle.
Tout d'abord, l'usine n'est pas une institution de redistribution temporaire mais permanente. Le corps des ouvriers est en réalité un corps de clients au sens strict. L'embauche est ici manière de redistribution et recrutement de clientèle. En effet, la combinaison sociale à constituer n'est pas conditionnée par le volume de biens produits, par la performance de production, mais par l'existence même de l’usine en tant qu'instrument d’intervention sociale par le biais des biens. Ceci rappelle curieusement le « soviétisme » ou bien tout système où le pouvoir social ou politique l'emporte sur l'économique. Il s'agit, avant tout, de préserver l'existence de l'usine non pas par une performance productive et une efficacité sur 1e marché des biens et plus tard un élargissement aboutissant au monopole, mais, dans les pays où le Politique domine l'Économique, partant déjà d'une situation de quasi-monopole protégée par le politique, assurer l'existence de l'usine par 1a stabilisation des approvisionnements et des salariés.
L’action vis-à-vis des approvisionnements, quand ils sont importés, s'assimile à une action visant à reproduire l’autorisation d’activité et l'existence même de l'usine. L'une et l'autre consistent à se constituer une clientèle parmi les pourvoyeurs d’autorisations d'exercer et de s’approvisionner. Ces actions absorbent une bonne part des gains redistribués et s’assimileraient, dans l'Économique canonique, à un investissement. Ici on achète une signature tandis que là on achète une machine.
L'action vis-à-vis des ouvriers consiste à les fidéliser pour qu'ils ne provoquent ni arrêt de travail ni fuite de secrets de fabrication, ni sabotage du rare matériel obtenu difficilement et difficilement renouvelable, ni gaspillage de matières, ni freinage ou vol. Comme il est incertain de les fidéliser par le salaire, il convient de les clientéliser.
Cette action se traduit dans certains cas, comme nous 1e verrons plus loin, par le recrutement de salariés peu ou prou liés au clan ou à la tribu ou à la région du patron. Elle consiste également à redistribuer aux ouvriers une partie de l’impôt religieux canonique en plus d’avantages matériels épisodiques comme la participation aux frais de mariage ou de pèlerinage, etc. Elle est renforcée quand le patron montre que cette forme d’action n'est pas intéressée mais procède de l'être même du patron. Régler les problèmes de ses ouvriers en intervenant personnellement ici ou là – aider à formuler une requête, « pistonner » pour aider à contourner les lourdeurs bureaucratiques ou, exceptionnellement, obtenir l'accession à un logement d'État sinon un lot de terrain, se procurer du café ou de la semoule en situation de pénurie, etc. etc. À ceci, il est bon que le patron ajoute une image d'homme pieux, de bonnes mœurs, sachant choisir le mode d'ostentation qu'il convient (construire une villa plutôt que festoyer). Ces caractéristiques font du patron un cheikh dont les employés sont les clients.
De même, à l'extérieur de l’usine, la redistribution est constitution de clientèle individualisée. On ne finance pas des institutions (partis, fondations, œuvres charitables à l'occidentale), on donne ou règle les problèmes d'individus. C'est cette redistribution qui confère la position sociale. Être riche et ne pas redistribuer ne confère aucune position sociale d'importance. Le patron ne doit pas considérer ses gains comme individuels et en faire ce qu'il veut (festoyer, voyager). Il doit comprendre que sa situation n'est possible et reproductible que grâce à la " force " sociale de son réseau de clients. Son efficacité sur le marché des biens est due à cela. Elle ne provient pas de sa performance dans la production. Au contraire, s'il ne visait que la performance dans la production en espérant se bâtir une position sociale par cette seule efficacité, par 1e seul volume de choses produites, il échouerait. Premièrement parce que l'initiative même d'une production dépend de 1a "force" sociale et que la reproduction de la production de choses dépend également de cette force du réseau de clientèle. La performance qui donne la situation sociale n'est pas celle qui consiste à avoir le maximum de clients sur 1e marché des biens mais le maximum de clients sur le marché des situations. La vraie performance n'est pas économique mais sociale. Le marché des situations commande alors 1e marché des biens. Le patron doit être cheikh avant d'être capitaliste.

Ces règles d'action ne sont pas propres au chef d'entreprise, mais à n'importe quel chef. N'est reconnu comme Chef et jouit d'un ascendant sur sa famille, son entreprise, son administration que celui qui est capable de:
1) - prendre en charge personnellement les problèmes de ses proches, employés ou subordonnés, sans, en général, aucune incidence financière négative pour lui, car il ne s'agit le plus souvent que d'obtenir des "papiers", obtenir un rendez-vous à l’hôpital, etc.;
2) - leur permettre, par son pouvoir, d’améliorer leur statut social et leur faciliter l'accès aux biens en les embauchant (le chef politique en fait des fonctionnaires). C'est un chef qui entre dans une communauté d'intérêts avec ses employés : vous m'enrichissez mais vous bénéficiez de cette richesse et nous améliorons tous notre statut social, en tant qu'individus et tant que groupe. J'ai entendu ce discours aussi bien à Ghardaïa qu'à Mostaganem. Il est tenu aussi bien par des patrons d'affaires que des responsables politiques ou de l'armée et la police. Le chef n'entretient pas les conflits d'intérêts ou leur représentation;
3) - d'être dans son apparence publique conforme à un idéal-type correspondant au surmoi de ses salariés ou clients - sa vie privée, si elle est discrète, importe peu. Le titre recherché est celui de hadj – celui qui a fait le voyage de la Mecque. D'où des hadji de plus en plus jeunes.

Efficacité matérielle et rapports confrériques

Si nous pouvons observer que les relations sociales au bureau, à l'usine, dans la rue tendent à se conformer ou à reconstituer le mode confrérique, cela nous conduit à la proposition suivante : les individus se représentent le mode confrérique comme le seul apte encore à leur procurer les positions sociales les meilleures. Sans appui confrérique, ils ne sont rien. Lorsqu'ils cherchent à se construire un devenir individuel autonome, ils s'isolent. Les autres ne les considèrent pas comme des « locomotives » capable de les hisser à leur suite. Ils les évitent. C'est la fréquentation de ceux qui conduisent le groupe au Triomphe qui est recherchée. De telles pratiques, bien documentées à Rome, existent aussi dans le capitalisme individualiste : il n'est pas socialement indifférent au salarié de travailler dans telle ou telle entreprise. Mieux : pour des raisons matérielles de prise en charge des soins ou de la retraite, il est préférable aux États-Unis de s'intégrer à une entreprise grande, prospère et prestigieuse, bref triomphante.
D'où les multiples pratiques de préservation et consolidation des réseaux confrériques observées aussi bien à travers les stratégies d’alliances matrimoniales et politiques, qu'à travers les stratégies de recrutement ou de promotion dans les entreprises. Le rapport confrérique joue davantage lors d‘un recrutement – dans une entreprise ou une administration – que le rapport salarial.
Ces stratégies ont des effets sociaux, ils confèrent une position sociale, et des effets matériels, ils procurent des salaires, des privilèges attachés aux fonctions et des sources d'enrichissement matériel. Toutes sortes d'attributions, d’autorisations, de licences, dont les effets matériels sont notables, sont obtenues plus aisément dans le cadre confrérique que dans 1e cadre bureaucratique rationalisé.
Cela va même jusqu'aux petites choses quotidiennes où la confrérie instrumentalise 1a position sociale de ses membres pour obtenir ces menues choses que sont produits alimentaires, biens durables, petits passe-droits etc. À la limite, on peut observer une instrumentalisation de 1'unité elle-même (entreprise, administration, et, surtout, armée) que dirige le membre de la confrérie. Cette instrumentalisation a toujours des effets matériels petits ou grands. Mais ces relations confrériques à effets matériels ne sont pas des relations économiques.
Venons-en, maintenant, aux effets matériels dans les relations de production. Le rapport confrérique est un rapport de confiance. Recruter un membre de la confrérie, c'est accroître les chances de "bien faire tourner la maison". L'intéressement est matériel - verser un salaire - et symbolique: renforcer sa position vis-à-vis de la confrérie en accroissant sa propre clientèle. Plus sa position sociale est dispensatrice d'emplois ou d'avantages, plus l'individu est considéré et se considère comme le "cheikh" de la tribu, seul capable de maîtriser l'économique apparent et en faire un instrument de renforcement de sa confrérie et de lui-même. Car plus sa confrérie est forte, plus elle occupe des positions sociales nombreuses et variées, plus l'individu lui-même a des chances de renforcer sa propre position sociale et son envergure de "cheikh".
Le cheikh moderne est celui qui, plongé dans le système bureaucratique et les rapports salariaux, réussit à en assurer le fonctionnement sur le mode confrérique. Observez les chefs d'État issus de l'Armée (Boumédiène, Ben Ali, Moubarak, etc.). Ils n'agissent pas autrement et se considèrent comme les grands cheikhs du pays.
Et ceci devient très clair dans les entreprises. La proposition avancée ici est assez paradoxale. L'hypothèse est : plus le mode confrérique est prégnant, plus les rapports salariaux sont efficaces matériellement.
Le mode confrérique ne peut jouer à l'efficacité pour l'entreprise que si elle est aussi efficace pour la confrérie. Nous aurons alors deux classes d'entreprises: celles dont la nature et la taille permettent de concilier, au moins dans la représentation, renforcement de l'entreprise et renforcement de la confrérie; et celles dont la nature et la taille ne permettent pas une telle conciliation.
Les grandes entreprises - ou administrations - sont obligées, de par leur taille, de recruter dans différentes confréries. On y observe alors des luttes confrériques visant le contrôle hégémonique de l'entreprise - ou de l'administration - qui entravent l'efficacité matérielle des rapports salariaux, ou le fonctionnement rationnel de l'organisation. Les petites entreprises - ou administrations - ont davantage de possibilités de recruter dans une seule confrérie et de faire fonctionner les rapports salariaux sur le mode confrérique.
C'est ainsi que nous pouvons expliquer l'apparente efficacité de certaines entreprises privées. De par leur taille, de par leur mode de recrutement, elles deviennent un instrument de prolongement et d'extension confrérique dans la société. Le rapport salarial n'y est pas paternaliste mais confrérique. L'ouvrier s'y représente comme agent de consolidation du pouvoir et de la position sociale qu'acquiert son patron, son "cheikh". Les patrons, d'un type particulier, sont de vrais cheikhs. Ils intéressent l'ouvrier symboliquement et matériellement : pouvoir de donner un emploi et un salaire à un membre de la confrérie, gestes symboliques gratifiants: rigueur morale au sein de l'entreprise, rapports confrériques, redistribution sur le mode confrérique (prise en charge des cas spectaculaires de maladie, contribution aux mariages, présences à ces mariages ou aux enterrements, gratifications prenant la forme de distribution de la dîme religieuse ou de prise en charge des frais de pèlerinage, etc.).
Dans une perspective occidentale, nous dirions que c'est du paternalisme. Ce serait erroné. Ce n'est pas une relation sur le mode paternaliste d'un individu à un autre individu qui lui est étranger. C'est plus que ça. C'est la relation d'un frère promu à un autre frère en voie de promotion en vue de la promotion sociale de toute la confrérie. Et cette promotion par degrés n'est possible que grâce à une faveur divine pouvant assurer l'élection de toute la confrérie à travers l'élection du premier promu. C'est celui-ci, celui qui a eu l'intelligence, sinon la lumière, d'instrumentaliser les rapports salariaux et le mode économique à son propre bénéfice et, par suite au bénéfice de la confrérie, qui devient le nouveau cheikh. Il devient un nouveau centre de redistribution matérielle et de redistribution symbolique. Son ouvrier n'en est pas un. C'est son frère et client qui, certes, attache de l'importance au salaire, mais plus d'importance encore à la sécurité confrérique, à la redistribution matérielle et symbolique. Dans la sphère politique, le chef domine ses clients mais les appellent ses frères. Les discours commencent souvent par : « Mes frères ! » (ikhouani !)
Cette condition de l'efficacité matérielle confrérique exige de la part du "patron" un comportement particulier. Il doit rendre des comptes symboliquement à la confrérie. Si la confrérie le renforce matériellement par le travail efficace de ses "ouvriers", elle attend de lui, en retour, plus de pouvoir matériel et symbolique pour elle-même. On peut alors observer ces "patrons" retournant périodiquement au "siège" de la confrérie pour s'y acquitter d'obligations symboliques et matérielles. On est loin du paternalisme.
De plus, ces ·patrons" le sont moins sur le plan hiérarchique salarial. Certes, ils sont des patrons dans la hiérarchie économique et salariale et tirent tout le bénéfice possible de cette position. Mais, eux-mêmes, et leurs employés, sinon la confrérie tout entière, se les représentent comme des "patrons" au sens confrérique. Leur parole, leurs ordres s'autorisent davantage du rapport confrérique que du versement d'un salaire. Ils évitent ainsi les conflits qu'engendre une hiérarchie salariale explicitée. Le patron au sens confrérique se doit donc à des signes extérieurs de comportement lui conférant ce statut. Ses ordres sont des invitations. La consommation qu'il peut s'autoriser est codifiée. Ses ouvriers n'admettraient pas que la richesse qu'ils créent pour lui soit dilapidée dans une consommation de débauche. Autrement, c'est le conflit et le rapport salarial qui reprend de la consistance. Le contrôle de l'usage de la force de travail a pour contrepartie un contrôle symbolique de l'usage de la richesse qu'elle contribue à créer. Certes, on admettra facilement que c'est un marché de dupes, un rapport "irrationnel", car si le "patron" s'approprie effectivement l'usage de la force de travail, ses ouvriers, eux, ne peuvent s'approprier la richesse qu'il accumule.
La représentation de ce marché se fait ici autrement. Personne ne se représente comme "dupe". Et personne ne se croit assez sot pour se représenter comme "dupé" et accepter de le demeurer. Ce serait prendre ces "ouvriers" pour des êtres diminués. attendant encore les "lumières" de la "rationalité" pour échapper à ce marché. Ils se considèrent, au contraire, en voie de promotion sociale grâce à la promotion de l'un des leurs.
Les entreprises réussissant à capturer le maximum du revenu social sont celles aptes à instrumentaliser les rapports bureaucratiques et salariaux dans un cadre confrérique. Autrement, les rapports salariaux sont globalement inefficaces. Tout individu cherchera, pour lui-même et pour sa confrérie, à tirer le maximum de l'entreprise où il travaille. Et toute confrérie cherche à placer l'un de ses membres dans une entreprise ou organisation pour l'instrumentaliser à son profit. La seule situation où l'intérêt de l'entreprise sera sauvegardé est celle où les individus verront que la maximisation du résultat de leur entreprise se confond avec la maximisation de leur propre avantage individuel et confrérique.
Quand les entreprises sont dirigées par des managers coupés de toute relation confrérique, il y a alors convergence entre l'efficacité d'entreprise et la promotion sociale de l'individu. À condition que celui qui décide de la promotion de ce manager soit lui-même coupé de toute relation confrérique. Ce qui n'est pas toujours le cas. Il advient alors que l'identification des intérêts de l'entreprise avec ceux de l'individu ne s'opère plus. Il ne sert à rien d'obtenir le maximum d'efficacité dans une entreprise si, en fin de compte, la promotion sociale s'obtient par affinité confrérique.

Modèle webérien et modèle confrérique

L'hypothèse avancée ici est que le rapport salarial ne fonctionne pas sur le mode économique (comme producteur d'un capital-valeur d'échange) mais fonctionne sur le mode confrérique. Que produit-il? Son efficacité matérielle n'est pas à mettre en doute quand il est soumis au mode confrérique. Produit-il également du "capital"? Les valeurs d'échanges produites dans le cadre du rapport salarial sur le mode confrérique sont-elles "capital" en mouvement et de quel "capital" s'agit-il? Le 'capital" produit est un capital-réseau, un stock de relations.
L'existence de ces relations amplifie la production matérielle de valeurs d'échange. Elle assure une reproduction élargie. Plus les relations sont nombreuses et pertinentes - efficaces dans l'obtention d'autorisations, licences d'importation, passe-droits - plus les possibilités d'élargissement et d'extension de la production de l'entreprise s'accroissent. C'est le réseau de relations qui permet:
1) D'assurer le recrutement de membres de la confrérie et d'assurer l'efficacité matérielle de la mise en œuvre d'un rapport salarial sur le mode confrérique ;
2) D'assurer l'accroissement de l'activité de l'entreprise par l'accroissement de l'approvisionnement en équipement et matières premières. Ce n'est pas l'accroissement du volume de production qui engendre l'accroissement de cet équipement ou du volume de ces matières premières. Le volume de capital constant n'est pas lié à la valeur d'échange produite mais à la pertinence et à la variété des « relations » du chef d'entreprise. Une entreprise peut accroître son volume de valeurs d'échange sans pour autant pouvoir accroître son "capital constant". Pour le faire, il lui faudra obtenir des autorisations. Il lui faudra donc au préalable "investir" dans un réseau de relations. L'investissement sera minimum quand ce réseau est composé de membres de la confrérie. Il sera maximum si ce réseau n'est composé que d'étrangers à la confrérie.
Pour minimiser son investissement dans le réseau, le chef d'entreprise aura tendance à rechercher et appuyer le "placement" de membres de sa confrérie dans les "places" à signature autorisée et autorisante. Ce "placement" en est véritablement un au sens de placement susceptible d'engendrer en retour des effets matériels. Ceux-ci sont directs (avantages issus d'autorisations) ou indirects (avantages issus de non-autorisation à autrui). Mais avant de voir comment tout ceci s'articule dans une double matrice de redistribution matérielle et de redistribution symbolique, nous allons essayer d'éclairer la différence entre ce mode de production de valeurs d'échange et le mode capitaliste tel que canonisé par l'économie politique occidentale.
Schématisons brièvement. Que nous en dit un courant représentatif comme le marxisme ? Le capital est valeur d'échange pour elle-même. Cette valeur d'échange est en mouvement dans un procès matériel de production et d'échange qui cristallise le travail sous forme matérielle en se l'assujettissant. Le procès est un mouvement de reproduction et d'accumulation matérielles élargies sous peine d'auto-négation. Pour qu'elle soit capital, la valeur d'échange doit se reproduire en s'accumulant tout en hiérarchisant la société. Pour cela, elle doit s'opposer (nier) l'existence de son contraire (l'activité existentielle de l'homme) en la matérialisant et la transformer en travail cristallisé dans la matière, en capital.
La condition pour que ceci se produise est qu'une somme destinée à financer des équipements et des employés supplémentaires soit prélevée sur la valeur d'échange pour fonctionner comme capital dans une nouvelle séquence. Ceci implique :
1) Que ces équipements et matières existent et soient librement disponibles ;
2) Que le travail se transformant en valeur devienne "abstrait" dans le résultat, du travail social indifférencié. Seule sa quantité compte. Le travail n'est pas rattaché à un individu identifié (x de telle famille ou village) mais une fonction et une quantité (un ajusteur). C'est ce que Marx a désigné par "travail socialement nécessaire". Ce travail est donc une quantité abstraite de l'activité d'individus indifférenciés, sans identité personnelle, mais doués d'une fonction. Leur nom n'importe pas. Ce sont leurs qualification et fonction qui importent. C'est donc un travail "bureaucratisé" au sens webérien.
Admettons que nous soyons dans une société où équipements et travailleurs additionnels ne sont pas librement disponibles et achetables. Pour ce faire, il faudrait les importer ou s'inscrire dans une file d'attente et obtenir une autorisation de change. Admettons de plus que l'efficacité de la relation hiérarchique dans le procès de travail dépende de l'identité des personnes et non de leur fonction.
La première conséquence en est qu'on ne peut pas transformer une partie de la valeur d'échange en équipements et matières. La transformation d'une partie de la valeur d'échange en capital est bloquée. Elfe dépend d'une signature autorisée et non d'un marché et d'une production. Si l'entrepreneur ne peut faire appel à une telle signature, il ne peut plus accumuler du capital. Il s'enrichit au lieu d'accumuler. Ce n'est pas un "capitaliste" car la valeur d'échange en mouvement ne peut pas fonctionner comme "capital". Pour qu'elle puisse le faire, il faut que la signature ne soit plus nécessaire. Autrement, cette valeur d'échange se reproduit avec le même "capital" mais ne devient pas "capital".
Pour qu'elle puisse se reproduire de façon élargie, il faut qu'une partie d'elle-même soit consacrée à l'obtention de la signature. D'où un investissement dans des "relations". La condition pour l'acquisition d'un équipement additionnel est la constitution d'un réseau de relations dispensateur de signatures. Avant qu'elle ne puisse devenir capital, la valeur d'échange doit d'abord se transformer en relation. Le coût de cette transformation sera minimum si cette relation est confrérique. Le capital ne peut donc ici être perçu comme un travail cristallisé dans des choses, une accumulation de matière, mais il est réseau humain de relations confrériques. C'est un capital-réseau et non un capital-matière. Ceci disqualifie les approches purement matérialistes et montre qu'elles sont spécifiques à une société donnée : le capitalisme canonique.
Celui-ci se caractérise par une indifférenciation d'individus dans un mode économique à fonctionnement bureaucratique. Tel n'est pas le cas du mode confrérique où les individus ne s'indifférencient que dans le cadre confrérique et non dans un cadre social bureaucratisé.

Indifférenciation bureaucratique et fonction de production

Le rapport salarial sur le mode économique repose sur certains traits sociaux majeurs :
1) Une individualisation destructrice des rapports confrériques ;
2) Une indifférenciation des individus accomplissant des tâches semblables requises.
La représentation que s'est donnée l'économie politique de cette indifférenciation tourne autour des notions de "quantité de travail" calculable et pouvant s'abstraire dans une quantité monétaire. Le travail n'est plus personnalisé. La catégorisation de l'activité personnelle sous forme de "travail" mesurable en "quantités", donc fractionnables (Taylor), indépendantes de la personne (la bureaucratie webérienne) et s'abstrayant dans une quantité sociale (Marx), vise à la neutralisation de toute personnalisation de l'activité. Elle aboutit à la représentation d"'ensembles" nécessaires à la valorisation du capital (les facteurs de la production), "ensembles" composés d'éléments interchangeables. L'ensemble" des travailleurs est isomorphe à un ensemble doté des propriétés d'addition, commutativité et transitivité. Les quantités individuelles de travail s'additionnent, se soustraient et se divisent. Elles sont interchangeables et commutatives. À qualité égale, peu importe la personne qui effectue la quantité de travail. Elles sont transitives. Si X est capable d'effectuer une quantité donnée de travail et si Y est un homme comme X, alors Y doit être capable d'effectuer la même quantité de travail.
Or, il est trivial de constater que toutes les sociétés ne considèrent pas le travail comme quantité indifférente à la personne qui l'effectue. Il existe le travail propre au vieux et celui propre au jeune. Il existe le travail propre à l'homme et le travail propre à la femme. Il existe le travail propre du prêtre et le travail propre au chef. Il existe le travail propre au paysan et le travail propre au tisserand. Mais, ici, nous devons parler d'activités personnalisées.
La représentation capitaliste d'usine considère que les quantités de travail ne doivent pas être personnalisées. À qualification égale, quiconque doit pouvoir exécuter n'importe quel travail. Les travaux eux-mêmes deviennent indifférenciés. Le paysan n'en est plus un. Le tisserand disparaît. Le métier meurt. Survient l'ouvrier spécialisé, apte à s'intégrer à n'importe quel procès de production. En mettant au point la chaîne de production au début du 20è siècle, H. Ford et F. Taylor avaient pour objectif principal de tuer le travail personnalisé et le métier.
Dans ce cas, il n'y a plus que des bureaucrates et des supérieurs encadrant une organisation où s'activent des ouvriers spécialisés dans une seule tâche répétitive. Il n'y a plus de personnes. Il n'y a que des fonctionnaires, des travailleurs occupant des fonctions. Il n'y a plus d'activité personnalisée. Il n'y a que des fonctions de production. L'être humain devient un argument quantitatif numérique d'une relation mathématique indifférenciée. Le procès de production devient, par conséquent, un procès purement matériel, calculable et monétarisable. Bref, une application isomorphe de l'ensemble des hommes sur l'ensemble des choses. La vitalité s'identifie comme temps de travail produisant une somme de choses. Le temps de vie lui-même se mesure par un panier de choses monétarisables (salaire).
Ceci permet la socialisation du travail par son abstraction dans un numéraire en faisant la péréquation quantitative des travaux individuels. Or des travaux personnalisés, propres à un seul individu comme la symphonie musicale, sont irréductibles à toute péréquation quantitative.
Dans d'autres types de sociétés, l'être ne s'identifie pas comme quantité (du temps ou un panier de choses) mais comme relation. Sa valeur tient à la qualité de cette relation, à la place qu'il occupe dans le réseau des relations. L'isomorphisme existe entre un ensemble de relations de parenté et de noms et attributions. C'est l'ordonnancement de ce réseau qui procure l'efficacité matérielle. À y regarder de plus près, ce pourrait être d'ailleurs la même chose dans le capitalisme mais l'isomorphisme des relations y est occulté par l'isomorphisme des quantités. Il n'est pas indifférent dans le monde capitaliste que votre frère soit chef d'entreprise, ministre ou autre, ni que l'époux ou l'épouse soient le fils ou la fille du duc X ou du chef d'entreprise Y ou de l'ouvrier Z. Mais la représentation économique de l'activité privilégie une seule relation : celle qui ordonnance le mouvement de la matière. Or l'ordonnancement du mouvement de la matière n'est pas représentable en termes de relations humaines.
Dans le fonctionnement social confrérique, le nom prime sur la compétence. La place qu'on occupe donne la compétence. La compétence première reste compétence de commandement aux hommes et aux choses. Elle n'est pas compétence de transformation de la matière. Elle est pouvoir de contrôle sur la circulation des hommes et de la matière, pouvoir de se placer et de placer aux points stratégiques de cette circulation.
Aussi, quand il s'agira de recruter ou de nommer, on procédera à une nomination au sens strict, c'est-à-dire une reconnaissance sur la base du nom. Ce processus de nomination est réciproque. La valeur sociale attribuée par les individus à d'autres individus procède du nom. L'individu, fut-il efficace au sens managérial, productif ou scientifique, n'est pas nommé ou reconnu sur la base de ses performances mais de son nom.
On occulte et ignore les noms qui ne rentrent pas dans un processus de nomination réciproque. Une telle pratique n'est pas absente dans le capitalisme et la « confrérie » médiatique en donne des exemples quotidiens. On ne reconnaît que les siens. Nommer, c'est nommer le meilleur producteur de votre propre nom. En produisant son nom vous produisez le vôtre et réciproquement. Ce processus réciproque de nomination se traduit par la capture des avantages matériels au profit de l'individu et de sa confrérie et par l'exclusion des autres noms de ces avantages. Le chef d'entreprise, le chef de service administratif, décident sur la base d'un ensemble de critères dont le nom. À propos d'un recrutement, d'une promotion, d'un licenciement, de l'attribution d'un avantage quelconque, il est arrive que le nom soit plus important que le diplôme ou la qualité du travail et le volume de la production. Le nom est utilisé également de façon indirecte: pour faire pencher la décision dans un sens ou un autre, il arrive qu'on fasse appel encore sous forme stricte ou "modernisée" (adaptée), le jâh, forme de prière formulée par quelqu'un qui a un nom, déjà autorisé, et un pouvoir symbolique (cheikh) ou effectif (patron). De telles procédures, qui semblent archaïques, sont à l'identique, pratiquées dans la société de l'Économique où ce parrainage prend d'autres formes: on dira reproduction de classe, interventions, piston, népotisme, etc. selon le registre épistémologique dans lequel on se place.
Nous savons bien, par exemple, comment fonctionne la cooptation dans les sociétés de l'Économique, que ce soit dans les domaines du symbolique ou du matériel. La gestion des entreprises, contrainte certes par la capacité de transformation matérielle, n'y reste pas moins entachée du processus de nomination réciproque. De même l'attribution d'une compétence et d'une valeur artistique ou scientifique y reste, en grande partie, soumise à la circulation des noms.
Dans l'Économique, le confrérisme se cache sous des formes académique, littéraire, scientifique, politique, idéologique. On appellera certaines formes déclarées de ce confrérisme, franc-maçonnerie. C'est bien alors la circulation des noms qui commande la circulation matérielle. Les places sont accordées au vu du nom.
Dans les sociétés confrériques, la circulation des noms reste encore apparente comme moyen de circulation des quantités matérielles. Dans les sociétés de l'Économique, on n'en a pas gardé les formes brutes: il ne reste pratiquement que le passeport comme forme brute de circulation nominale qui autorise ou ferme l'accès à la circulation matérielle. La société de l'Économique conserve encore le "qui?" comme question pertinente mais sous des formes transfigurées par les contraintes de transformation matérielle. Le nom y reste cependant un vrai passeport.
Sur les réseaux fonctionnant à la circulation du nom se bâtit une circulation sociale anonyme, transfigurée en circulation de choses. Cette apparence vide le nom de sa valeur en le rattachant à une quantité de choses (l'homme aux écus). Cet anonymat banalise le nom de la majorité des individus mal placés. N'ayant pas les écus, ils n'ont plus qu'un nom qu'ils survalorisent en essayant d'en faire un vrai nom. "Se faire un nom" reste la préoccupation majeure. L'anonymat des hommes sans écus provoque alors un affichage généralisé des noms, leur seule fortune. C'est alors, dans une telle société anonyme, que les noms sont bien mis en évidence sur les boites aux lettres, sur les portes des maisons, appartements et bureaux, en grand dans les affiches de cinéma, etc.
Dans la société algérienne où le nom semble être la source de la fortune, il est caché. La société est véritablement anonyme. Ni maisons, ni bureaux ne portent le nom de leur titulaire. L'espace peut être anonyme. Les structures sociales peuvent l'être également. L'information qui vaut son pesant d'or est celle qui permet de savoir "qui est quoi" et où. Il n'existe pas d'annuaire de type Who is who ? Celui-ci est dans les têtes et celui qui le maîtrise possède un vrai capital. L'information pertinente est celle qui a trait à l'arbre géonomique de chacun. La circulation des noms est l'objet de savoir, beaucoup plus que celle des choses. La société n'est pas saisie comme une configuration de choses (à nommer) mais une configuration de noms (à trouver). Ce ne sont pas les relations entre les choses qui sont pertinentes, mais les relations entre les noms, hommes et places. Il ne s'agit plus alors de "se faire un nom" par la circulation matérielle anonyme, mais, par son nom, de se faire une place dans la circulation matérielle. Ce nom n'est pas à faire, il est donné de façon géoconfrérique. Ce qu'il convient alors de cacher, c'est le secret de production de la place qu'on a. Comme l'industriel cache un secret de transformation de la matière, les relations géoconfrériques sont cachées car elles sont à la source des places et un pseudo mérite individuel est mis en avant.
La production du nom ne dérive pas d'une performance et en usine d'une production matérielle, d'une capacité de capture de la matière. C'est l'inverse, c'est le nom qui produit la place bonne ou mauvaise, qui donne une plus ou moins grande capacité de capture de la matière. Il ne convient donc pas de le produire mais de l'utiliser. On est déjà, on ne devient pas. Toutes les potentialités de promotion sociale sont inscrites dans le nom. Si effort il y a, c'est d'activer la configuration sociale géonomique pour se faire une place. L'effort n'a pas pour objet une quantité (de choses, de livres, etc.) à produire pour se faire un nom, mais une quantité de personnes à connaître, à pouvoir nommer pour être nommé. Si, dans l'Économique, la place sociale reste en général fonction de la performance, ici elle tient à la quantité de personnes que l'on peut nommer.

Université d'Alger
Mars 1988








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