Publié dans L'Humanité,
24 août 2012
Par Ahmed Henni
24 août 2012
D’Alger 1992 à Damas 2012
Enseignements à tirer de la guerre civile algérienne (1993-2012)Par Ahmed Henni
Lorsqu’en juin 1992 l’appareil militaire algérien annula les premières législatives pluralistes et proclama l’état d’urgence, nul gouvernement étranger ni organisation internationale ni système médiatique ne relevèrent l’évènement. Mieux: des milliers d’internements administratifs dans des camps ouverts à la hâte dans le désert du Sahara et en plein été ne suscitèrent aucun écho. Dans ces camps furent entassés des milliers de militants ou supposés tels du tout nouveau Front islamique du salut (FIS) qui venait de remporter les premières élections municipales de l’année précédente. Ces camps allaient être des viviers d’où sortiraient de futurs terroristes ou simplement rebelles. Après une nouvelle annulation en janvier 1993 de nouvelles élections législatives, une partie de ces “islamistes” s’engagea dans une protestation armée, une lutte de guerilla et des actions terroristes qui provoquèrent une violente riposte de l’appareil militaire (état d’urgence, suspension des libertés publiques, internements administratifs, ratissages de zones devenues interdites, tortures, procès préfabriqués avec juges encagoulés, et, suspicion de massacres systématique de civils dans les villages qui avaient voté “islamiste”, enlèvements et disparitions de milliers de personnes, etc..). Cela dura dix ans, une “sale” guerre dont le bilan a dépassé les 150.000 morts, 700.000 blessés, près de 10.000 disparus, des dizaines de milliers d’arrestations, et, semble-t-il, quelques 4 milliards de dollars de dégâts matériels. Un vainqueur: l’appareil militaire algérien et le régime mis en place à partir du 19 juin 1965.
En Méditerrannée occidentale, l’Algérie occupe, entre l’Europe et l’Afrique, une position stratégique sur le plan géopolitique et dispose de ressources pétrolières et gazières conséquentes. L’intérêt de la communauté internationale ne se porta pas vers le vécu des populations soumises aux horreurs de la guerre mais poussa les gouvernements étrangers au silence. Une sale guerre dans un huis-clos de dix ans.
Pourquoi donc, aujourd’hui, devant une situation semblable -- une partie de la population d’un pays qui ne peut s’exprimer librement par les urnes prend les armes contre un appareil militaire la tenant sous sa botte depuis des dizaines d’années -- pourquoi donc un intérêt soudain et immédiat pour les violences en Syrie où un appareil militaire similaire livre, comme le faisait le pouvoir algérien, une sale guerre qu’un système médiatique international dénonce, cette fois-ci, fort bruyamment alors qu’il ne disait mot du huis-clos algérien ? Les rebelles islamistes algériens furent d’office qualifiés de terroristes. Le système médiatique et la communauté internationale se refusent à utiliser ce qualificatif pour les rebelles syriens, affichant une sympathie pour ces “révolutionnaires” armés que seul le pouvoir militaire syrien qualifie de terroristes. Est-ce parce que, contrairement à l’Algérie, la Syrie n’ayant pas de pétrole, l’appareil militaire syrien se trouve démuni de soutiens ? Mieux: la Syrie abrite une forte minorité chrétienne qui s’est rangée du côté des militaires. Prompte à s’émouvoir du sort des chrétiens ou d’autres minorités religieuses ailleurs, la communauté internationale semble ignorer complètement ces chrétiens et dénonce l’appareil militaire qui les protège contre une éventuelle victoire d’une rébellion inspîrée, dit-on ça et là, par des islamistes.
Les rebelles syriens reçoivent argent, armes et soutiens politiques et diplomatiques de l’extérieur. Ces aides proviennent de gouvernements dictatoriaux ou au moins conservateurs prompts à s’ériger comme défenseurs de la démocraties. Quel est donc ce mystère ? Depuis la disparition de l’Union soviétique, les soutiens extérieurs et les sanctuaires des guerilla “progressistes” en territoire étranger ont été condamnés par la nouvelle communauté internationale et ont pratiquement disparu. Les Nations-Unies interviennent militairement à l’Est de la République démocratique du Congo pour empêcher les effets d’incursions venant du Rwanda ou de l’Ouganda. La règle est le passage par les urnes.
Pourquoi veut-on, de l’étranger, affaiblir l’appareil militaire syrien ? Il pourrait y avoir une explication géopolitique qui transcende la conflits d’intérêts internes entre les différentes composantes sociologiques de la société syrienne (conflits d’intérêts que les médias étrangers ignorent quand ils nous présentent la situation de façon manichéenne opposant les bons rebelles démocrates aux méchants militaires tyranniques). Les médias faisaient le contraire pour l’Algérie: ceux qui soutenaient les militaires étaient présentés comme de vrais démocrates et ceux qui étaient contre les militaires, qu’ils soient islamistes ou non, étaient qualifiés de terroristes.
Qui a intérêt à renforcer l’appareil militaire algérien contre des islamistes et, en même temps, affaiblir l’appareil militaire syrien contre d’autres islamistes ? Telle me semble la question essentielle.
Il s’agit moins semble-t-il de soutenir une “révolution orange” où le pouvoir plierait face à des milliers de manifestants appelant quotidiennement à la “démocratie” que de mettre en place une authentique guerre civile opposant des forces régulières à des combattants disposant en abondance d’armes fournies par l’étranger. Les États-Unis, par exemple, ne peuvent à chaque fois rééditer le coup irakien de 2003. Le but semble pourtant le même: mettre à bas un tyran et dissoudre un système politico-militaire. Au profit de qui ?
Hors l’Iran, l’Irak de Saddam Hussein et la Syrie des Assad étaient, dans la région, les seuls pays récalcitrants à l’hégémonie israélienne. Une fois l’armée baâthiste syrienne dissoute, aucun contrepoids n’existera face à la puissance militaire israélienne.
Seules des négociations rapides entre Syriens permettraient d’écarter cette perspective. Or l’appareil militaire syrien semble sourd à toute concession, comme l’était l’appareil militaire algérien lorsque la communauté de Sant Egidio avait tenté de réunir autour d’une table les différentes forces politiques algériennes. Les partis d’opposition laïcs, nationalistes et islamistes réunis à Sant Egidio avaient souscrit à une plate-forme appelant à la cessation des “violences d’où qu’elles viennent”, rejetée “en gros et dans le détail” par un pouvoir militaire qui préféra poursuivre la “sale” guerre et amener par la force les “terroristes” à récipiscence dans le cadre d’une stratégie de “réconciliation nationale” dont il dictait seul les termes et qui lui a permis d’être encore à la tête de l’Algérie.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire