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vendredi 31 octobre 2014

A propos du putsch égyptien : le naufrage des gauches du monde arabe se confirme

Publié dans Maghreb émergent,
15 juillet 2013

A propos du putsch égyptien : le naufrage des gauches du monde arabe se confirme 

par Ahmed Henni

 

Après qu'en 1992 une partie de la gauche algérienne a lancé un appel irrésistible à la direction militaire pour arrêter le processus électoral et mettre en prison les gagnants, voilà qu'en juin 2013 une partie de la gauche égyptienne s'associe aux auteurs d'un appel similaire à la direction de l'armée égyptienne pour destituer un président élu.
En janvier 1992, en Algérie et devant la perspective d'une victoire électorale des islamistes, une partie des progressistes laïques créent, à l'initiative en arrière-plan de la direction militaire du renseignement, un « Comité national de sauvegarde de l'Algérie » (CNSA), qui regroupe la direction de l'Union générale des travailleurs algériens (UGTA), la centrale syndicale sous influence communiste, le Parti de l'avant-garde socialiste (PAGS – communiste), la direction de l'Union des entrepreneurs publics (chefs d’entreprises souvent issus du PAGS), et le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) – un jeune parti laïque, balayé au premier tour de ces premières élections législatives pluralistes qu'ait connues ce pays (200 267 voix, soit 2,9% des votants), qui avait déjà appelé à « empêcher le second tour par tous les moyens » et, si besoin est, à « bloquer les carrefours et les aéroports ».
Ce CNSA s'autoproclame porte-parole de la « société civile » et appelle l'appareil militaire à intervenir pour empêcher une victoire des islamistes au second tour. Trois jours avant le scrutin, le 11 janvier 1992, la direction de l'armée, répondant à cet « appel irrésistible » du peuple, opère un putsch, contraint le président de la République à la démission et annule les élections.
Certes, comparaison n'est pas raison, mais on peut, sans aucun doute, supposer que les appareils militaires égyptiens du renseignement – les fameuses mukhabarât omniprésentes en Égypte - ont, au préalable, préparé le terrain « civil » du dernier putsch. On sait que, depuis un an, un véritable esprit d’obstruction s’est emparé des appareils d’État et des sociétés publiques, toutes sous influence. Les coupures d’électricité, par exemple, ont été systématiques, répétitives et régulières, suscitant et exaspérant la colère des habitants. Ces coupures et les pénuries de gaz et d'essence ont mystérieusement cessé dès la destitution de Mohammed Morsi. En point d’orgue, les appareils militaires ont, sinon fomenté, du moins encouragé et soutenu l'initiative des rassemblements de juin 2013 au Caire demandant la destitution du président islamiste élu, Mohammed Morsi.
Pour ce qui a été visible sur les chaînes de TV, ce sont des hélicoptères militaires qui ont jeté des drapeaux aux manifestants. Mais d’où viennent les milliers de portraits impeccables du général Sissi apparus comme par miracle juste après la lecture de son communiqué ? Pour ce qui n’est pas visible, les témoignages historiques en Égypte ou dans d’autres pays soumis à l’omniprésence des appareils de renseignements nous apprennent que ces appareils savent aussi bien rameuter et mobiliser les gens que fournir le matériel aux manifestants (drapeaux, photos, banderoles, slogans), l'eau et la nourriture, etc. Sans oublier une radio-télévision et une agence de presse officielles sous contrôle. Cela fait plus de cinquante ans - depuis Nasser - que ces appareils manipulent l’information. Qui peut dire combien de comptes Facebook ou Twitter sont tenus par des agents des mukhabarât ?

L’œuvre souterraine des services de renseignements militaires

Dans ces pays du « socialisme arabe », le renseignement militaire s'est, à l'instar du KGB soviétique, toujours donné un droit de regard sur la vie politique. Il est, dans ces pays, « le premier parti politique », a dit l'historien algérien Mohammed Harbi. C'est au nom de ce « socialisme arabe » que la majorité des progressistes de ces pays (Algérie, Libye, Égypte, Yémen du Sud, Syrie, Irak) ont, sans exception, pris le pouvoir ou y ont participé à la suite de putschs militaires, donnant aux appareils armés et à leurs bras sécuritaires une légitimité révolutionnaire désignée « progressiste et de gauche », aujourd'hui « laïque » – une image que ces appareils veillent à entretenir pour s'attirer les faveurs des gauches et des droites occidentales.
Or, la plupart des révolutions qui ont eu lieu dans les pays où le droit des gens n'existait pas se sont heurtées à la puissance de ces appareils militaires et ont conservé intactes leurs centrales de renseignement héritées des dictatures (Iran, pays ex-communistes, etc.). Toutes ces révolutions ont échoué en matière de libertés. Le seul changement radical a eu lieu en Allemagne de l'Est lorsqu'un pouvoir construit sur le droit des gens en Allemagne fédérale, après la défaite de 1945, a annexé la RDA et dissous purement et simplement la célèbre Stasi. Aucun changement de cette nature n'a pu se produire dans les pays du « printemps arabe ». En Turquie, il a fallu dix ans au gouvernement AKP pour s'estimer assez bien établi en vue de toucher aux directions des armées et des appareils sécuritaires.
Au Maroc et en Tunisie, les gauches n'ont gouverné que par la faveur du Prince : Hassan II a nommé un gouvernement Abderrahmane Youssefi, socialiste (1998-2000), et Bourguiba a laissé Ahmed Ben Salah (1961-1970) mener une expérience de « socialisme destourien ».
Or, aujourd'hui, à part une fraction tunisienne, représentée par Moncef Marzouki et un de ses principaux conseillers, qui a fait son aggiornamento et a sauté le pas, en considérant tous les Tunisiens, sans exception, comme des citoyens politiquement et électoralement égaux, les gauches arabes n'ont, au cours de leur histoire, jamais fait du droit des gens un préalable. N'étant arrivées au pouvoir que dans les fourgons des militaires, elles continuent de répudier la lutte primordiale pour la citoyenneté et lancent, ici et là, des appels irrésistibles du peuple au putsch pour maintenir des dictatures dites « laïques », ou renverser des pouvoirs élus par des peuples qui « votent mal ». Par exemple, l'un des plus célèbres hommes de gauche égyptiens, Samir Amin, nie que la source exclusive de légitimité du pouvoir soit « dans les urnes... », arguant qu' « il y a une autre légitimité, supérieure : celle de la poursuite des luttes pour le progrès social et la démocratisation authentique des sociétés » (site "Mémoire des luttes", 11 juillet 2012). Or, il est clair que cette seconde légitimité ne peut gagner que si les appareils militaires ne sont pas contre elle et qu'ils procèdent au renversement par la force du pouvoir en place. Sinon, on ne voit pas comment elle triompherait, sauf par une lutte armée guevariste qui, encore une fois, donnerait le pouvoir aux détenteurs des fusils.

Peut-on revendiquer le suffrage universel et rejeter la sanction des urnes ?

Bien que le suffrage universel soit l'un des grands acquis du mouvement social historique, le refus de ses résultats montre qu'une grande partie des gauches du monde arabe ne considère pas l'ensemble de la population comme des citoyens mais, pour une bonne part d'entre eux, des « égarés » trompés par les islamistes. Mais à qui la faute si, au lieu d'aller au devant de ces populations mener un travail populaire et convaincre d'aller vers la gauche, on laisse les islamistes seuls s'en occuper et leur venir en aide pour écrire une demande, se faire délivrer un papier, obtenir une aide, un soin, etc. Cette partie de la gauche a abandonné le militantisme auprès du peuple, pourvoyeur de voix, pour enfourcher la facilité médiatique du discours méprisant sinon haineux vis-à-vis de mouvements qu'on est incapable de battre politiquement. Dans le meilleur des cas, elle est en faveur d’un suffrage censitaire ou, comme le préconisait en 1992 l’universitaire algérien M'Hamed Boukhobza, les électeurs non instruits ne devraient pas avoir le droit de vote. Le rapport remis aux autorités par cet intellectuel soulignait « les risques du suffrage universel dans un pays sous-développé, car il favorise l'émergence d'un populisme potentiellement nihiliste, alimenté par l'existence structurelle d'une population nombreuse et exclue du progrès économique et social » (journal "La Nation", n°158, 1996). En réalité, l'attitude, irréductible, d'une partie des communistes du monde arabe – notamment, vis-à-vis des islamistes, même ceux qui sont constitutionnalistes – ne s'appuie sur aucune analyse marxiste ou matérialiste du mouvement historique ou populaire. Elle est davantage animée par une haine viscérale, semblable à celle, aveugle, des anticléricaux primaires dont la pensée se réduisait à « bouffer du curé ». Il faut dire que les islamistes ont toujours été des concurrents politiques mortels des communistes et que, sur le long terme, ils les ont éliminés du paysage politique électoral.
L'appel aux appareils militaires égyptiens, auquel a souscrit la majorité des courants de gauche, pour destituer un président élu au suffrage universel montre que les gauches du monde arabe, au lieu de réclamer la dissolution immédiate des « Stasi arabes », ou, pour le moins, leur encadrement par un texte législatif, continuent, au nom d'une hypothétique justice matérialiste utilitariste, de reléguer le droit des gens aux calendes grecques. Il est temps qu'elles fassent leur aggiornamento et érigent le droit des gens et la citoyenneté au rang de préalable politique. Autrement, et à l'instar des communistes occidentaux, leur dissolution historique ne fait aucun doute.

Soulèvements dans les pays arabes: du monopolisme d'État au monopolisme privé mafieux


Publié dans Raison présente,
n°181, 2012


Soulèvements dans les pays arabes:
du monopolisme d'État au monopolisme privé mafieux

par Ahmed Henni


Mohamed Bouazizi, 26 ans, chômeur, survivait en vendant des fruits et des légumes à Sidi Bouzid, dans le centre de la Tunisie. Mais voilà, pour être marchand ambulant, il faut une autorisation. L’une des agents qui l’a interpellé le 17 décembre 2010 l’a même giflé et lui a craché dessus. Outre sa dignité bafouée, on lui a saisi sa marchandise, son seul capital. Ayant plaidé sa cause devant le gouverneur mais n’ayant pas obtenu gain de cause, il décida de s’immoler par le feu devant la sous-préfecture. Que reste-t-il en effet dans une vie à l’étroit où tout est monopolisé par le pouvoir: monopoles de l’activité, des capitaux, de la justice, de la parole, de la pensée...Khaled Said, blogueur égyptien, est, quant à lui, arrêté puis battu à mort le 6 juin 2010 pour avoir posté sur Internet une vidéo compromettante pour la police. Deux cas qui traduisent des méthodes policières arbitraires et meurtrières, s'assimilant souvent à un chantage conduisant à du racket pour arrondir des fins de mois de fonctionnaires mal payés qui se « servent sur la bête ».
Ces comportements outrageants et meutriers de petits fonctionnaires de police qui en tirent des bénéfices matériels ne sont ni exceptionnels ni propres à la Tunisie ou l'Égypte. Elles provoquent une mise à l’étroit excluante destinée à obtenir la soumission: verser une redevance, quémander un travail, un logement, une aide quelconque, un passeport,.. tout en suscitant l'indignation muette ou la révolte. Historiquement, elles traduisent surtout l'absence d'un authentique appareil d'Etat. Les forces de sécurités agissent ici non pas pour un Etat mais pour une personne, une famille, un clan. Citons ici pour comparaison une vieille affaire.
En 1901, par exemple, l’écrivain français Anatole France s'indigne du cas de Jérôme Crainquebille, marchand des quatre-saisons, victime de la petite répression. « Il allait par la ville, écrit-il, poussant sa petite voiture et criant : Des choux, des navets, des carottes ! (..)
C’est alors que l’agent 64 survint et dit à Crainquebille :
Circulez !(..)
Crainquebille (..) s’écria, en s’arrachant les cheveux sous sa casquette :
Mais, puisque je vous dis que j’attends mon argent ! C’est-il pas malheureux ! Misère de misère ! Bon sang de bon sang !
Par ces propos, qui pourtant exprimaient moins la révolte que le désespoir, l’agent 64 se crut insulté. Et comme, pour lui, toute insulte revêtait nécessairement la forme traditionnelle, régulière, consacrée, rituelle et pour ainsi dire liturgique de « Mort aux vaches ! » c’est sous cette forme que spontanément il recueillit et concréta dans son oreille les paroles du délinquant.
Ah ! vous avez dit : « Mort aux vaches ! » C’est bon. Suivez-moi.
Crainquebille, dans l’excès de la stupeur et de la détresse, regardait avec ses gros yeux brûlés du soleil l’agent 64, et de sa voix cassée, qui lui sortait tantôt de dessus la tête et tantôt de dessous les talons, s’écriait, les bras croisés sur sa blouse bleue :
  • J’ai dit : « Mort aux vaches » ? Moi ?… Oh !”.
    Crainquebille sera jugé et condamné. Il avait, lui, affaire à un appareil répressif d'Etat.
Mohammed Bouazizi aurait certainement admis une amende s'il avait eu affaire à un appareil d'Etat agissant pour l'Etat. Or le régime tunisien était dévolu au service d'une seule personne et n'admettait pas le moindre interstice d'expression de la vitalité. Les dictatures de MM. Ben Ali et Moubarak étaient personnelles, familiales, totalitaires, contrôlaient et enserraient tous les aspects de la vie. Même les marchands ambulants se devaient d'être indicateurs de police, surveillant chaque trottoir et coin de rue. A part durer et transmettre le pouvoir, l'un à son épouse, l'autre à son fils, ils n'avaient aucun projet politique digne de ce nom et capable d'entraîner une société. C'est pourquoi leur départ « vint de l’excès de [leur] surprise; [ils furent terrassés] avant d'avoir compris"1.
Ce totalitarisme, affichant un libéralisme économique de façade, est en réalité l'héritier de régimes dictatoriaux mâtinés un temps de socialisme, ceux de Habib Bourguiba et de Gamal Abdel Nasser. En Tunisie, le changement opéré par M. Ben Ali a consisté simplement à privatiser, et non libéraliser, le secteur public tout en conservant les procédures monopolistes dans l'activité ou la pensée. Même une petite initiative comme celle de Mohammed Bouazizi se devait d'être autorisée contre services rendus, à la police, ou versement d'une commission. Bref, du racket et de la corruption jusqu'aux plus petits niveaux de l'activité sociale. Le régime de M. Ben Ali illustre ce passage d'un monopolisme d'État à un monopolisme privé et, qui plus est, mafieux. Nous en avons une autre illustration en Égypte.

De la privatisation de l'État

Le 3 août 2011 s'ouvrait au Caire le procès du président égyptien déchu sous plusieurs chefs d'inculpation (en particulier homicide avec préméditation pour avoir fait tirer sur les manifestants). La liste se termine par le chef d'inculpation pour « haute trahison » pour avoir ordonné la vente de gaz naturel à Israël à un prix bradé. En clair M. Moubarak est accusé d'avoir disposé comme il l'entendait des biens publics de l'Égypte – le procureur estime le préjudice subi par l'État dans cette affaire à 700 millions de dollars. Ce n'est qu'un exemple de ce que j'appelle une privatisation de l'État. Autour du président déchu, et avec lui, s'était constituée une véritable « association de malfaiteurs » utilisant des méthodes de gangsters: racket des sociétés publiques, privatisations pour des sommes symboliques, corruption et meurtres lorsque leurs intérêts sont mis en cause.
L'affaire du gaz naturel en est emblématique. Le procureur met en cause l'ancien ministre du pétrole agissant sur ordre et un homme d'affaires, « ami de trente ans » de M. Moubarak, Hussein Salem. Celui-ci, né en 1928, comme M. Moubarak, a débuté, sous Nasser, dans les services de renseignements puis a intégré l'aviation, arme dont est issu le général-président Moubarak. Dès la fin des années 1970, Hussein Salem se lance, sous le président Sadate, dans l’immobilier. Il s’impose comme le "parrain" de Sharm el-Sheikh. Son groupe HSG, y construit une usine de désalinisation, une mosquée et deux complexes hôteliers de grand luxe, en partenariat avec la chaîne suisse Mövenpick. C’est dans l’une de ces résidences qu’Hosni Moubarak s’est réfugié après le 11 février 2011. L'acte d'accusation précise que les terrains – publics – ont fait l'objet d'une attribution au rabais. M. Salem a, par la suite, établit un conglomérat international, l’Hussein Salem Group (HSG), installé à Genève, bâtissant sa fortune dans l’immobilier, les armes, le gaz et le pétrole, tous secteurs rattachés à la souveraineté du pays et exigeant des signatures d'État. Ce ne sont pas des entreprises d'où naît une richesse nouvelle mais des structures abritant l'accaparement rentier de richesses publiques. La justice égyptienne présente ce businessman, en fuite, comme un prête-nom de M. Moubarak dans les affaires.
En 1999, il fonde une société appelée "East Méditerranean Gas Co" avec le groupe israélien Mehrav (25%) et le gouvernement égyptien (10%). Une convention d'achat de gaz est signée, sur ordre du ministre du pétrole, entre les sociétés publiques (La Société générale des pétroles égyptiens et la Société égyptienne de gaz naturel) et la société EMG dirigée par M. Salem. En 2008, M. Salem signe avec une société israélienne du groupe Mehrav, de M. Yossi Maiman, un contrat d'approvisionnement en gaz, pour 15 ans, garantissant 1,7 milliards de mètres cubes de gaz naturel par an au prix de 1,5 dollars par million de BTU – à cette date, le prix international est, en moyenne, de 6 dollars. Il apparaît donc que le gaz était, sans raison apparente, livré très en-dessous du prix du marché à Israël – mais aussi à la Jordanie. Outre le préjudice subi par l'État égyptien – 700 millions de dollars selon l'acte d'accusation – il pourrait s'agir d’une affaire de rétro-commissions, c'est à dire de blanchiment de détournement de fonds publics. Les partenaires israéliens auraient restitué à l' »association de malfaiteurs » qui dirigeait l'Égypte une partie de la différence entre le prix du marché et le prix octroyé.
Le partenaire israélien de M. Salem, qui est aussi son associé dans une raffinerie d'Alexandrie, n'est pas n'importe qui. M. Maiman, président du groupe Merhav et actionnaire avec M. Salem de l'EMG, est aussi un ancien du renseignement qui a eu, à ses débuts, un coup de pouce d'un conseiller de M. Shimon Peres et réussi, plus tard, à embaucher M. Shabtai Shavit, ancien chef du Mossad. Selon sa notice officielle, il possède majoritairement Canal 102, deuxième chaîne israélienne de télévision commerciale, où il détient 51% du capital; il est, par ailleurs, «  consul honoraire du Pérou et du Turkménistan en Israël. Il est membre du conseil d'administration de l'Université de Tel-Aviv, président du conseil d'administration du Centre Jaffee d'études stratégiques à Tel Aviv University, membre du conseil de l'Université Ben Gourion, et président du conseil d'administration de l'Institut de politique internationale pour la lutte contre le terrorisme ».
Nous sommes donc devant une configuration qui fait converger pouvoir politique et militaire, milieux du renseignement, secteur public, affaires privées, politique étrangère et capitaux internationaux. Ces « affaires » ne sont pas destinées à accumuler du capital productif. Elles sont toutes rattachées aux technologies de souveraineté porteuses de contrats commerciaux et de « valises »: armement, pétrole et gaz, télécommunications, etc. Telle est la figure de la mondialisation subie par les populations tunisienne ou égyptienne et, ajoutons, marocaine, algérienne, lybienne, saoudienne et syrienne.

Il n'y a pas qu'en Tunisie ou Égypte, en effet, où ce type d'association de malfaiteurs « élus » tente et réussit à privatiser l'État pour s'approprier ou brader les biens publics et utiliser la violence d'État pour en protéger les bénéficiaires. A des degrés divers, la plupart des pays arabes où de fortes contestations ont eu lieu ont une histoire au cours de laquelle l'État a eu la haute main sur une grande partie des biens, comme héritage soit de l'administration et de la propriété coloniales (Maroc, Algérie, Tunisie) soit d'une période socialisante plus ou moins prononcée (Algérie, Tunisie, Égypte, Syrie, Yémen). Les périodes coloniale et socialisante se caractérisent toutes deux par l'existence de monopoles excluants. Les monopoles coloniaux privés sur les bonnes terres, l'eau ou les mines (Maroc, Algérie, Tunisie) ont été nationalisés par la monarchie ou les républiques indépendantes. L’indépendance a mis ainsi aux mains du roi ou des dirigeants des nouvelles républiques un pouvoir de contrôle exclusif de l'activité.
Dans le cas du Maroc, les monopoles fonciers et miniers coloniaux ont souvent été rachetés par le roi en tant que personne privée ou réservés à ses proches et clients – le roi est le premier propriétaire foncier du royaume et contrôle de multiples entreprises. Le Journal hebdomadaire écrivait en 2009: « Dans les années 1990, Abdelmoumen Diouri, un opposant au régime, avait tenté de faire l’inventaire des biens de Hassan II. L’estimation, fortement contestée par le palais, (..) comprend, au Maroc, une vingtaine de palais, plusieurs milliers d’hectares de terres agricoles (..), le groupe Omnium nord-africain (ONA : mines, agro-industrie, communications, assurances, distribution), la Sevam (emballage, embouteillage), Primarios (mobilier), la Compagnie chérifienne des textiles (CCT : textiles, films de serre agricole)… Plusieurs immeubles à Paris et à New York, de nombreuses propriétés en France et aux États-Unis (..) Détenteur de la plus imposante fortune du pays, le roi est à la fois premier entrepreneur, ­premier banquier, premier exploitant ­agricole, etc. (..) La prévalence de la monarchie dans le secteur économique n’a jamais été aussi forte. Elle s’est accentuée depuis la mort de Hassan II »3.
Dans les républiques socialisantes (Algérie, Tunisie, Égypte, Syrie), les biens n'ont pas, au début, été privatisés. C'est l'État lui-même qui fut privatisé aux mains de dirigeants comme Houari Boumédienne, Habib Bourguiba, Gamal Abdel Nasser ou Hafez el Assad. De fait, ces dirigeants pouvaient apparaître comme des dictateurs « intègres ». Ils fermaient cependant toutes les voies à la vitalité de leurs sujets. En matière économique, les monopoles publics servaient à soumettre et contrôler la population par divers moyens: embauche, autorisation d'activité, etc.
Prenons l'exemple des petites activités commerciales. Les importations, par exemple, étaient interdites en dehors des monopoles publics ou de leur autorisation.

Centralisation, société civile et économie parallèle

Outre qu'elle engendre une centralisation des quantités et des contrats, la monopolisation des exportations ou importations – par octroi de licences – s'accompagne souvent d'une réglementation centralisée des prix qui fixe les marges à chaque étape du processus d'écoulement des produits importés. Le Centre dispose ainsi, en plus des "quotas" qu'il attribue à chaque commerçant revendeur, d'un autre moyen de limitation ou d'accroissement du revenu de chaque catégorie sociale. Tel fut le système en vigueur dans les pays arabes « socialistes » (Algérie, Tunisie, Égypte, Syrie).
Cependant, par leur existence même « fonctionnarisée », mais s’accompagnant d’une libre revente au détail, les petits commerçants entravaient la caporalisation totale des consommateurs par les sociétés publiques de commerce. Bien à l’étroit dans le corset du système centralisé, ils furent les vecteurs d’une économie parallèle échappant au système et les soutiens financiers des futurs mouvements d’opposition idéologiquement favorables à la circulation marchande (islamistes notamment). C’est pourquoi le pouvoir tunisien ne voulait pas que le jeune Mohammed Bouazizi soit incontrôlable.
La centralisation des activités et leur contrôle par les dirigeants ont introduit un autre ver dans le fruit: l'octroi de licences contre corruption. Par ailleurs, les quantités conséquentes importées de blé, sucre, lait, café, médicaments, ciment et autres produits et appareillages que ne produisent ni le Maroc, ni l'Algérie, la Tunisie, l'Égypte ou la Syrie, font des opérateurs agissant au nom des gouvernements de ces pays des acheteurs importants au niveau mondial. D'où un pouvoir de marchandage avec les multinationales et, surtout, les courtiers plus aptes à couvrir des commissions. On ne comprend pas par exemple que ces pays « socialistes » n'aient pas acheté leur sucre directement à Cuba mais à des courtiers néo-coloniaux liés aux milieux des renseignements.
Les systèmes monopolistes socialisants ont écarté toute possibilité de dynamique économique autonome. Ils ont supprimé ainsi toute velléité d'apparition d'embryons de société civile, héritage dont ont bénéficié les « associations de malfaiteurs » libérales qui leur ont succédé. On continua à traquer les soupçons d'autonomisation civile jusque dans les sphères les plus innocentes de la configuration sociale. L’impossibilité d'apparition d'un champ quelconque pouvant s'assurer une autonomie par lui-même en devint manifeste: tous les champs sociaux (productif, musical, sportif, scientifique, religieux, etc.) devaient, à un moment ou un autre, recourir au pouvoir et passer par ses fourches caudines pour se procurer les moyens de leur existence. Dès lors, la croyance a pu s'instaurer qu'il suffisait de bien tenir le robinet des ressources pour « tenir » la société tout entière et faire ainsi l'économie de toute politique économique, musicale, sportive, scientifique ou religieuse. MM. Ben Ali, Moubarak et consorts y ont cru. Ils ont tout simplement privatisé le monopolisme à leur bénéfice.

La contrainte démographique

Mais ces processus de privatisation de l'État et d'appropriation du foncier, licences d'activité et entreprises rentières (monopoles d'exportation et d'importation, pétrole, télécommunications) contraignaient une population de plus en plus nombreuse à se « débrouiller « toute seule, en s'appuyant souvent sur des solidarités « islamistes »  .
La démographie est, dans ces pays, une réalité incontournable mais souvent occultée. Ce sont des pays où elle est telle que les problèmes matériels ne peuvent que produire des explosions. L'Égypte, avec 85 millions d'habitants reste et restera une bombe à retardement. Voici des pays, en zone semi-aride ou désertique, faits pour abriter quelques millions d'habitants, qui sont dans l'incapacité de nourrir leur population, qui sont sans industrie et sans économie du savoir (informatique, etc.), et la population y double tous les 25-30 ans. Aucune politique économique ne peut s'y faire sans prévoir toujours le double de nourriture, d'écoles, d'emplois, etc. Chaque 25 ans, il faut construire une nouvelle Égypte, une nouvelle Tunisie ou un nouveau Maroc. Aucun gouvernement ne le peut en l'état actuel des choses. Un État vertueux y est indispensable. Or, au lieu de cela, c'est la privatisation mafieuse sans projet politique qui est de règle et qui, pour ne pas s'aliéner les religieux islamistes, reste complaisante sur l'expansion démographique.
Le cycle des soulèvements semble d’ailleurs coller au cycle démographique (25 – 30 ans), le temps qu’une nouvelle génération apparaisse. Les coefficients multiplicateurs de la population depuis 1970, soit sur 35 ans, sont les suivants :
Yémen : 3,3 Syrie : 3,0 Algérie : 2,4 Égypte : 2,1 Maroc : 2,1 Tunisie : 2,0 Ceci veut dire que là, maintenant, immédiatement, il faut une politique économique non pas pour 85 millions d'Égyptiens mais pour 170 millions.

Le rôle des rentes: luttes « populaires » et lutte des places

Cinq pays ont eu une histoire récente « socialisante » et une histoire antérieure ottomane plus ancienne et plus longue: Algérie, Tunisie, Lybie, Égypte, Syrie. L'héritage ottoman est toujours là: au lieu de créer une entreprise, on devient fonctionnaire et se nourrit de la caisse publique. L'aspiration générale est d’accéder au pouvoir d'État et aux places lucratives, dont celle de n°1 est la meilleure, et, à défaut, être client du n°1.
La recherche de ces rentes politiques est un élément stratégique de l'action sociale. Les retombées de ces rentes sont petites ou grandes. Lorsque ces rentes sont alimentées par des ressources tombées du Ciel (pétrole), c'est l'affolement.
L'élément commun est de s'approprier l'appareil d'État, soit par un putsch, un mouvement populaire, ou en développant une capacité de nuisance, minoritaire, mais pourvoyeuse de places. C'est à ce titre que l'on peut opérer des distinctions entre ces pays.
En Algérie, ce sont ceux qui ont appelé au coup d'État militaire de janvier 1992 pour annuler les premières élections « démocratiques » du pays qui, aujourd'hui, et faute d'avoir été récompensés par l'Armée, veulent sortir de ses fourgons pour réclamer des places (exemple: le parti de M. Saïd Sadi, après avoir soutenu les généraux putschistes, réclame aujourd'hui la démocratie. Aux élections de 1990, il avait obtenu 30.000 voix et son chef avait déclaré: « Je me suis trompé de peuple »).
En Tunisie et en Égypte, la situation semble relever d'une arithmétique politique simple. Les dirigeants ont reproduit des traditions de pouvoir ottomanes (occuper les places pour privatiser la caisse). La Tunisie, par exemple, dispose d'un revenu national de 90 milliards de dollars. Si 90.000 personnes (sur 10 millions) prennent chacune 1.000.000 de dollars par an (le n°1 et ses clients) (un niveau juste correct de revenu pour se dire « riche »), il ne reste plus rien au peuple. A titre indicatif, il faudrait, en France, que 2.500.000 personnes prennent chacune 1.000.000 de dollars par an pour épuiser le revenu national. Or, il n'y en a que 30.000. En Égypte, pour un revenu de 200 milliards, il suffirait que 200.000 personnes (sur 85 millions) prennent chacune 1.000.000 par an pour ne rien laisser au peuple (85 millions devront « manger de la terre »).
Dans ce cas, tout pouvoir qui voudrait durer se doit de limiter l'accès à la couche des 1.000.000 de dollars, c'est à dire limiter l'inflation de ses clients. Les militaires algériens, pratiquant un contrôle collectif, tentent de le faire et maintiennent un niveau soutenable de redistribution, clientélisant collectivement la population. M. Ben Ali, a voulu abolir ce contrôle collectif (hérité de la période socialisante de Ben Salah) et instaurer un contrôle individuel de la richesse, appelée à se concentrer aux mains d'individus et irriguer des clientèles individualisées. En Égypte, le contrôle collectif nassérien reste aussi dans les traditions, mais, depuis Sadate, le contrôle individuel des richesses a pris de plus en plus d'importance. Il semble que le Conseil suprême des armées actuel veuille réintroduire une dose de contrôle collectif de la richesse nationale.

Le contrôle individuel de la richesse a poussé à promulguer des politiques économiques libérales, rejetant les tendances socialisantes précédentes mais sans fixer de limites à l'enrichissement individuel. Reprenons l'équation tunisienne comme exemple. Pour laisser au peuple de quoi manger, environ deux dollars chacun par jour, il faudrait 15.000.000.000 de dollars. Resteraient 75 milliards qui, à raison de 1 million chacun, pourraient enrichir (et sans excès) 75.000 personnes seulement. Conséquence, lorsque ce niveau est atteint, la limite rouge de l'explosion sociale l'est aussi.
Il convient donc d'empêcher l'entrée de nouveaux arrivants, d'où la monopolisation des affaires et les tracasseries administratives destinées à fermer le cercle des « enrichis ». (Les pays capitalistes européens ont réussi à limiter l'enrichissement par d'autres méthodes: politiques fiscales social-démocrates respectant l'État de droit).
Or, libéralisme économique et instruction (le pouvoir a multiplié les écoles) font que le nombre de ceux qui frappent à la porte de ce cercle fermé devient chaque jour plus grand et qu'on les empêche d'y entrer, non par une concurrence économique loyale ou tordue (comme dans les vrais pays capitalistes), mais par des moyens policiers et administratifs.

C'est cette couche (islamistes constitutionnalistes compris), à l'aise mais aspirant à une richesse plus grande, qui développe le discours de la démocratie et de l'État de droit. Là aussi, l'enjeu est l'appareil d'État. Certes, sans le soutien physique des plus démunis, cette couche n'aurait pu seule briser les carcans du monopolisme politique et provoquer le départ de MM. Ben Ali et Moubarak. Il reste que les appareils d'État ont été préservés. La seule transformation à prévoir est qu'ils s'élargissent à cette couche plus ou moins aisée et instruite qui frappe aux portes.


1Selon l'expression d'Alexis de Tocqueville à propos de Louis-Philippe devant la Révolution de 1848.
2Canal 10 est, semble-t-il, bien connue pour ses provocations: le Vatican s'est plaint en 2009 d'une émission présentant de façon blasphématoire Marie et Jésus; la même année, la chaîne a présenté un candidat à un de ses jeux se glorifiant d'avoir appelé sa chaussure « Mohammed », etc.
3 Le Journal hebdomadaire, 9/7/2009