Texte achevé en mai 1998
La superposition historique
des cycles de ressources extérieures et des cycles politiques
Crise des paiements et crise
du système de valeurs
Le lion, le renard et le chien partirent ensemble à
la chasse. Ils ramenèrent pour le dîner un coq, un mouton et un
âne. Le lion dit au chien:
- Chien! Partage!
Le chien réfléchit un moment puis dit:
- Voilà oncle Lion! Ce coq sera pour moi, le mouton
sera pour le renard et l'âne sera pour toi.
Le lion entra dans un grande colère et, furieux, il
donna au chien un grand coup de patte.
Le lion se tourna alors vers le renard et lui dit:
- Allez, Renard! Partage, toi!
Le renard réfléchit un instant puis dit:
- Voilà, Oncle Lion. Si tu permets, on te donnera
le coq pour ton petit déjeuner; tu prendras le mouton pour ton
déjeuner et puis tu dîneras avec l'âne.
- Tiens! s'exclama le lion. Toi tu sais partager.
Mais dis-moi, qui t'a appris à partager ainsi ?
- Oh! C'est le grand coup de patte qu'a reçu le
chien.
(Conte algérien)
La crise actuelle en Algérie renvoie sans aucun doute
à une crise de valeurs. Il convient, de ce fait, de chercher et
définir les valeurs véhiculées par la configuration sociale
algérienne afin de mettre à jour:
1. L'articulation ou non de ces valeurs sous forme de
système social cohérent et légitime;
2. La dynamique d'articulation de ces valeurs en
système et les crises qui peuvent en résulter dont la crise
actuelle est la plus violente.
La thèse qui sera développée ici, prenant appui sur
un ensemble de données empiriques qui ne pourront par ailleurs être
toutes présentées, renvoie l'analyse de la crise au défaut de
construction d'un système de valeurs marquant de sa cohérence la
circulation matérielle. Le système de valeurs officiellement
légitimé depuis trente ans est basé sur un discours contradictoire
du développement et du progrès, présentés d'un côté comme
effort auto-producteur d'une égalité des conditions et, d'un autre
côté, comme dons d'un pouvoir redistributeur d'une rente
non-produite et, de ce fait, légitimement centralisateur,
monopoliste et excluant. L'économie de rente va nourrir une
circulation matérielle négatrice de tout effort productif propre.
Le système de valeurs centré sur les vertus auto-productives va
lentement entrer en opposition avec les données d'une circulation
matérielle construite, elle, sur une dynamique rentière de
l'importation, du négoce et du courtage1.
La crise actuelle, si elle exprime la violence soudaine de cette
opposition et la manifestation de l’impossibilité à auto-produire
l’égalité des conditions, révèle que cette impossibilité tire
son origine historique de la compétition autour des ressources
extérieures du pays. L’importance stratégique de ces ressources
n’est pas nouvelle. Elle marque, depuis des siècles, l’histoire
de ce pays. Dès lors, la dynamique historique de la configuration
sociale algérienne semble se dérouler sous la forme de cycles
déterminés par le cycle des ressources extérieures.
Cette configuration s’est cristallisée dans ce que
nous appellerons le "système
importateur". Celui-ci, loin d’être
apparu avec le pétrole, avait régi durant des siècles l'histoire
algérienne. En en retrouvant les sources et la dynamique, nous
observerons que la circulation matérielle a, depuis l'indépendance
en 1962, continué d'être souterrainement contrainte par les règles
de ce "système importateur" alors que le système de
valeurs officiellement affiché, le socialisme, se voulait construit
sur l'auto-production de la société et les vertus morales de
l'effort et de l'austérité dans l'égalité des conditions. Tant
que la bonne fortune liée à l'abondance d'argent tiré du pétrole
l'a permis, l'opposition entre la dynamique de la circulation
matérielle et le système des valeurs développementiste et
progressiste resta souterraine. Mieux, les intérêts du "système
importateur" convergeaient avec le discours redistributif
d'élargissement de la demande nationale par la distribution
salarisée et l’offre de produits de consommation à bas prix,
élargissement assimilé à une généralisation de l'égalité des
conditions. Il a suffit qu'en 1986 le prix du pétrole baisse pour
que le pouvoir importateur de l'Algérie soit amputé drastiquement
et que système importateur et système de valeurs développementiste
se désarticulent violemment2.
Ressources extérieures de l’Algérie
(milliards de DA)
- AnnéeRecettes d’exportation des hydrocarburesFiscalité pétrolière19856346198636211987402019884524
La crise actuelle est une crise de recomposition aussi
bien de la circulation matérielle que du système des valeurs. De ce
fait, l'analyse de la crise des paiements de 1986 en devient
centrale. Cette crise elle-même ne peut trouver sa signification
pleine et entière que comme aboutissement historique de l'existence
des mêmes règles d'appui sur les ressources extérieures et de
monopolisme excluant. Elle prend, selon les époques et les régimes
de pouvoir, des figures formellement différentes3.
On peut dire, ce faisant, que ce n'est qu'à partir de 1986 et la
crise du système importateur que la configuration sociale algérienne
indépendante, visitée par le problème de l'égalité des
conditions, a commencé à se poser par elle-même le problème de
son existence comme système
social auto-produit.
I - La crise des paiements de
1986 ou la nécessité du choix entre dévaluation monétaire et mise
en avant d'un système de l'effort auto-productif ou endettement et
reproduction du système importateur
1. Le refus de la dévaluation
Lorsqu'en 1986, le prix du baril de pétrole fut divisé
par trois, les revenus extérieurs de l'Algérie, composés à 98% de
recettes d'exportations d'hydrocarbures, furent brusquement amputés
et la capacité d'importation du pays diminua du jour au lendemain
d'un tiers. A défaut de prévisions fiables des tendances du marché
pétrolier, d’un matelas de réserves de change et d'un système
productif capable de substituer immédiatement son offre de produits
nationaux à l'importation de produits étrangers ou capable de
développer rapidement des exportations de fabrications nationales et
combler ainsi le déficit des paiements, les autorités, dont la
responsabilité était engagée sur ce défaut d'existence et qui ne
pouvaient de ce fait compter sur les citoyens ordinaires pour gagner
des devises, devaient, par elles-mêmes, trouver une solution à la
crise des paiements. Elles n'avaient le choix qu'entre deux solutions
principales:
1. La réduction des importations par dévaluation de la
monnaie nationale ou la taxation et le contingentement autoritaires4;
2. Le maintien du volume des importations par recours
aux emprunts extérieurs et le report des échéances posées par le
déficit extérieur.
La solution qui, semble-t-il, aurait été la plus
rationnelle sur le plan économique consistait à dévaluer
immédiatement la monnaie nationale (le dinar algérien - DA) ou de
taxer certains produits en proportion de la réduction de la capacité
d'importation. Cette solution devait entraîner un renchérissement
des produits d'importation, une diminution de la demande à
l'importation et une correction immédiate du déficit. Elle aurait
eu en plus l'avantage de ne pas diminuer les recettes budgétaires de
l' État obtenues en grande partie par conversion de dollars
pétroliers en dinars algériens. Elle avait cependant quelques
inconvénients majeurs:
®
En réduisant l'enveloppe globale (en dollars) destinée aux
importations, il aurait fallu décider quelles importations seraient
réduites et de ce fait réaménager l'importance respective des
groupes d'intérêts constituant le système importateur. Il aurait
fallu pour cela que le Sommet de l'appareil d' État dispose d'un
pouvoir d'arbitrage incontestable pouvant contraindre tout groupe à
accepter la nouvelle donne. On aura compris que la crise matérielle
de 1986 a pu déclencher une dynamique de réaménagement du système
importateur et dont il faut retracer la genèse historique.
®
La dévaluation du dinar par rapport au dollar aurait diminué le
pouvoir d'achat de tous les acteurs impliqués dans la circulation
des produits importés soit par transformation (industrie publique et
privée) soit par distribution commerciale (sociétés publiques
particulièrement). Conjuguée à la réduction de la demande
nationale, cette perte de pouvoir d'importation pouvait gravement
détériorer la situation financière de l'ensemble du système de
recyclage de la rente pétrolière consacrée aux importations. Dès
lors, elle ne pouvait que susciter l'opposition aussi bien des cadres
et employés des sociétés publiques d'industrie et de commerce que
des industriels privés. Les commerçants privés, étant, comme
nous le verrons, exclus d'une participation directe au système
d'importation, n'étaient pas directement concernés par la
dévaluation: mieux toute réduction des importations du système
importateur donnait un coup de fouet aux importations parallèles et
au commerce privé administré ou parallèle.
®
La dévaluation du dinar gonflerait les recettes de l'administration
par conversion d'une fiscalité pétrolière dollars en une quantité
plus importante de dinars. Elle provoquerait:
a. Un
transfert d'une partie de la demande nationale vers une
Administration jusque là plutôt exécutante que participante et
impliquerait l'apparition de nouveaux acteurs dans le système
d'approvisionnement intérieur et extérieur, confortant ainsi le
pouvoir social des bureaucrates au détriment des cadres du secteur
public industriel et commercial. L'Administration, chargée plus
particulièrement des affaires locales, accentuerait ses liens avec
une couche nouvelle d'entrepreneurs locaux sans liens avec le système
importateur. Ceux-ci, à n'en pas douter, viendraient renforcer le
poids des commerçants exclus du système d'importation et que le
commerce parallèle rendait de plus en plus puissants.
b. Un
pouvoir redistributif accru aux mains de l'Administration et un
pouvoir de recrutement, et donc de cliéntélisation, plus étendu.
2. La fuite en avant dans l’endettement
La deuxième solution à la crise des paiements de 1986
consistait à accepter le déficit en dollars provoqué par la chute
du prix du baril de pétrole et le combler par des emprunts
financiers et commerciaux. Cette solution avait l'avantage de
maintenir intact le système importateur, ou du moins de n'y
provoquer que de légères retouches en aval (au niveau du secteur
public transformateur ou distributeur). Elle maintenait le budget de
l' État en déficit et circonscrivait le pouvoir de l'Administration
dans les limites voulues. Elle diminuait aussi bien le recours au
commerce parallèle qu'à des dépenses plus élevées de la part
des administrations et, de ce fait, maintenait des limites au
développement des groupes de commerçants et entrepreneurs locaux.
Outre le maintien et la reproduction de l'équilibre
des intérêts en place, l'avantage majeur de la non-dévaluation et
du recours à l'endettement extérieur était d'éviter la contrainte
de l'arbitrage autoritaire entre les différents groupes d'intérêts
du système importateur. En différant l'inéluctable dévaluation
et en optant pour l'endettement, le Sommet de l' État montrait de ce
fait son incapacité à imposer aux différents groupes un arbitrage
d' État. Il donnait davantage l'image d'un centre de coordination
que d'un centre de pouvoir. Faute d'une dévaluation traduisant
clairement son autorité, il ne pouvait de ce fait qu'encourager:
-- d'une part, les résistances et la défense des
intérêts acquis au sein du système importateur ou les prétentions
à l'hégémonie de groupes ambitieux au sein de ce système et se
sentant capables d'imposer leur arbitrage aux autres groupes,
-- et, d'autre part, encourager les différentes
oppositions ou les groupes naissant à faire preuve de plus d'audace.
La crise de 1986 a mis au jour l'alternative historique
qui se présentait: soit une configuration disposant d'une autorité
légitime capable d'imposer des décisions aux différents groupes
d'intérêts (un système électif pluraliste) soit une configuration
où une dynamique de compétition violente s'installerait pour
trancher sur le long terme entre les différents groupes5.
Cependant, faute de pouvoir imposer à temps et à
tous la chirurgie de la dévaluation ou de la taxation, l'équilibre
fragile6,
maintenu à coup d'emprunts extérieurs de plus en plus courts et de
plus en plus chers, allait céder violemment sous la pression de la
défense des positions de repli du développementisme importateur de
masse, de la défense des positions acquises ou des ambitions
hégémoniques liées au système importateur lui-même ou de
l'audace nouvelle et grandissante de groupes naissant et se
renforçant rapidement par la circulation matérielle parallèle en
accroissement exponentiel. Une estimation faite du revenu parallèle
en fait apparaître la brusque augmentation après 1985 (49,2
milliards de dinars en 1984 puis 57,4 milliards en 1985 (+8,2
milliards) puis brusquement 85,0 milliards en 1986 (+27,6 milliards),
puis 96,4 milliards en 1987 et 116,6 milliards en 1988)7.
Quant à l'endettement extérieur global, qui était de
16,1 milliard de dollars en 1979 et avait été réduit à 12,2
milliards au début de 1985, il s'envola brusquement au niveau de
18,0 milliards de dollars en 1986 et ne cessa depuis d'augmenter.
Structure de la dette
(milliards de dollars)
1. Crédits par nature
- 198419851986198719881989Crédits commerciaux5,97,07,69,79,310,1Crédits financiers3,94,25,86,56,15,4
Source:
Banque Mondiale, 1990
2. Crédits par échéance
- 1970198019851987Long terme0,916,313,419,2Court terme02,31,83,6Service annuel de la dette0,0443,84,54,9Ratio Dette/PNB-45,4%27,3%53,4%Ratio Dette/Exportations-125%108%217%
Source: Henni A., La dette, ENAG,
Alger, 1992, p.78
Le choix opéré en faveur de l'endettement extérieur,
s'il permettait au système de se reproduire à très court terme par
une fuite en avant, n'en garantissait pas pour autant la stabilité.
Celle-ci se rattachait quasi-quotidiennement à la capacité de
trouver des créanciers et à l'obligation faite de reporter les
échéances et trouver des expédients, sinon périodiquement, du
moins chaque jour pour solder les arriérés de paiement à certains
fournisseurs8.
Le rééchelonnement des dettes extérieures fut exclu aussi bien
pour des raisons de prestige (se déclarer en faillite) que pour des
raisons de souveraineté (éviter la tutelle des banquiers
internationaux et du FMI) ou de refus de contrôle de l’usage des
devises (absence de capacité politique d’arbitrage). Ce choix
devait rendre chaque jour plus difficile le maintien de l'enveloppe
devises destinée aux importations. Le système ne pouvant plus
assurer la même redistribution fut contraint d’élargir lui-même
les brèches existantes dans la circulation matérielle et autorisa
de manière précipitée les individus à se procurer des devises par
eux-mêmes (autorisation des comptes-devises, élargissement des
“ importations sans paiement ”, acceptation implicite
des importations et du “ commerce de la valise” )9.
Les entreprises publiques elles-mêmes, nourries jusque là de
devises par le Centre, furent invitées à s’en procurer par tous
moyens pour assurer leurs importations de matières et produits. Une
loi fut même votée fin décembre 1987 accordant “ l’autonomie ”
aux entreprises publiques. En bref, la crise des paiements de 1986
conduisait de fait à l’autonomisation grandissante des acteurs et
leur exclusion du Centre de redistribution des devises du pétrole.
La contrepartie en était une perte de substance du système
importateur, contraint d’ ”autonomiser ” ses propres
organes (entreprises publiques, par exemple).
Face à un tel danger, certainement mortel pour la
monopolisation-centralisation et conduisant à la rupture du
consensus sur lequel repose le système importateur, voici qu’au
cours de l'année 1988 une aile du pouvoir avance, comme il a été
dit plus haut, une idée grave de par sa portée stratégique et
historique: une solution à la crise des paiements pourrait provenir
d'une union par en haut avec la Lybie. La solution à la crise des
paiements, semblent dire ses promoteurs, tient, par un
redimensionnement arabe de l'Algérie, dans la mise en commun de la
cagnote-dollars avec la riche Lybie. Une recomposition du système de
valeurs est mise en avant comme solution à la crise de circulation
matérielle. La preuve serait ainsi donnée de la capacité du
pouvoir à entretenir le système redistributif. Il continuerait
encore à gratifier les populations d'un développement de type
clientéliste et offrir une capacité de consommation sans faire
appel à l’effort auto-productif mais par simple élargissement
géographique de la capacité de capture de rente. Un référendum
devait être organisé et l'union pratiquement proclamée dès la fin
1988. Or, outre son caractère aléatoire, une telle solution faisait
bon marché des rigidités des courants d’affaires entre l’Algérie
et son extérieur. Si une union avec la Lybie devait être proclamée,
elle se traduirait nécessairement par des réorientations en matière
d’usage des ressources extérieures de l’Union et une rupture du
consensus du système importateur algérien.
Les événements d'octobre 1988, des émeutes sanglantes
suivies d’un état de siège, vinrent opportunément enterrer le
projet. De la Lybie on ne parla plus mais il fut question, presque de
manière alternative, d’autonomie des agents économiques et de
démocratie. De nouveau la recomposition du système de valeurs fut
présentée comme la clé de la crise des paiements mais, cette
fois-ci, avec un accent mis sur l'auto-production de l'égalité des
conditions par autonomisation des acteurs et émergence d’une
société civile. L'Algérie s'acheminait-elle vers un système
électif pluraliste où une autorité imposerait des décisions à
l'ensemble des groupes d'intérêts ? Telle est la question qui se
posa fin 1988. La dynamique de l'endettement posait cependant des
contraintes qui allaient contrarier un traitement paisible de cette
question.
La reproduction en l'état du système importateur
devint rapidement impossible même à coup d'expédients de plus en
plus coûteux. Les groupes d'intérêts du système importateur y
perdraient eux-mêmes si le pays se déclarait en faillite et était
mis sous la surveillance de ses créanciers. Le pays entra, en 1989,
dans une crise sévère de l'endettement conduisant obligatoirement à
la dévaluation tant retardée. Pour conserver le monopole de devises
réduites comme peau de chagrin par le service de la dette
extérieure, les groupes d'intérêts consentirent à une solution
intermédiaire visant à échapper à la faillite et à la tutelle
des créanciers par autonomisation grandissante des acteurs
économiques. Cette solution dite des réformes exigeait cependant
des choix décisifs par recomposition de la circulation matérielle.
Il fallait préciser la nature et le nombre des acteurs à
« autonomiser » et à exclure de l’attribution centrale
de devises. Elle supposait un minimum de réaménagement d'intérêts
dans le système importateur ainsi qu’un réaménagement des
relations du Centre aux différents acteurs à « autonomiser »,
ou « autonomes » de fait par la subsistance qu’ils
tiraient de la circulation locale administrée ou parallèle10.
Une telle perspective ne pouvait que déborder de l’économique
strict par « libéralisation » de la configuration
sociale. Ces choix décisifs ne pouvaient être mis en oeuvre que par
un pouvoir capable d'arbitrage, c'est à dire légitime. Le
pluralisme politique qui permettrait à un tel pouvoir d'émerger fut
mis en oeuvre. Après avoir rejeté l’union avec la Lybie, voilà
que le système tombait de Charybde en Sylla en introduisant les
germes d’un autre danger mortel: le risque d’un pouvoir légitime
élu par des acteurs autonomes et échappant totalement au Centre
habituel.
Habitués à arbitrer entre eux, les groupes
importateurs ne semblaient pas prêts à tolérer une telle dérive.
S’ils pouvaient consentir à une « autonomisation »
strictement matérielle de certains acteurs conduisant à préserver
leur monopole des ressources extérieures, ils n’admettraient
certainement pas l’émergence d’une autorité autonome
s’appropriant ce monopole. Ce fut sur ce « malentendu »
que l’expérience dite des réformes
démarra fin 1988. Elle allait échouer moins de trois ans plus tard
par le renvoi en juin 1991 de son porte-drapeau. Il fallut dès lors
se résoudre à circonscrire l’ »autonomisation » des
acteurs au strict plan matériel tout en évitant le débordement sur
le politique par l’obtention d’un minimum de ressources
permettant de maintenir un minimum de redistribution à la
population. Après quelques hésitations, ou des projets de solution
miracle comme la vente des puits de pétrole eux-mêmes (décembre
1991) ou l’ »économie de guerre » (juillet 1992), on
se résolut, en 1993, au principe du rééchelonnement de la dette
extérieure (accords financiers internationaux du 4 avril 1994)11.
Or,
ce n'était pas la première fois dans son histoire, qu'à cause de
problèmes liés aux ressources extérieures, le pays plongeait dans
la crise politique, économique et sociale. Cette crise de
l'endettement latente (1986-1988) puis explosive (1988-1993) pourrait
dès lors s'inscrire dans une continuité historique qu'il convient
de mettre à jour. Elle ne va pas, en effet, sans rappeler d’autres
crises liées aux finances extérieures du pays et qui,
particulièrement celle de 183012,
ont joué un rôle décisif dans l'histoire de l'Algérie ou, mieux
encore, une période s'étalant sur plusieurs
siècles et où les cycles du pouvoir et des finances extérieures se
trouvent, de façon organique, intimement mêlés .
C'est une telle superposition du politique et de la disponibilité
des ressources extérieures qui a fait de l'Algérie un pays où le
pouvoir se trouve contradictoirement dans l’obligation d’ouvrir
la circulation matérielle avec l'étranger mais, à des fins de
monopolisation de ces ressources, doit nécessairement fermer le pays
à la circulation culturelle et humaine. C'est, à notre sens, une
telle contradiction qui scelle l'histoire de ce pays.
II - Ressources extérieures
et système de gestion sociale
Depuis le 8ème siècle, la splendeur des villes
maghrébines est directement liée aux bénéfices réalisés par
les marchands dans leurs opérations d'importation, de transit et de
réexportation. En bref, du 8ème au 15ème siècle, l'équilibre
historique des États autonomes maghrébins ne tient que grâce aux
surplus tirés de la pratique du commerce international. L’alliance
organique pouvoir -- système d’import-export a pu entretenir un
système où la richesse accumulée dans les villes s’accompagne
d’un intérêt exclusif aux routes commerciales et à leur
protection et d’un désintérêt quasi-total vis-à-vis du
territoire abritant les populations paysannes et pastorales, livrées
à leur vie « autonome ». La manière récurrente dont
ces populations se font entendre du pouvoir se manifeste dans la
menace épisodique qu’elles représentent pour la sécurité des
routes commerciales continentales13.
A partir du 15ème siècle, les Européens assurent par eux-mêmes la
prise en charge directe et généralisée par voie de mer de leur
commerce avec l'Orient et l'Afrique14.
Cette rupture provoque le court-circuitage des voies commerciales
passant par le Maghreb et le tarissement des marges tirées du
commerce international par les marchands et les pouvoirs maghrébins.
Privés des ressources extérieures sur lesquelles ils s'appuient,
les régimes maghrébins connaissent dès lors des crises mortelles.
Le Maghreb entre dans ce que la culture locale appelle la déchéance15.
En Algérie, l'épisode ottoman de la Régence
(1518-1830) confirme l'appui du pouvoir central sur les ressources
extérieures. Quand il ne s'adonne pas à la course en Méditerranée,
l'appareil janissaire se contente d’encaisser les tributs versés
par les gouvernements étrangers désireux de favoriser les
transactions de leurs négociants et, surtout, d’engranger les
produits monétaires de son monopole du commerce extérieur. Les
Ottomans ont, d'une manière très simple, détruit la couche locale
des notables marchands qui avaient fait la splendeur des villes de
l'intérieur: ils lui ont enlevé toute possibilité de contact avec
l'extérieur en monopolisant importations et exportations et en en
confiant la gérance à des intermédiaires étrangers: livournais,
génois, etc. Les recensements opérés en 1837 à Alger par
l'administration française donnent, comme nous l’avons vu,
seulement 1.264 patentables musulmans et confirment l'éradication
par les janissaires ottomans de la population commerçante locale
algérienne. Cette pratique de la monopolisation-exclusion et de
l'appui sur les ressources extérieures restera l'un des traits
fondamentaux des différents régimes qui vont, durant des siècles,
se succéder à Alger.
Les janissaires vont dans l'ensemble se désintéresser
des populations locales pour concentrer leur action sur la course en
Méditerranée ou sur des prélèvements fiscaux opérés sur
quelques régions fertiles et facilement accessibles à la troupe.
Leur désintérêt pour l'intérieur du pays et ses populations
provoque aussi bien l’isolement de ces populations avec l'extérieur
et un repli sur un localisme coupé de l’universel que l’absence
d’émergence d’une couche sociale locale algérienne
d'intermédiation.
En bref, le trait caractéristique de cette histoire est
que les marchandises circulent mais pas les
hommes. La Régence des janissaires, en
privant les Algériens de tout contact marchand avec l'étranger, les
a culturellement coupés aussi bien de l'Orient arabo-musulman que
de l'Occident moderne.
Tableau des ressources d'un gouvernement de la
Régence (1822)
Nature des ressources
|
Montant (piastres)
|
Part dans les ressources (en %)
|
Impôts
locaux
|
183 000
|
42 %
|
Tributs
des État s étrangers
|
126 000
|
29%
|
Rentes
de monopoles
|
40 000
|
13 %
|
Charges
de clientèle
|
70 800
|
16%
|
Source:
D'après Shaler W. [1826] Sketches of Algiers, Boston, Trad.
fr., Esquisse du royaume d'Alger, Paris 1830; regroupement,
ventilation des chiffres, calcul des proportions et construction du
tableau par Henni A. [1986] État, surplus et société en Algérie
avant 1830, ENAL, Alger, p. 40
Il est inutile de s'étendre sur le régime colonial
qui, en 1830, a pris la place du régime des janissaires. Nourri par
le marché français et, souvent, par le budget parisien, le système
colonial s'est construit sur l'import-export avec la métropole, la
monopolisation de cette activité par des Européens et l'exclusion
des Algériens des bénéfices du système d'exportation -
importation16.
Monopoles d'importation et exclusion économique
Dès 1962, le premier gouvernement de
l'Indépendance confisque boutiques, hôtels, cinémas, commerces et
autres affaires qui viennent s'ajouter à la liste des biens
abandonnés dans leur exode par les Européens et que les autorités
déclarent vacants
sans en préciser le statut juridique (ce qui a donné lieu à
d'innombrables manoeuvres d'accaparement). L’ État indépendant,
outre qu’il hérite du vaste domaine approprié par l’ État
colonial, semble vouloir réduire davantage encore les moyens
matériels pouvant servir de fondement à l’apparition d’une
société civile.
Régime des terres - Algérie du Nord
(1954)
Catégorie
|
Surface
(hectares)
|
Domaine
de l’ État, dont:
|
|
-
domaine public (routes, etc.)
|
539.000
|
-
terres domaniales
|
6.706.000
|
-
terres communales
|
4.179.000
|
Terres
dites arch ou
collectives (sous contrôle de l’ État)
|
1.429.000
|
Terres
privatives coloniales
|
2.706.000
|
Terres
individuelles algériennes de droit français
|
1.429.000
|
Terres
melk, propriétés
individuelles algériennes de droit musulman
|
5.702.000
|
Total
|
21.261.000
|
Source: Henni A.[1975] L'agriculture coloniale en Algérie,
Thèse citée, Université Paris I, Panthéon-Sorbonne
En s’appropriant les terres coloniales (au lieu de les
restituer à la société civile), l’ État indépendant s’octroie
le contrôle des deux-tiers du territoire propre à l’agriculture,
l’élevage et la construction (14 millions d’hectares sur 21
millions), ne laissant aux particuliers que 7 millions d’ha dont 3
seulement environ sont propres à la culture. Cette exclusion sera
renforcée lorsqu’à partir de 1973 les opérations d’expropriation
et nationalisation liées à la « révolution agraire »
toucheront les terres des Algériens eux-mêmes (1,5 million
d’hectares environ). Par ces diverses opérations, l’ État
rendait les particuliers demandeurs, d’où le clientélisme et
l’accaparement. Bref, l’ État indépendant crée une situation
où les particuliers, en faisant le moindre pas, ont de grandes
chances de se trouver sur une terre sous contrôle d’ État.
Les biens "vacants" ou "d’État"
ainsi constitués sont confiés en usufruit à des individus ou des
comités de gestion17.
Ces premières mesures eurent pour conséquence d'introduire une
culture de l'enrichissement lié à une faveur du prince ou à
l’accaparement et la capacité de capture et, par la menace de la
confiscation ou de la nationalisation, de dissuader, dès les
premiers mois de l’indépendance, tout investissement privé
national. Les manoeuvres d’accaparement introduisirent une culture
de la capture accompagnée de la jouissance de fait et sans titre
juridique des propriétés et des marchandises (occuper un bien
immeuble ou se servir, par exemple, dans les fermes autogérées).
Dès 1962, et en l’absence d’une codification précise des droits
de propriétés, la circulation matérielle commence à répondre à
des règles illicites ou occultes (pratiquées par les détenteurs
d’autorité eux-mêmes) et conduisant à la constitution d’une
économie parallèle contraignant l’accumulation privée à se
cacher.
Quand ils n’ont pas été réservés pour eux-mêmes
par les titulaires d’autorité, les maisons, appartements, garages
et locaux commerciaux furent tout simplement occupés par effraction
par des particuliers. La pratique, tolérée, de l’effraction, si
elle a permis à des familles « du peuple » de se loger
dans les plus beaux immeubles et devenir ainsi, sans autre effort,
titulaire d’un patrimoine équivalent au salaire de vies entières,
a, contradictoirement gelé le marché du foncier. Jusqu’avant
l’exode rural provoqué dès le début des années 1970 par le pain
bon marché dans les villes et la « révolution agraire »,
la disponibilité de biens immeubles (plus de 800.000 locaux vacants
en 1962) objet d’accaparement a rendu inutile le développement
d’une activité du bâtiment et désorganisé le système de
propriété et par suite de location et d’hypothèque. Le foncier
ne pouvait, de ce fait, servir de garantie au crédit bancaire. Le
gel du foncier gelait la dynamique d’autoproduction de la société
civile18.
La charge de l'investissement local allait de ce fait
revenir principalement aux seules autorités. Les affaires
pétrolières, elles, source quasi-unique après 1965 de ressources
extérieures, resteront par contre exploitées privativement par des
étrangers ou, à partir de 1971, en association avec des capitaux
publics seulement. Le pétrole devenant rapidement avec l’exclusion
du vin le seul pourvoyeur de fonds du pays permit aux autorités de
consolider très vite l'autonomie du régime vis-à-vis de la société
civile19.
De telles pratiques d’exclusion de la société civile du négoce
avec l’étranger ne sont pas sans rappeler aussi bien celles du
pouvoir janissaire des 17ème et 18ème siècle que celles du pouvoir
colonial entre 1830 et 1962. Outre qu’elles entravent toute
apparition d’une “ bourgeoisie ” locale, elles
“ extravertissent ” la pratique commerciale et peuvent
conduire, selon l'expression d'Abdallah Laroui, à faire du “ roi ”
un “ jouet ” aux mains des négociants étrangers20.
En entravant sinon interdisant toute relation d'affaires
avec l'étranger, en interdisant l'acquisition de tout moyen de
paiement étranger et en déclarant la monnaie nationale
inconvertible, les autorités se réservent, dès 1963-64, le
monopole des affaires avec l'étranger, et, par suite, le monopole
des exportations et des importations et, enfin le monopole de la
détention des devises. Outre la fermeture par une circulation
matérielle réservée, il en découle une fermeture culturelle
draconienne, les autorités pouvant seules importer tel livre, telle
musique, tel film ou tel matériel de sport ou tissu pour confection
ou couleur pour peinture. Cette fermeture devint légitime lorsque
les courants développementistes et progressistes en firent un credo
de la croissance économique et légitimèrent la monopolisation des
devises par les autorités au nom de la sélectivité nécessaire des
importations (importer ce qui est défini comme stratégique par les
autorités et interdire le reste). Bref, dès leur apparition à
l'indépendance, les nouveaux groupes importateurs se légitimèrent
par un système de valeurs définissant le pouvoir comme monopole
progressiste, s'accaparant les ressources extérieures et les
contacts avec l'étranger et, en contrepartie, pourvoyeur de
développement à une population isolée du monde.
Les premières mesures prises en 1962 eurent dès lors
pour effet de faire disparaître tout genre d’initiative
économique, de geler les moyens de l'activité économique
(impossibilité, et souvent prohibition, des transactions sur
capital) et, enfin, d'instituer un système de distribution des
moyens de vie et de travail dépendant du bon plaisir des titulaires
d'autorité et, de ce fait, rendant les individus inégaux dans
l'accès à ces faveurs. Mieux: les rares activités où des
Algériens sont impliqués sont atrophiées ou deviennent monopole
public, c'est à dire sous contrôle des autorités. Ainsi, on crée
un Office national de commercialisation
(ONACO) chargé de l'importation et la distribution d'un certain
nombre de denrées (café, thé, sucre, huile notamment) où des
Algériens avaient pu commencer à pénétrer et acquérir un
savoir-faire. De même, la croissance agricole des années 1930 avait
permis à un nombre appréciable d'Algériens (une trentaine de
mille) de pénétrer les cultures modernes (agrumes, tabac et
viticulture). Les viticulteurs sont terrassés par la
non-reconduction des accords préférentiels avec l'ancienne
métropole au moment même où les accords pétroliers sont, eux,
reconduits sans problème avec la même métropole (1965)21.
On peut voir dans cette volonté d’abandon des
exportations de vin (bientôt suivie d’arrachage des vignes) un
acte de réislamisation ou un saut développementiste (se libérer
d'une culture coloniale comme l'ont prétendu les développementistes
de l'époque). Outre le fait qu'on ne fait que passer de
l'exportation vers la même métropole d'un produit primaire (le vin)
à un autre (le pétrole), le bon sens historique conduit à n'y voir
cependant qu'une manière de "liquider" une couche de
viticulteurs socialement importante et influente et qui, seule,
avait encore des liens soutenus d'affaires avec l'étranger et
pouvait constituer, face à l' État, l'embryon d'une société
civile. Les viticulteurs, agrumiculteurs et maraîchers étaient bien
intégrés dans l'économie moderne: aussi bien au niveau de la
technique culturale qu'au niveau du contact avec l'industrie chimique
notamment ou des circuits bancaires et d'exportation. Sur le plan
strictement économique, on peut même soutenir que les cultures
« modernes » (viticulture, agrumiculture, maraîchage,
tabac) entraînent, à l’époque, une dynamique d'activités
locales plus intense et plus importante que le pétrole dont
l'exploitation est entièrement coupée de la société civile. En
rompant avec les importateurs français de vin, d’agrumes ou de
fruits et légumes le régime prive les agriculteurs et mandataires
algériens de toute possibilité d'acquisition autonome de devises et
se réserve par le pétrole aussi bien le monopole des devises que
des relations avec l'étranger. L’offensive contre le vin et la
viticulture visait en fait, par un discours sur l’anti-impérialisme
ou le recouvrement des valeurs musulmanes, à légitimer la
liquidation de l’ensemble des « notabilités » civiles
liées à la production et la circulation des produits agricoles
modernes.
En décrétant en 1964 la création d'une nouvelle
monnaie nationale inconvertible (le dinar), le régime ôte également
toute autonomie aux autres exportateurs qui devaient dorénavant
verser leurs devises aux autorités. La liberté d'importation fut
interdite entravant toute dynamique non-autorisée de l'activité
économique. En s'attribuant le monopole des devises et en
centralisant les importations, les autorités contrôlaient de façon
absolue aussi bien les relations avec l'étranger et les fournisseurs
que les activités locales. La centralisation des exportations et des
importations devait entraîner la disparition de la multiplicité des
acheteurs et des vendeurs. Il n'y eut plus, en Algérie, qu'un seul
vendeur de vin, de pétrole, de gaz ou de minerai de fer... comme il
n'y eut plus qu'un seul acheteur de sucre, café, thé, blé, lait,
machines, camions, engrais, etc...Dès lors, chaque transaction,
faite pour un pays tout entier, mettait en jeu des sommes
conséquentes qui ne pouvaient qu'attiser les convoitises des
différents groupes sociaux22.
La
monopolisation des ressources extérieures a, sur le plan de la
circulation matérielle, conduit à supprimer les liens individuels
que pouvaient avoir les producteurs algériens avec le marché
extérieur (exportations de vins et fruits et légumes, notamment, et
importations de lait, café, sucre, huile, matières, équipements et
biens de consommation) 23.
Sur le plan politique, elle s'est traduite par l'instauration, dès
1967, de restrictions draconiennes à la circulation des personnes
avec l'institution d'une autorisation de sortie du territoire
national délivrée par les préfets24.
La justification d'un tel visa de sortie s'appuyait sur l'économie
nécessaire de devises dont, par ailleurs, le Centre disposait à sa
guise et sans contrôle parlementaire. Dans les premières années de
l'indépendance, les résidents se rendant à l'étranger se virent
octroyer une fois l’an une allocation forfaitaire de 200 dollars. A
partir de 1967, l'allocation fut réduite à 60 dollars par voyage et
conditionnée par l'obtention du visa de sortie25.
Outre
qu'elle apportait des restrictions draconiennes aux contacts avec
l'étranger et contribuait à la fermeture culturelle du pays,
l'autorisation de sortie devint, avec la pression de l'enrichissement
apporté par le pétrole, de la démographie, la scolarisation et
l'émigration, l'objet de trafics d'influence renforçant le
clientélisme local. De document légitimé par le souci d’économiser
des devises pour le pays, elle se transforma petit à petit en source
de devises pour ceux qui pouvaient l'obtenir et acheter plusieurs
billets d'avion. Une fois que le cours du dinar sur le marché noir
devint attractif, des familles entières, disposant de relais locaux
pour obtenir le visa de sortie, prenaient un passage sur la plus
proche destination (Alicante, Marseille) pour revenir dans la journée
et devenir ainsi titulaire d'une somme en devises qui, une fois
changée au cours parallèle, pouvait leur rapporter l'équivalent
d'un salaire annuel. Une famille de 10 personnes (deux parents, huit
enfants) pouvait obtenir par voyage l'équivalent de 600 dollars,
soit au cours parallèle 10.000 dinars environ, le salaire minimum
moyen mensuel étant, dans les années 1970, de 800 dinars environ.
Le visa de sortie fut supprimé en 1979 et une allocation de voyage à
l'étranger annuelle fut instituée (200 dollars par personne). La
même famille de 10 personnes pouvait de ce fait bénéficier une
fois l'an de 2 000 dollars, soit au moment de la crise des paiements
de 1986, l'équivalent de 8 000 dinars au change officiel et 40 000
dinars au noir, soit un gain de 32 000 dinars une fois l'an. Une fois
déduit le prix des billets d'avion (1 000 dinars pour un adulte sur
la plus proche destination et 500 pour un enfant), le gain net en une
journée une fois l'an était de 26 000 dinars. La suppression du
visa de sortie ayant démocratisé le système d’allocation
touristique, l'une des espérances des non-titulaires de devises
(fonctionnaires, particulièrement) devint la possibilité de cumuler
cette allocation devises lorsque, brusquement, à la suite de
l'effondrement du prix du baril en 1986, le ministère des finances
supprima purement et simplement l'attribution de
l'allocation-devises. Cette suppression sans autre forme de procès
provoqua un émoi certain et ne fit qu'aggraver les facteurs de crise
conduisant à octobre 1988. L'allocation devises ne servait pas
seulement à alimenter le marché noir des changes, elle jouait un
rôle majeur dans le financement des déplacements à l'étranger des
petites gens et fonctionnaires, des malades et accompagnateurs, etc.
La monopolisation des ressources extérieures,
quasi-absolue avec les premiers effets des accords pétroliers de
1965 qui ont permis de se passer de toute autre source de devises,
devint politiquement incontestée avec la stabilisation du régime
par l'écrasement en 1967 de la tentative de putsch du chef d'
État-Major de l'époque et l’instauration d’un mode consensuel
ouvrant, d’une part, l’accès à la rente sous forme
d’autorisation d’activité privée aux hiérarques frondeurs et,
d’autre part, se faisant légitimer par la récupération de
progressistes producteurs de discours développementistes26.
Libéré de soucis politiques et disposant d’abondantes ressources
extérieures, le Centre put tracer des plans à long terme. Un
pré-plan triennal de développement fut mis en chantier dès 1967,
suivi de deux plans quadriennaux puis de deux plans quinquennaux.
Cette planification ne fut en réalité qu’un mode d'allocations
des devises aux différents secteurs. Elle tomba en désuétude avec,
précisément, la crise des paiements de 198627.
III - Le système
importateur: dynamique et effets
Pour définir le système importateur, il convient d'en
éclairer l'horlogerie. L'analyse de la dynamique de la première
structure de ce système, l'Office national de
commercialisation (ONACO), permettra de
saisir les traits généraux de l’organisation qui se met en place
dès 1962.
L'ONACO joue la fonction de monopole importateur
grossiste distributeur de sucres, cafés et thés, éliminant ainsi
toute intervention privée dans ce secteur. Importateur, il doit
conditionner et revendre aux détaillants. Il abandonne très vite
la fonction de conditionnement pour ne livrer que du vrac. C'est
ainsi que les générations de l'Indépendance vont évoluer dans une
culture du vrac et du fardage, perdant toute notion de relation entre
un prix et une morale de la qualité, de l'hygiène ou de
l'esthétique sinon toute idée d’une réglementation des relations
commerciales.
L'ONACO caporalise les petits commerçants et, le
premier, introduit la carte d'acheteur par l'institution d’une
économie de rationnement et de quotas.
Chaque commerçant ne peut acheter plus que son "quota". La
pratique est vite généralisée par les autres monopoles publics
(c'est à dire contrôlés par les autorités en place) chargés de
l'importation et distribution locale de semoules et farines (Société
nationale SEMPAC), laits et dérivés (ONALAIT), médicaments
(Pharmacie centrale), vaisselle, verroterie, droguerie,
quincaillerie, ménager (Entreprise nationale du commerce). Le même
système est appliqué pour les matières premières, équipements et
produits finis nécessaires à l'agriculture ou l'industrie (produits
électriques et électroniques pour SONELEC, produits sidérurgiques
pour SNS, véhicules utilitaires pour SNVI, machines et véhicules
légers pour SONACOME, matériel agricole pour ONAMA, etc. 28).
L'accès à ces produits devient rationné et soumis à
file d’attente. Il n'est libre ni sur un marché intérieur ni sur
un marché extérieur. Les autorités peuvent ainsi contrôler les
quantités livrées à un industriel, un agriculteur ou un petit
commerçant (publics ou privés) et déterminer ce faisant le volume
de son activité et son chiffre d'affaires. Pour enrichir ou ruiner
un agent économique (public ou privé), il suffit de moduler en
conséquence son "quota" d’acier, d’engrais, de ciment
ou de café. Les quantités qu'il peut enlever étant fixées à
l'avance et les prix de vente étant , par ailleurs, réglementés,
le revenu de l'industriel, de l'agriculteur ou du petit commerçant
est prédéterminé par le secteur public importateur. Le chiffre
d'affaires de ce secteur public importateur est lui-même déterminé
par l'arbitrage opéré dans la répartition des devises (obtenues
par le monopole vendeur d'hydrocarbures) entre les différents
monopoles importateurs. Si le Centre arbitre en faveur de plus
d'acier, cela fera autant d’engrais ou de café en moins. Le
discours développementiste légitime cette répartition impérative
qui recueille, par ailleurs, l’adhésion des cadres et syndicats
des sociétés publiques titulaires du monopole mais également de
tous les revendeurs de fer à béton et entrepreneurs en bâtiment et
des fournisseurs extérieurs concernés. Ce pouvoir d'arbitrage entre
les différentes enveloppes d’importation représente l'enjeu
suprême29.
Cette structure hiérarchisée fait que l’agent
économique d'aval, public ou privé, industriel, agriculteur ou
petit commerçant voit son revenu prédéterminé par le quota dont
il bénéficie. Il ne devient en fait qu'un
appendice fonctionnarisé du système
d'importation et non un élément autonome d'une dynamique propre de
circulation endogène d'un capital commercial, source d'accumulation
de capital et d'auto-production d'une société civile. Cette
fonctionnarisation déguisée reste bien entendu inégalitaire. Le
revenu de chaque structure d’aval étant déterminé par son quota,
plus celui-ci est élevé plus le revenu de l’industriel ou du
commerçant (publics ou privés) est élevé. La hiérarchisation de
la distribution implique une hiérarchisation des revenus. C’est la
caractéristique des configurations oasiennes structurées autour
d’un droit sur l’eau .
La rente pétrolière, comme l’eau, est une ressource extérieure
qui irrigue la société et qu’il faut partager par l’institution
de canaux d’irrigation plus moins étroits en fonction de
l’importance du statut et de la propriété de chacun. La rigidité
des canaux fait que toute velléité de modification même marginale
du système devient immédiatement une remise en cause du système
lui-même30.
Le système importateur assure ainsi une redistribution
de la rente pétrolière par fonctionnarisation implicite de
l'ensemble de la population. L'industrie, par exemple, publique ou
privée, n’étant qu’un appendice du système importateur ne
croît que lorsque le prix du pétrole monte. Comme dans le système
oasien, la richesse de la configuration dépend d’une météorologie
extérieure. L'industrie n'est pas le lieu d'une dynamique endogène
d'accumulation de capital. Elle entre en crise dès que l'enveloppe
devises diminue et qu'elle ne peut plus avoir autant d'équipements
et de matières importés à transformer, ce qui mécontente aussi
bien les fournisseurs étrangers de ces produits que ceux qui en
contrôlent l'importation ou les industriels publics ou privés qui
les transforment ou encore les développementistes qui protestent
contre cette « réduction des investissements ». D'où la
liaison organique des destinées des groupes contrôlant le système
importateur, des groupes développementistes défendant cette
industrialisation formelle et des groupes liés à la transformation
et redistribution locale des produits importés en liaison avec
l'activité dite industrielle.
La dynamique de ce type d'alliance apparut au grand jour
lorsqu'en 1981 un programme de "restructuration" des
sociétés nationales fut mis en chantier. Prétextant du gigantisme
de la soixantaine de sociétés nationales en place (chacune couvrait
une branche entière de l'activité), le Centre en programma la
division en plusieurs centaines d' "entreprises nationales",
plus petites et recouvrant, pratiquement, un département des
anciennes sociétés nationales31.
Ainsi, on sépara le département production du département
importation et distribution comme on sépara le département
machines-outil du département véhicules de tourisme. Les
développementistes et cadres du secteur public protestèrent contre
ce fractionnement. La raison de cette protestation était que les
anciennes sociétés nationales, titulaires du monopole d'importation
d'un certain nombre de produits, réalisaient leurs excédents non
pas dans la production de ces produits mais dans leur importation et
revente locale. Séparer la fonction de production de la fonction
d'importation revenait à priver ces sociétés de leurs seules
ressources significatives et priver leurs dirigeants d'un pouvoir
important créateur de clientélisme.
Ce
n'est pas en effet par son pouvoir de production que la société
nationale contrôle en aval les entreprises publiques et privées
mais par les quantités importées qu'elle redistribue et dont elle a
le monopole. C'est celui qui contrôle l'importation de rond à béton
qui a de l'influence sur tous les entrepreneurs en bâtiment. Les
industriels privés l'ont vite compris qui se sont désintéressés
de la conquête de l'administration d' État pour nouer d'étroites
relations avec certains cadres dirigeants des entreprises publiques.
Ces cadres l'ont aussi vite compris en contractant des alliances
matrimoniales non avec la haute administration mais avec les
industriels privés. En restructurant les sociétés nationales en
petites entreprises, le Centre annonçait un changement de donne
dans la redistribution et semblait remettre en question toute la
composition et l'équilibre du système importateur. Le
développementisme de la planification impérative centralisée se
suffisant de quelques cadres pour contrôler l’ensemble de la
circulation matérielle en prit un coup. Cette « restructuration
des entreprises » prit, finalement, l'allure d'un découpage
formel pour assurer la promotion de nouveaux clients aux dizaines de
nouveaux postes de PDG apparus grâce à la transformation de la
trentaine de sociétés nationales en centaines d’entreprises
nationales dont les sièges, souvent situés en province,
dynamisèrent le clientélisme local au détriment des allégeances
impérativement tournées vers le Centre. Les protestations des
centralisateurs se heurtèrent à la popularité de cette
« démocratisation » de la rente32.
Elle traduisait, à n’en pas douter, des réaménagements au Centre
du système importateur mais dut, semble-t-il, ménager certains
groupes d’intérêts puisque la fonction commerciale fut rendue
aux sociétés les plus puissantes33.
Les oppositions au projet s'atténuèrent cependant avec en 1982
l'envol soudain des prix du baril de pétrole au niveau de 40
dollars, ce qui permit de multiplier les importations dans des
structures mêmes réduites et de maintenir l'équilibre du système.
Centralisation, société civile et économie
parallèle
Outre qu'elle engendre une centralisation des quantités
et des contrats, la monopolisation des exportations et importations
s'accompagne d'une réglementation centralisée des prix qui fixe les
marges à chaque étape du processus d'écoulement des produits
importés. Le Centre dispose ainsi, en plus des "quotas",
d'un autre moyen de limitation ou d'accroissement du revenu de chaque
catégorie sociale: on peut gonfler artificiellement les résultats
des sociétés nationales improductives en modifiant seulement les
marges qu'elles perçoivent pour leur monopole d'importation et, de
ce fait, leur faire afficher des résultats crédibles et une
viabilité économique qu’elles peuvent ne pas avoir. Or, une telle
viabilité est indispensable à la légitimation à long terme de
leur existence comme outil de développement. C’est elle qui assure
leur reproduction et celle des situations des cadres du secteur
public, du syndicat et des idéologues du développementisme.
Les marges sont par contre comprimées en aval de ces
sociétés importatrices, particulièrement pour le commerce de
détail, ceci afin d’entraver, selon le discours officiel lui-même,
toute accumulation privée par le commerce. Les demi-grossistes
privés et petits commerçants, s’ils ne furent pas interdits
d’activité pour certains d’entre eux (demi-grossistes en fruits
et légumes, par exemple), firent l’objet d’un ostracisme et
d’une réglementation (registre de commerce et prix) décourageante.
Le slogan « du producteur au
consommateur » légitimait cet
ostracisme et permettait aux sociétés publiques de se démembrer
dans le demi-gros et le détail pour finalement monopoliser tous les
canaux de distribution34.
Par leur existence même « fonctionnarisée » mais
s’accompagnant d’une libre revente au détail, les petits
commerçants entravaient la caporalisation totale des consommateurs
par les sociétés publiques de commerce. Catégorie sociale dont le
soutien n'était pas attendu, ils durent subir le poids de la
réglementation draconienne et de la suspicion sociale et politique.
Bien à l’étroit dans le corset du système importateur
centralisé, ils furent, à l’instar des marchands européens dans
la société féodale, les vecteurs d’une économie parallèle
échappant au système et les soutiens financiers des futurs
mouvements d’opposition idéologiquement favorables à la
circulation marchande.
Le prix de la semoule, aliment de base de la population,
fut, par exemple, durant une quinzaine d'années, fixé à 0,20
dollar le kilo. La marge accordée au petit commerçant de détail
était de 2 cents par kilo, marge qui devait couvrir aussi bien ses
frais d'approvisionnement que de stockage. Le commerçant n’étant
pas livré, il devait aller lui-même avec un transport loué à ses
frais enlever son « quota », charger, décharger et
stocker pour un bénéfice de 2 cents par kilo! Ceci sans compter les
files d’attente et les contrôles éventuels. Bref, vendre de la
semoule au détail relevait davantage du bénévolat que du commerce
et ne pouvait absolument pas engendrer de dynamique commerciale
autonome. De ce fait, la semoule disparut bien vite des étals des
détaillants et on ne la trouva plus qu'en sacs de 50 kg chez les
sociétés contrôlées par les autorités, sociétés qui pouvaient
ne pas avoir de marge du tout puisque leur déficit était
systématiquement couvert par le Trésor public sous forme de
subvention directe ou d’avance bancaire.
Il en fut ainsi pour la plupart des produits importés.
Pour ne pas bénéficier aux catégories situées en aval, les
marges sur ces produits devaient être centralisées au maximum,
autrement dit se situer le plus possible en amont et si possible au
premier stade de l'importation. Cette localisation des marges le plus
près possible du fournisseur extérieur a engendré l'apparition de
ce que l'opinion a, après 1986, pudiquement appelé des "surcoûts"
à l'importation35.
L'existence
de marges fortement réprimées en aval s'accompagne d'un système de
prix fixes et bas à la consommation qui élargit considérablement
la demande en produits importés, emporte l’adhésion de la
quasi-totalité de la population et permet d'opérer des embauches à
bon marché mais a des effets mortels sur la production locale de
marchandises. L'importation de blé américain, par exemple, légitime
au regard de la pluviométrie d’une zone semi-aride, s'est en
revanche accompagnée, dès le départ, d'une revente locale de ce
produit au prix américain, soit, dans les années 1970, un dixième
du prix de revient du blé local. Celui-ci ne fut pas subventionné à
la production et il n'a pas fallu attendre longtemps pour que sa
culture lucrative soit en voie de disparition sur les terres privées
et qu'un exode rural sans précédent en soit la conséquence. Au
début des années 1990, les importations en Algérie de blé dur
absorbaient la moitié des exportations mondiales de blé dur. Les
quantités conséquentes importées de blé, sucre, lait, café,
médicaments, ciment et autres produits et appareillages font des
opérateurs agissant au nom de l'Algérie des acheteurs importants au
niveau mondial.
C'est ainsi que, par l'importation et la revente à bas
prix, disparurent les cultures de haricots secs, pois-chiches, etc.
ainsi que les productions familiales de poulets, oeufs, lait, etc. ou
la confection domestique du pain ou des conserves ainsi qu’une
foule de produits artisanaux devenus source de revenus misérables.
Bien entendu, cet accès soudain de la population à des prix
dérisoires au lait et concentré de tomates importés, aux oeufs et
au fromage importés, au pain du boulanger et aux couvertures en
synthétique ne pouvait que nourrir les applaudissements des
développementistes progressistes ou féministes, des salariés et
des nouveaux citadins libérés de la culture pénible des céréales
sur leurs versants ou de l’auto-confection de leur pain mais
ruinait totalement toute pratique locale de production.
Il en fut ainsi de la réglementation concernant les
produits agricoles et prise à la faveur de la "révolution
agraire". Dès la fin des années 1960 et au début des années
1970, tout un ensemble de textes fut promulgué par le Centre pour
contrôler la circulation des produits agricoles. La vente libre par
les paysans fut interdite et la circulation d'une région à l'autre
du pays sévèrement dissuadée et contrôlée36.
Les paysans producteurs de céréales par exemple devaient livrer
leur récolte à l'Office algérien
interprofessionnel des céréales (OAIC) ou
aux coopératives de légumes secs (CAPCS). Les producteurs de
légumes et fruits étaient tenus à la même obligation vis-à-vis
d'autres coopératives spécialisées (COFEL: Coopératives
des fruits et légumes; OFLA: Office
national des fruits et légumes d’Algérie,
disposant du monopole exclusif de l’exportation et importation de
fruits et légumes). Ces coopératives n'étaient pas des
associations libres de producteurs mais simplement des appendices
bureaucratisés des pouvoirs publics ouvrant des débouchés
salariaux par élargissement de clientèle. Le paysan, interdit
d'accès comme vendeur au marché libre des céréales ou légumes,
devait, par lui-même, transporter sa récolte jusqu'aux silos ou
entrepôts des prétendues coopératives, la livrer et, parfois, en
attendre le règlement, à un prix complètement irréel, pendant des
mois. Le prix du blé, fixé pratiquement jusqu’en 1990 au niveau
du prix d'importation du blé américain (22 dollars le quintal),
mettait le paysan algérien des versants en compétition directe avec
le fermier américain du Middle-West.
La répression réglementaire contre la paysannerie
libre entraîna un exode rural soutenu. Des déracinements furent
même encouragés par la création de « villages socialistes »,
vitrine de la « révolution agraire » et habités par les
nouveaux « coopérateurs » s’installant sur les terres
fraîchement nationalisées. Ces « coopérateurs », s’ils
bénéficiaient des commodités citadines (boulangerie, école,
pharmacie, mosquée), furent rapidement réduits à la situation de
salariés sous contrôle (interdiction au nom de la modernité
d’élever des poules ou des chèvres ou encore des bêtes de
somme). Leurs salaires ne devaient servir qu’à alimenter la
demande pour écouler le lait ou les oeufs importés ou celle de
tracteurs produits par le secteur public et, souvent, montés avec
des pièces importées. Les autres « déracinés »
volontaires ou involontaires affluèrent vers les villes qui, grâce
aux ressources extérieures grandissantes, offraient des emplois en
abondance mais pas de logements. Il s’ensuivit une réapparition de
fortes solidarités familiales et tribales en milieu citadin et une
"ruralisation" des villes. Le laxisme démographique, les
bas prix de l’alimentation de base et le défaut de société
civile pouvant encadrer les nouveaux arrivants provoquèrent une
reproduction élargie de cette « ruralisation ». En
réalité, ayant abandonné toute velléité d'effort auto-productif,
les « ruraux » étaient légitimement en quête d'une
consommation caporalisée de blé américain quasi-gratuit37.
Après avoir ruiné viticulteurs et maraîchers
exportateurs, après avoir caporalisé commerçants et consommateurs,
après avoir, en 1973, interdit l’émigration vers les pays à
devises, le système importateur écartait toute possibilité de
dynamique économique autonome. Il supprimait ainsi toute velléité
d'apparition d'embryons de société civile. Parallèlement, la
non-importation, par exemple, d'instruments de musique et de
partitions musicales (!) allait traquer les soupçons
d'autonomisation civile jusque dans les sphères les plus innocentes
de la configuration sociale38.
Par le contrôle des devises et l'atrophie de la production interne,
la circulation matérielle devint l'instrument essentiel
d'organisation politico-sociale et du renforcement du monopole
central. Outre que les questions civilisationnelles en furent
reléguées à l'arrière plan (le discours développementiste est un
discours matérialiste39),
l’impossibilité d'apparition d'un champ quelconque pouvant
s'assurer une autonomie par lui-même en devint manifeste: tous les
champs sociaux (productif, musical, sportif, scientifique, religieux,
etc.) devaient à un moment ou un autre recourir au système
importateur et passer par ses fourches caudines pour se procurer les
moyens de leur existence. Dès lors, la croyance a pu s'instaurer
qu'il suffisait de bien tenir le robinet des ressources extérieures
pour « tenir » la société tout entière et faire ainsi
l'économie de toute politique économique, musicale, sportive,
scientifique ou religieuse...La distribution des devises devient de
ce fait le nerf du clientélisme tous azimuts et l‘unique culture
politique et sociale. Elle rejoignait en cela les vieilles traditions
du système oasien.
IV - Légitimisme affiché du
développementisme industrialiste
et production souterraine du
légitimisme marchand
L'institution de règles de circulation matérielle
entravant par tous les moyens toute circulation matérielle autonome
accoucheuse d'une société civile indépendante du pouvoir
sécrétait, par sa nature profondément commerçante dans le secteur
public, une légitimité du commerce contraire à celle du
développementisme affiché et négatrice d’une égalité de
conditions par le travail matériellement productif. Elle débouchait,
en réalité, sur une hégémonie souterraine de la circulation
marchande relayée au grand jour par l’économie parallèle
commerçante et visant davantage une égalité des conditions sur le
mode marchand plutôt que sur le mode usinier.
Dès
lors, l'égalité des conditions ne pouvant être acquise par
l'effort d'auto-production mais par l’insertion clientéliste dans
une circulation commerciale publique, il apparut, à terme, qu’entre
un socialisme formel de production délégitimant l’intermédiation
commerciale privée et un islamisme de circulation marchande, la
circulation matérielle impliquée par le système importateur
allait, contradictoirement, faire pencher elle-même la société
vers le second.
Toutefois, et avant que cette tendance souterraine ne se
manifeste, le système importateur a pu, grâce à la redistribution
clientélisée, recueillir, matériellement, l’adhésion sinon de
l’ensemble, du moins de la plus grande partie de la population.
Celle-ci, sortant de l’austérité draconienne résultant de
l’exclusion des campagnes du système d’import-export des
8ème-15ème siècle ou de leur répression entre le 16ème et le
20ème siècle par les pouvoirs des janissaires puis des colons,
trouva enfin l’opportunité d’une revanche millénariste sur les
privations et s’adonna sans mesure ni retenue à la capture
clientélisée des produits importés tout en croyant, un bref
instant, que cet « affolement des aspirations » pourrait
se satisfaire de ventres porteurs, à profusion, de produits de
consommation ou de descendance.
La dynamique matérielle de la marchandisation du
secteur public
En entravant toute dynamique commerciale endogène et
autonome ou toute vivacité de l’échange propre à une société
civile, la fonctionnarisation du commerce par les quotas et la
compression des marges en aval allait, à la faveur de situations
périodiques de "pénurie" dues à aux propres aléas du
système importateur (variations inattendues des enveloppes devises,
changements de fournisseurs extérieurs), engendrer un mouvement de
reconstitution illicite de ces marges en aval par l'apparition des
seconds marchés, dits marchés noirs ou parallèles.
Dérivant d'abord des coopératives du secteur dit
public, procurant des suppléments de revenus illicites aux personnes
s'activant dans ce secteur et, de ce fait, en faisant des alliés
potentiellement coupables et soumis mais indéfectiblement liés au
système importateur, les seconds marchés furent tolérés par les
autorités et instituèrent la revente parallèle des produits
importés en norme sociale. Ces « coopératives »,
apparues dès le début des années 1970, n'étaient pas créées par
des coopérateurs mais par les directions et syndicats des sociétés
contrôlées par les autorités et recevaient un "quota" de
produits importés qu'elles revendaient aux employés de ces
sociétés. Elles se substituaient au petit commerce et, surtout,
permettaient aux employés de ces sociétés d'accéder à prix fixes
et à tout moment aux produits importés, même lorsqu'à cause des
impondérables du système importateur il n'y avait plus de semoule
ou de concentré de tomate dans le commerce ordinaire.
Ces "pénuries" créaient deux catégories de
populations40:
l'une qui, à travers les coopératives du secteur dit public, avait,
au prix normal et bas, accès aux produits devenus introuvables
(cadres, syndicalistes et employés des sociétés contrôlées par
les autorités) et une deuxième catégorie de population qui devait
soit se passer de café ou de farine soit la payer deux à trois fois
plus cher sur un deuxième marché, dit marché parallèle, soit
enfin tenter de s’insérer dans une relation clientéliste
(parentale ou géonomique) avec les employés du secteur « public ».
Une telle situation permettait dès lors à ces employés
d'acheter dans les coopératives des produits qu'ils pouvaient
revendre sur le deuxième marché. Ils pouvaient ainsi multiplier
leur revenu par un facteur x
selon les quantités et les produits qu'ils étaient autorisés à
enlever de la coopérative41.
Ce faisant, cadres, syndicalistes et employés du secteur dit public
furent directement intéressés au maintien et à la reproduction
élargie du système importateur. Dès lors, au lieu de chercher à
acquérir de l'influence sociale par un effort de production propre,
les personnes insérées dans le secteur « public » vont
essayer de l'obtenir en commandant la distribution des biens et
services.
Les petits commerçants allaient profiter de cette
première tolérance pour s'engouffrer dans la brèche et procéder
également à la revente parallèle des produits à faible marge
qu'ils enlevaient auprès des guichets du système importateur.
N'ayant pas accès aux devises, ils allaient, par les marges
conséquentes du marché parallèle, gagner assez de dinars pour se
porter acquéreurs de devises au marché noir des changes42.
La dynamique du contrôle d'accès aux devises s'en
trouva renversée faisant de ceux qui n'y avaient pas accès des
titulaires nouveaux de devises acquises au noir grâce aux mécanismes
de marché. La pratique de l'autorisation de sortie conditionnant
l'accès à une somme symbolique en devises ( mais importante pour
des fonctionnaires) ou celle de l'autorisation d'investissement
conditionnant l'accès aux devises pour achat d'équipement et
matières (conditionnant l'enrichissement des industriels privés
organiques et l'activité du secteur public) furent contournées par
l'accès direct aux devises sur le marché noir et provoquèrent
l'apparition de nouveaux acteurs pouvant exhiber un nouveau statut,
celui de détenteur de devises, et suscitant l'envie aussi bien des
fonctionnaires que des organiques du système défenseurs de la
monopolisation-centralisation mais qui, après la crise des paiements
de 1986, se trouvèrent dépourvus de l’arrogance anciennement liée
au pouvoir de redistribution des devises. En bref, l'étouffement
d'une société civile par l'obturation de tous les canaux
d'autonomisation des individus allait engendrer son contraire,
l'apparition d'une société civile parallèle défiant le Centre.
C'est cette dynamique qu'il convient de retracer maintenant.
De l’exclusion civile à l'économie parallèle
comme source d'enrichissement
concurrente au système importateur
Les marges officielles de certains produits (semoule,
tabac, etc..) étant insuffisantes pour couvrir les frais
d'approvisionnement et de stockage du petit commerce, l’apparition
d’un deuxième prix plus élevé pratiqué par les employés du
secteur dit public et titulaires de "droits" dans les
coopératives, incita certains petits commerçants à ne plus
délaisser le commerce des marchandises "politiques" ou en
laisser le monopole aux sociétés publiques. Ils enlevèrent de
nouveau leur quota pour l'écouler sur le deuxième marché créé
par les employés du secteur public. Une dynamique commerciale
autonome vit le jour. Le système importateur allait ainsi lui-même
être instrumenté pour devenir une source importante de "droits"
sur des quantités de marchandises alimentant les transactions
parallèles et ne plus être de ce fait la source principale de
l'enrichissement.
La pratique des produits sous le comptoir ou dans la rue
se répandit. L'une des manifestations visibles de cette circulation
parallèle fut l'apparition de jeunes enfants revendant des
cigarettes dans la rue. Ne disposant pas de "carte d'acheteur"
auprès des monopoles, ces enfants ne pouvaient obtenir la
marchandise qu'auprès des employés du secteur public titulaires de
droits dans les coopératives ou de petits commerçants agréés. Le
système accouchait d'une organisation nouvelle: il suffisait de
disposer d'une "carte d'acheteur" pour pouvoir alimenter
tout un réseau de revente. Une société civile effective commença
à s'animer de façon autonome, parallèlement au système
importateur, échappant par ses propres réseaux au contrôle de ce
système, s'appuyant sur une circulation matérielle régie par un
autre système de formation des prix et des revenus, s'articulant
autour du marché des "droits d'achat", autrement dit
disposant avec les "bons d'enlèvement" d'une monnaie
propre représentant la vraie richesse, et, de ce fait, devenant,
face au système importateur, une source décisive d'enrichissement.
Le titulaire d'une carte d'acheteur pouvait, en effet,
revendre les marchandises avant même de les avoir enlevées au
guichet du système importateur. Cette pratique donna naissance à
une nouvelle catégorie d'intervenants qui ne s'enrichissaient pas
par la mise en oeuvre par eux-mêmes d'une circulation commerciale de
marchandises mais s'enrichissaient, et rapidement, par la seule
intermédiation sur le marché des "bons d'enlèvement". Le
"bon" qui représentait un "quota" de
marchandises effectives pouvait circuler comme un billet de banque.
Il avait d'ailleurs un pouvoir de transaction plus fort que la
monnaie officielle qui, elle, ne permettait pas d'acheter les
marchandises voulues puisque, pour certaines marchandises, sans "bon"
d'enlèvement, le dinar n'avait aucune valeur. Le système s'étendit
rapidement et donna naissance à une pratique généralisée
d'achat-vente de droits d'acheteur et de bons. Bref, la monnaie émise
par les autorités tirait sa valeur des "bons" mis en
circulation et, de fil en aiguille, la sphère d'exclusion en venait
à dépouiller le Centre de son pouvoir régalien essentiel (le
pouvoir monétaire).
Le rationnement par les « bons » et le
dépouillement de l’ État de son pouvoir monétaire interne
Une culture du « bon » prit forme. Elle
reposait sur deux représentations essentielles.
®
Les gens ont compris que sans bon ils ne pouvaient accéder à un
certain nombre de marchandises et que leur salaire ou revenu ne
signifiait rien en lui-même. Il fallait encore le mesurer à l'aune
des différents bons. La seule détention de monnaie locale ne
garantissait pas l’obtention de marchandises.
®
Une nouvelle espérance d’enrichissement naissait au travers de la
circulation marchande des bons. Ainsi, sans disposer d'un quelconque
capital commercial préalable ou crédit bancaire, les gens pouvaient
espérer, en obtenant un bon et en le revendant avec une forte
plus-value, réaliser des gains par la seule circulation de papier.
La pratique se généralisa de l’inscription sur files d’attente
pour des produits qui, inaccessibles au vu du niveau de revenu (un
camion, un véhicule, un équipement, du ciment, du bois, etc.),
ouvraient droit à l’obtention d’un bon d’enlèvement
trouvant facilement preneur.
Les bons d'attribution les plus recherchés concernaient
les produits les plus chers: ne pas disposer d'un centime mais avoir
la chance d'avoir pu dans un bureau quelconque obtenir un bon pour un
appartement, un terrain, un véhicule, une machine, une quantité
substantielle de ciment ou de beurre, etc. pouvait rapporter en
plus-value immédiate l'équivalent du revenu ou du salaire d'une vie
entière. Bien que le marché des bons fut centralisé au niveau des
émetteurs, il ouvrait cependant la voie de l’enrichissement aux
personnes ou familles titulaires de plusieurs bons (un par activité
ou par individu majeur) visant aussi bien des équipements et
matières (ciment particulièrement) que des produits alimentaires en
pénurie ou de l’équipement ménager (réfrigérateurs,
téléviseurs, etc.). De nouvelles stratégies apparurent, tournées
vers la maîtrise des processus bureaucratiques d'attribution
formelle d'une "carte d'acheteur" ou de "bons
d'enlèvement".
Les petits commerçants, titulaires de cartes ou alliés
aux employés titulaires de droits dans le secteur « public »,
reprirent du poil de la bête. Après un net déclin, leur nombre
commença à s'accroître de nouveau. Cet accroissement ne reflétait
pas nécessairement un engagement dans une circulation matérielle
effective. Il suffisait souvent, en effet, de s’inscrire au
registre de commerce comme revendeur de matériaux de construction,
par exemple, pour bénéficier d’un quota de briques, ciment, etc.
et, au lieu de les enlever soi-même, se contenter de revendre les
bons d’attribution. Un nouveau type de circulation marchande, de
type monétaire (le papier), venait conforter la nature commerçante
de la circulation matérielle et contredire la légitimation
productiviste affichée par le système.
Cette dynamique ne dépendait pas de la circulation de
marchandises organisée par le système importateur à travers ses
propres guichets mais d'un réseau structuré d'intermédiation
monétaire (le marché des bons) duquel dépendaient les revendeurs.
Les marges étant privatives et importantes dans la circulation des
bons et des droits d'achat, une alliance d'intérêts nouvelle vit le
jour entre émetteurs de bons du secteur « public » et
particuliers attributaires de bons et droits d'achat. Le secteur
public ou l'administration alimentaient le marché monétaire
parallèle en bons et en droits d'importation, d'achat ou d'usage qui
étaient, ensuite, écoulés par des intermédiaires auprès des
revendeurs ou des usagers effectifs de marchandises. Le système
pouvait ainsi garder une opacité formelle et éviter d'afficher des
liens directs entre acteurs du secteur dit public et revendeurs et
usagers effectifs. Des “ banquiers ”
assurant la circulation des bons et droits constituaient l'écran
adéquat lavant le système de tout péché de corruption. Cependant,
si le pouvoir de circulation des produits pouvait toujours provenir
des opérateurs décidant de l'importation, les “ banquiers ”,
en pouvant susciter sinon ordonner l'émission des bons de
circulation et en assurant la circulation de ces bons, devenaient les
vrais maîtres de la circulation matérielle. Il n'était plus
obligatoire pour obtenir un sac de semoule ou de ciment ou encore un
camion de se présenter directement au guichet public du système
importateur. Il suffisait d'acheter, même très loin de là, un
droit d'achat et de ne se présenter au guichet que pour la livraison
(d’où la rapide extension du réseau téléphonique). Les
personnes d'influence ou qui étaient perçues par la population
comme commandant l'enrichissement étaient celles qui avaient le
pouvoir de faire émettre des bons et non les simples “ magasiniers ”
qui en assuraient la livraison. Ces banquiers
parallèles détournaient chaque jour un peu plus la substance du
système importateur à leur profit et s'en appropriaient le pouvoir
social. Mieux: plus le système importateur avait des difficultés en
devises, plus les pénuries s’aggravaient et se généralisaient,
plus les seconds marchés florissaient et plus les titulaires de bons
et de droits d'achat s'enrichissaient43.
En adoptant la culture du bon, la population légitimait ce type de
papier comme monnaie authentique et plus solvable que le dinar
lui-même.
L’apparition du marché des bons créait deux
catégories de gens: ceux qui pouvaient en obtenir et les autres.
Ainsi, les employés des administrations centrales et locales, ne
disposant pas d'accès au marché des "bons", restèrent
exclus de la véritable circulation monétaire. D'où un double
mouvement :
1. Une tendance de l'Administration, jusqu'alors exclue
des décisions centrales de répartition des ressources extérieures,
à vouloir exercer son contrôle sur le secteur dit public ou à
créer de nouvelles entreprises dépendant directement des
administrations notamment au niveau local et disposer ainsi de
réseaux propres de circulation de marchandises réelles et non
d’enveloppes budgétaires en monnaie locale seulement. Il fallait
que l'Administration ait des devises et des "bons" à
délivrer. Cette tendance convergea vers la fin des années 1970 avec
les réaménagements opérés au Centre à la faveur du changement de
chef d’ État. Le nouveau régime sembla rechercher une nouvelle
clientèle qu’il trouva toute prête dans les administrations et
qu’il ne manqua pas de renforcer par la multiplication de
structures sous prétexte de « décentralisation » et
« restructuration ». Les administrations, encouragées à
recruter tous azimuts, réussirent ainsi, au début des années 1980,
à s'attribuer de manière conséquente d’importants portefeuilles
de bons leur conférant un pouvoir direct dans le foncier et
l'immobilier (terrains, logements, locaux commerciaux) et un contrôle
indirect de l’émission de "bons" divers par la création
d’entreprises locales de distribution de café, thé, sucre,
ciment, matériaux de construction, produits électroniques,
etc...Elles réussirent également à s'autonomiser dans les dépenses
en devises par l'instauration du système des Autorisations
globales d'importation (AGI),
enveloppes-devises annuelles attribuées aux différents acteurs.
Elles se libérèrent ainsi, pour certaines de leurs importations, du
recours obligé aux sociétés publiques titulaires du monopole44.
Le système des AGI était une brèche dans la pratique
strictement centralisée au plus haut niveau de l'affectation des
ressources extérieures aux importations par grands produits. Les
importations pouvaient se faire dorénavant par grands secteurs
(entreprises, administrations, collectivités locales, hôpitaux,
universités, etc.). Cette "démocratisation" de la rente,
si elle permit de décentraliser les tensions et redonner vie au
clientélisme local, n'en fut pas moins ressentie comme une
contrainte pour les titulaires d'enveloppes nationales par produit et
qui restèrent nostalgiques d'une attribution centralisée par
produit seulement. Elle obligea également les sociétés nationales
à négocier individuellement leur AGI, ce qui transformait leur
place et leur rôle. De simples exécutants d’une politique
centralisée de répartition des devises, souvent opérée à leur
avantage, elles se trouvaient, tout d’un coup, dans l’obligation
de présenter des projets individuels et de les justifier, avec tout
ce que cela suppose d’expertise formelle.
Il en résulta une animosité certaine entre le tissu
des sociétés publiques nationales, fer de lance du monopole
centralisé et du légitimisme développementiste, et le tissu
administratif, nouveau concurrent dans l’attribution des devises et
qui, de par sa nature de service public, consacrait plutôt ces
ressources extérieures à des achats de « consommation ».
En réalité, la fonction même de l’administration l’obligeait à
investir dans l’environnement des entreprises, où un retard
certain avait été pris (routes, téléphone, bâtiments
administratifs et scolaires, dispensaires, etc.), et, par la force
des choses, apparaître comme consommatrice et non productrice45.
De plus, elle faisait apparaître de nouveaux fournisseurs extérieurs
différents des firmes extérieures liées aux approvisionnements des
seules entreprises nationales. Les infrastructures et produits
commandés par les administrations ouvraient un marché à des
fournisseurs extérieurs souvent semi-publics ou habitués aux
commandes publiques et, de ce fait, davantage liés au politique de
leur propre pays. Ces fournisseurs pouvaient dès lors réorienter le
marché algérien vers des commandes plus administratives et en
évincer les autres firmes46.
2. Une tendance des employés sans "bons"
(instituteurs, par exemple) à éviter l'exclusion par l'insertion
dans les circuits des bons et de la distribution parallèle en
s'adonnant au bizness
sur produits importés par le système ou importés en dehors des
circuits du système (par l'usage commerçant de l'allocation devises
annuelle pour voyage à l'étranger). Une telle nécessité de revenu
complémentaire traduit aussi bien la simple saisie d'une opportunité
qu'un affolement des aspirations devant l'enrichissement soudain
procuré par les transactions sur bons ou les transactions parallèles
de marchandises. Mais elle manifeste également le sentiment de
déchéance sociale accompagnant l'absence de possession de "bons",
symboles du pouvoir sur la circulation matérielle. En bref, comme le
montrent souvent les stratégies matrimoniales, le choix des familles
est vite fait entre, d'un côté, un titulaire de "bons" ou
un bizness-man et, de
l’autre, un instituteur déchu dépourvu de "bons".
Dès lors, les lettrés vont se diviser en deux grandes
catégories:
1. Ceux qui se sont insérés dans le secteur dit public
ou dans les réseaux d'émission de "bons" et restent de
vaillants défenseurs du système importateur en le légitimant par
le catéchisme socialiste du développement et de l'égalité des
conditions, celle qui précisément leur confère un rôle d'acteurs
par l'accès aux bons. Cette catégorie vise à sauvegarder son
monopole d'émission des "bons", comme elle appelle, tout
en la pratiquant, à la réduction de l'économie parallèle pour
éliminer ses concurrents "illicites".
2. Les lettrés exclus de tout système d'émission de
"bons" ou de prise de décision concernant la circulation
matérielle, souvent arabisés, et qui n'ont le choix qu'entre:
- l'insertion dans l'économie parallèle illicite,
l'alliance avec les petits commerçants et la production d’une
légitimité marchande contredisant le légitimisme développementiste
productiviste;
- la prolétarisation matérielle et sociale
légitimatrice de toute violence.
Cependant, ces effets de l’exclusion n’apparurent
que tardivement, après la crise de 1986. Ils en furent d’autant
plus surprenants que, par le consensus qu’il avait créé durant
quinze ans, le système importateur se trouva désarmé devant cette
brusque irruption de l’économie souterraine qu’il avait lui-même
sécrétée. Le catéchisme développementiste usinier qui en
assurait le fondement idéologique fut soudain contredit par le
légitimisme occulté de ses propres pratiques marchandes. La rupture
du cycle des ressources extérieures se manifestait
quasi-naturellement par la rupture du cycle politique.
V - Redistribution des
ressources extérieures, alliances sociales et cycle politique
Le système importateur connut durant quinze ans
(1971-1986) une grande stabilité, acquit le soutien et fut
idéologiquement légitimé par l’ensemble des catégories
sociales. Ce cycle politique domine toujours la représentation des
forces sociales en présence qui, pour chacune d’entre elles, sous
des couverts idéologiques différents (nationalisme, progressisme,
islamisme, identitarisme), espèrent encore le rétablir.
Dans son principe, le système importateur fait
intervenir des groupes d'acteurs divers dont les intérêts
convergent vers une centralisation et une monopolisation de
l'enveloppe devises. Ces acteurs peuvent se retrouver parmi les
groupes suivants:
1. Les opérateurs et personnes représentant le Centre
des décisions d'exportation et d'importation, pouvant agir au nom de
l'Algérie et disposant de l'autorité de structuration des canaux de
circulation des produits exportés ou importés (sociétés dites
publiques, etc.).
2. Les cadres dirigeants, syndicalistes et employés des
structures dites publiques de circulation des produits d'exportation
et d'importation.
Ces acteurs disposent du monopole de ces produits et en
assurent pour leur structure une revente rémunératrice, évitant
ainsi aussi bien une contrainte pénible de production propre de
valeur ajoutée qu'une gestion conflictuelle de ces entreprises. Les
dirigeants des sociétés contrôlées par les autorités sont aussi
bien intéressés à l'élargissement de la demande nationale en
produits dont ils ont le monopole d'importation que favorables à
une réduction des mouvements de leur propre masse salariale. Les
bas salaires ne sont pas dans ces sociétés une nécessité pour
produire du profit mais seulement un moyen de garder une contrainte
assez lâche en matière de valeur ajoutée propre tout en pouvant
multiplier des recrutements peu coûteux non-qualifiés et accroître
la sphère de la clientèle rattachée à l'existence de ces
sociétés. Pour éviter l’apparition d’un authentique marché du
travail et reproduire la pratique du recrutement clientélisé
parental ou géonomique, les entreprises ou administrations se
doivent d’évacuer tout critère de qualification. Elles peuvent,
de ce fait, en donnant des places, faire accepter de bas salaires.
Faute de critères de qualification draconiens, elles se trouvent
dans l’incapacité d’assurer la production d’une valeur ajoutée
propre et, par conséquent, intensifient la demande à l’importation.
D’où leur adhésion totale au système importateur.
Par le système des quotas, ces acteurs peuvent disposer
d'un pouvoir décisif sur l'activité des acheteurs industriels
publics et privés ou des acheteurs agriculteurs et commerçants et
s'assurent ainsi une position éminente dans la société débouchant
parfois sur des alliances organiques (matrimoniales) avec ces
acheteurs.
Par le système des "bons d'enlèvement" et
des coopératives, cadres, syndicalistes et employés des sociétés
publiques à monopole d’importation disposent pour eux-mêmes
d'une sécurité d'approvisionnement à bon marché et d'un moyen de
réaliser des revenus complémentaires parfois plus que conséquents.
Comme c'est le degré de fermeture du marché administré qui
détermine la "pénurie" pour la population et, par suite,
les gains réalisés par la revente sur le second marché, les
émetteurs de bons d'enlèvement ont intérêt à accentuer cette
fermeture par centralisation accrue de l'émission des bons et
constitution de files de longue attente (il faut, parfois, accéder
au PDG lui-même pour avoir un bon d'acquisition d'une chose
insignifiante). Plus l'attente est longue, plus le différentiel prix
administré - prix libre est important et plus les émetteurs et
titulaires de bons augmentent leur influence ou leurs gains.
La création de files de longue attente se légitime par
le discours développementiste qui, exigeant la priorité
d'approvisionnement pour le secteur dit public, conduit à la
réduction des enveloppes devises pour les produits de consommation
ce qui affaiblit toute circulation commerciale privée et toute
accumulation agricole ou industrielle non contrôlée, accroît la
pénurie et, par suite, renforce le pouvoir des acteurs du secteur
public émetteurs de bons. En bref, plus les développementistes ont
du poids dans le système importateur, plus les acteurs agissant dans
le secteur public ont des chances de disposer de meilleurs revenus,
d'une plus grande influence sociale et d'un meilleur statut social
(constitution de clientèle, possibilité de stratégies
matrimoniales nouvelles47,
etc.) . Les acteurs monopolistes du secteur public renforcent en
retour le discours développementiste en n’important pas de moyens
pouvant contribuer à la diffusion d’idéologies contraires
(livres, journaux, etc.). Ils assurent ainsi aux intellectuels
« organiques » un monopole de discours. Mieux, par le
contrôle de l’unique société d’édition ou sous prétexte
d’économie de papier importé, ils n’impriment et ne
commercialisent que les catéchismes composés par les
développementistes centralisateurs48.
Enfin, par leur place dans le principal secteur
employeur et pourvoyeur de biens, ces acteurs peuvent jouer l'honneur
auprès de leur clientèle sociale (employés ou syndiqués) ou de
leur groupe géonomique d'origine aussi bien en matière d'aide à
l'embauche que d'accès aux produits introuvables.
Par l'exercice dans un secteur qualifié de public
, ce groupe d'acteurs assure aussi bien la
légitimité que la légitimation et la défense du système
importateur tout en étant le principal producteur par le discours
d'un système de valeurs développementiste et progressiste visant
l'égalité des conditions.
3. Dès lors, la troisième catégorie sociale à
soutenir organiquement le système importateur se compose de tous les
producteurs du discours développementiste centralisateur et
défenseurs de la salarisation généralisée, du pouvoir d'achat des
travailleurs et des masses populaires et, dès lors, défenseurs du
blé américain quasi-gratuit ou du sucre, café, huile et
médicaments importés et quasi-gratuits et à consommer (et
importer) en grandes quantités. Lorsqu’ils ne sont pas appelés à
encadrer sociétés publiques et syndicats, ils exercent, en général,
d’importantes responsabilités dans les secteurs de production et
de diffusion du discours (enseignement, radio, télévision, presse,
cinéma, etc.).
4. Les transformateurs privés de produits importés
(proclamés « industriels ») intéressés au maintien de
bas salaires (dans la perspective, ici, de maximisation des
bénéfices) et à l'élargissement de la demande nationale en
produits importés transformés. Ce groupe encourage la
redistribution quasi-gratuite du blé, sucre, médicaments etc.
(importés et qu'il ne produit pas) aussi bien afin de maintenir le
niveau des salaires assez bas que de permettre aux salariés de
réaliser d'importantes économies en matière d'alimentation, de
logement, éducation et soins et ainsi provoquer l'apparition d'un
fort pouvoir d'achat pour ses propres produits (non concurrencés par
l'importation). D'où une accumulation rapide et spectaculaire49.
5. Les dirigeants d'administrations centrales et
locales, heureux, avant 1980, de mettre à exécution les travaux
attribués à un département ministériel ou local (infrastructures
diverses: routes, écoles, logements) et source d’insertion dans la
circulation matérielle. La politique de salarisation et de bas prix
à la consommation leur permet à eux aussi d’utiliser les
enveloppes pour élargir par de nouveaux recrutements leur sphère de
clientèle et d'influence ou d'éviter les pressions salariales et
les conflits toujours mal vus et signes d’une incapacité de
gestion de la « paix sociale». Après 1980, la
« restructuration des entreprises » et la
« décentralisation », ils purent accéder eux-mêmes aux
décisions d’importation et de distribution par la création
d’entreprises locales et de ce fait furent totalement intégrés au
système importateur. Ils rivalisèrent dès lors en statut social
avec les cadres dirigeants des sociétés publiques et purent
apparaître comme centre de décision décentralisé dans
l’attribution de « bons » de toute nature50.
6. Les syndicats dont la vigilance en matière de
défense du pouvoir d'achat s'exprime moins en revendications de
hausses salariales qu'en revendications de sauvegarde des acquis en
matière de bas prix à la consommation et, par suite, de sauvegarde
des intérêts des groupes contrôlant le système importateur.
Mieux: les syndicats, souvent contrôlés par des éléments
progressistes, furent, dès les années 1970, intéressés à la
création par en haut des coopératives de consommation des
travailleurs et, de ce fait, directement impliqués par le système
importateur dans la circulation commerciale.
Plus décisif encore, l’intéressement du syndicat à
la distribution des logements. Les sections syndicales furent très
tôt associées aux « commissions d’attribution » de
logement aux salariés. Pour bien se placer dans une file d’attente,
il valait mieux, par conséquent, non seulement prendre une carte
syndicale, mais, si possible, devenir responsable syndical. La
probabilité dans ce cas d’obtenir des « clés » était
autrement plus forte que celle conférée par une recherche de
productivité ou de mérite dans une activité quelconque.
Un tel intéressement clientéliste ne peut s’exercer
dans toute sa plénitude que dans le cadre d’un monopole syndical.
C’est la condition de la reproduction de l’alliance entre
syndicat (unique) et système importateur. La crise des paiements de
1986, en provoquant des réaménagements dans la redistribution au
détriment du clientélisme syndical, a pu reléguer, un moment, le
syndicat au second plan.
7. A ces catégories, il convient d'ajouter tous les
petits fonctionnaires, retraités et titulaires de faibles revenus
qui, en tant que consommateurs, sont profondément attachés aux
importations et à la redistribution à faible prix et en grandes
quantités de blé, farines, huile, sucre, café, médicaments, etc.
En considérant, d’une part, les contraintes imposées par les
restrictions en matière de logement, les charges subies à cause de
la dynamique démographique et scolaire et le souci d’ »honneur »
et d’ostentation sociale et, d’autre part, les pratiques de
fonctionnarisation clientéliste à bon marché qui ont permis
d’employer la quasi-totalité des adultes mâles et leur offrir des
produits à des prix dérisoires, on peut prétendre que les familles
algériennes, devenues miraculeusement titulaires de deux, voire
trois ou quatre petits salaires réguliers, ont, dans le cadre de la
solidarité familiale, non seulement assuré leur gîte et leur
alimentation, mais ont pu exhiber un superflu lors des fêtes
(gâteaux et vêtements neufs pour la fin du mois de jeûne, achat
d'un mouton pour la fête du sacrifice, ostentation lors des mariages
et inflation des dots, voyages à l'étranger, pèlerinages à la
Mecque, etc.) et, un moment (fin des années 1970 et début des
années 1980), espérer devenir propriétaire d'un appartement, d'un
terrain pour construire, d’un véhicule et de bijoux tout en
entretenant une nombreuse descendance51.
Et, tout ceci, bien entendu, sans connaître la torture de l’effort
auto-productif. Parmi les conséquences de cet "affolement des
aspirations", les graves frustrations engendrées, à partir de
1986, par l'assèchement soudain des devises et l'adieu, aux bons
pour véhicules, au ciment et autres fer à béton quasi-gratuits.
En définitive, le système importateur sécrète quatre
éléments essentiels:
- une convergence d'intérêts impliquant l’exportateur
et les importateurs centraux; les cadres, employés et syndicalistes
du secteur dit public; les titulaires d'activités privées de
transformation des produits importés et, enfin, les dirigeants
d'administrations centrales et locales;
- une exclusion des petits employés des administrations
centrales et locales et de tous les titulaires d'activités aval
situées en fin du cycle de circulation des produits importés
(petits commerçants, producteurs endogènes de produits locaux) mais
leur récupération comme consommateurs;
- l'apparition d'une économie parallèle se traduisant,
non par des productions au noir, mais par l'existence d'un deuxième
marché des produits importés, deuxième marché alimenté au départ
par les personnes s'activant dans le secteur dit public, puis lorsque
celui-ci n'aura plus les moyens d'importer autant, par les
commerçants privés et, enfin, par une nouvelle couche
d'importateurs agissant hors du système importateur contrôlé par
les autorités et se légitimant par ce qu'elle appelle du bizness;
- une légitimation de la
monopolisation-centralisation-exclusion par un système de valeurs
s'articulant contradictoirement d'une part sur le don du
développement par un Centre pourvoyeur de moyens de vie et d'autre
part sur un discours valorisant le développement matériel par
effort auto-productif et égalité des conditions. Traduisant
l'alliance entre les groupes importateurs et les couches s'activant
dans le secteur dit public et contrôlé, en définitive, par ces
mêmes groupes importateurs, ce système de valeurs ne tient que par
cette alliance qui elle-même ne tient que par la reproduction des
capacités d'importation. En provoquant cependant une conversion aux
pratiques du marché parallèle des personnes s'activant dans le
secteur public lui-même, la circulation matérielle engendrée par
le système importateur délégitime au sein même du système
l'effort auto-productif comme valeur propre et propage une perception
commerçante de la richesse confortant la légitimité du bizness
parallèle pratiqué par la partie de la population exclue du système
d'accès aux ressources extérieures.
VI - Dynamique de la sphère
parallèle et irruption du légitimisme marchand
Une catégorie d'intermédiaires apparut donc dès les
années 1970 et qui approvisionnait tout un ensemble de réseaux
commerciaux vendant à des prix libres sur des seconds marchés: ces
prix parallèles correspondaient en réalité aux différentes marges
exigées par la libre disposition immédiate d'un produit et
« réprimées » par le rationnement quantitatif. Plus les
marges se concentraient en amont du système d'importation et
diminuaient en aval des circuits contrôlés, plus elles se
reconstituaient à travers des prix libres élevés. L'économie
parallèle de distribution, se nourrissant de la reconstitution
« illicite » de ces marges, se dota ainsi des moyens
financiers nécessaires pour s'organiser, se passer du crédit
bancaire et des devises rationnés, se renforcer et, finalement,
s'institutionnaliser comme norme sociale. Le système d'importation
créait ainsi une dynamique commerciale mettant au jour son propre
fonctionnement marchand (exportation de pétrole, importation et
distribution de produits).
La dynamique de l’économie parallèle dépendait non
d'une circulation propre de marchandises mais d'un réseau structuré
d'intermédiation bureaucratique duquel dépendaient les revendeurs.
Les marges pouvaient être beaucoup plus importantes dans la
circulation des bons et des droits d'achat que dans celle des
marchandises effectives. Un entrepreneur en bâtiment pouvait gagner
davantage sur la revente de ses droits au ciment que sur la
construction proprement dite. Il suffisait pour cela qu’il présente
une offre formellement adéquate à l’administration donneur
d’ordre de la construction. D’où une tendance à gonfler
artificiellement les besoins en ciment et à délaisser la qualité
de la construction-prétexte à l’attribution de bons52.
Bien que l'accès aux affaires fut resté
rigoureusement contrôlé, les portes d'une promotion par l'économie
parallèle s'ouvrirent toutes grandes. Or, si les acteurs de la
circulation parallèle s'enrichissent grâce à la substance du
système importateur, ils le font à terme contre lui en brisant le
monopole de l’activité et de l’enrichissement et en créant une
nouvelle légitimité de cet enrichissement. En affichant une
légitimation de l’enrichissement par le seul productivisme
développementiste, le système importateur va bientôt apparaître
comme un obstacle à l’exhibition de l’enrichissement marchand,
assimilé à de l’intermédiation « corrompue ». Ce
système de valeurs contredit aussi bien les désirs réprimés des
« organiques » du système enrichis par sa propre
circulation de type marchand et qui, à un moment ou un autre, ne
peuvent plus, sans déchoir de statut social, continuer de cacher
plus avant leur richesse, que la soif de légitimation des acteurs de
la circulation parallèle auxquels il ne fait pas de place dans la
configuration des valeurs et qu’il représente comme des parasites.
La question de l'égalité des conditions est, ce faisant, reposée
sous une forme nouvelle: l’effort auto-productif est moins lié à
la présence dans les centres usiniers de redistribution rentière
qu’au se faire soi-même par une circulation marchande (publique et
privée) en quête de légitimité reconnue. La question de la
légitimité marchande naît des acteurs même du système sous une
double forme:
-- mettre en cohérence la mission développementiste de
l’ État avec ses pratiques et évacuer la circulation marchande
vers la société civile par sa mise au grand jour et la
démonopolisation de l’activité;
-- maintenir la haute main du Centre sur une circulation
marchande caporalisée par un secteur public légitimateur mais
pouvoir afficher civilement la richesse ainsi acquise.
La revendication de légitimité des acteurs parallèles
vient se superposer à ce clivage et nourrit tactiquement l’une ou
l’autre forme par la mise en avant de représentations englobantes
et tirées de l’Islam.
La
rupture, en 1986, du cycle des ressources extérieures a conduit à
celle du cycle politique. Si, au cours de son histoire, l’Algérie
a connu des rétablissements plus ou moins aisés de la superposition
des cycles de ressources extérieures et du cycle politique, la crise
de 1986 n’a pu être facilement résorbée. Les ressources
extérieures tirées du pétrole ont, certes, permis de rétablir ce
trait majeur de l’histoire du pays mais ce rétablissement se
devait de payer le prix d’un légitimisme développementiste qui a
changé la dynamique de la configuration sociale algérienne. Ce
développementisme, affichant un industrialisme formel fondé en
réalité sur un négoce d’export-import centralisé, s’est
lui-même nourri d’une circulation marchande cachée, enrichissant
ses acteurs publics et contredisant sa propre légitimité.
Cependant, pour élargir son assiette ou solder sa dette d’un
monopole du pouvoir, il s’est obligé à une redistribution
marchande interne, teintée d’égalitarisme légitimateur, et qui,
par l’accès qu’elle a offert à la population aux produits de
grande consommation, à l’instruction et aux soins, a engendré une
dynamique démographique sans précédent dans l’histoire de
l’Algérie.
Contrairement
à ses prédécesseurs qui, afin de préserver la cohérence des
cycles de ressources extérieures et du cycle politique, avaient
maintenu la population hors des villes et hors du cycle des
ressources extérieures, le pouvoir algérien indépendant, issu de
cette exclusion, a intentionnellement ou inintentionnellement,
contribué à la mise en oeuvre d’une revanche millénariste sur la
société civile citadine en offrant emplois, instruction, soins et
consommation à cette population.
L’exode
rural et l’explosion démographique qui en ont résulté,
accompagnés d’un affaiblissement continu des pratiques de l’effort
auto-productif, de l’élévation rentière du niveau de vie et des
exigences engendrées par l’instruction généralisée de
générations entières, a mis le Centre disposant des ressources
extérieures face à une équation que n’avaient pas connue ses
prédécesseurs: comment continuer de monopoliser les ressources
extérieures tout en entretenant une population qui double tous les
vingt cinq ans et formule des exigences de plus en plus élevées ?
Par sa nature même, le progrès économique produit trop d’hommes
et de femmes instruits pour qu’il soit concrètement possible de
les tenir en respect et de les exclure de tout rôle dans la vie
publique53.
En optant pour un relâchement incitatif à la débrouillardise
autonome tout en voulant garder la haute main sur les ressources
extérieures, le système de pouvoir algérien a pris le risque
majeur de donner à la société le cadre de son émergence civile
tout en la privant des moyens en ressources extérieures nécessaires
à la concrétisation de ce destin. Cela pouvait aussi bien conduire
à l’émergence d’une société civile parallèle qu’à la
rupture violente du cycle politique.
1
Depuis 1965, l'Algérie est devenue un pays pétrolier dans tous les
sens du terme (matériel et culturel). Voici, à titre indicatif,
une évolution des quantités avant la crise de 1986.
196919741984Part
des hydrocarbures dans la production intérieure brute16%39%28%Part
des hydrocarbures dans les exportations63%95%98%Part des
hydrocarbures dans les ressources de l'Etat23%57%43%Production de
pétrole brut et de condensat (1000
Tonnes)50.00052.00052.000Production de produits raffinés (1.000
T)2.2005.00021.000Gaz naturel (en équivalent 1.000 T
pétrole)2.6005.50030.000Gaz de pétrole liquéfié1003803.500Source:
Office national des Statistiques, Alger
2
Prix du pétrole: Fin 1978: 12$ le baril; 1980:34$; 1981: 40$; Fin
1985: 30$; Juillet 1986:10$.
Sur
le problème plus général de l'appui sur les ressources
extérieures, voir Leveau R. [1994] Algérie: les pièges de l'aide
internationale,
Politique internationale,
Paris, automne, et [1995] Rapport
de mission au Moyen-Orient,
Document de travail, Centre Marc Bloch, Berlin, janvier
Lorsqu'un
pays enregistre un déficit de ses paiements extérieurs et faute,
comme l'Algérie, de pouvoir immédiatement augmenter les
exportations de ses produits nationaux, il a recours, en dehors de
l'endettement, aux techniques de renchérissement des importations
afin de diminuer la demande de produits étrangers. La dévaluation
est la technique la plus simple et plus rapide. Elle est immédiate
et frappe sans distinction tous les produits importés, toutes les
dépenses à l'extérieur et toutes les couches de la population.
Elle ne demande que l'existence d'une personne qui puisse en
décider. La taxation, par contre, peut être sélective et
renchérir certains produits importés et pas d'autres. Elle peut
frapper certaines activités et certaines couches de la population
et pas d'autres. La taxation suppose une décision complexe,
élaborée à partir d'une connaissance précise des courants
commerciaux du pays et de l'impact de ces courants sur les
différentes activités et catégories de la population. La taxation
suppose une capacité d'administration et d’expertise. Elle exige
l'existence d'une autorité qui puisse imposer une réduction
sélective des importations, un renchérissement sélectif des
produits importés et des décisions discriminatoires aux différents
groupes d’intérêts, autrement dit un arbitrage autoritaire ou
parlementaire. La dévaluation, elle, frappe tout le monde et
occulte la nécessité de l’arbitrage explicite.
Leca
J. et Leveau R. [1993] Démocraties, politiques économiques et
demandes sociales, Maghreb-Machrek,
n°139, Paris
Liabès
D.[1986] Rente, légitimité et statu quo: quelques éléments de
réflexion sur la fin de l’Etat-providence, Revue
du Centre de recherches en économie appliquée pour le
développement,
n°6, Alger
Grimaud
N. et Leca J. [1986] L’Algérie face au contre-choc pétrolier,
Maghreb-Machrek,
n°112, Paris
Voir
Henni A. [1991] Essai
sur l'économie parallèle,
Entreprise Nationale des Arts Graphiques, Alger, p. 89
L'une
des manifestations de cet étranglement fut, par exemple et à titre
symbolique, l'argument utilisé en 1990 pour justifier l'arrêt de
l'importation des journaux et périodiques étrangers, notamment
français. D'après les informations publiées à l'époque, il
semblerait que, à l'origine de ce qui allait se révéler par la
suite une censure cachée et une interdiction de fait de l'entrée
des journaux étrangers, le différend portait sur une dette de
l'ordre de 10 millions de dollars vis-à-vis des Messageries
françaises. On aura compris que si un pays aussi riche que
l'Algérie se rabaisse à interdire de fait l'importation des
imprimés étrangers pour une affaire de 10 millions de dollars
(soit 1/1000 de ses importations), c'est soit qu’il connaît une
crise sévère des paiements extérieurs soit que, face aux crises
de devises, le système importateur choisit toujours de réduire les
importations les moins distribuables et profitables: ne pas importer
de partitions musicales mais importer ce qui fait l'objet de
grandes quantités donc de gros contrats d'importation (sucre,
médicaments, etc..). Bien entendu, les conséquences en sont un
enfermement culturel renforcé coupant les Algériens du monde et
les forçant, faute de comparaison, à perdre tout esprit critique
et accepter de consommer des produits de mauvaise qualité à forte
marge à l’importation. La légitimation progressiste de ce
monopole par des apprentis matérialistes n’a, en fait, légitimé
que le contraire du progrès, la disparition de l’esprit critique
et son remplacement par la contestation physique.
Il
était interdit aux particuliers et aux entreprises de détenir des
devises, celles-ci devant être obligatoirement déposées en banque
et changées en monnaie locale. Il était également interdit
d’importer des marchandises en se procurant soi-même des devises.
Toute importation devait se faire par attribution de devises par le
Centre. L’importation « sans paiement » est la faculté
d’importer sans avoir obtenu légalement des devises et donc sans
passer par un virement bancaire (Arrêté interministériel du 10
décembre 1986 instituant les importations sans paiement). Elle
suppose une détention illégale de devises et un marché noir du
change. Le « commerce de la valise » est la tolérance
accordée aux voyageurs d’importer un montant forfaitaire de
marchandises destinées à la revente sur le marché parallèle
(Voir plus bas).
Voir
certains travaux préparatoires de ces réformes économiques réunis
et publiés in
[1989] Les
cahiers de la réforme,
5 vol., Enag, Alger. Pour une idée plus rigoureuse, se référer au
Projet
de programme de gouvernement
présenté par M. Hamrouche devant l’Assemblée nationale, Imp.
officielle, Alger, 1989.
Le
rééchelonnement réduit sinon supprime la liberté d’endettement
à l’extérieur mais, par le report des échéances d’emprunt,
permet de disposer, à court terme, d’un volant important de
devises ce qui restitue, en quantité, les profits de l’importation
menacés par la cessation de paiement.
La
crise de 1986 a usé plus d’un responsable et d’un gouvernement.
Le « chef » du parti unique fut limogé en 1988. Le
gouvernement en place fut remplacé par le cabinet Merbah (9.11.88
-- 9.9.89) avec l’idée d’une relance semi-autoritaire dans la
continuité. Le cabinet Hamrouche (9.9.89 -- 4.6.91) mit en oeuvre
un programme de réformes « autonomisatrices » des
acteurs économiques. Le cabinet Ghozali (4.6.91-- 8.7.92) avança
l’idée d’une solution par la vente d’une partie des gisements
pétroliers. Le cabinet Abdesselam (8.7.92 -- 4.9.93) proposa un
programme d’austérité autoritaire et centralisatrice et une
« économie de guerre ». Le cabinet Malek (4.9.93 --
11.4.94) se résolut au rééchelonnement.
Ayant
vendu à crédit des marchandises à des acheteurs de France, des
fournisseurs d'Algérie (des négociants livournais agissant au nom
du dey
d'Alger, sorte de roi élu par le "comité de gestion" des
janissaires ottomans contrôlant la Régence d'Alger) s'alarmèrent
des retards de paiement et réclamèrent leur dû. Le dey
d'Alger en vint à protester officiellement contre ces retards. Lors
d'une audience, il s'emporta contre le consul de France et le
souffleta avec son éventail. Ce fut le prétexte du débarquement
des troupes françaises le 14 juin 1830 sur les plages de Sidi Frej
et le début d'une ère coloniale de 130 ans.
Pour
des éléments historiques plus abondants voir, entre autres: Julien
C.A.[1931] Histoire
de l’Afrique du Nord,
Payot, Paris; Marçais G. [1913] Les
Arabes en Berbérie,
Constantine; Laroui A. [1970] L’histoire
du Maghreb,
Paris; Mercier E. [1888-1890] Histoire
de l’Afrique septentrionale depuis les temps les plus reculés
jusqu’à la conquête française,
3. vol., Paris
Les
Européens avaient déjà commencé bien avant à établir leurs
propres routes commerciales par voie de mer. Venise et les
républiques italiennes se gardaient cependant la quasi-exclusivité
de ce commerce avec l’Orient. La rupture de ce monopole, ainsi que
de celui des marchands maghrébins de la rive Sud de la
Méditerranée, intervient à la fin du 15ème siècle lorsque le
commerce maritime devient la norme avec l’entrée généralisée
des Européens dans la brèche ouverte par le Portugal et l’Espagne.
Voir
Henni A. [1986] Etat,
surplus et société en Algérie avant 1830,
Entreprise nationale du Livre, Alger
Pour
les détails, voir Ageron C. R.[1968] Les
Algériens musulmans et la France,
2 vol., Paris; Ageron C.R. [1972] Politiques
coloniales de la France,
Paris; Aron R.[1962] Les
origines de la guerre d’Algérie,
Paris; Berque A. [1948] La bourgeoisie algérienne, Hespéris;
Berque A. [1949] Essai d’une histoire de la seigneurie algérienne,
Revue de la Méditerranée,
n°1-2, Paris; Demontès V.[1930] L’Algérie
économique,
6 vol., Alger; Gallissot R. [1962] L’économie
de l’Afrique du Nord,
Paris; Henni A.[1975] L'agriculture
coloniale en Algérie,
Thèse de doctorat d'Etat, Université Paris I, Panthéon-Sorbonne;
Julien C. A. [1964] Histoire
de l’Algérie contemporaine,
Paris;
L'institution
officielle de l'autogestion ne fut pas l'oeuvre d'une loi votée par
le Parlement mais d'un ensemble de décrets pris en mars 1963, ce
qui a certainement conféré un manque de légitimité à
l’autogestion elle-même. Voir: Koulytchizky S.[1974]
L’autogestion,
l’homme et l’Etat. L’expérience algérienne,
Paris
La
pratique de l’effraction fut tolérée, sinon légitimée,
jusqu’au début des années 1980. Ce fut à ce moment là
seulement que des jugements d’expulsion commencèrent à être
prononcés et exécutés. C’est ainsi que durant vingt ans
(1962-1982), les titulaires de biens immeubles en propriété ou
usufruit ou location vécurent dans la hantise de s’absenter,
craignant à leur retour de trouver un occupant chez eux, occupant
d’autant plus légitime qu’il aurait été sans travail et chef
de famille nombreuse. Laisser vide un bien immeuble en devint
impensable, à moins d’en faire un bunker inviolable ou d’y
laisser un membre de sa famille. D’où une culture du
« barreaudage » et des « tôliers » ou un
renforcement des liens de parenté entravant la constitution de
société civile. Combien d’acier a-t-il été ainsi gaspillé
uniquement pour enlaidir balcons et fenêtres ? A raison de 100 kg
par local, il faut compter pour 4 millions de locaux une quantité
de 400.000 tonnes. La réinsertion du foncier dans des situations de
droit ne put jamais être consolidée et être du ressort exclusif
de la justice. A l’automne 1990, le gouvernement en place publia
des listes d’ »accapareurs » de terres espérant
peut-être susciter un soutien populaire mais contredisant par cette
fuite en avant politicienne ses propres projets d’ »autonomisation »
d’une société civile et de réhabilitation d’une justice
indépendante. A l’automne 1992, un autre gouvernement n’en
appela pas moins à un soulèvement populaire contre les accapareurs
de biens immeubles « sociaux ».
L'expression
société civile pouvait avoir un sens en 1962. La société
algérienne s'est émancipée contre le pouvoir et l'Etat coloniaux.
En reconduisant le système de propriété colonial, les premiers
chefs de l'Algérie indépendante ont réduit à néant les chances
de cette société de se consolider comme civile.
Le
cas le plus exemplaire en est l’affaire Bacri. Si Bacri ne perdit
rien, le dey y perdit son trône et l’Algérie son indépendance.
Voir sur la pratique du refus de s'appuyer sur des groupes
intermédiaires locaux et la préférence de l'appui sur l'étranger:
Laroui A. op.cit.
et
R. Leveau, op.
cit.
21
Sur l’économie de cette période, voir: Benissad H. [1978]
Economie
du développement de l’Algérie 1962-1978,
OPU, Alger. Sur l’attitude des autorités vis-à-vis du
« capital » privé, voir: Loi du 27 juillet 1963
portant Code
des investissements et
Ordonnance du 15 Septembre 1966 modifiant le même code. Plus
généralement: Liabès D.[1982] Naissance
et développement d’un secteur privé industriel en Algérie,
Thèse, Aix en Provence
Concernant
la dynamique politique de ce système, voir Hidouci G. [1995]
Algérie:
la libération inachevée,
La découverte, Paris. Le couronnement de cette concentration des
marges au niveau de la relation extérieure entre le monopole
algérien et le fournisseur extérieur fut l'adoption de la loi sur
le monopole du commerce extérieur (1978) qui excluait légalement
tout pluralisme d'acheteurs à l'extérieur et réservait les
transactions avec l'étranger aux personnes nommées par le Centre
(responsables du secteur dit public ou titulaires privés de
licences d'exportation et d'importation ). Voir: Goumeziane S.[1994]
Le
mal algérien. Economie politique d’une transition inachevée
1962-1974,
Paris et Provost L. [1995] L’économie de rente et ses avatars,
Esprit,
janvier, Paris
L'un
des grands importateurs privés, reconverti dans la transformation
plastique, crut, en 1976 encore, que son activité individuelle
pouvait l'autoriser à avoir des positions civiles individuelles
dans la société. Il signa avec quelques personnalités un
manifeste dénonçant, à propos du Sahara occidental, l'aventurisme
du pouvoir. Outre que personne ne les entendit, le problème fut
réglé tout simplement par la nationalisation de ses activités et,
bien entendu, son interdiction d'accès aux devises.
L’instauration
du visa de sortie eut lieu le 5 juin 1967. Il ne sera supprimé que
douze ans plus tard, à la mort du chef de l’Etat qui l’avait
instauré.
Pour
les fonctionnaires, l'autorisation de sortie était signée par le
ministre lui-même et était conditionnée par l'obtention d'un
congé annuel. On raconte, qu'au bout d'un certain temps, les
demandes de sortie se multipliant, certains ministres ou certains
préfets passaient leur temps à signer des autorisations de sortie
du territoire national. Avec le temps, la délégation en fut
obligée et ce furent les secrétaires généraux de ministère ou
de préfecture qui en eurent la charge, sinon les sous-préfets. On
raconte également qu'une fois devenu président de la République,
le colonel Benjedid a prétendu que l'une de ses occupations
principales au cours de la décennie 1970 était, en tant que chef
militaire, d'intervenir auprès des préfets pour obtenir des
autorisations de sortie pour ceux qui le lui demandaient. Dès son
investiture (7 février 1979), il supprima rapidement cette
pratique (20 mars1979).
.
26
Après s’être opposés au coup d’Etat du 19 juin 1965 et, pour
certains d’entre eux, être entrés dans la clandestinité sous
forme d’Organisation
de la résistance populaire
(ORP), les « progressistes » changèrent d’attitude
après l’échec de la tentative de coup d’Etat du chef
d’Etat-Major. Les communistes, par exemple, sous la dénomination
de Parti
de l’avant-garde socialiste
(PAGS), apportèrent au régime, au nom d’un « soutien
critique » dans le cadre d’une stratégie de « Front
anti-impérialiste », la substance intellectuelle qui pouvait
lui faire défaut. Ils en furent largement récompensés par leur
accession aux postes de responsabilités idéologique, syndicale,
universitaire, culturelle et économique (encadrement des
« sociétés nationales »).
La
création du Secrétariat d’Etat au Plan intervint en 1970. Ce
n’est qu’en 1979, cependant, que vit le jour un vrai ministère
du Plan (Ministère de la planification et de l’Aménagement du
territoire - MPAT). Sur les conflits au sommet engendrés par une
coordination planifiée, c’est à dire bureaucratisée et
administrée, des enveloppes devises et qui ont conduit à minorer
le rôle de planificateurs techniciens rétifs à une
industrialisation purement redistributive, voir: Hidouci G. [1995]
Algérie:
la libération inachevée,
op.
cit.
et, plus particulièrement, le témoignage de M. Abdesselam,
ministre de l’Industrie et de l’Energie jusqu’en 1979,
recueilli par Bennoune M. et El Kenz A. in [1989] Le
hasard et l’histoire,
ENAG, Alger
Dès
1967, des Sociétés nationales (S.N.) furent créées par les
autorités et bénéficièrent d'un monopole de production,
exportation, importation et distribution couvrant toute une branche
de l'activité: S.N.S. (société
nationale de sidérurgie)
titulaire du monopole de la production, exportation, importation,
distribution de produits sidérurgiques; SONELEC, monopole des
produits électriques et électroniques; SNVI, monopole des
véhicules industriels; SONACOME, monopole des constructions
mécaniques; ONRA (Office
national de la Réforme agraire)
chargé après l'indépendance de se substituer aux Sociétés
Agricoles de Prévoyance
et supervisant la fourniture de semences, engrais, etc.; PCA,
monopole des produits pharmaceutiques; SNED, monopole d'édition et
de diffusion et, parallèlement, d'importation et de distribution de
livres, journaux, ...partitions musicales et autres imprimés.
Suite
aux restrictions touchant certains produits de grande consommation,
le chef de l’Etat déclara un jour de 1974 que « les
mécontents qui voulaient du beurre importé, n’avaient qu’à
quitter le pays ». Le lendemain, une série de graffitis
proclamant « Pas
de beurre, pas de cigares ! »
apparurent sur les murs de la capitale l’invitant à ne plus fumer
lui-même de cigares importés de Cuba.
Le
système oasien est structuré autour du partage de l’eau.
Celle-ci, recueillie dans des retenues, passe après dans un muret
comportant des trous de différentes dimensions. La grandeur de
chaque trou est liée à l’importance des droits de chacun.
Certains reçoivent beaucoup d’eau et peuvent cultiver de grandes
surfaces, d’autres en reçoivent très peu. Le système peut se
compliquer par l’association dans la répartition de l’eau de la
dimension du trou et du temps d’ouverture de la vanne de commande.
Décret
du 4 octobre 1980 relatif à la restructuration des entreprises.
L’opération menée de février 1981 à décembre 1983 se solda
par la transformation des 70 Sociétés
Nationales
existantes en 400 Entreprises
Nationales.
La
« restructuration des entreprises » a pu cacher une
compétition entre l’appareil du Front
de libération nationale,
redynamisé après 1979 et en mal de clientèle, et les cadres du
PAGS
dotés de responsabilités et d’influence au sein des entreprises
et syndicats. S’il fallait aux communistes moins de cent cadres
pour diriger les soixante sociétés nationales et dix fédérations
nationales syndicales, il leur en aurait fallu des milliers pour
encadrer toutes les structures issues de la « restructuration »
des entreprises, des syndicats et des administrations (découpage
des offices publics nationaux en offices régionaux ou
départementaux, création de centaines d’entreprises publiques
locales, décentralisation administrative et multiplication des
structures). Le Fln a pu ainsi, à partir de 1981, exercer un
pouvoir attractif autrement puissant d’autant qu’il fit adopter
une règle, dite de l’article 120, exigeant que les postes de
responsabilités (même dans le syndicat unique) soient
obligatoirement attribués à des militants du Fln.
On
ne comprendrait pas autrement l’hostilité grandissante, à partir
de 1981, des communistes au pouvoir central et leur critique de la
« libéralisation » du régime alors qu’en même temps
celui-ci étendait considérablement la sphère du secteur public
par une multitude d’entreprises publiques locales accroissant ses
capacités clientélistes mais illustrant son anti-libéralisme de
fait (la part du secteur public dans la valeur ajoutée est passée
de 58% en 1974 à 75% en 1986). Cette hostilité les conduisit à
entrer dans une opposition plus sourde que déclarée et tenir un
discours qui pouvait les ranger dans un camp où apparaissaient de
nouveaux venus: les islamistes.
En
touchant certaines administrations sous forme de
« décentralisation », la « restructuration »
de 1981 aboutit à de multiples aberrations dont l’une des plus
spectaculaires fut la division de ce qui faisait office
d’administration nationale des ponts et chaussées en entreprises
dont la compétence se limitait à un département géographique. La
notion de « routes nationales » disparut et on pouvait,
au vu de l’état de la route, observer par le brusquement
changement d’aspect de la route le franchissement de la limite,
autrement fictive, entre deux départements (l’aspect le plus
folklorique n’étant pas de passer d’un tronçon convenable à
un tronçon détérioré mais d’être soudain surpris par une
couleur différente de gravier). Les départements matérialisèrent
bientôt les limites entre eux par de grands panneaux annonçant
fièrement: « Bienvenue à la wilaya
de... ».
Sur
la restructuration, voir Saadi N.[1984] La restructuration des
entreprises d’Etat, essai de présentation analytique, RASJEP,
n°2, Alger et, pour un éclairage de l’importance des enjeux
économiques, Bouyacoub A.[1987] La
gestion de l’entreprise publique en Algérie,
OPU, Alger
Des
économistes « organiques » discutaient sérieusement du
slogan « du producteur au consommateur ». La question
triviale -- Faut-il
dans ce cas que pour acheter des pommes de terre le consommateur se
déplace aux lieux de production ou que l’agriculteur vienne
livrer lui-même le consommateur
? ne fut jamais traitée. Et pour cause: pour se présenter aux
lieux de production, le consommateur doit disposer d’un moyen de
transport et de temps libre, ce qui suppose une culture de la
consommation et du non-travail. Ce déplacement rendrait les prix
plus élevés que ceux pratiqués dans le commerce. Si c’est
l’agriculteur qui doit conditionner ses pommes de terres, les
charger, louer ou posséder un camion, le conduire et transporter
les pommes de terre en ville et livrer un à un les consommateurs ou
attendre quelque part qu’ils viennent chercher le produit, cet
agriculteur n’en est plus un et n’aura plus le temps de cultiver
des pommes de terres. Bref, il semblerait que dans certains
enseignements et discours d’économistes, la division
du travail
exposée par Adam Smith en 1776 ait encore été, deux siècles plus
tard, totalement inconnue de l’économisme officiel. Ce qui a
permis de légitimer l’ostracisme contre tous les prétendus
« intermédiaires » (conditionneurs, chargeurs,
transporteurs, entreposeurs, grossistes, commerçants) et atrophié
considérablement l’activité économique, la réservant ainsi aux
structures contrôlées par les autorités.
Sur
l'évaluation des "surcoûts" à l'importation, voir
Goumeziane S. [1994] Le
mal algérien,
op.
cit.
Ordonnance
du 1er octobre 1974 instaurant le monopole de collecte des produits
agricoles au bénéfice des CAPCS, COFEL et OFLA. Voir: Bendib
L.[1984] L’évolution de la commercialisation des fruits et
légumes depuis l’application de l’ordonnance 71-73 du 8.11.73
portant révolution agraire, Revue
algérienne des sciences juridiques, économiques et politiques,
n°3, Alger.
Lors
de la phase chaude de la « révolution agraire »
(1973-1974), des restrictions furent même apportées à la
circulation de produits entre départements géographiques. Chaque
terroir devait, à la limite, s’auto-suffire (!) et vivre de ses
propres produits. Mais lesquels? Une économiste s’est même
élevée un jour dans un colloque contre la culture de cerises dans
un département. La circulation des personnes devait être
réglementée par l’usage d’un « passeport intérieur »,
projet qui échoua et ne vit jamais le jour. Les théoriciens
économistes de ces dispositions n’avaient bien entendu jamais
envisagé l’existence d’un avantage comparé (Ricardo, 1817) ou
que l’accumulation primitive s’opère d’abord par
l’élargissement du marché au territoire national et la
suppression des différents péages féodaux (Quesnay, 1758; Marx,
1848). Voir à ce propos l’excellente analyse, sur la Tunisie, de
Moncef Bouchrara: La
404 bâchée contre le parti socialiste destourien,
Tunis 1986
On
peut supposer qu’au milieu des années 1970 et face à la fronde
sourde ou déclarée de notabilités citadines opposées aussi bien
à la monopolisation-centralisation qu’à la fuite en avant
représentée par la « révolution agraire » ou la
politique de force affichée lors du conflit du Sahara occidental,
le
pouvoir ait encouragé la « ruralisation » des villes
pour casser définitivement le poids politique des anciens groupes
citadins légitimés par leur nationalisme passé
. Ce qui restait de société civile disparut.
Le
succès foudroyant de la chanson Rayna
raï
(Notre opinion est une opinion) et qui devait donner son nom à tout
un courant chansonnier devenu bientôt mondial fut l’indice
éclatant de la manifestation de ces capacités traquées jusque
dans les fêtes « civiles » (mariages, etc.).
Dans
un discours tenu à Lahore (Pakistan), le chef de l’Etat de
l’époque légitima ce matérialisme par une phrase: « Il
vaut mieux ne pas entrer au Paradis le ventre creux ».
Sur
le rôle du secteur d’Etat dans l’enfantement, en général,
d’une l’économie parallèle, voir: Kornaï J. [1984] Socialisme
et économie de la pénurie,
tr. fr., Paris
Pour
l'analyse chiffrée et détaillée de cette dynamique, voir "Le
business légal d'avant 1990"
in Henni A. [1990] Qui a légalisé quel trabendo ?, Peuples
méditerranéens,
n° 52-53, Paris, p. 234 et séq.
Le
marché noir des changes fut d’abord alimenté par les titulaires
de capitaux en quête d’expatriation puis par les transformateurs
industriels privés titulaires de marges monopolistiques permettant
une accumulation rapide de fortunes (et non de capital productif)
qu’ils ne voulaient pas réinvestir localement et qu’ils
mettaient à l’abri à l’extérieur pour échapper aux
éventuelles et imprévisibles humeurs nationalisatrices.
Bien
que ce ne fut apparemment pas le cas, l’accès aux places
émettrices de bons pour terrains et logements (maires, préfets,
commissions paritaires d’attribution) et marchandises
(responsables d’administration, de sociétés dites publiques ou
de coopératives) était très recherché. Outre les vives
compétitions entre personnes ou entre réseaux d’influence pour
placer leurs agents, il pouvait, comme dans l’Europe féodale,
donner lieu à l’existence de “ charges ”
indirectes, c’est à dire, pour les personnes ayant nommé ou
obtenu la nomination d’une personne, un intéressement ultérieur
aux profits tirés de l’émission des bons. Autrement dit,
certaines personnes étaient prêtes à payer pour occuper certaines
places et, de ce fait, se contentaient de bas salaires et se
désintéressaient de toute action visant à relever les salaires.
En bref, ce n’étaient ni les “ travailleurs ”
titulaires de droits d’enlèvement dans les coopératives ni les
cadres développementistes titulaires du pouvoir d’émission de
bons qui allaient pratiquer une lutte de classes.
L’irruption
des administrations dans le système importateur prit, par ailleurs,
surtout après 1982, l’allure d’une intrusion de fonctionnaires
de langue arabe dans le domaine jusque là réservé des sociétés
publiques nationales qui ne véhiculaient, elles, que la langue
française. La langue servit ainsi de ciment apparent au clivage
entre une administration en mal de revanche, soutenant et soutenue
par l’appareil du parti du Fln, et le secteur public national.
Celui-ci, après un brève expectative, commença à propager une
représentation de ce clivage assimilant les administrations et le
Fln à un parti de la « consommation » pour s’afficher
lui-même comme le bastion du développement productiviste et de
l’investissement. En bref, d’un côté les « archaïques »
et « libéraux », de l’autre, les « progressistes ».
Quelques éléments éclairant cette controverse dans: Bouzidi A.
[1985] Questions
actuelles de la planification algérienne,
Alger; Brahimi A. [1991] L’économie
algérienne,
Alger; Benbitour A. [1993] L’expérience
algérienne de développement (1962-1991). Leçons pour l’avenir,
Alger
Il
convient ici également de noter que le discours développementiste
s’appuie souvent sur l’idée que seule la production d’acier
est importante et que tout ce qui est extérieur à l’entreprise
est secondaire. Cet économisme de la seule production oublie bien
entendu que pour faire travailler convenablement les gens il
faudrait éviter de les faire venir à l’usine par des chemins
boueux, qu’il faut leur assurer un logement confortable, des
écoles pour leurs enfants, des lieux de loisirs, etc. Sur le
sinistro-économisme de cet industrialisme, voir El Kenz A.[1987] Le
complexe sidérurgique d’El Hadjar,
une
expérience industrielle en Algérie,
CNRS, Paris; Chikhi S.[1986] Grève et société en Algérie
1969-1985, Revue
du Centre de recherches en économie appliquée pour le
développement,
n°6, Alger et Mebtoul M.[1982] La
discipline d’usine,
OPU, Alger
Sur
les fournisseurs extérieurs, voir Provost L. [1996] La
seconde guerre d’Algérie,
Paris
Dans
les années 1970 et 1980, les alliances matrimoniales avec les
acteurs du secteur dit public étaient très recherchées et plus
l'individu était proche des opérateurs centraux du système
importateur plus il était convoité. D'une manière générale,
le plus insignifiant des émetteurs de bons ou commandeur d'une
distribution de produits (un magasinier par exemple d'une société
de commerce dite publique) avait sur le marché matrimonial une
valeur ne souffrant aucune comparaison possible avec celle des
personnes dépourvues de "bons" ou de capacité d'accès
aux biens et qui apparaissaient comme amputées et mutilées. Bref,
un artiste ou un instituteur apparaissaient comme des handicapés.
Il
a fallu que la crise de 1986 ampute le pouvoir d'achat extérieur du
système importateur et fasse apparaître des réseaux parallèles
substitutifs pour que la valeur sur le marché matrimonial se
déplace des acteurs du système dit public vers les acteurs du
commerce privé et de l'économie parallèle. L'instituteur pouvait
de ce fait se revaloriser sur le marché matrimonial à condition
d'exhiber une richesse complémentaire provenant du bizness
.
Cet
échange de bons procédés qui a conféré le monopole de
l’écriture à quelques auteurs, quand proportionnellement à sa
population l’Algérie aurait dû, avec sa richesse, en avoir des
milliers, n’est pas sans retombées matérielles. Payés au nombre
de livres imprimés et non au nombre de livres réellement vendus,
les producteurs des légitimations du système importateur n’avaient
nul intérêt à l’instauration d’un système civil construit
sur le mérite individuel d’auto-production. Ils seront bien
entendu les défenseurs zélés du financement par le Trésor public
du déficit de la société d’édition et de toutes les sociétés
publiques.
La
logique peut s'illustrer simplement en prenant en considération
deux marchandises, l'une importée et soutenue par le Fonds
budgétaire de soutien aux prix (A) et l'autre textile, par exemple,
et fabriquée par un industriel privé (B). Si, sans soutien, A
coûte 100 et B 100 également et que le salaire soit de 150, il
est clair que l'employé saturera d'abord ses achats alimentaires et
il ne lui restera que 50 pour acheter B. Le salaire devrait passer
à 200 pour écouler entièrement B. Ce qui n'arrangerait pas le
fabricant de B qui gagnerait sur un tableau (la demande) mais
perdrait sur un autre (les salaires versés). Par contre si les
autorités décident de subventionner l'alimentation A à raison de
50, alors un salaire de 150 permettrait d'acheter aussi bien A à 50
que B à 100. Le fabricant de B gagne sur les deux tableaux (bas
salaires et volume de la demande élevé). Le salarié y trouve
également son compte et les deux vont applaudir la mesure. Bien
entendu, les 50 de subvention proviennent obligatoirement de quelque
part. Soit des impôts soit de la rente pétrolière soit de la
monétisation du déficit (planche à billets). Cet exemple montre
que la pratique de soutien des prix ne traduit, en réalité, qu'un
mode de transfert d'une partie de la rente pétrolière aux salariés
et aux industriels privés. Cette ressource non
renouvelable
aura été, en partie, consacrée à des subventions à la
consommation élargissant la demande à l’importation et les
contrats de négoce avec l’extérieur. Voir sur les « privés »:
Liabès D.[1982] Naissance
et développemnt d’un secteur privé industriel en Algérie,
op.
cit.;
Pennef J. [1981] Industriels
algériens,
CRESM-CNRS, Aix -en -Provence et Pennef J. [1982] Trajectoires
sociales et carrières des patrons algériens, Actes
de la recherche en sciences sociales,
n°41, Paris
Leur
valeur matrimoniale s’en trouva soudain rehaussée. Si, avant
1980, les cadres des administrations centrales et territoriales
venaient, sur le marché des alliances, derrière les cadres des
sociétés nationales, ils occupèrent la première place au cours
de la décennie 1980 durant laquelle l’alliance la plus recherchée
visait les préfets et sous-préfets, particulièrement ceux du
cercle matrimonial du chef de l’Etat lui-même.
Suite
à la loi du 7 février 1981 portant modalités de cession des biens
immobiliers d’Etat, de nombreuses familles devinrent propriétaires
(en les payant à 10% environ de leur valeur vénale) des logements
qu’elle occupaient. Pour les familles « pauvres »,
l’opération représentait tout d’un coup un rehaussement de
statut et une plus-value conséquente (de l’équivalent d’un
salaire annuel pour les logements de bas de gamme jusqu’à
l’équivalent du salaire d’une vie entière dans certains
centres-ville). La distribution quasi-gratuite des réserves
foncières accumulées par l'Etat colonial et la vente à perte et à
un prix dérisoire de ciment et rond à béton ont saisi, à
l’époque, tout Algérien qui se respecte d'une fièvre de la
construction et de la propriété. Le régime réussit ainsi à se
consolider et à connaître la stabilité jusqu’en 1986. C’est
d’ailleurs la dynamique de la distribution de logements, terrains,
ciment, etc. qui d’une part renforça le consensus mais,
simultanément, nourrissait d’autre part la contestation
vindicative des exclus de cette redistribution.
Il
arrivait même, au vu des mises en demeure à finir les travaux
fréquemment parues dans la presse, que l’entrepreneur-commerçant
ne soumissionne que pour obtenir les bons et, une fois les matériaux
enlevés, abandonne rapidement le chantier.
Selon
l’expression de J.K.Galbraith, Voyage
dans le temps économique [1994],
tr. fr., Paris, 1995, p. 253
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