jeudi 30 octobre 2014

La superposition historique en Algérie des cycles de ressources extérieures et des cycles politiques


Document de travail - Ahmed Henni

Texte achevé en mai 1998



La superposition historique des cycles de ressources extérieures et des cycles politiques
Crise des paiements et crise du système de valeurs











Le lion, le renard et le chien partirent ensemble à la chasse. Ils ramenèrent pour le dîner un coq, un mouton et un âne. Le lion dit au chien:
- Chien! Partage!
Le chien réfléchit un moment puis dit:
- Voilà oncle Lion! Ce coq sera pour moi, le mouton sera pour le renard et l'âne sera pour toi.
Le lion entra dans un grande colère et, furieux, il donna au chien un grand coup de patte.
Le lion se tourna alors vers le renard et lui dit:
- Allez, Renard! Partage, toi!
Le renard réfléchit un instant puis dit:
- Voilà, Oncle Lion. Si tu permets, on te donnera le coq pour ton petit déjeuner; tu prendras le mouton pour ton déjeuner et puis tu dîneras avec l'âne.
- Tiens! s'exclama le lion. Toi tu sais partager. Mais dis-moi, qui t'a appris à partager ainsi ?
- Oh! C'est le grand coup de patte qu'a reçu le chien.
(Conte algérien)



La crise actuelle en Algérie renvoie sans aucun doute à une crise de valeurs. Il convient, de ce fait, de chercher et définir les valeurs véhiculées par la configuration sociale algérienne afin de mettre à jour:
1. L'articulation ou non de ces valeurs sous forme de système social cohérent et légitime;
2. La dynamique d'articulation de ces valeurs en système et les crises qui peuvent en résulter dont la crise actuelle est la plus violente.
La thèse qui sera développée ici, prenant appui sur un ensemble de données empiriques qui ne pourront par ailleurs être toutes présentées, renvoie l'analyse de la crise au défaut de construction d'un système de valeurs marquant de sa cohérence la circulation matérielle. Le système de valeurs officiellement légitimé depuis trente ans est basé sur un discours contradictoire du développement et du progrès, présentés d'un côté comme effort auto-producteur d'une égalité des conditions et, d'un autre côté, comme dons d'un pouvoir redistributeur d'une rente non-produite et, de ce fait, légitimement centralisateur, monopoliste et excluant. L'économie de rente va nourrir une circulation matérielle négatrice de tout effort productif propre. Le système de valeurs centré sur les vertus auto-productives va lentement entrer en opposition avec les données d'une circulation matérielle construite, elle, sur une dynamique rentière de l'importation, du négoce et du courtage1. La crise actuelle, si elle exprime la violence soudaine de cette opposition et la manifestation de l’impossibilité à auto-produire l’égalité des conditions, révèle que cette impossibilité tire son origine historique de la compétition autour des ressources extérieures du pays. L’importance stratégique de ces ressources n’est pas nouvelle. Elle marque, depuis des siècles, l’histoire de ce pays. Dès lors, la dynamique historique de la configuration sociale algérienne semble se dérouler sous la forme de cycles déterminés par le cycle des ressources extérieures.

Cette configuration s’est cristallisée dans ce que nous appellerons le "système importateur". Celui-ci, loin d’être apparu avec le pétrole, avait régi durant des siècles l'histoire algérienne. En en retrouvant les sources et la dynamique, nous observerons que la circulation matérielle a, depuis l'indépendance en 1962, continué d'être souterrainement contrainte par les règles de ce "système importateur" alors que le système de valeurs officiellement affiché, le socialisme, se voulait construit sur l'auto-production de la société et les vertus morales de l'effort et de l'austérité dans l'égalité des conditions. Tant que la bonne fortune liée à l'abondance d'argent tiré du pétrole l'a permis, l'opposition entre la dynamique de la circulation matérielle et le système des valeurs développementiste et progressiste resta souterraine. Mieux, les intérêts du "système importateur" convergeaient avec le discours redistributif d'élargissement de la demande nationale par la distribution salarisée et l’offre de produits de consommation à bas prix, élargissement assimilé à une généralisation de l'égalité des conditions. Il a suffit qu'en 1986 le prix du pétrole baisse pour que le pouvoir importateur de l'Algérie soit amputé drastiquement et que système importateur et système de valeurs développementiste se désarticulent violemment2.
Ressources extérieures de l’Algérie
(milliards de DA)
Année
Recettes d’exportation des hydrocarbures
Fiscalité pétrolière
1985
63
46
1986
36
21
1987
40
20
1988
45
24


La crise actuelle est une crise de recomposition aussi bien de la circulation matérielle que du système des valeurs. De ce fait, l'analyse de la crise des paiements de 1986 en devient centrale. Cette crise elle-même ne peut trouver sa signification pleine et entière que comme aboutissement historique de l'existence des mêmes règles d'appui sur les ressources extérieures et de monopolisme excluant. Elle prend, selon les époques et les régimes de pouvoir, des figures formellement différentes3. On peut dire, ce faisant, que ce n'est qu'à partir de 1986 et la crise du système importateur que la configuration sociale algérienne indépendante, visitée par le problème de l'égalité des conditions, a commencé à se poser par elle-même le problème de son existence comme système social auto-produit.









I - La crise des paiements de 1986 ou la nécessité du choix entre dévaluation monétaire et mise en avant d'un système de l'effort auto-productif ou endettement et reproduction du système importateur

1. Le refus de la dévaluation
Lorsqu'en 1986, le prix du baril de pétrole fut divisé par trois, les revenus extérieurs de l'Algérie, composés à 98% de recettes d'exportations d'hydrocarbures, furent brusquement amputés et la capacité d'importation du pays diminua du jour au lendemain d'un tiers. A défaut de prévisions fiables des tendances du marché pétrolier, d’un matelas de réserves de change et d'un système productif capable de substituer immédiatement son offre de produits nationaux à l'importation de produits étrangers ou capable de développer rapidement des exportations de fabrications nationales et combler ainsi le déficit des paiements, les autorités, dont la responsabilité était engagée sur ce défaut d'existence et qui ne pouvaient de ce fait compter sur les citoyens ordinaires pour gagner des devises, devaient, par elles-mêmes, trouver une solution à la crise des paiements. Elles n'avaient le choix qu'entre deux solutions principales:
1. La réduction des importations par dévaluation de la monnaie nationale ou la taxation et le contingentement autoritaires4;
2. Le maintien du volume des importations par recours aux emprunts extérieurs et le report des échéances posées par le déficit extérieur.
La solution qui, semble-t-il, aurait été la plus rationnelle sur le plan économique consistait à dévaluer immédiatement la monnaie nationale (le dinar algérien - DA) ou de taxer certains produits en proportion de la réduction de la capacité d'importation. Cette solution devait entraîner un renchérissement des produits d'importation, une diminution de la demande à l'importation et une correction immédiate du déficit. Elle aurait eu en plus l'avantage de ne pas diminuer les recettes budgétaires de l' État obtenues en grande partie par conversion de dollars pétroliers en dinars algériens. Elle avait cependant quelques inconvénients majeurs:
® En réduisant l'enveloppe globale (en dollars) destinée aux importations, il aurait fallu décider quelles importations seraient réduites et de ce fait réaménager l'importance respective des groupes d'intérêts constituant le système importateur. Il aurait fallu pour cela que le Sommet de l'appareil d' État dispose d'un pouvoir d'arbitrage incontestable pouvant contraindre tout groupe à accepter la nouvelle donne. On aura compris que la crise matérielle de 1986 a pu déclencher une dynamique de réaménagement du système importateur et dont il faut retracer la genèse historique.
® La dévaluation du dinar par rapport au dollar aurait diminué le pouvoir d'achat de tous les acteurs impliqués dans la circulation des produits importés soit par transformation (industrie publique et privée) soit par distribution commerciale (sociétés publiques particulièrement). Conjuguée à la réduction de la demande nationale, cette perte de pouvoir d'importation pouvait gravement détériorer la situation financière de l'ensemble du système de recyclage de la rente pétrolière consacrée aux importations. Dès lors, elle ne pouvait que susciter l'opposition aussi bien des cadres et employés des sociétés publiques d'industrie et de commerce que des industriels privés. Les commerçants privés, étant, comme nous le verrons, exclus d'une participation directe au système d'importation, n'étaient pas directement concernés par la dévaluation: mieux toute réduction des importations du système importateur donnait un coup de fouet aux importations parallèles et au commerce privé administré ou parallèle.
® La dévaluation du dinar gonflerait les recettes de l'administration par conversion d'une fiscalité pétrolière dollars en une quantité plus importante de dinars. Elle provoquerait:
a. Un transfert d'une partie de la demande nationale vers une Administration jusque là plutôt exécutante que participante et impliquerait l'apparition de nouveaux acteurs dans le système d'approvisionnement intérieur et extérieur, confortant ainsi le pouvoir social des bureaucrates au détriment des cadres du secteur public industriel et commercial. L'Administration, chargée plus particulièrement des affaires locales, accentuerait ses liens avec une couche nouvelle d'entrepreneurs locaux sans liens avec le système importateur. Ceux-ci, à n'en pas douter, viendraient renforcer le poids des commerçants exclus du système d'importation et que le commerce parallèle rendait de plus en plus puissants.
b. Un pouvoir redistributif accru aux mains de l'Administration et un pouvoir de recrutement, et donc de cliéntélisation, plus étendu.

2. La fuite en avant dans l’endettement
La deuxième solution à la crise des paiements de 1986 consistait à accepter le déficit en dollars provoqué par la chute du prix du baril de pétrole et le combler par des emprunts financiers et commerciaux. Cette solution avait l'avantage de maintenir intact le système importateur, ou du moins de n'y provoquer que de légères retouches en aval (au niveau du secteur public transformateur ou distributeur). Elle maintenait le budget de l' État en déficit et circonscrivait le pouvoir de l'Administration dans les limites voulues. Elle diminuait aussi bien le recours au commerce parallèle qu'à des dépenses plus élevées de la part des administrations et, de ce fait, maintenait des limites au développement des groupes de commerçants et entrepreneurs locaux.
Outre le maintien et la reproduction de l'équilibre des intérêts en place, l'avantage majeur de la non-dévaluation et du recours à l'endettement extérieur était d'éviter la contrainte de l'arbitrage autoritaire entre les différents groupes d'intérêts du système importateur. En différant l'inéluctable dévaluation et en optant pour l'endettement, le Sommet de l' État montrait de ce fait son incapacité à imposer aux différents groupes un arbitrage d' État. Il donnait davantage l'image d'un centre de coordination que d'un centre de pouvoir. Faute d'une dévaluation traduisant clairement son autorité, il ne pouvait de ce fait qu'encourager:
-- d'une part, les résistances et la défense des intérêts acquis au sein du système importateur ou les prétentions à l'hégémonie de groupes ambitieux au sein de ce système et se sentant capables d'imposer leur arbitrage aux autres groupes,
-- et, d'autre part, encourager les différentes oppositions ou les groupes naissant à faire preuve de plus d'audace.
La crise de 1986 a mis au jour l'alternative historique qui se présentait: soit une configuration disposant d'une autorité légitime capable d'imposer des décisions aux différents groupes d'intérêts (un système électif pluraliste) soit une configuration où une dynamique de compétition violente s'installerait pour trancher sur le long terme entre les différents groupes5.

Cependant, faute de pouvoir imposer à temps et à tous la chirurgie de la dévaluation ou de la taxation, l'équilibre fragile6, maintenu à coup d'emprunts extérieurs de plus en plus courts et de plus en plus chers, allait céder violemment sous la pression de la défense des positions de repli du développementisme importateur de masse, de la défense des positions acquises ou des ambitions hégémoniques liées au système importateur lui-même ou de l'audace nouvelle et grandissante de groupes naissant et se renforçant rapidement par la circulation matérielle parallèle en accroissement exponentiel. Une estimation faite du revenu parallèle en fait apparaître la brusque augmentation après 1985 (49,2 milliards de dinars en 1984 puis 57,4 milliards en 1985 (+8,2 milliards) puis brusquement 85,0 milliards en 1986 (+27,6 milliards), puis 96,4 milliards en 1987 et 116,6 milliards en 1988)7.
Quant à l'endettement extérieur global, qui était de 16,1 milliard de dollars en 1979 et avait été réduit à 12,2 milliards au début de 1985, il s'envola brusquement au niveau de 18,0 milliards de dollars en 1986 et ne cessa depuis d'augmenter.
Structure de la dette
(milliards de dollars)
1. Crédits par nature

1984
1985
1986
1987
1988
1989
Crédits commerciaux
5,9
7,0
7,6
9,7
9,3
10,1
Crédits financiers
3,9
4,2
5,8
6,5
6,1
5,4
Source: Banque Mondiale, 1990
2. Crédits par échéance

1970
1980
1985
1987
Long terme
0,9
16,3
13,4
19,2
Court terme
0
2,3
1,8
3,6
Service annuel de la dette
0,044
3,8
4,5
4,9
Ratio Dette/PNB
-
45,4%
27,3%
53,4%
Ratio Dette/Exportations
-
125%
108%
217%
Source: Henni A., La dette, ENAG, Alger, 1992, p.78

Le choix opéré en faveur de l'endettement extérieur, s'il permettait au système de se reproduire à très court terme par une fuite en avant, n'en garantissait pas pour autant la stabilité. Celle-ci se rattachait quasi-quotidiennement à la capacité de trouver des créanciers et à l'obligation faite de reporter les échéances et trouver des expédients, sinon périodiquement, du moins chaque jour pour solder les arriérés de paiement à certains fournisseurs8. Le rééchelonnement des dettes extérieures fut exclu aussi bien pour des raisons de prestige (se déclarer en faillite) que pour des raisons de souveraineté (éviter la tutelle des banquiers internationaux et du FMI) ou de refus de contrôle de l’usage des devises (absence de capacité politique d’arbitrage). Ce choix devait rendre chaque jour plus difficile le maintien de l'enveloppe devises destinée aux importations. Le système ne pouvant plus assurer la même redistribution fut contraint d’élargir lui-même les brèches existantes dans la circulation matérielle et autorisa de manière précipitée les individus à se procurer des devises par eux-mêmes (autorisation des comptes-devises, élargissement des “ importations sans paiement ”, acceptation implicite des importations et du “ commerce de la valise” )9. Les entreprises publiques elles-mêmes, nourries jusque là de devises par le Centre, furent invitées à s’en procurer par tous moyens pour assurer leurs importations de matières et produits. Une loi fut même votée fin décembre 1987 accordant “ l’autonomie ” aux entreprises publiques. En bref, la crise des paiements de 1986 conduisait de fait à l’autonomisation grandissante des acteurs et leur exclusion du Centre de redistribution des devises du pétrole. La contrepartie en était une perte de substance du système importateur, contraint d’ ”autonomiser ” ses propres organes (entreprises publiques, par exemple).
Face à un tel danger, certainement mortel pour la monopolisation-centralisation et conduisant à la rupture du consensus sur lequel repose le système importateur, voici qu’au cours de l'année 1988 une aile du pouvoir avance, comme il a été dit plus haut, une idée grave de par sa portée stratégique et historique: une solution à la crise des paiements pourrait provenir d'une union par en haut avec la Lybie. La solution à la crise des paiements, semblent dire ses promoteurs, tient, par un redimensionnement arabe de l'Algérie, dans la mise en commun de la cagnote-dollars avec la riche Lybie. Une recomposition du système de valeurs est mise en avant comme solution à la crise de circulation matérielle. La preuve serait ainsi donnée de la capacité du pouvoir à entretenir le système redistributif. Il continuerait encore à gratifier les populations d'un développement de type clientéliste et offrir une capacité de consommation sans faire appel à l’effort auto-productif mais par simple élargissement géographique de la capacité de capture de rente. Un référendum devait être organisé et l'union pratiquement proclamée dès la fin 1988. Or, outre son caractère aléatoire, une telle solution faisait bon marché des rigidités des courants d’affaires entre l’Algérie et son extérieur. Si une union avec la Lybie devait être proclamée, elle se traduirait nécessairement par des réorientations en matière d’usage des ressources extérieures de l’Union et une rupture du consensus du système importateur algérien.
Les événements d'octobre 1988, des émeutes sanglantes suivies d’un état de siège, vinrent opportunément enterrer le projet. De la Lybie on ne parla plus mais il fut question, presque de manière alternative, d’autonomie des agents économiques et de démocratie. De nouveau la recomposition du système de valeurs fut présentée comme la clé de la crise des paiements mais, cette fois-ci, avec un accent mis sur l'auto-production de l'égalité des conditions par autonomisation des acteurs et émergence d’une société civile. L'Algérie s'acheminait-elle vers un système électif pluraliste où une autorité imposerait des décisions à l'ensemble des groupes d'intérêts ? Telle est la question qui se posa fin 1988. La dynamique de l'endettement posait cependant des contraintes qui allaient contrarier un traitement paisible de cette question.
La reproduction en l'état du système importateur devint rapidement impossible même à coup d'expédients de plus en plus coûteux. Les groupes d'intérêts du système importateur y perdraient eux-mêmes si le pays se déclarait en faillite et était mis sous la surveillance de ses créanciers. Le pays entra, en 1989, dans une crise sévère de l'endettement conduisant obligatoirement à la dévaluation tant retardée. Pour conserver le monopole de devises réduites comme peau de chagrin par le service de la dette extérieure, les groupes d'intérêts consentirent à une solution intermédiaire visant à échapper à la faillite et à la tutelle des créanciers par autonomisation grandissante des acteurs économiques. Cette solution dite des réformes exigeait cependant des choix décisifs par recomposition de la circulation matérielle. Il fallait préciser la nature et le nombre des acteurs à « autonomiser » et à exclure de l’attribution centrale de devises. Elle supposait un minimum de réaménagement d'intérêts dans le système importateur ainsi qu’un réaménagement des relations du Centre aux différents acteurs à « autonomiser », ou « autonomes » de fait par la subsistance qu’ils tiraient de la circulation locale administrée ou parallèle10. Une telle perspective ne pouvait que déborder de l’économique strict par « libéralisation » de la configuration sociale. Ces choix décisifs ne pouvaient être mis en oeuvre que par un pouvoir capable d'arbitrage, c'est à dire légitime. Le pluralisme politique qui permettrait à un tel pouvoir d'émerger fut mis en oeuvre. Après avoir rejeté l’union avec la Lybie, voilà que le système tombait de Charybde en Sylla en introduisant les germes d’un autre danger mortel: le risque d’un pouvoir légitime élu par des acteurs autonomes et échappant totalement au Centre habituel.
Habitués à arbitrer entre eux, les groupes importateurs ne semblaient pas prêts à tolérer une telle dérive. S’ils pouvaient consentir à une « autonomisation » strictement matérielle de certains acteurs conduisant à préserver leur monopole des ressources extérieures, ils n’admettraient certainement pas l’émergence d’une autorité autonome s’appropriant ce monopole. Ce fut sur ce « malentendu » que l’expérience dite des réformes démarra fin 1988. Elle allait échouer moins de trois ans plus tard par le renvoi en juin 1991 de son porte-drapeau. Il fallut dès lors se résoudre à circonscrire l’ »autonomisation » des acteurs au strict plan matériel tout en évitant le débordement sur le politique par l’obtention d’un minimum de ressources permettant de maintenir un minimum de redistribution à la population. Après quelques hésitations, ou des projets de solution miracle comme la vente des puits de pétrole eux-mêmes (décembre 1991) ou l’ »économie de guerre » (juillet 1992), on se résolut, en 1993, au principe du rééchelonnement de la dette extérieure (accords financiers internationaux du 4 avril 1994)11.
Or, ce n'était pas la première fois dans son histoire, qu'à cause de problèmes liés aux ressources extérieures, le pays plongeait dans la crise politique, économique et sociale. Cette crise de l'endettement latente (1986-1988) puis explosive (1988-1993) pourrait dès lors s'inscrire dans une continuité historique qu'il convient de mettre à jour. Elle ne va pas, en effet, sans rappeler d’autres crises liées aux finances extérieures du pays et qui, particulièrement celle de 183012, ont joué un rôle décisif dans l'histoire de l'Algérie ou, mieux encore, une période s'étalant sur plusieurs siècles et où les cycles du pouvoir et des finances extérieures se trouvent, de façon organique, intimement mêlés . C'est une telle superposition du politique et de la disponibilité des ressources extérieures qui a fait de l'Algérie un pays où le pouvoir se trouve contradictoirement dans l’obligation d’ouvrir la circulation matérielle avec l'étranger mais, à des fins de monopolisation de ces ressources, doit nécessairement fermer le pays à la circulation culturelle et humaine. C'est, à notre sens, une telle contradiction qui scelle l'histoire de ce pays.






















II - Ressources extérieures et système de gestion sociale

Depuis le 8ème siècle, la splendeur des villes maghrébines est directement liée aux bénéfices réalisés par les marchands dans leurs opérations d'importation, de transit et de réexportation. En bref, du 8ème au 15ème siècle, l'équilibre historique des États autonomes maghrébins ne tient que grâce aux surplus tirés de la pratique du commerce international. L’alliance organique pouvoir -- système d’import-export a pu entretenir un système où la richesse accumulée dans les villes s’accompagne d’un intérêt exclusif aux routes commerciales et à leur protection et d’un désintérêt quasi-total vis-à-vis du territoire abritant les populations paysannes et pastorales, livrées à leur vie « autonome ». La manière récurrente dont ces populations se font entendre du pouvoir se manifeste dans la menace épisodique qu’elles représentent pour la sécurité des routes commerciales continentales13. A partir du 15ème siècle, les Européens assurent par eux-mêmes la prise en charge directe et généralisée par voie de mer de leur commerce avec l'Orient et l'Afrique14. Cette rupture provoque le court-circuitage des voies commerciales passant par le Maghreb et le tarissement des marges tirées du commerce international par les marchands et les pouvoirs maghrébins. Privés des ressources extérieures sur lesquelles ils s'appuient, les régimes maghrébins connaissent dès lors des crises mortelles. Le Maghreb entre dans ce que la culture locale appelle la déchéance15.
En Algérie, l'épisode ottoman de la Régence (1518-1830) confirme l'appui du pouvoir central sur les ressources extérieures. Quand il ne s'adonne pas à la course en Méditerranée, l'appareil janissaire se contente d’encaisser les tributs versés par les gouvernements étrangers désireux de favoriser les transactions de leurs négociants et, surtout, d’engranger les produits monétaires de son monopole du commerce extérieur. Les Ottomans ont, d'une manière très simple, détruit la couche locale des notables marchands qui avaient fait la splendeur des villes de l'intérieur: ils lui ont enlevé toute possibilité de contact avec l'extérieur en monopolisant importations et exportations et en en confiant la gérance à des intermédiaires étrangers: livournais, génois, etc. Les recensements opérés en 1837 à Alger par l'administration française donnent, comme nous l’avons vu, seulement 1.264 patentables musulmans et confirment l'éradication par les janissaires ottomans de la population commerçante locale algérienne. Cette pratique de la monopolisation-exclusion et de l'appui sur les ressources extérieures restera l'un des traits fondamentaux des différents régimes qui vont, durant des siècles, se succéder à Alger.
Les janissaires vont dans l'ensemble se désintéresser des populations locales pour concentrer leur action sur la course en Méditerranée ou sur des prélèvements fiscaux opérés sur quelques régions fertiles et facilement accessibles à la troupe. Leur désintérêt pour l'intérieur du pays et ses populations provoque aussi bien l’isolement de ces populations avec l'extérieur et un repli sur un localisme coupé de l’universel que l’absence d’émergence d’une couche sociale locale algérienne d'intermédiation.
En bref, le trait caractéristique de cette histoire est que les marchandises circulent mais pas les hommes. La Régence des janissaires, en privant les Algériens de tout contact marchand avec l'étranger, les a culturellement coupés aussi bien de l'Orient arabo-musulman que de l'Occident moderne.

Tableau des ressources d'un gouvernement de la Régence (1822)

Nature des ressources
Montant (piastres)
Part dans les ressources (en %)
Impôts locaux
183 000
42 %
Tributs des État s étrangers
126 000
29%
Rentes de monopoles
40 000
13 %
Charges de clientèle
70 800
16%
Source: D'après Shaler W. [1826] Sketches of Algiers, Boston, Trad. fr., Esquisse du royaume d'Alger, Paris 1830; regroupement, ventilation des chiffres, calcul des proportions et construction du tableau par Henni A. [1986] État, surplus et société en Algérie avant 1830, ENAL, Alger, p. 40


Il est inutile de s'étendre sur le régime colonial qui, en 1830, a pris la place du régime des janissaires. Nourri par le marché français et, souvent, par le budget parisien, le système colonial s'est construit sur l'import-export avec la métropole, la monopolisation de cette activité par des Européens et l'exclusion des Algériens des bénéfices du système d'exportation - importation16.
Monopoles d'importation et exclusion économique

Dès 1962, le premier gouvernement de l'Indépendance confisque boutiques, hôtels, cinémas, commerces et autres affaires qui viennent s'ajouter à la liste des biens abandonnés dans leur exode par les Européens et que les autorités déclarent vacants sans en préciser le statut juridique (ce qui a donné lieu à d'innombrables manoeuvres d'accaparement). L’ État indépendant, outre qu’il hérite du vaste domaine approprié par l’ État colonial, semble vouloir réduire davantage encore les moyens matériels pouvant servir de fondement à l’apparition d’une société civile.

Régime des terres - Algérie du Nord
(1954)
Catégorie
Surface (hectares)
Domaine de l’ État, dont:

- domaine public (routes, etc.)
539.000
- terres domaniales
6.706.000
- terres communales
4.179.000
Terres dites arch ou collectives (sous contrôle de l’ État)
1.429.000
Terres privatives coloniales
2.706.000
Terres individuelles algériennes de droit français
1.429.000
Terres melk, propriétés individuelles algériennes de droit musulman
5.702.000
Total
21.261.000
Source: Henni A.[1975] L'agriculture coloniale en Algérie, Thèse citée, Université Paris I, Panthéon-Sorbonne

En s’appropriant les terres coloniales (au lieu de les restituer à la société civile), l’ État indépendant s’octroie le contrôle des deux-tiers du territoire propre à l’agriculture, l’élevage et la construction (14 millions d’hectares sur 21 millions), ne laissant aux particuliers que 7 millions d’ha dont 3 seulement environ sont propres à la culture. Cette exclusion sera renforcée lorsqu’à partir de 1973 les opérations d’expropriation et nationalisation liées à la « révolution agraire » toucheront les terres des Algériens eux-mêmes (1,5 million d’hectares environ). Par ces diverses opérations, l’ État rendait les particuliers demandeurs, d’où le clientélisme et l’accaparement. Bref, l’ État indépendant crée une situation où les particuliers, en faisant le moindre pas, ont de grandes chances de se trouver sur une terre sous contrôle d’ État.
Les biens "vacants" ou "d’État" ainsi constitués sont confiés en usufruit à des individus ou des comités de gestion17. Ces premières mesures eurent pour conséquence d'introduire une culture de l'enrichissement lié à une faveur du prince ou à l’accaparement et la capacité de capture et, par la menace de la confiscation ou de la nationalisation, de dissuader, dès les premiers mois de l’indépendance, tout investissement privé national. Les manoeuvres d’accaparement introduisirent une culture de la capture accompagnée de la jouissance de fait et sans titre juridique des propriétés et des marchandises (occuper un bien immeuble ou se servir, par exemple, dans les fermes autogérées). Dès 1962, et en l’absence d’une codification précise des droits de propriétés, la circulation matérielle commence à répondre à des règles illicites ou occultes (pratiquées par les détenteurs d’autorité eux-mêmes) et conduisant à la constitution d’une économie parallèle contraignant l’accumulation privée à se cacher.
Quand ils n’ont pas été réservés pour eux-mêmes par les titulaires d’autorité, les maisons, appartements, garages et locaux commerciaux furent tout simplement occupés par effraction par des particuliers. La pratique, tolérée, de l’effraction, si elle a permis à des familles « du peuple » de se loger dans les plus beaux immeubles et devenir ainsi, sans autre effort, titulaire d’un patrimoine équivalent au salaire de vies entières, a, contradictoirement gelé le marché du foncier. Jusqu’avant l’exode rural provoqué dès le début des années 1970 par le pain bon marché dans les villes et la « révolution agraire », la disponibilité de biens immeubles (plus de 800.000 locaux vacants en 1962) objet d’accaparement a rendu inutile le développement d’une activité du bâtiment et désorganisé le système de propriété et par suite de location et d’hypothèque. Le foncier ne pouvait, de ce fait, servir de garantie au crédit bancaire. Le gel du foncier gelait la dynamique d’autoproduction de la société civile18.
La charge de l'investissement local allait de ce fait revenir principalement aux seules autorités. Les affaires pétrolières, elles, source quasi-unique après 1965 de ressources extérieures, resteront par contre exploitées privativement par des étrangers ou, à partir de 1971, en association avec des capitaux publics seulement. Le pétrole devenant rapidement avec l’exclusion du vin le seul pourvoyeur de fonds du pays permit aux autorités de consolider très vite l'autonomie du régime vis-à-vis de la société civile19. De telles pratiques d’exclusion de la société civile du négoce avec l’étranger ne sont pas sans rappeler aussi bien celles du pouvoir janissaire des 17ème et 18ème siècle que celles du pouvoir colonial entre 1830 et 1962. Outre qu’elles entravent toute apparition d’une “ bourgeoisie ” locale, elles “ extravertissent ” la pratique commerciale et peuvent conduire, selon l'expression d'Abdallah Laroui, à faire du “ roi ” un “ jouet ” aux mains des négociants étrangers20.
En entravant sinon interdisant toute relation d'affaires avec l'étranger, en interdisant l'acquisition de tout moyen de paiement étranger et en déclarant la monnaie nationale inconvertible, les autorités se réservent, dès 1963-64, le monopole des affaires avec l'étranger, et, par suite, le monopole des exportations et des importations et, enfin le monopole de la détention des devises. Outre la fermeture par une circulation matérielle réservée, il en découle une fermeture culturelle draconienne, les autorités pouvant seules importer tel livre, telle musique, tel film ou tel matériel de sport ou tissu pour confection ou couleur pour peinture. Cette fermeture devint légitime lorsque les courants développementistes et progressistes en firent un credo de la croissance économique et légitimèrent la monopolisation des devises par les autorités au nom de la sélectivité nécessaire des importations (importer ce qui est défini comme stratégique par les autorités et interdire le reste). Bref, dès leur apparition à l'indépendance, les nouveaux groupes importateurs se légitimèrent par un système de valeurs définissant le pouvoir comme monopole progressiste, s'accaparant les ressources extérieures et les contacts avec l'étranger et, en contrepartie, pourvoyeur de développement à une population isolée du monde.
Les premières mesures prises en 1962 eurent dès lors pour effet de faire disparaître tout genre d’initiative économique, de geler les moyens de l'activité économique (impossibilité, et souvent prohibition, des transactions sur capital) et, enfin, d'instituer un système de distribution des moyens de vie et de travail dépendant du bon plaisir des titulaires d'autorité et, de ce fait, rendant les individus inégaux dans l'accès à ces faveurs. Mieux: les rares activités où des Algériens sont impliqués sont atrophiées ou deviennent monopole public, c'est à dire sous contrôle des autorités. Ainsi, on crée un Office national de commercialisation (ONACO) chargé de l'importation et la distribution d'un certain nombre de denrées (café, thé, sucre, huile notamment) où des Algériens avaient pu commencer à pénétrer et acquérir un savoir-faire. De même, la croissance agricole des années 1930 avait permis à un nombre appréciable d'Algériens (une trentaine de mille) de pénétrer les cultures modernes (agrumes, tabac et viticulture). Les viticulteurs sont terrassés par la non-reconduction des accords préférentiels avec l'ancienne métropole au moment même où les accords pétroliers sont, eux, reconduits sans problème avec la même métropole (1965)21.

On peut voir dans cette volonté d’abandon des exportations de vin (bientôt suivie d’arrachage des vignes) un acte de réislamisation ou un saut développementiste (se libérer d'une culture coloniale comme l'ont prétendu les développementistes de l'époque). Outre le fait qu'on ne fait que passer de l'exportation vers la même métropole d'un produit primaire (le vin) à un autre (le pétrole), le bon sens historique conduit à n'y voir cependant qu'une manière de "liquider" une couche de viticulteurs socialement importante et influente et qui, seule, avait encore des liens soutenus d'affaires avec l'étranger et pouvait constituer, face à l' État, l'embryon d'une société civile. Les viticulteurs, agrumiculteurs et maraîchers étaient bien intégrés dans l'économie moderne: aussi bien au niveau de la technique culturale qu'au niveau du contact avec l'industrie chimique notamment ou des circuits bancaires et d'exportation. Sur le plan strictement économique, on peut même soutenir que les cultures « modernes » (viticulture, agrumiculture, maraîchage, tabac) entraînent, à l’époque, une dynamique d'activités locales plus intense et plus importante que le pétrole dont l'exploitation est entièrement coupée de la société civile. En rompant avec les importateurs français de vin, d’agrumes ou de fruits et légumes le régime prive les agriculteurs et mandataires algériens de toute possibilité d'acquisition autonome de devises et se réserve par le pétrole aussi bien le monopole des devises que des relations avec l'étranger. L’offensive contre le vin et la viticulture visait en fait, par un discours sur l’anti-impérialisme ou le recouvrement des valeurs musulmanes, à légitimer la liquidation de l’ensemble des « notabilités » civiles liées à la production et la circulation des produits agricoles modernes.
En décrétant en 1964 la création d'une nouvelle monnaie nationale inconvertible (le dinar), le régime ôte également toute autonomie aux autres exportateurs qui devaient dorénavant verser leurs devises aux autorités. La liberté d'importation fut interdite entravant toute dynamique non-autorisée de l'activité économique. En s'attribuant le monopole des devises et en centralisant les importations, les autorités contrôlaient de façon absolue aussi bien les relations avec l'étranger et les fournisseurs que les activités locales. La centralisation des exportations et des importations devait entraîner la disparition de la multiplicité des acheteurs et des vendeurs. Il n'y eut plus, en Algérie, qu'un seul vendeur de vin, de pétrole, de gaz ou de minerai de fer... comme il n'y eut plus qu'un seul acheteur de sucre, café, thé, blé, lait, machines, camions, engrais, etc...Dès lors, chaque transaction, faite pour un pays tout entier, mettait en jeu des sommes conséquentes qui ne pouvaient qu'attiser les convoitises des différents groupes sociaux22.
La monopolisation des ressources extérieures a, sur le plan de la circulation matérielle, conduit à supprimer les liens individuels que pouvaient avoir les producteurs algériens avec le marché extérieur (exportations de vins et fruits et légumes, notamment, et importations de lait, café, sucre, huile, matières, équipements et biens de consommation) 23. Sur le plan politique, elle s'est traduite par l'instauration, dès 1967, de restrictions draconiennes à la circulation des personnes avec l'institution d'une autorisation de sortie du territoire national délivrée par les préfets24. La justification d'un tel visa de sortie s'appuyait sur l'économie nécessaire de devises dont, par ailleurs, le Centre disposait à sa guise et sans contrôle parlementaire. Dans les premières années de l'indépendance, les résidents se rendant à l'étranger se virent octroyer une fois l’an une allocation forfaitaire de 200 dollars. A partir de 1967, l'allocation fut réduite à 60 dollars par voyage et conditionnée par l'obtention du visa de sortie25.
Outre qu'elle apportait des restrictions draconiennes aux contacts avec l'étranger et contribuait à la fermeture culturelle du pays, l'autorisation de sortie devint, avec la pression de l'enrichissement apporté par le pétrole, de la démographie, la scolarisation et l'émigration, l'objet de trafics d'influence renforçant le clientélisme local. De document légitimé par le souci d’économiser des devises pour le pays, elle se transforma petit à petit en source de devises pour ceux qui pouvaient l'obtenir et acheter plusieurs billets d'avion. Une fois que le cours du dinar sur le marché noir devint attractif, des familles entières, disposant de relais locaux pour obtenir le visa de sortie, prenaient un passage sur la plus proche destination (Alicante, Marseille) pour revenir dans la journée et devenir ainsi titulaire d'une somme en devises qui, une fois changée au cours parallèle, pouvait leur rapporter l'équivalent d'un salaire annuel. Une famille de 10 personnes (deux parents, huit enfants) pouvait obtenir par voyage l'équivalent de 600 dollars, soit au cours parallèle 10.000 dinars environ, le salaire minimum moyen mensuel étant, dans les années 1970, de 800 dinars environ. Le visa de sortie fut supprimé en 1979 et une allocation de voyage à l'étranger annuelle fut instituée (200 dollars par personne). La même famille de 10 personnes pouvait de ce fait bénéficier une fois l'an de 2 000 dollars, soit au moment de la crise des paiements de 1986, l'équivalent de 8 000 dinars au change officiel et 40 000 dinars au noir, soit un gain de 32 000 dinars une fois l'an. Une fois déduit le prix des billets d'avion (1 000 dinars pour un adulte sur la plus proche destination et 500 pour un enfant), le gain net en une journée une fois l'an était de 26 000 dinars. La suppression du visa de sortie ayant démocratisé le système d’allocation touristique, l'une des espérances des non-titulaires de devises (fonctionnaires, particulièrement) devint la possibilité de cumuler cette allocation devises lorsque, brusquement, à la suite de l'effondrement du prix du baril en 1986, le ministère des finances supprima purement et simplement l'attribution de l'allocation-devises. Cette suppression sans autre forme de procès provoqua un émoi certain et ne fit qu'aggraver les facteurs de crise conduisant à octobre 1988. L'allocation devises ne servait pas seulement à alimenter le marché noir des changes, elle jouait un rôle majeur dans le financement des déplacements à l'étranger des petites gens et fonctionnaires, des malades et accompagnateurs, etc.

La monopolisation des ressources extérieures, quasi-absolue avec les premiers effets des accords pétroliers de 1965 qui ont permis de se passer de toute autre source de devises, devint politiquement incontestée avec la stabilisation du régime par l'écrasement en 1967 de la tentative de putsch du chef d' État-Major de l'époque et l’instauration d’un mode consensuel ouvrant, d’une part, l’accès à la rente sous forme d’autorisation d’activité privée aux hiérarques frondeurs et, d’autre part, se faisant légitimer par la récupération de progressistes producteurs de discours développementistes26. Libéré de soucis politiques et disposant d’abondantes ressources extérieures, le Centre put tracer des plans à long terme. Un pré-plan triennal de développement fut mis en chantier dès 1967, suivi de deux plans quadriennaux puis de deux plans quinquennaux. Cette planification ne fut en réalité qu’un mode d'allocations des devises aux différents secteurs. Elle tomba en désuétude avec, précisément, la crise des paiements de 198627.
III - Le système importateur: dynamique et effets

Pour définir le système importateur, il convient d'en éclairer l'horlogerie. L'analyse de la dynamique de la première structure de ce système, l'Office national de commercialisation (ONACO), permettra de saisir les traits généraux de l’organisation qui se met en place dès 1962.
L'ONACO joue la fonction de monopole importateur grossiste distributeur de sucres, cafés et thés, éliminant ainsi toute intervention privée dans ce secteur. Importateur, il doit conditionner et revendre aux détaillants. Il abandonne très vite la fonction de conditionnement pour ne livrer que du vrac. C'est ainsi que les générations de l'Indépendance vont évoluer dans une culture du vrac et du fardage, perdant toute notion de relation entre un prix et une morale de la qualité, de l'hygiène ou de l'esthétique sinon toute idée d’une réglementation des relations commerciales.
L'ONACO caporalise les petits commerçants et, le premier, introduit la carte d'acheteur par l'institution d’une économie de rationnement et de quotas. Chaque commerçant ne peut acheter plus que son "quota". La pratique est vite généralisée par les autres monopoles publics (c'est à dire contrôlés par les autorités en place) chargés de l'importation et distribution locale de semoules et farines (Société nationale SEMPAC), laits et dérivés (ONALAIT), médicaments (Pharmacie centrale), vaisselle, verroterie, droguerie, quincaillerie, ménager (Entreprise nationale du commerce). Le même système est appliqué pour les matières premières, équipements et produits finis nécessaires à l'agriculture ou l'industrie (produits électriques et électroniques pour SONELEC, produits sidérurgiques pour SNS, véhicules utilitaires pour SNVI, machines et véhicules légers pour SONACOME, matériel agricole pour ONAMA, etc. 28).
L'accès à ces produits devient rationné et soumis à file d’attente. Il n'est libre ni sur un marché intérieur ni sur un marché extérieur. Les autorités peuvent ainsi contrôler les quantités livrées à un industriel, un agriculteur ou un petit commerçant (publics ou privés) et déterminer ce faisant le volume de son activité et son chiffre d'affaires. Pour enrichir ou ruiner un agent économique (public ou privé), il suffit de moduler en conséquence son "quota" d’acier, d’engrais, de ciment ou de café. Les quantités qu'il peut enlever étant fixées à l'avance et les prix de vente étant , par ailleurs, réglementés, le revenu de l'industriel, de l'agriculteur ou du petit commerçant est prédéterminé par le secteur public importateur. Le chiffre d'affaires de ce secteur public importateur est lui-même déterminé par l'arbitrage opéré dans la répartition des devises (obtenues par le monopole vendeur d'hydrocarbures) entre les différents monopoles importateurs. Si le Centre arbitre en faveur de plus d'acier, cela fera autant d’engrais ou de café en moins. Le discours développementiste légitime cette répartition impérative qui recueille, par ailleurs, l’adhésion des cadres et syndicats des sociétés publiques titulaires du monopole mais également de tous les revendeurs de fer à béton et entrepreneurs en bâtiment et des fournisseurs extérieurs concernés. Ce pouvoir d'arbitrage entre les différentes enveloppes d’importation représente l'enjeu suprême29.
Cette structure hiérarchisée fait que l’agent économique d'aval, public ou privé, industriel, agriculteur ou petit commerçant voit son revenu prédéterminé par le quota dont il bénéficie. Il ne devient en fait qu'un appendice fonctionnarisé du système d'importation et non un élément autonome d'une dynamique propre de circulation endogène d'un capital commercial, source d'accumulation de capital et d'auto-production d'une société civile. Cette fonctionnarisation déguisée reste bien entendu inégalitaire. Le revenu de chaque structure d’aval étant déterminé par son quota, plus celui-ci est élevé plus le revenu de l’industriel ou du commerçant (publics ou privés) est élevé. La hiérarchisation de la distribution implique une hiérarchisation des revenus. C’est la caractéristique des configurations oasiennes structurées autour d’un droit sur l’eau . La rente pétrolière, comme l’eau, est une ressource extérieure qui irrigue la société et qu’il faut partager par l’institution de canaux d’irrigation plus moins étroits en fonction de l’importance du statut et de la propriété de chacun. La rigidité des canaux fait que toute velléité de modification même marginale du système devient immédiatement une remise en cause du système lui-même30.
Le système importateur assure ainsi une redistribution de la rente pétrolière par fonctionnarisation implicite de l'ensemble de la population. L'industrie, par exemple, publique ou privée, n’étant qu’un appendice du système importateur ne croît que lorsque le prix du pétrole monte. Comme dans le système oasien, la richesse de la configuration dépend d’une météorologie extérieure. L'industrie n'est pas le lieu d'une dynamique endogène d'accumulation de capital. Elle entre en crise dès que l'enveloppe devises diminue et qu'elle ne peut plus avoir autant d'équipements et de matières importés à transformer, ce qui mécontente aussi bien les fournisseurs étrangers de ces produits que ceux qui en contrôlent l'importation ou les industriels publics ou privés qui les transforment ou encore les développementistes qui protestent contre cette « réduction des investissements ». D'où la liaison organique des destinées des groupes contrôlant le système importateur, des groupes développementistes défendant cette industrialisation formelle et des groupes liés à la transformation et redistribution locale des produits importés en liaison avec l'activité dite industrielle.

La dynamique de ce type d'alliance apparut au grand jour lorsqu'en 1981 un programme de "restructuration" des sociétés nationales fut mis en chantier. Prétextant du gigantisme de la soixantaine de sociétés nationales en place (chacune couvrait une branche entière de l'activité), le Centre en programma la division en plusieurs centaines d' "entreprises nationales", plus petites et recouvrant, pratiquement, un département des anciennes sociétés nationales31. Ainsi, on sépara le département production du département importation et distribution comme on sépara le département machines-outil du département véhicules de tourisme. Les développementistes et cadres du secteur public protestèrent contre ce fractionnement. La raison de cette protestation était que les anciennes sociétés nationales, titulaires du monopole d'importation d'un certain nombre de produits, réalisaient leurs excédents non pas dans la production de ces produits mais dans leur importation et revente locale. Séparer la fonction de production de la fonction d'importation revenait à priver ces sociétés de leurs seules ressources significatives et priver leurs dirigeants d'un pouvoir important créateur de clientélisme.
Ce n'est pas en effet par son pouvoir de production que la société nationale contrôle en aval les entreprises publiques et privées mais par les quantités importées qu'elle redistribue et dont elle a le monopole. C'est celui qui contrôle l'importation de rond à béton qui a de l'influence sur tous les entrepreneurs en bâtiment. Les industriels privés l'ont vite compris qui se sont désintéressés de la conquête de l'administration d' État pour nouer d'étroites relations avec certains cadres dirigeants des entreprises publiques. Ces cadres l'ont aussi vite compris en contractant des alliances matrimoniales non avec la haute administration mais avec les industriels privés. En restructurant les sociétés nationales en petites entreprises, le Centre annonçait un changement de donne dans la redistribution et semblait remettre en question toute la composition et l'équilibre du système importateur. Le développementisme de la planification impérative centralisée se suffisant de quelques cadres pour contrôler l’ensemble de la circulation matérielle en prit un coup. Cette « restructuration des entreprises » prit, finalement, l'allure d'un découpage formel pour assurer la promotion de nouveaux clients aux dizaines de nouveaux postes de PDG apparus grâce à la transformation de la trentaine de sociétés nationales en centaines d’entreprises nationales dont les sièges, souvent situés en province, dynamisèrent le clientélisme local au détriment des allégeances impérativement tournées vers le Centre. Les protestations des centralisateurs se heurtèrent à la popularité de cette « démocratisation » de la rente32. Elle traduisait, à n’en pas douter, des réaménagements au Centre du système importateur mais dut, semble-t-il, ménager certains groupes d’intérêts puisque la fonction commerciale fut rendue aux sociétés les plus puissantes33. Les oppositions au projet s'atténuèrent cependant avec en 1982 l'envol soudain des prix du baril de pétrole au niveau de 40 dollars, ce qui permit de multiplier les importations dans des structures mêmes réduites et de maintenir l'équilibre du système.

Centralisation, société civile et économie parallèle

Outre qu'elle engendre une centralisation des quantités et des contrats, la monopolisation des exportations et importations s'accompagne d'une réglementation centralisée des prix qui fixe les marges à chaque étape du processus d'écoulement des produits importés. Le Centre dispose ainsi, en plus des "quotas", d'un autre moyen de limitation ou d'accroissement du revenu de chaque catégorie sociale: on peut gonfler artificiellement les résultats des sociétés nationales improductives en modifiant seulement les marges qu'elles perçoivent pour leur monopole d'importation et, de ce fait, leur faire afficher des résultats crédibles et une viabilité économique qu’elles peuvent ne pas avoir. Or, une telle viabilité est indispensable à la légitimation à long terme de leur existence comme outil de développement. C’est elle qui assure leur reproduction et celle des situations des cadres du secteur public, du syndicat et des idéologues du développementisme.
Les marges sont par contre comprimées en aval de ces sociétés importatrices, particulièrement pour le commerce de détail, ceci afin d’entraver, selon le discours officiel lui-même, toute accumulation privée par le commerce. Les demi-grossistes privés et petits commerçants, s’ils ne furent pas interdits d’activité pour certains d’entre eux (demi-grossistes en fruits et légumes, par exemple), firent l’objet d’un ostracisme et d’une réglementation (registre de commerce et prix) décourageante. Le slogan « du producteur au consommateur » légitimait cet ostracisme et permettait aux sociétés publiques de se démembrer dans le demi-gros et le détail pour finalement monopoliser tous les canaux de distribution34. Par leur existence même « fonctionnarisée » mais s’accompagnant d’une libre revente au détail, les petits commerçants entravaient la caporalisation totale des consommateurs par les sociétés publiques de commerce. Catégorie sociale dont le soutien n'était pas attendu, ils durent subir le poids de la réglementation draconienne et de la suspicion sociale et politique. Bien à l’étroit dans le corset du système importateur centralisé, ils furent, à l’instar des marchands européens dans la société féodale, les vecteurs d’une économie parallèle échappant au système et les soutiens financiers des futurs mouvements d’opposition idéologiquement favorables à la circulation marchande.
Le prix de la semoule, aliment de base de la population, fut, par exemple, durant une quinzaine d'années, fixé à 0,20 dollar le kilo. La marge accordée au petit commerçant de détail était de 2 cents par kilo, marge qui devait couvrir aussi bien ses frais d'approvisionnement que de stockage. Le commerçant n’étant pas livré, il devait aller lui-même avec un transport loué à ses frais enlever son « quota », charger, décharger et stocker pour un bénéfice de 2 cents par kilo! Ceci sans compter les files d’attente et les contrôles éventuels. Bref, vendre de la semoule au détail relevait davantage du bénévolat que du commerce et ne pouvait absolument pas engendrer de dynamique commerciale autonome. De ce fait, la semoule disparut bien vite des étals des détaillants et on ne la trouva plus qu'en sacs de 50 kg chez les sociétés contrôlées par les autorités, sociétés qui pouvaient ne pas avoir de marge du tout puisque leur déficit était systématiquement couvert par le Trésor public sous forme de subvention directe ou d’avance bancaire.
Il en fut ainsi pour la plupart des produits importés. Pour ne pas bénéficier aux catégories situées en aval, les marges sur ces produits devaient être centralisées au maximum, autrement dit se situer le plus possible en amont et si possible au premier stade de l'importation. Cette localisation des marges le plus près possible du fournisseur extérieur a engendré l'apparition de ce que l'opinion a, après 1986, pudiquement appelé des "surcoûts" à l'importation35.
L'existence de marges fortement réprimées en aval s'accompagne d'un système de prix fixes et bas à la consommation qui élargit considérablement la demande en produits importés, emporte l’adhésion de la quasi-totalité de la population et permet d'opérer des embauches à bon marché mais a des effets mortels sur la production locale de marchandises. L'importation de blé américain, par exemple, légitime au regard de la pluviométrie d’une zone semi-aride, s'est en revanche accompagnée, dès le départ, d'une revente locale de ce produit au prix américain, soit, dans les années 1970, un dixième du prix de revient du blé local. Celui-ci ne fut pas subventionné à la production et il n'a pas fallu attendre longtemps pour que sa culture lucrative soit en voie de disparition sur les terres privées et qu'un exode rural sans précédent en soit la conséquence. Au début des années 1990, les importations en Algérie de blé dur absorbaient la moitié des exportations mondiales de blé dur. Les quantités conséquentes importées de blé, sucre, lait, café, médicaments, ciment et autres produits et appareillages font des opérateurs agissant au nom de l'Algérie des acheteurs importants au niveau mondial.
C'est ainsi que, par l'importation et la revente à bas prix, disparurent les cultures de haricots secs, pois-chiches, etc. ainsi que les productions familiales de poulets, oeufs, lait, etc. ou la confection domestique du pain ou des conserves ainsi qu’une foule de produits artisanaux devenus source de revenus misérables. Bien entendu, cet accès soudain de la population à des prix dérisoires au lait et concentré de tomates importés, aux oeufs et au fromage importés, au pain du boulanger et aux couvertures en synthétique ne pouvait que nourrir les applaudissements des développementistes progressistes ou féministes, des salariés et des nouveaux citadins libérés de la culture pénible des céréales sur leurs versants ou de l’auto-confection de leur pain mais ruinait totalement toute pratique locale de production.
Il en fut ainsi de la réglementation concernant les produits agricoles et prise à la faveur de la "révolution agraire". Dès la fin des années 1960 et au début des années 1970, tout un ensemble de textes fut promulgué par le Centre pour contrôler la circulation des produits agricoles. La vente libre par les paysans fut interdite et la circulation d'une région à l'autre du pays sévèrement dissuadée et contrôlée36. Les paysans producteurs de céréales par exemple devaient livrer leur récolte à l'Office algérien interprofessionnel des céréales (OAIC) ou aux coopératives de légumes secs (CAPCS). Les producteurs de légumes et fruits étaient tenus à la même obligation vis-à-vis d'autres coopératives spécialisées (COFEL: Coopératives des fruits et légumes; OFLA: Office national des fruits et légumes d’Algérie, disposant du monopole exclusif de l’exportation et importation de fruits et légumes). Ces coopératives n'étaient pas des associations libres de producteurs mais simplement des appendices bureaucratisés des pouvoirs publics ouvrant des débouchés salariaux par élargissement de clientèle. Le paysan, interdit d'accès comme vendeur au marché libre des céréales ou légumes, devait, par lui-même, transporter sa récolte jusqu'aux silos ou entrepôts des prétendues coopératives, la livrer et, parfois, en attendre le règlement, à un prix complètement irréel, pendant des mois. Le prix du blé, fixé pratiquement jusqu’en 1990 au niveau du prix d'importation du blé américain (22 dollars le quintal), mettait le paysan algérien des versants en compétition directe avec le fermier américain du Middle-West.
La répression réglementaire contre la paysannerie libre entraîna un exode rural soutenu. Des déracinements furent même encouragés par la création de « villages socialistes », vitrine de la « révolution agraire » et habités par les nouveaux « coopérateurs » s’installant sur les terres fraîchement nationalisées. Ces « coopérateurs », s’ils bénéficiaient des commodités citadines (boulangerie, école, pharmacie, mosquée), furent rapidement réduits à la situation de salariés sous contrôle (interdiction au nom de la modernité d’élever des poules ou des chèvres ou encore des bêtes de somme). Leurs salaires ne devaient servir qu’à alimenter la demande pour écouler le lait ou les oeufs importés ou celle de tracteurs produits par le secteur public et, souvent, montés avec des pièces importées. Les autres « déracinés » volontaires ou involontaires affluèrent vers les villes qui, grâce aux ressources extérieures grandissantes, offraient des emplois en abondance mais pas de logements. Il s’ensuivit une réapparition de fortes solidarités familiales et tribales en milieu citadin et une "ruralisation" des villes. Le laxisme démographique, les bas prix de l’alimentation de base et le défaut de société civile pouvant encadrer les nouveaux arrivants provoquèrent une reproduction élargie de cette « ruralisation ». En réalité, ayant abandonné toute velléité d'effort auto-productif, les « ruraux » étaient légitimement en quête d'une consommation caporalisée de blé américain quasi-gratuit37.
Après avoir ruiné viticulteurs et maraîchers exportateurs, après avoir caporalisé commerçants et consommateurs, après avoir, en 1973, interdit l’émigration vers les pays à devises, le système importateur écartait toute possibilité de dynamique économique autonome. Il supprimait ainsi toute velléité d'apparition d'embryons de société civile. Parallèlement, la non-importation, par exemple, d'instruments de musique et de partitions musicales (!) allait traquer les soupçons d'autonomisation civile jusque dans les sphères les plus innocentes de la configuration sociale38. Par le contrôle des devises et l'atrophie de la production interne, la circulation matérielle devint l'instrument essentiel d'organisation politico-sociale et du renforcement du monopole central. Outre que les questions civilisationnelles en furent reléguées à l'arrière plan (le discours développementiste est un discours matérialiste39), l’impossibilité d'apparition d'un champ quelconque pouvant s'assurer une autonomie par lui-même en devint manifeste: tous les champs sociaux (productif, musical, sportif, scientifique, religieux, etc.) devaient à un moment ou un autre recourir au système importateur et passer par ses fourches caudines pour se procurer les moyens de leur existence. Dès lors, la croyance a pu s'instaurer qu'il suffisait de bien tenir le robinet des ressources extérieures pour « tenir » la société tout entière et faire ainsi l'économie de toute politique économique, musicale, sportive, scientifique ou religieuse...La distribution des devises devient de ce fait le nerf du clientélisme tous azimuts et l‘unique culture politique et sociale. Elle rejoignait en cela les vieilles traditions du système oasien.
IV - Légitimisme affiché du développementisme industrialiste
et production souterraine du légitimisme marchand

L'institution de règles de circulation matérielle entravant par tous les moyens toute circulation matérielle autonome accoucheuse d'une société civile indépendante du pouvoir sécrétait, par sa nature profondément commerçante dans le secteur public, une légitimité du commerce contraire à celle du développementisme affiché et négatrice d’une égalité de conditions par le travail matériellement productif. Elle débouchait, en réalité, sur une hégémonie souterraine de la circulation marchande relayée au grand jour par l’économie parallèle commerçante et visant davantage une égalité des conditions sur le mode marchand plutôt que sur le mode usinier.
Dès lors, l'égalité des conditions ne pouvant être acquise par l'effort d'auto-production mais par l’insertion clientéliste dans une circulation commerciale publique, il apparut, à terme, qu’entre un socialisme formel de production délégitimant l’intermédiation commerciale privée et un islamisme de circulation marchande, la circulation matérielle impliquée par le système importateur allait, contradictoirement, faire pencher elle-même la société vers le second.
Toutefois, et avant que cette tendance souterraine ne se manifeste, le système importateur a pu, grâce à la redistribution clientélisée, recueillir, matériellement, l’adhésion sinon de l’ensemble, du moins de la plus grande partie de la population. Celle-ci, sortant de l’austérité draconienne résultant de l’exclusion des campagnes du système d’import-export des 8ème-15ème siècle ou de leur répression entre le 16ème et le 20ème siècle par les pouvoirs des janissaires puis des colons, trouva enfin l’opportunité d’une revanche millénariste sur les privations et s’adonna sans mesure ni retenue à la capture clientélisée des produits importés tout en croyant, un bref instant, que cet « affolement des aspirations » pourrait se satisfaire de ventres porteurs, à profusion, de produits de consommation ou de descendance.

La dynamique matérielle de la marchandisation du secteur public

En entravant toute dynamique commerciale endogène et autonome ou toute vivacité de l’échange propre à une société civile, la fonctionnarisation du commerce par les quotas et la compression des marges en aval allait, à la faveur de situations périodiques de "pénurie" dues à aux propres aléas du système importateur (variations inattendues des enveloppes devises, changements de fournisseurs extérieurs), engendrer un mouvement de reconstitution illicite de ces marges en aval par l'apparition des seconds marchés, dits marchés noirs ou parallèles.
Dérivant d'abord des coopératives du secteur dit public, procurant des suppléments de revenus illicites aux personnes s'activant dans ce secteur et, de ce fait, en faisant des alliés potentiellement coupables et soumis mais indéfectiblement liés au système importateur, les seconds marchés furent tolérés par les autorités et instituèrent la revente parallèle des produits importés en norme sociale. Ces « coopératives », apparues dès le début des années 1970, n'étaient pas créées par des coopérateurs mais par les directions et syndicats des sociétés contrôlées par les autorités et recevaient un "quota" de produits importés qu'elles revendaient aux employés de ces sociétés. Elles se substituaient au petit commerce et, surtout, permettaient aux employés de ces sociétés d'accéder à prix fixes et à tout moment aux produits importés, même lorsqu'à cause des impondérables du système importateur il n'y avait plus de semoule ou de concentré de tomate dans le commerce ordinaire.
Ces "pénuries" créaient deux catégories de populations40: l'une qui, à travers les coopératives du secteur dit public, avait, au prix normal et bas, accès aux produits devenus introuvables (cadres, syndicalistes et employés des sociétés contrôlées par les autorités) et une deuxième catégorie de population qui devait soit se passer de café ou de farine soit la payer deux à trois fois plus cher sur un deuxième marché, dit marché parallèle, soit enfin tenter de s’insérer dans une relation clientéliste (parentale ou géonomique) avec les employés du secteur « public ».
Une telle situation permettait dès lors à ces employés d'acheter dans les coopératives des produits qu'ils pouvaient revendre sur le deuxième marché. Ils pouvaient ainsi multiplier leur revenu par un facteur x selon les quantités et les produits qu'ils étaient autorisés à enlever de la coopérative41. Ce faisant, cadres, syndicalistes et employés du secteur dit public furent directement intéressés au maintien et à la reproduction élargie du système importateur. Dès lors, au lieu de chercher à acquérir de l'influence sociale par un effort de production propre, les personnes insérées dans le secteur « public » vont essayer de l'obtenir en commandant la distribution des biens et services.
Les petits commerçants allaient profiter de cette première tolérance pour s'engouffrer dans la brèche et procéder également à la revente parallèle des produits à faible marge qu'ils enlevaient auprès des guichets du système importateur. N'ayant pas accès aux devises, ils allaient, par les marges conséquentes du marché parallèle, gagner assez de dinars pour se porter acquéreurs de devises au marché noir des changes42.
La dynamique du contrôle d'accès aux devises s'en trouva renversée faisant de ceux qui n'y avaient pas accès des titulaires nouveaux de devises acquises au noir grâce aux mécanismes de marché. La pratique de l'autorisation de sortie conditionnant l'accès à une somme symbolique en devises ( mais importante pour des fonctionnaires) ou celle de l'autorisation d'investissement conditionnant l'accès aux devises pour achat d'équipement et matières (conditionnant l'enrichissement des industriels privés organiques et l'activité du secteur public) furent contournées par l'accès direct aux devises sur le marché noir et provoquèrent l'apparition de nouveaux acteurs pouvant exhiber un nouveau statut, celui de détenteur de devises, et suscitant l'envie aussi bien des fonctionnaires que des organiques du système défenseurs de la monopolisation-centralisation mais qui, après la crise des paiements de 1986, se trouvèrent dépourvus de l’arrogance anciennement liée au pouvoir de redistribution des devises. En bref, l'étouffement d'une société civile par l'obturation de tous les canaux d'autonomisation des individus allait engendrer son contraire, l'apparition d'une société civile parallèle défiant le Centre. C'est cette dynamique qu'il convient de retracer maintenant.

De l’exclusion civile à l'économie parallèle comme source d'enrichissement
concurrente au système importateur

Les marges officielles de certains produits (semoule, tabac, etc..) étant insuffisantes pour couvrir les frais d'approvisionnement et de stockage du petit commerce, l’apparition d’un deuxième prix plus élevé pratiqué par les employés du secteur dit public et titulaires de "droits" dans les coopératives, incita certains petits commerçants à ne plus délaisser le commerce des marchandises "politiques" ou en laisser le monopole aux sociétés publiques. Ils enlevèrent de nouveau leur quota pour l'écouler sur le deuxième marché créé par les employés du secteur public. Une dynamique commerciale autonome vit le jour. Le système importateur allait ainsi lui-même être instrumenté pour devenir une source importante de "droits" sur des quantités de marchandises alimentant les transactions parallèles et ne plus être de ce fait la source principale de l'enrichissement.
La pratique des produits sous le comptoir ou dans la rue se répandit. L'une des manifestations visibles de cette circulation parallèle fut l'apparition de jeunes enfants revendant des cigarettes dans la rue. Ne disposant pas de "carte d'acheteur" auprès des monopoles, ces enfants ne pouvaient obtenir la marchandise qu'auprès des employés du secteur public titulaires de droits dans les coopératives ou de petits commerçants agréés. Le système accouchait d'une organisation nouvelle: il suffisait de disposer d'une "carte d'acheteur" pour pouvoir alimenter tout un réseau de revente. Une société civile effective commença à s'animer de façon autonome, parallèlement au système importateur, échappant par ses propres réseaux au contrôle de ce système, s'appuyant sur une circulation matérielle régie par un autre système de formation des prix et des revenus, s'articulant autour du marché des "droits d'achat", autrement dit disposant avec les "bons d'enlèvement" d'une monnaie propre représentant la vraie richesse, et, de ce fait, devenant, face au système importateur, une source décisive d'enrichissement.
Le titulaire d'une carte d'acheteur pouvait, en effet, revendre les marchandises avant même de les avoir enlevées au guichet du système importateur. Cette pratique donna naissance à une nouvelle catégorie d'intervenants qui ne s'enrichissaient pas par la mise en oeuvre par eux-mêmes d'une circulation commerciale de marchandises mais s'enrichissaient, et rapidement, par la seule intermédiation sur le marché des "bons d'enlèvement". Le "bon" qui représentait un "quota" de marchandises effectives pouvait circuler comme un billet de banque. Il avait d'ailleurs un pouvoir de transaction plus fort que la monnaie officielle qui, elle, ne permettait pas d'acheter les marchandises voulues puisque, pour certaines marchandises, sans "bon" d'enlèvement, le dinar n'avait aucune valeur. Le système s'étendit rapidement et donna naissance à une pratique généralisée d'achat-vente de droits d'acheteur et de bons. Bref, la monnaie émise par les autorités tirait sa valeur des "bons" mis en circulation et, de fil en aiguille, la sphère d'exclusion en venait à dépouiller le Centre de son pouvoir régalien essentiel (le pouvoir monétaire).

Le rationnement par les « bons » et le dépouillement de l’ État de son pouvoir monétaire interne

Une culture du « bon » prit forme. Elle reposait sur deux représentations essentielles.
® Les gens ont compris que sans bon ils ne pouvaient accéder à un certain nombre de marchandises et que leur salaire ou revenu ne signifiait rien en lui-même. Il fallait encore le mesurer à l'aune des différents bons. La seule détention de monnaie locale ne garantissait pas l’obtention de marchandises.
® Une nouvelle espérance d’enrichissement naissait au travers de la circulation marchande des bons. Ainsi, sans disposer d'un quelconque capital commercial préalable ou crédit bancaire, les gens pouvaient espérer, en obtenant un bon et en le revendant avec une forte plus-value, réaliser des gains par la seule circulation de papier. La pratique se généralisa de l’inscription sur files d’attente pour des produits qui, inaccessibles au vu du niveau de revenu (un camion, un véhicule, un équipement, du ciment, du bois, etc.), ouvraient droit à l’obtention d’un  bon  d’enlèvement trouvant facilement preneur.
Les bons d'attribution les plus recherchés concernaient les produits les plus chers: ne pas disposer d'un centime mais avoir la chance d'avoir pu dans un bureau quelconque obtenir un bon pour un appartement, un terrain, un véhicule, une machine, une quantité substantielle de ciment ou de beurre, etc. pouvait rapporter en plus-value immédiate l'équivalent du revenu ou du salaire d'une vie entière. Bien que le marché des bons fut centralisé au niveau des émetteurs, il ouvrait cependant la voie de l’enrichissement aux personnes ou familles titulaires de plusieurs bons (un par activité ou par individu majeur) visant aussi bien des équipements et matières (ciment particulièrement) que des produits alimentaires en pénurie ou de l’équipement ménager (réfrigérateurs, téléviseurs, etc.). De nouvelles stratégies apparurent, tournées vers la maîtrise des processus bureaucratiques d'attribution formelle d'une "carte d'acheteur" ou de "bons d'enlèvement".
Les petits commerçants, titulaires de cartes ou alliés aux employés titulaires de droits dans le secteur « public », reprirent du poil de la bête. Après un net déclin, leur nombre commença à s'accroître de nouveau. Cet accroissement ne reflétait pas nécessairement un engagement dans une circulation matérielle effective. Il suffisait souvent, en effet, de s’inscrire au registre de commerce comme revendeur de matériaux de construction, par exemple, pour bénéficier d’un quota de briques, ciment, etc. et, au lieu de les enlever soi-même, se contenter de revendre les bons d’attribution. Un nouveau type de circulation marchande, de type monétaire (le papier), venait conforter la nature commerçante de la circulation matérielle et contredire la légitimation productiviste affichée par le système.
Cette dynamique ne dépendait pas de la circulation de marchandises organisée par le système importateur à travers ses propres guichets mais d'un réseau structuré d'intermédiation monétaire (le marché des bons) duquel dépendaient les revendeurs. Les marges étant privatives et importantes dans la circulation des bons et des droits d'achat, une alliance d'intérêts nouvelle vit le jour entre émetteurs de bons du secteur « public » et particuliers attributaires de bons et droits d'achat. Le secteur public ou l'administration alimentaient le marché monétaire parallèle en bons et en droits d'importation, d'achat ou d'usage qui étaient, ensuite, écoulés par des intermédiaires auprès des revendeurs ou des usagers effectifs de marchandises. Le système pouvait ainsi garder une opacité formelle et éviter d'afficher des liens directs entre acteurs du secteur dit public et revendeurs et usagers effectifs. Des “ banquiers  ” assurant la circulation des bons et droits constituaient l'écran adéquat lavant le système de tout péché de corruption. Cependant, si le pouvoir de circulation des produits pouvait toujours provenir des opérateurs décidant de l'importation, les “ banquiers ”, en pouvant susciter sinon ordonner l'émission des bons de circulation et en assurant la circulation de ces bons, devenaient les vrais maîtres de la circulation matérielle. Il n'était plus obligatoire pour obtenir un sac de semoule ou de ciment ou encore un camion de se présenter directement au guichet public du système importateur. Il suffisait d'acheter, même très loin de là, un droit d'achat et de ne se présenter au guichet que pour la livraison (d’où la rapide extension du réseau téléphonique). Les personnes d'influence ou qui étaient perçues par la population comme commandant l'enrichissement étaient celles qui avaient le pouvoir de faire émettre des bons et non les simples “ magasiniers ” qui en assuraient la livraison. Ces banquiers parallèles détournaient chaque jour un peu plus la substance du système importateur à leur profit et s'en appropriaient le pouvoir social. Mieux: plus le système importateur avait des difficultés en devises, plus les pénuries s’aggravaient et se généralisaient, plus les seconds marchés florissaient et plus les titulaires de bons et de droits d'achat s'enrichissaient43. En adoptant la culture du bon, la population légitimait ce type de papier comme monnaie authentique et plus solvable que le dinar lui-même.
L’apparition du marché des bons créait deux catégories de gens: ceux qui pouvaient en obtenir et les autres. Ainsi, les employés des administrations centrales et locales, ne disposant pas d'accès au marché des "bons", restèrent exclus de la véritable circulation monétaire. D'où un double mouvement :
1. Une tendance de l'Administration, jusqu'alors exclue des décisions centrales de répartition des ressources extérieures, à vouloir exercer son contrôle sur le secteur dit public ou à créer de nouvelles entreprises dépendant directement des administrations notamment au niveau local et disposer ainsi de réseaux propres de circulation de marchandises réelles et non d’enveloppes budgétaires en monnaie locale seulement. Il fallait que l'Administration ait des devises et des "bons" à délivrer. Cette tendance convergea vers la fin des années 1970 avec les réaménagements opérés au Centre à la faveur du changement de chef d’ État. Le nouveau régime sembla rechercher une nouvelle clientèle qu’il trouva toute prête dans les administrations et qu’il ne manqua pas de renforcer par la multiplication de structures sous prétexte de « décentralisation » et « restructuration ». Les administrations, encouragées à recruter tous azimuts, réussirent ainsi, au début des années 1980, à s'attribuer de manière conséquente d’importants portefeuilles de bons leur conférant un pouvoir direct dans le foncier et l'immobilier (terrains, logements, locaux commerciaux) et un contrôle indirect de l’émission de "bons" divers par la création d’entreprises locales de distribution de café, thé, sucre, ciment, matériaux de construction, produits électroniques, etc...Elles réussirent également à s'autonomiser dans les dépenses en devises par l'instauration du système des Autorisations globales d'importation (AGI), enveloppes-devises annuelles attribuées aux différents acteurs. Elles se libérèrent ainsi, pour certaines de leurs importations, du recours obligé aux sociétés publiques titulaires du monopole44.
Le système des AGI était une brèche dans la pratique strictement centralisée au plus haut niveau de l'affectation des ressources extérieures aux importations par grands produits. Les importations pouvaient se faire dorénavant par grands secteurs (entreprises, administrations, collectivités locales, hôpitaux, universités, etc.). Cette "démocratisation" de la rente, si elle permit de décentraliser les tensions et redonner vie au clientélisme local, n'en fut pas moins ressentie comme une contrainte pour les titulaires d'enveloppes nationales par produit et qui restèrent nostalgiques d'une attribution centralisée par produit seulement. Elle obligea également les sociétés nationales à négocier individuellement leur AGI, ce qui transformait leur place et leur rôle. De simples exécutants d’une politique centralisée de répartition des devises, souvent opérée à leur avantage, elles se trouvaient, tout d’un coup, dans l’obligation de présenter des projets individuels et de les justifier, avec tout ce que cela suppose d’expertise formelle.
Il en résulta une animosité certaine entre le tissu des sociétés publiques nationales, fer de lance du monopole centralisé et du légitimisme développementiste, et le tissu administratif, nouveau concurrent dans l’attribution des devises et qui, de par sa nature de service public, consacrait plutôt ces ressources extérieures à des achats de « consommation ». En réalité, la fonction même de l’administration l’obligeait à investir dans l’environnement des entreprises, où un retard certain avait été pris (routes, téléphone, bâtiments administratifs et scolaires, dispensaires, etc.), et, par la force des choses, apparaître comme consommatrice et non productrice45. De plus, elle faisait apparaître de nouveaux fournisseurs extérieurs différents des firmes extérieures liées aux approvisionnements des seules entreprises nationales. Les infrastructures et produits commandés par les administrations ouvraient un marché à des fournisseurs extérieurs souvent semi-publics ou habitués aux commandes publiques et, de ce fait, davantage liés au politique de leur propre pays. Ces fournisseurs pouvaient dès lors réorienter le marché algérien vers des commandes plus administratives et en évincer les autres firmes46.
2. Une tendance des employés sans "bons" (instituteurs, par exemple) à éviter l'exclusion par l'insertion dans les circuits des bons et de la distribution parallèle en s'adonnant au bizness sur produits importés par le système ou importés en dehors des circuits du système (par l'usage commerçant de l'allocation devises annuelle pour voyage à l'étranger). Une telle nécessité de revenu complémentaire traduit aussi bien la simple saisie d'une opportunité qu'un affolement des aspirations devant l'enrichissement soudain procuré par les transactions sur bons ou les transactions parallèles de marchandises. Mais elle manifeste également le sentiment de déchéance sociale accompagnant l'absence de possession de "bons", symboles du pouvoir sur la circulation matérielle. En bref, comme le montrent souvent les stratégies matrimoniales, le choix des familles est vite fait entre, d'un côté, un titulaire de "bons" ou un bizness-man et, de l’autre, un instituteur déchu dépourvu de "bons".
Dès lors, les lettrés vont se diviser en deux grandes catégories:
1. Ceux qui se sont insérés dans le secteur dit public ou dans les réseaux d'émission de "bons" et restent de vaillants défenseurs du système importateur en le légitimant par le catéchisme socialiste du développement et de l'égalité des conditions, celle qui précisément leur confère un rôle d'acteurs par l'accès aux bons. Cette catégorie vise à sauvegarder son monopole d'émission des "bons", comme elle appelle, tout en la pratiquant, à la réduction de l'économie parallèle pour éliminer ses concurrents "illicites".
2. Les lettrés exclus de tout système d'émission de "bons" ou de prise de décision concernant la circulation matérielle, souvent arabisés, et qui n'ont le choix qu'entre:
- l'insertion dans l'économie parallèle illicite, l'alliance avec les petits commerçants et la production d’une légitimité marchande contredisant le légitimisme développementiste productiviste;
- la prolétarisation matérielle et sociale légitimatrice de toute violence.
Cependant, ces effets de l’exclusion n’apparurent que tardivement, après la crise de 1986. Ils en furent d’autant plus surprenants que, par le consensus qu’il avait créé durant quinze ans, le système importateur se trouva désarmé devant cette brusque irruption de l’économie souterraine qu’il avait lui-même sécrétée. Le catéchisme développementiste usinier qui en assurait le fondement idéologique fut soudain contredit par le légitimisme occulté de ses propres pratiques marchandes. La rupture du cycle des ressources extérieures se manifestait quasi-naturellement par la rupture du cycle politique.

V - Redistribution des ressources extérieures, alliances sociales et cycle politique

Le système importateur connut durant quinze ans (1971-1986) une grande stabilité, acquit le soutien et fut idéologiquement légitimé par l’ensemble des catégories sociales. Ce cycle politique domine toujours la représentation des forces sociales en présence qui, pour chacune d’entre elles, sous des couverts idéologiques différents (nationalisme, progressisme, islamisme, identitarisme), espèrent encore le rétablir.
Dans son principe, le système importateur fait intervenir des groupes d'acteurs divers dont les intérêts convergent vers une centralisation et une monopolisation de l'enveloppe devises. Ces acteurs peuvent se retrouver parmi les groupes suivants:
1. Les opérateurs et personnes représentant le Centre des décisions d'exportation et d'importation, pouvant agir au nom de l'Algérie et disposant de l'autorité de structuration des canaux de circulation des produits exportés ou importés (sociétés dites publiques, etc.).
2. Les cadres dirigeants, syndicalistes et employés des structures dites publiques de circulation des produits d'exportation et d'importation.
Ces acteurs disposent du monopole de ces produits et en assurent pour leur structure une revente rémunératrice, évitant ainsi aussi bien une contrainte pénible de production propre de valeur ajoutée qu'une gestion conflictuelle de ces entreprises. Les dirigeants des sociétés contrôlées par les autorités sont aussi bien intéressés à l'élargissement de la demande nationale en produits dont ils ont le monopole d'importation que favorables à une réduction des mouvements de leur propre masse salariale. Les bas salaires ne sont pas dans ces sociétés une nécessité pour produire du profit mais seulement un moyen de garder une contrainte assez lâche en matière de valeur ajoutée propre tout en pouvant multiplier des recrutements peu coûteux non-qualifiés et accroître la sphère de la clientèle rattachée à l'existence de ces sociétés. Pour éviter l’apparition d’un authentique marché du travail et reproduire la pratique du recrutement clientélisé parental ou géonomique, les entreprises ou administrations se doivent d’évacuer tout critère de qualification. Elles peuvent, de ce fait, en donnant des places, faire accepter de bas salaires. Faute de critères de qualification draconiens, elles se trouvent dans l’incapacité d’assurer la production d’une valeur ajoutée propre et, par conséquent, intensifient la demande à l’importation. D’où leur adhésion totale au système importateur.
Par le système des quotas, ces acteurs peuvent disposer d'un pouvoir décisif sur l'activité des acheteurs industriels publics et privés ou des acheteurs agriculteurs et commerçants et s'assurent ainsi une position éminente dans la société débouchant parfois sur des alliances organiques (matrimoniales) avec ces acheteurs.
Par le système des "bons d'enlèvement" et des coopératives, cadres, syndicalistes et employés des sociétés publiques à monopole d’importation disposent pour eux-mêmes d'une sécurité d'approvisionnement à bon marché et d'un moyen de réaliser des revenus complémentaires parfois plus que conséquents. Comme c'est le degré de fermeture du marché administré qui détermine la "pénurie" pour la population et, par suite, les gains réalisés par la revente sur le second marché, les émetteurs de bons d'enlèvement ont intérêt à accentuer cette fermeture par centralisation accrue de l'émission des bons et constitution de files de longue attente (il faut, parfois, accéder au PDG lui-même pour avoir un bon d'acquisition d'une chose insignifiante). Plus l'attente est longue, plus le différentiel prix administré - prix libre est important et plus les émetteurs et titulaires de bons augmentent leur influence ou leurs gains.
La création de files de longue attente se légitime par le discours développementiste qui, exigeant la priorité d'approvisionnement pour le secteur dit public, conduit à la réduction des enveloppes devises pour les produits de consommation ce qui affaiblit toute circulation commerciale privée et toute accumulation agricole ou industrielle non contrôlée, accroît la pénurie et, par suite, renforce le pouvoir des acteurs du secteur public émetteurs de bons. En bref, plus les développementistes ont du poids dans le système importateur, plus les acteurs agissant dans le secteur public ont des chances de disposer de meilleurs revenus, d'une plus grande influence sociale et d'un meilleur statut social (constitution de clientèle, possibilité de stratégies matrimoniales nouvelles47, etc.) . Les acteurs monopolistes du secteur public renforcent en retour le discours développementiste en n’important pas de moyens pouvant contribuer à la diffusion d’idéologies contraires (livres, journaux, etc.). Ils assurent ainsi aux intellectuels « organiques » un monopole de discours. Mieux, par le contrôle de l’unique société d’édition ou sous prétexte d’économie de papier importé, ils n’impriment et ne commercialisent que les catéchismes composés par les développementistes centralisateurs48.
Enfin, par leur place dans le principal secteur employeur et pourvoyeur de biens, ces acteurs peuvent jouer l'honneur auprès de leur clientèle sociale (employés ou syndiqués) ou de leur groupe géonomique d'origine aussi bien en matière d'aide à l'embauche que d'accès aux produits introuvables.
Par l'exercice dans un secteur qualifié de public , ce groupe d'acteurs assure aussi bien la légitimité que la légitimation et la défense du système importateur tout en étant le principal producteur par le discours d'un système de valeurs développementiste et progressiste visant l'égalité des conditions.
3. Dès lors, la troisième catégorie sociale à soutenir organiquement le système importateur se compose de tous les producteurs du discours développementiste centralisateur et défenseurs de la salarisation généralisée, du pouvoir d'achat des travailleurs et des masses populaires et, dès lors, défenseurs du blé américain quasi-gratuit ou du sucre, café, huile et médicaments importés et quasi-gratuits et à consommer (et importer) en grandes quantités. Lorsqu’ils ne sont pas appelés à encadrer sociétés publiques et syndicats, ils exercent, en général, d’importantes responsabilités dans les secteurs de production et de diffusion du discours (enseignement, radio, télévision, presse, cinéma, etc.).
4. Les transformateurs privés de produits importés (proclamés « industriels ») intéressés au maintien de bas salaires (dans la perspective, ici, de maximisation des bénéfices) et à l'élargissement de la demande nationale en produits importés transformés. Ce groupe encourage la redistribution quasi-gratuite du blé, sucre, médicaments etc. (importés et qu'il ne produit pas) aussi bien afin de maintenir le niveau des salaires assez bas que de permettre aux salariés de réaliser d'importantes économies en matière d'alimentation, de logement, éducation et soins et ainsi provoquer l'apparition d'un fort pouvoir d'achat pour ses propres produits (non concurrencés par l'importation). D'où une accumulation rapide et spectaculaire49.
5. Les dirigeants d'administrations centrales et locales, heureux, avant 1980, de mettre à exécution les travaux attribués à un département ministériel ou local (infrastructures diverses: routes, écoles, logements) et source d’insertion dans la circulation matérielle. La politique de salarisation et de bas prix à la consommation leur permet à eux aussi d’utiliser les enveloppes pour élargir par de nouveaux recrutements leur sphère de clientèle et d'influence ou d'éviter les pressions salariales et les conflits toujours mal vus et signes d’une incapacité de gestion de la « paix sociale». Après 1980, la « restructuration des entreprises » et la « décentralisation », ils purent accéder eux-mêmes aux décisions d’importation et de distribution par la création d’entreprises locales et de ce fait furent totalement intégrés au système importateur. Ils rivalisèrent dès lors en statut social avec les cadres dirigeants des sociétés publiques et purent apparaître comme centre de décision décentralisé dans l’attribution de « bons » de toute nature50.
6. Les syndicats dont la vigilance en matière de défense du pouvoir d'achat s'exprime moins en revendications de hausses salariales qu'en revendications de sauvegarde des acquis en matière de bas prix à la consommation et, par suite, de sauvegarde des intérêts des groupes contrôlant le système importateur. Mieux: les syndicats, souvent contrôlés par des éléments progressistes, furent, dès les années 1970, intéressés à la création par en haut des coopératives de consommation des travailleurs et, de ce fait, directement impliqués par le système importateur dans la circulation commerciale.
Plus décisif encore, l’intéressement du syndicat à la distribution des logements. Les sections syndicales furent très tôt associées aux « commissions d’attribution » de logement aux salariés. Pour bien se placer dans une file d’attente, il valait mieux, par conséquent, non seulement prendre une carte syndicale, mais, si possible, devenir responsable syndical. La probabilité dans ce cas d’obtenir des « clés » était autrement plus forte que celle conférée par une recherche de productivité ou de mérite dans une activité quelconque.
Un tel intéressement clientéliste ne peut s’exercer dans toute sa plénitude que dans le cadre d’un monopole syndical. C’est la condition de la reproduction de l’alliance entre syndicat (unique) et système importateur. La crise des paiements de 1986, en provoquant des réaménagements dans la redistribution au détriment du clientélisme syndical, a pu reléguer, un moment, le syndicat au second plan.
7. A ces catégories, il convient d'ajouter tous les petits fonctionnaires, retraités et titulaires de faibles revenus qui, en tant que consommateurs, sont profondément attachés aux importations et à la redistribution à faible prix et en grandes quantités de blé, farines, huile, sucre, café, médicaments, etc. En considérant, d’une part, les contraintes imposées par les restrictions en matière de logement, les charges subies à cause de la dynamique démographique et scolaire et le souci d’ »honneur » et d’ostentation sociale et, d’autre part, les pratiques de fonctionnarisation clientéliste à bon marché qui ont permis d’employer la quasi-totalité des adultes mâles et leur offrir des produits à des prix dérisoires, on peut prétendre que les familles algériennes, devenues miraculeusement titulaires de deux, voire trois ou quatre petits salaires réguliers, ont, dans le cadre de la solidarité familiale, non seulement assuré leur gîte et leur alimentation, mais ont pu exhiber un superflu lors des fêtes (gâteaux et vêtements neufs pour la fin du mois de jeûne, achat d'un mouton pour la fête du sacrifice, ostentation lors des mariages et inflation des dots, voyages à l'étranger, pèlerinages à la Mecque, etc.) et, un moment (fin des années 1970 et début des années 1980), espérer devenir propriétaire d'un appartement, d'un terrain pour construire, d’un véhicule et de bijoux tout en entretenant une nombreuse descendance51. Et, tout ceci, bien entendu, sans connaître la torture de l’effort auto-productif. Parmi les conséquences de cet "affolement des aspirations", les graves frustrations engendrées, à partir de 1986, par l'assèchement soudain des devises et l'adieu, aux bons pour véhicules, au ciment et autres fer à béton quasi-gratuits.
En définitive, le système importateur sécrète quatre éléments essentiels:
- une convergence d'intérêts impliquant l’exportateur et les importateurs centraux; les cadres, employés et syndicalistes du secteur dit public; les titulaires d'activités privées de transformation des produits importés et, enfin, les dirigeants d'administrations centrales et locales;
- une exclusion des petits employés des administrations centrales et locales et de tous les titulaires d'activités aval situées en fin du cycle de circulation des produits importés (petits commerçants, producteurs endogènes de produits locaux) mais leur récupération comme consommateurs;
- l'apparition d'une économie parallèle se traduisant, non par des productions au noir, mais par l'existence d'un deuxième marché des produits importés, deuxième marché alimenté au départ par les personnes s'activant dans le secteur dit public, puis lorsque celui-ci n'aura plus les moyens d'importer autant, par les commerçants privés et, enfin, par une nouvelle couche d'importateurs agissant hors du système importateur contrôlé par les autorités et se légitimant par ce qu'elle appelle du bizness;
- une légitimation de la monopolisation-centralisation-exclusion par un système de valeurs s'articulant contradictoirement d'une part sur le don du développement par un Centre pourvoyeur de moyens de vie et d'autre part sur un discours valorisant le développement matériel par effort auto-productif et égalité des conditions. Traduisant l'alliance entre les groupes importateurs et les couches s'activant dans le secteur dit public et contrôlé, en définitive, par ces mêmes groupes importateurs, ce système de valeurs ne tient que par cette alliance qui elle-même ne tient que par la reproduction des capacités d'importation. En provoquant cependant une conversion aux pratiques du marché parallèle des personnes s'activant dans le secteur public lui-même, la circulation matérielle engendrée par le système importateur délégitime au sein même du système l'effort auto-productif comme valeur propre et propage une perception commerçante de la richesse confortant la légitimité du bizness parallèle pratiqué par la partie de la population exclue du système d'accès aux ressources extérieures.

VI - Dynamique de la sphère parallèle et irruption du légitimisme marchand

Une catégorie d'intermédiaires apparut donc dès les années 1970 et qui approvisionnait tout un ensemble de réseaux commerciaux vendant à des prix libres sur des seconds marchés: ces prix parallèles correspondaient en réalité aux différentes marges exigées par la libre disposition immédiate d'un produit et « réprimées » par le rationnement quantitatif. Plus les marges se concentraient en amont du système d'importation et diminuaient en aval des circuits contrôlés, plus elles se reconstituaient à travers des prix libres élevés. L'économie parallèle de distribution, se nourrissant de la reconstitution « illicite » de ces marges, se dota ainsi des moyens financiers nécessaires pour s'organiser, se passer du crédit bancaire et des devises rationnés, se renforcer et, finalement, s'institutionnaliser comme norme sociale. Le système d'importation créait ainsi une dynamique commerciale mettant au jour son propre fonctionnement marchand (exportation de pétrole, importation et distribution de produits).
La dynamique de l’économie parallèle dépendait non d'une circulation propre de marchandises mais d'un réseau structuré d'intermédiation bureaucratique duquel dépendaient les revendeurs. Les marges pouvaient être beaucoup plus importantes dans la circulation des bons et des droits d'achat que dans celle des marchandises effectives. Un entrepreneur en bâtiment pouvait gagner davantage sur la revente de ses droits au ciment que sur la construction proprement dite. Il suffisait pour cela qu’il présente une offre formellement adéquate à l’administration donneur d’ordre de la construction. D’où une tendance à gonfler artificiellement les besoins en ciment et à délaisser la qualité de la construction-prétexte à l’attribution de bons52.
Bien que l'accès aux affaires fut resté rigoureusement contrôlé, les portes d'une promotion par l'économie parallèle s'ouvrirent toutes grandes. Or, si les acteurs de la circulation parallèle s'enrichissent grâce à la substance du système importateur, ils le font à terme contre lui en brisant le monopole de l’activité et de l’enrichissement et en créant une nouvelle légitimité de cet enrichissement. En affichant une légitimation de l’enrichissement par le seul productivisme développementiste, le système importateur va bientôt apparaître comme un obstacle à l’exhibition de l’enrichissement marchand, assimilé à de l’intermédiation « corrompue ». Ce système de valeurs contredit aussi bien les désirs réprimés des « organiques » du système enrichis par sa propre circulation de type marchand et qui, à un moment ou un autre, ne peuvent plus, sans déchoir de statut social, continuer de cacher plus avant leur richesse, que la soif de légitimation des acteurs de la circulation parallèle auxquels il ne fait pas de place dans la configuration des valeurs et qu’il représente comme des parasites. La question de l'égalité des conditions est, ce faisant, reposée sous une forme nouvelle: l’effort auto-productif est moins lié à la présence dans les centres usiniers de redistribution rentière qu’au se faire soi-même par une circulation marchande (publique et privée) en quête de légitimité reconnue. La question de la légitimité marchande naît des acteurs même du système sous une double forme:
-- mettre en cohérence la mission développementiste de l’ État avec ses pratiques et évacuer la circulation marchande vers la société civile par sa mise au grand jour et la démonopolisation de l’activité;
-- maintenir la haute main du Centre sur une circulation marchande caporalisée par un secteur public légitimateur mais pouvoir afficher civilement la richesse ainsi acquise.
La revendication de légitimité des acteurs parallèles vient se superposer à ce clivage et nourrit tactiquement l’une ou l’autre forme par la mise en avant de représentations englobantes et tirées de l’Islam.
La rupture, en 1986, du cycle des ressources extérieures a conduit à celle du cycle politique. Si, au cours de son histoire, l’Algérie a connu des rétablissements plus ou moins aisés de la superposition des cycles de ressources extérieures et du cycle politique, la crise de 1986 n’a pu être facilement résorbée. Les ressources extérieures tirées du pétrole ont, certes, permis de rétablir ce trait majeur de l’histoire du pays mais ce rétablissement se devait de payer le prix d’un légitimisme développementiste qui a changé la dynamique de la configuration sociale algérienne. Ce développementisme, affichant un industrialisme formel fondé en réalité sur un négoce d’export-import centralisé, s’est lui-même nourri d’une circulation marchande cachée, enrichissant ses acteurs publics et contredisant sa propre légitimité. Cependant, pour élargir son assiette ou solder sa dette d’un monopole du pouvoir, il s’est obligé à une redistribution marchande interne, teintée d’égalitarisme légitimateur, et qui, par l’accès qu’elle a offert à la population aux produits de grande consommation, à l’instruction et aux soins, a engendré une dynamique démographique sans précédent dans l’histoire de l’Algérie.
Contrairement à ses prédécesseurs qui, afin de préserver la cohérence des cycles de ressources extérieures et du cycle politique, avaient maintenu la population hors des villes et hors du cycle des ressources extérieures, le pouvoir algérien indépendant, issu de cette exclusion, a intentionnellement ou inintentionnellement, contribué à la mise en oeuvre d’une revanche millénariste sur la société civile citadine en offrant emplois, instruction, soins et consommation à cette population.
L’exode rural et l’explosion démographique qui en ont résulté, accompagnés d’un affaiblissement continu des pratiques de l’effort auto-productif, de l’élévation rentière du niveau de vie et des exigences engendrées par l’instruction généralisée de générations entières, a mis le Centre disposant des ressources extérieures face à une équation que n’avaient pas connue ses prédécesseurs: comment continuer de monopoliser les ressources extérieures tout en entretenant une population qui double tous les vingt cinq ans et formule des exigences de plus en plus élevées ? Par sa nature même, le progrès économique produit trop d’hommes et de femmes instruits pour qu’il soit concrètement possible de les tenir en respect et de les exclure de tout rôle dans la vie publique53. En optant pour un relâchement incitatif à la débrouillardise autonome tout en voulant garder la haute main sur les ressources extérieures, le système de pouvoir algérien a pris le risque majeur de donner à la société le cadre de son émergence civile tout en la privant des moyens en ressources extérieures nécessaires à la concrétisation de ce destin. Cela pouvait aussi bien conduire à l’émergence d’une société civile parallèle qu’à la rupture violente du cycle politique.







1 Depuis 1965, l'Algérie est devenue un pays pétrolier dans tous les sens du terme (matériel et culturel). Voici, à titre indicatif, une évolution des quantités avant la crise de 1986.
196919741984Part des hydrocarbures dans la production intérieure brute16%39%28%Part des hydrocarbures dans les exportations63%95%98%Part des hydrocarbures dans les ressources de l'Etat23%57%43%Production de pétrole brut et de condensat (1000 Tonnes)50.00052.00052.000Production de produits raffinés (1.000 T)2.2005.00021.000Gaz naturel (en équivalent 1.000 T pétrole)2.6005.50030.000Gaz de pétrole liquéfié1003803.500Source: Office national des Statistiques, Alger

2 Prix du pétrole: Fin 1978: 12$ le baril; 1980:34$; 1981: 40$; Fin 1985: 30$; Juillet 1986:10$.

3
Sur le problème plus général de l'appui sur les ressources extérieures, voir Leveau R. [1994] Algérie: les pièges de l'aide internationale, Politique internationale, Paris, automne, et [1995] Rapport de mission au Moyen-Orient, Document de travail, Centre Marc Bloch, Berlin, janvier
4
Lorsqu'un pays enregistre un déficit de ses paiements extérieurs et faute, comme l'Algérie, de pouvoir immédiatement augmenter les exportations de ses produits nationaux, il a recours, en dehors de l'endettement, aux techniques de renchérissement des importations afin de diminuer la demande de produits étrangers. La dévaluation est la technique la plus simple et plus rapide. Elle est immédiate et frappe sans distinction tous les produits importés, toutes les dépenses à l'extérieur et toutes les couches de la population. Elle ne demande que l'existence d'une personne qui puisse en décider. La taxation, par contre, peut être sélective et renchérir certains produits importés et pas d'autres. Elle peut frapper certaines activités et certaines couches de la population et pas d'autres. La taxation suppose une décision complexe, élaborée à partir d'une connaissance précise des courants commerciaux du pays et de l'impact de ces courants sur les différentes activités et catégories de la population. La taxation suppose une capacité d'administration et d’expertise. Elle exige l'existence d'une autorité qui puisse imposer une réduction sélective des importations, un renchérissement sélectif des produits importés et des décisions discriminatoires aux différents groupes d’intérêts, autrement dit un arbitrage autoritaire ou parlementaire. La dévaluation, elle, frappe tout le monde et occulte la nécessité de l’arbitrage explicite.
5
Leca J. et Leveau R. [1993] Démocraties, politiques économiques et demandes sociales, Maghreb-Machrek, n°139, Paris
6
Liabès D.[1986] Rente, légitimité et statu quo: quelques éléments de réflexion sur la fin de l’Etat-providence, Revue du Centre de recherches en économie appliquée pour le développement, n°6, Alger
Grimaud N. et Leca J. [1986] L’Algérie face au contre-choc pétrolier, Maghreb-Machrek, n°112, Paris
7
Voir Henni A. [1991] Essai sur l'économie parallèle, Entreprise Nationale des Arts Graphiques, Alger, p. 89
8
L'une des manifestations de cet étranglement fut, par exemple et à titre symbolique, l'argument utilisé en 1990 pour justifier l'arrêt de l'importation des journaux et périodiques étrangers, notamment français. D'après les informations publiées à l'époque, il semblerait que, à l'origine de ce qui allait se révéler par la suite une censure cachée et une interdiction de fait de l'entrée des journaux étrangers, le différend portait sur une dette de l'ordre de 10 millions de dollars vis-à-vis des Messageries françaises. On aura compris que si un pays aussi riche que l'Algérie se rabaisse à interdire de fait l'importation des imprimés étrangers pour une affaire de 10 millions de dollars (soit 1/1000 de ses importations), c'est soit qu’il connaît une crise sévère des paiements extérieurs soit que, face aux crises de devises, le système importateur choisit toujours de réduire les importations les moins distribuables et profitables: ne pas importer de partitions musicales mais importer ce qui fait l'objet de grandes quantités donc de gros contrats d'importation (sucre, médicaments, etc..). Bien entendu, les conséquences en sont un enfermement culturel renforcé coupant les Algériens du monde et les forçant, faute de comparaison, à perdre tout esprit critique et accepter de consommer des produits de mauvaise qualité à forte marge à l’importation. La légitimation progressiste de ce monopole par des apprentis matérialistes n’a, en fait, légitimé que le contraire du progrès, la disparition de l’esprit critique et son remplacement par la contestation physique.
9
Il était interdit aux particuliers et aux entreprises de détenir des devises, celles-ci devant être obligatoirement déposées en banque et changées en monnaie locale. Il était également interdit d’importer des marchandises en se procurant soi-même des devises. Toute importation devait se faire par attribution de devises par le Centre. L’importation « sans paiement » est la faculté d’importer sans avoir obtenu légalement des devises et donc sans passer par un virement bancaire (Arrêté interministériel du 10 décembre 1986 instituant les importations sans paiement). Elle suppose une détention illégale de devises et un marché noir du change. Le « commerce de la valise » est la tolérance accordée aux voyageurs d’importer un montant forfaitaire de marchandises destinées à la revente sur le marché parallèle (Voir plus bas).
Voir certains travaux préparatoires de ces réformes économiques réunis et publiés in [1989] Les cahiers de la réforme, 5 vol., Enag, Alger. Pour une idée plus rigoureuse, se référer au Projet de programme de gouvernement présenté par M. Hamrouche devant l’Assemblée nationale, Imp. officielle, Alger, 1989.
Le rééchelonnement réduit sinon supprime la liberté d’endettement à l’extérieur mais, par le report des échéances d’emprunt, permet de disposer, à court terme, d’un volant important de devises ce qui restitue, en quantité, les profits de l’importation menacés par la cessation de paiement.
La crise de 1986 a usé plus d’un responsable et d’un gouvernement. Le « chef » du parti unique fut limogé en 1988. Le gouvernement en place fut remplacé par le cabinet Merbah (9.11.88 -- 9.9.89) avec l’idée d’une relance semi-autoritaire dans la continuité. Le cabinet Hamrouche (9.9.89 -- 4.6.91) mit en oeuvre un programme de réformes « autonomisatrices » des acteurs économiques. Le cabinet Ghozali (4.6.91-- 8.7.92) avança l’idée d’une solution par la vente d’une partie des gisements pétroliers. Le cabinet Abdesselam (8.7.92 -- 4.9.93) proposa un programme d’austérité autoritaire et centralisatrice et une « économie de guerre ». Le cabinet Malek (4.9.93 -- 11.4.94) se résolut au rééchelonnement.
Ayant vendu à crédit des marchandises à des acheteurs de France, des fournisseurs d'Algérie (des négociants livournais agissant au nom du dey d'Alger, sorte de roi élu par le "comité de gestion" des janissaires ottomans contrôlant la Régence d'Alger) s'alarmèrent des retards de paiement et réclamèrent leur dû. Le dey d'Alger en vint à protester officiellement contre ces retards. Lors d'une audience, il s'emporta contre le consul de France et le souffleta avec son éventail. Ce fut le prétexte du débarquement des troupes françaises le 14 juin 1830 sur les plages de Sidi Frej et le début d'une ère coloniale de 130 ans.
Pour des éléments historiques plus abondants voir, entre autres: Julien C.A.[1931] Histoire de l’Afrique du Nord, Payot, Paris; Marçais G. [1913] Les Arabes en Berbérie, Constantine; Laroui A. [1970] L’histoire du Maghreb, Paris; Mercier E. [1888-1890] Histoire de l’Afrique septentrionale depuis les temps les plus reculés jusqu’à la conquête française, 3. vol., Paris
Les Européens avaient déjà commencé bien avant à établir leurs propres routes commerciales par voie de mer. Venise et les républiques italiennes se gardaient cependant la quasi-exclusivité de ce commerce avec l’Orient. La rupture de ce monopole, ainsi que de celui des marchands maghrébins de la rive Sud de la Méditerranée, intervient à la fin du 15ème siècle lorsque le commerce maritime devient la norme avec l’entrée généralisée des Européens dans la brèche ouverte par le Portugal et l’Espagne.
Voir Henni A. [1986] Etat, surplus et société en Algérie avant 1830, Entreprise nationale du Livre, Alger
Pour les détails, voir Ageron C. R.[1968] Les Algériens musulmans et la France, 2 vol., Paris; Ageron C.R. [1972] Politiques coloniales de la France, Paris; Aron R.[1962] Les origines de la guerre d’Algérie, Paris; Berque A. [1948] La bourgeoisie algérienne, Hespéris; Berque A. [1949] Essai d’une histoire de la seigneurie algérienne, Revue de la Méditerranée, n°1-2, Paris; Demontès V.[1930] L’Algérie économique, 6 vol., Alger; Gallissot R. [1962] L’économie de l’Afrique du Nord, Paris; Henni A.[1975] L'agriculture coloniale en Algérie, Thèse de doctorat d'Etat, Université Paris I, Panthéon-Sorbonne; Julien C. A. [1964] Histoire de l’Algérie contemporaine, Paris;
L'institution officielle de l'autogestion ne fut pas l'oeuvre d'une loi votée par le Parlement mais d'un ensemble de décrets pris en mars 1963, ce qui a certainement conféré un manque de légitimité à l’autogestion elle-même. Voir: Koulytchizky S.[1974] L’autogestion, l’homme et l’Etat. L’expérience algérienne, Paris
La pratique de l’effraction fut tolérée, sinon légitimée, jusqu’au début des années 1980. Ce fut à ce moment là seulement que des jugements d’expulsion commencèrent à être prononcés et exécutés. C’est ainsi que durant vingt ans (1962-1982), les titulaires de biens immeubles en propriété ou usufruit ou location vécurent dans la hantise de s’absenter, craignant à leur retour de trouver un occupant chez eux, occupant d’autant plus légitime qu’il aurait été sans travail et chef de famille nombreuse. Laisser vide un bien immeuble en devint impensable, à moins d’en faire un bunker inviolable ou d’y laisser un membre de sa famille. D’où une culture du « barreaudage » et des « tôliers » ou un renforcement des liens de parenté entravant la constitution de société civile. Combien d’acier a-t-il été ainsi gaspillé uniquement pour enlaidir balcons et fenêtres ? A raison de 100 kg par local, il faut compter pour 4 millions de locaux une quantité de 400.000 tonnes. La réinsertion du foncier dans des situations de droit ne put jamais être consolidée et être du ressort exclusif de la justice. A l’automne 1990, le gouvernement en place publia des listes d’ »accapareurs » de terres espérant peut-être susciter un soutien populaire mais contredisant par cette fuite en avant politicienne ses propres projets d’ »autonomisation » d’une société civile et de réhabilitation d’une justice indépendante. A l’automne 1992, un autre gouvernement n’en appela pas moins à un soulèvement populaire contre les accapareurs de biens immeubles « sociaux ».
L'expression société civile pouvait avoir un sens en 1962. La société algérienne s'est émancipée contre le pouvoir et l'Etat coloniaux. En reconduisant le système de propriété colonial, les premiers chefs de l'Algérie indépendante ont réduit à néant les chances de cette société de se consolider comme civile.
Le cas le plus exemplaire en est l’affaire Bacri. Si Bacri ne perdit rien, le dey y perdit son trône et l’Algérie son indépendance. Voir sur la pratique du refus de s'appuyer sur des groupes intermédiaires locaux et la préférence de l'appui sur l'étranger: Laroui A. op.cit. et R. Leveau, op. cit.

21 Sur l’économie de cette période, voir: Benissad H. [1978] Economie du développement de l’Algérie 1962-1978, OPU, Alger. Sur l’attitude des autorités vis-à-vis du « capital » privé, voir: Loi du 27 juillet 1963 portant Code des investissements et Ordonnance du 15 Septembre 1966 modifiant le même code. Plus généralement: Liabès D.[1982] Naissance et développement d’un secteur privé industriel en Algérie, Thèse, Aix en Provence

Concernant la dynamique politique de ce système, voir Hidouci G. [1995] Algérie: la libération inachevée, La découverte, Paris. Le couronnement de cette concentration des marges au niveau de la relation extérieure entre le monopole algérien et le fournisseur extérieur fut l'adoption de la loi sur le monopole du commerce extérieur (1978) qui excluait légalement tout pluralisme d'acheteurs à l'extérieur et réservait les transactions avec l'étranger aux personnes nommées par le Centre (responsables du secteur dit public ou titulaires privés de licences d'exportation et d'importation ). Voir: Goumeziane S.[1994] Le mal algérien. Economie politique d’une transition inachevée 1962-1974, Paris et Provost L. [1995] L’économie de rente et ses avatars, Esprit, janvier, Paris
L'un des grands importateurs privés, reconverti dans la transformation plastique, crut, en 1976 encore, que son activité individuelle pouvait l'autoriser à avoir des positions civiles individuelles dans la société. Il signa avec quelques personnalités un manifeste dénonçant, à propos du Sahara occidental, l'aventurisme du pouvoir. Outre que personne ne les entendit, le problème fut réglé tout simplement par la nationalisation de ses activités et, bien entendu, son interdiction d'accès aux devises.
L’instauration du visa de sortie eut lieu le 5 juin 1967. Il ne sera supprimé que douze ans plus tard, à la mort du chef de l’Etat qui l’avait instauré.
Pour les fonctionnaires, l'autorisation de sortie était signée par le ministre lui-même et était conditionnée par l'obtention d'un congé annuel. On raconte, qu'au bout d'un certain temps, les demandes de sortie se multipliant, certains ministres ou certains préfets passaient leur temps à signer des autorisations de sortie du territoire national. Avec le temps, la délégation en fut obligée et ce furent les secrétaires généraux de ministère ou de préfecture qui en eurent la charge, sinon les sous-préfets. On raconte également qu'une fois devenu président de la République, le colonel Benjedid a prétendu que l'une de ses occupations principales au cours de la décennie 1970 était, en tant que chef militaire, d'intervenir auprès des préfets pour obtenir des autorisations de sortie pour ceux qui le lui demandaient. Dès son investiture (7 février 1979), il supprima rapidement cette pratique (20 mars1979).
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26 Après s’être opposés au coup d’Etat du 19 juin 1965 et, pour certains d’entre eux, être entrés dans la clandestinité sous forme d’Organisation de la résistance populaire (ORP), les « progressistes » changèrent d’attitude après l’échec de la tentative de coup d’Etat du chef d’Etat-Major. Les communistes, par exemple, sous la dénomination de Parti de l’avant-garde socialiste (PAGS), apportèrent au régime, au nom d’un « soutien critique » dans le cadre d’une stratégie de « Front anti-impérialiste », la substance intellectuelle qui pouvait lui faire défaut. Ils en furent largement récompensés par leur accession aux postes de responsabilités idéologique, syndicale, universitaire, culturelle et économique (encadrement des « sociétés  nationales »).
La création du Secrétariat d’Etat au Plan intervint en 1970. Ce n’est qu’en 1979, cependant, que vit le jour un vrai ministère du Plan (Ministère de la planification et de l’Aménagement du territoire - MPAT). Sur les conflits au sommet engendrés par une coordination planifiée, c’est à dire bureaucratisée et administrée, des enveloppes devises et qui ont conduit à minorer le rôle de planificateurs techniciens rétifs à une industrialisation purement redistributive, voir: Hidouci G. [1995] Algérie: la libération inachevée, op. cit. et, plus particulièrement, le témoignage de M. Abdesselam, ministre de l’Industrie et de l’Energie jusqu’en 1979, recueilli par Bennoune M. et El Kenz A. in [1989] Le hasard et l’histoire, ENAG, Alger
Dès 1967, des Sociétés nationales (S.N.) furent créées par les autorités et bénéficièrent d'un monopole de production, exportation, importation et distribution couvrant toute une branche de l'activité: S.N.S. (société nationale de sidérurgie) titulaire du monopole de la production, exportation, importation, distribution de produits sidérurgiques; SONELEC, monopole des produits électriques et électroniques; SNVI, monopole des véhicules industriels; SONACOME, monopole des constructions mécaniques; ONRA (Office national de la Réforme agraire) chargé après l'indépendance de se substituer aux Sociétés Agricoles de Prévoyance et supervisant la fourniture de semences, engrais, etc.; PCA, monopole des produits pharmaceutiques; SNED, monopole d'édition et de diffusion et, parallèlement, d'importation et de distribution de livres, journaux, ...partitions musicales et autres imprimés.
Suite aux restrictions touchant certains produits de grande consommation, le chef de l’Etat déclara un jour de 1974 que « les mécontents qui voulaient du beurre importé, n’avaient qu’à quitter le pays ». Le lendemain, une série de graffitis proclamant « Pas de beurre, pas de cigares ! » apparurent sur les murs de la capitale l’invitant à ne plus fumer lui-même de cigares importés de Cuba.
Le système oasien est structuré autour du partage de l’eau. Celle-ci, recueillie dans des retenues, passe après dans un muret comportant des trous de différentes dimensions. La grandeur de chaque trou est liée à l’importance des droits de chacun. Certains reçoivent beaucoup d’eau et peuvent cultiver de grandes surfaces, d’autres en reçoivent très peu. Le système peut se compliquer par l’association dans la répartition de l’eau de la dimension du trou et du temps d’ouverture de la vanne de commande.
Décret du 4 octobre 1980 relatif à la restructuration des entreprises. L’opération menée de février 1981 à décembre 1983 se solda par la transformation des 70 Sociétés Nationales existantes en 400 Entreprises Nationales.
La « restructuration des entreprises » a pu cacher une compétition entre l’appareil du Front de libération nationale, redynamisé après 1979 et en mal de clientèle, et les cadres du PAGS dotés de responsabilités et d’influence au sein des entreprises et syndicats. S’il fallait aux communistes moins de cent cadres pour diriger les soixante sociétés nationales et dix fédérations nationales syndicales, il leur en aurait fallu des milliers pour encadrer toutes les structures issues de la « restructuration » des entreprises, des syndicats et des administrations (découpage des offices publics nationaux en offices régionaux ou départementaux, création de centaines d’entreprises publiques locales, décentralisation administrative et multiplication des structures). Le Fln a pu ainsi, à partir de 1981, exercer un pouvoir attractif autrement puissant d’autant qu’il fit adopter une règle, dite de l’article 120, exigeant que les postes de responsabilités (même dans le syndicat unique) soient obligatoirement attribués à des militants du Fln.
On ne comprendrait pas autrement l’hostilité grandissante, à partir de 1981, des communistes au pouvoir central et leur critique de la « libéralisation » du régime alors qu’en même temps celui-ci étendait considérablement la sphère du secteur public par une multitude d’entreprises publiques locales accroissant ses capacités clientélistes mais illustrant son anti-libéralisme de fait (la part du secteur public dans la valeur ajoutée est passée de 58% en 1974 à 75% en 1986). Cette hostilité les conduisit à entrer dans une opposition plus sourde que déclarée et tenir un discours qui pouvait les ranger dans un camp où apparaissaient de nouveaux venus: les islamistes.
En touchant certaines administrations sous forme de « décentralisation », la « restructuration » de 1981 aboutit à de multiples aberrations dont l’une des plus spectaculaires fut la division de ce qui faisait office d’administration nationale des ponts et chaussées en entreprises dont la compétence se limitait à un département géographique. La notion de « routes nationales » disparut et on pouvait, au vu de l’état de la route, observer par le brusquement changement d’aspect de la route le franchissement de la limite, autrement fictive, entre deux départements (l’aspect le plus folklorique n’étant pas de passer d’un tronçon convenable à un tronçon détérioré mais d’être soudain surpris par une couleur différente de gravier). Les départements matérialisèrent bientôt les limites entre eux par de grands panneaux annonçant fièrement: « Bienvenue à la wilaya de... ».
Sur la restructuration, voir Saadi N.[1984] La restructuration des entreprises d’Etat, essai de présentation analytique, RASJEP, n°2, Alger et, pour un éclairage de l’importance des enjeux économiques, Bouyacoub A.[1987] La gestion de l’entreprise publique en Algérie, OPU, Alger
Des économistes « organiques » discutaient sérieusement du slogan « du producteur au consommateur ». La question triviale -- Faut-il dans ce cas que pour acheter des pommes de terre le consommateur se déplace aux lieux de production ou que l’agriculteur vienne livrer lui-même le consommateur ? ne fut jamais traitée. Et pour cause: pour se présenter aux lieux de production, le consommateur doit disposer d’un moyen de transport et de temps libre, ce qui suppose une culture de la consommation et du non-travail. Ce déplacement rendrait les prix plus élevés que ceux pratiqués dans le commerce. Si c’est l’agriculteur qui doit conditionner ses pommes de terres, les charger, louer ou posséder un camion, le conduire et transporter les pommes de terre en ville et livrer un à un les consommateurs ou attendre quelque part qu’ils viennent chercher le produit, cet agriculteur n’en est plus un et n’aura plus le temps de cultiver des pommes de terres. Bref, il semblerait que dans certains enseignements et discours d’économistes, la division du travail exposée par Adam Smith en 1776 ait encore été, deux siècles plus tard, totalement inconnue de l’économisme officiel. Ce qui a permis de légitimer l’ostracisme contre tous les prétendus « intermédiaires » (conditionneurs, chargeurs, transporteurs, entreposeurs, grossistes, commerçants) et atrophié considérablement l’activité économique, la réservant ainsi aux structures contrôlées par les autorités.
Sur l'évaluation des "surcoûts" à l'importation, voir Goumeziane S. [1994] Le mal algérien, op. cit.
Ordonnance du 1er octobre 1974 instaurant le monopole de collecte des produits agricoles au bénéfice des CAPCS, COFEL et OFLA. Voir: Bendib L.[1984] L’évolution de la commercialisation des fruits et légumes depuis l’application de l’ordonnance 71-73 du 8.11.73 portant révolution agraire, Revue algérienne des sciences juridiques, économiques et politiques, n°3, Alger.
Lors de la phase chaude de la « révolution agraire » (1973-1974), des restrictions furent même apportées à la circulation de produits entre départements géographiques. Chaque terroir devait, à la limite, s’auto-suffire (!) et vivre de ses propres produits. Mais lesquels? Une économiste s’est même élevée un jour dans un colloque contre la culture de cerises dans un département. La circulation des personnes devait être réglementée par l’usage d’un « passeport intérieur », projet qui échoua et ne vit jamais le jour. Les théoriciens économistes de ces dispositions n’avaient bien entendu jamais envisagé l’existence d’un avantage comparé (Ricardo, 1817) ou que l’accumulation primitive s’opère d’abord par l’élargissement du marché au territoire national et la suppression des différents péages féodaux (Quesnay, 1758; Marx, 1848). Voir à ce propos l’excellente analyse, sur la Tunisie, de Moncef Bouchrara: La 404 bâchée contre le parti socialiste destourien, Tunis 1986
On peut supposer qu’au milieu des années 1970 et face à la fronde sourde ou déclarée de notabilités citadines opposées aussi bien à la monopolisation-centralisation qu’à la fuite en avant représentée par la « révolution agraire » ou la politique de force affichée lors du conflit du Sahara occidental, le pouvoir ait encouragé la « ruralisation » des villes pour casser définitivement le poids politique des anciens groupes citadins légitimés par leur nationalisme passé . Ce qui restait de société civile disparut.
Le succès foudroyant de la chanson Rayna raï (Notre opinion est une opinion) et qui devait donner son nom à tout un courant chansonnier devenu bientôt mondial fut l’indice éclatant de la manifestation de ces capacités traquées jusque dans les fêtes « civiles » (mariages, etc.).
Dans un discours tenu à Lahore (Pakistan), le chef de l’Etat de l’époque légitima ce matérialisme par une phrase: « Il vaut mieux ne pas entrer au Paradis le ventre creux ».
Sur le rôle du secteur d’Etat dans l’enfantement, en général, d’une l’économie parallèle, voir: Kornaï J. [1984] Socialisme et économie de la pénurie, tr. fr., Paris
Pour l'analyse chiffrée et détaillée de cette dynamique, voir "Le business légal d'avant 1990" in Henni A. [1990] Qui a légalisé quel trabendo ?, Peuples méditerranéens, n° 52-53, Paris, p. 234 et séq.
Le marché noir des changes fut d’abord alimenté par les titulaires de capitaux en quête d’expatriation puis par les transformateurs industriels privés titulaires de marges monopolistiques permettant une accumulation rapide de fortunes (et non de capital productif) qu’ils ne voulaient pas réinvestir localement et qu’ils mettaient à l’abri à l’extérieur pour échapper aux éventuelles et imprévisibles humeurs nationalisatrices.
Bien que ce ne fut apparemment pas le cas, l’accès aux places émettrices de bons pour terrains et logements (maires, préfets, commissions paritaires d’attribution) et marchandises (responsables d’administration, de sociétés dites publiques ou de coopératives) était très recherché. Outre les vives compétitions entre personnes ou entre réseaux d’influence pour placer leurs agents, il pouvait, comme dans l’Europe féodale, donner lieu à l’existence de “ charges ” indirectes, c’est à dire, pour les personnes ayant nommé ou obtenu la nomination d’une personne, un intéressement ultérieur aux profits tirés de l’émission des bons. Autrement dit, certaines personnes étaient prêtes à payer pour occuper certaines places et, de ce fait, se contentaient de bas salaires et se désintéressaient de toute action visant à relever les salaires. En bref, ce n’étaient ni les “ travailleurs ” titulaires de droits d’enlèvement dans les coopératives ni les cadres développementistes titulaires du pouvoir d’émission de bons qui allaient pratiquer une lutte de classes.
L’irruption des administrations dans le système importateur prit, par ailleurs, surtout après 1982, l’allure d’une intrusion de fonctionnaires de langue arabe dans le domaine jusque là réservé des sociétés publiques nationales qui ne véhiculaient, elles, que la langue française. La langue servit ainsi de ciment apparent au clivage entre une administration en mal de revanche, soutenant et soutenue par l’appareil du parti du Fln, et le secteur public national. Celui-ci, après un brève expectative, commença à propager une représentation de ce clivage assimilant les administrations et le Fln à un parti de la « consommation » pour s’afficher lui-même comme le bastion du développement productiviste et de l’investissement. En bref, d’un côté les « archaïques » et « libéraux », de l’autre, les « progressistes ». Quelques éléments éclairant cette controverse dans: Bouzidi A. [1985] Questions actuelles de la planification algérienne, Alger; Brahimi A. [1991] L’économie algérienne, Alger; Benbitour A. [1993] L’expérience algérienne de développement (1962-1991). Leçons pour l’avenir, Alger
Il convient ici également de noter que le discours développementiste s’appuie souvent sur l’idée que seule la production d’acier est importante et que tout ce qui est extérieur à l’entreprise est secondaire. Cet économisme de la seule production oublie bien entendu que pour faire travailler convenablement les gens il faudrait éviter de les faire venir à l’usine par des chemins boueux, qu’il faut leur assurer un logement confortable, des écoles pour leurs enfants, des lieux de loisirs, etc. Sur le sinistro-économisme de cet industrialisme, voir El Kenz A.[1987] Le complexe sidérurgique d’El Hadjar, une expérience industrielle en Algérie, CNRS, Paris; Chikhi S.[1986] Grève et société en Algérie 1969-1985, Revue du Centre de recherches en économie appliquée pour le développement, n°6, Alger et Mebtoul M.[1982] La discipline d’usine, OPU, Alger
Sur les fournisseurs extérieurs, voir Provost L. [1996] La seconde guerre d’Algérie, Paris
Dans les années 1970 et 1980, les alliances matrimoniales avec les acteurs du secteur dit public étaient très recherchées et plus l'individu était proche des opérateurs centraux du système importateur plus il était convoité. D'une manière générale, le plus insignifiant des émetteurs de bons ou commandeur d'une distribution de produits (un magasinier par exemple d'une société de commerce dite publique) avait sur le marché matrimonial une valeur ne souffrant aucune comparaison possible avec celle des personnes dépourvues de "bons" ou de capacité d'accès aux biens et qui apparaissaient comme amputées et mutilées. Bref, un artiste ou un instituteur apparaissaient comme des handicapés.
Il a fallu que la crise de 1986 ampute le pouvoir d'achat extérieur du système importateur et fasse apparaître des réseaux parallèles substitutifs pour que la valeur sur le marché matrimonial se déplace des acteurs du système dit public vers les acteurs du commerce privé et de l'économie parallèle. L'instituteur pouvait de ce fait se revaloriser sur le marché matrimonial à condition d'exhiber une richesse complémentaire provenant du bizness .
Cet échange de bons procédés qui a conféré le monopole de l’écriture à quelques auteurs, quand proportionnellement à sa population l’Algérie aurait dû, avec sa richesse, en avoir des milliers, n’est pas sans retombées matérielles. Payés au nombre de livres imprimés et non au nombre de livres réellement vendus, les producteurs des légitimations du système importateur n’avaient nul intérêt à l’instauration d’un système civil construit sur le mérite individuel d’auto-production. Ils seront bien entendu les défenseurs zélés du financement par le Trésor public du déficit de la société d’édition et de toutes les sociétés publiques.
La logique peut s'illustrer simplement en prenant en considération deux marchandises, l'une importée et soutenue par le Fonds budgétaire de soutien aux prix (A) et l'autre textile, par exemple, et fabriquée par un industriel privé (B). Si, sans soutien, A coûte 100 et B 100 également et que le salaire soit de 150, il est clair que l'employé saturera d'abord ses achats alimentaires et il ne lui restera que 50 pour acheter B. Le salaire devrait passer à 200 pour écouler entièrement B. Ce qui n'arrangerait pas le fabricant de B qui gagnerait sur un tableau (la demande) mais perdrait sur un autre (les salaires versés). Par contre si les autorités décident de subventionner l'alimentation A à raison de 50, alors un salaire de 150 permettrait d'acheter aussi bien A à 50 que B à 100. Le fabricant de B gagne sur les deux tableaux (bas salaires et volume de la demande élevé). Le salarié y trouve également son compte et les deux vont applaudir la mesure. Bien entendu, les 50 de subvention proviennent obligatoirement de quelque part. Soit des impôts soit de la rente pétrolière soit de la monétisation du déficit (planche à billets). Cet exemple montre que la pratique de soutien des prix ne traduit, en réalité, qu'un mode de transfert d'une partie de la rente pétrolière aux salariés et aux industriels privés. Cette ressource non renouvelable aura été, en partie, consacrée à des subventions à la consommation élargissant la demande à l’importation et les contrats de négoce avec l’extérieur. Voir sur les « privés »: Liabès D.[1982] Naissance et développemnt d’un secteur privé industriel en Algérie, op. cit.; Pennef J. [1981] Industriels algériens, CRESM-CNRS, Aix -en -Provence et Pennef J. [1982] Trajectoires sociales et carrières des patrons algériens, Actes de la recherche en sciences sociales, n°41, Paris
Leur valeur matrimoniale s’en trouva soudain rehaussée. Si, avant 1980, les cadres des administrations centrales et territoriales venaient, sur le marché des alliances, derrière les cadres des sociétés nationales, ils occupèrent la première place au cours de la décennie 1980 durant laquelle l’alliance la plus recherchée visait les préfets et sous-préfets, particulièrement ceux du cercle matrimonial du chef de l’Etat lui-même.
Suite à la loi du 7 février 1981 portant modalités de cession des biens immobiliers d’Etat, de nombreuses familles devinrent propriétaires (en les payant à 10% environ de leur valeur vénale) des logements qu’elle occupaient. Pour les familles « pauvres », l’opération représentait tout d’un coup un rehaussement de statut et une plus-value conséquente (de l’équivalent d’un salaire annuel pour les logements de bas de gamme jusqu’à l’équivalent du salaire d’une vie entière dans certains centres-ville). La distribution quasi-gratuite des réserves foncières accumulées par l'Etat colonial et la vente à perte et à un prix dérisoire de ciment et rond à béton ont saisi, à l’époque, tout Algérien qui se respecte d'une fièvre de la construction et de la propriété. Le régime réussit ainsi à se consolider et à connaître la stabilité jusqu’en 1986. C’est d’ailleurs la dynamique de la distribution de logements, terrains, ciment, etc. qui d’une part renforça le consensus mais, simultanément, nourrissait d’autre part la contestation vindicative des exclus de cette redistribution.
Il arrivait même, au vu des mises en demeure à finir les travaux fréquemment parues dans la presse, que l’entrepreneur-commerçant ne soumissionne que pour obtenir les bons et, une fois les matériaux enlevés, abandonne rapidement le chantier.
Selon l’expression de J.K.Galbraith, Voyage dans le temps économique [1994], tr. fr., Paris, 1995, p. 253

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