vendredi 31 octobre 2014

A propos du putsch égyptien : le naufrage des gauches du monde arabe se confirme

Publié dans Maghreb émergent,
15 juillet 2013

A propos du putsch égyptien : le naufrage des gauches du monde arabe se confirme 

par Ahmed Henni

 

Après qu'en 1992 une partie de la gauche algérienne a lancé un appel irrésistible à la direction militaire pour arrêter le processus électoral et mettre en prison les gagnants, voilà qu'en juin 2013 une partie de la gauche égyptienne s'associe aux auteurs d'un appel similaire à la direction de l'armée égyptienne pour destituer un président élu.
En janvier 1992, en Algérie et devant la perspective d'une victoire électorale des islamistes, une partie des progressistes laïques créent, à l'initiative en arrière-plan de la direction militaire du renseignement, un « Comité national de sauvegarde de l'Algérie » (CNSA), qui regroupe la direction de l'Union générale des travailleurs algériens (UGTA), la centrale syndicale sous influence communiste, le Parti de l'avant-garde socialiste (PAGS – communiste), la direction de l'Union des entrepreneurs publics (chefs d’entreprises souvent issus du PAGS), et le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) – un jeune parti laïque, balayé au premier tour de ces premières élections législatives pluralistes qu'ait connues ce pays (200 267 voix, soit 2,9% des votants), qui avait déjà appelé à « empêcher le second tour par tous les moyens » et, si besoin est, à « bloquer les carrefours et les aéroports ».
Ce CNSA s'autoproclame porte-parole de la « société civile » et appelle l'appareil militaire à intervenir pour empêcher une victoire des islamistes au second tour. Trois jours avant le scrutin, le 11 janvier 1992, la direction de l'armée, répondant à cet « appel irrésistible » du peuple, opère un putsch, contraint le président de la République à la démission et annule les élections.
Certes, comparaison n'est pas raison, mais on peut, sans aucun doute, supposer que les appareils militaires égyptiens du renseignement – les fameuses mukhabarât omniprésentes en Égypte - ont, au préalable, préparé le terrain « civil » du dernier putsch. On sait que, depuis un an, un véritable esprit d’obstruction s’est emparé des appareils d’État et des sociétés publiques, toutes sous influence. Les coupures d’électricité, par exemple, ont été systématiques, répétitives et régulières, suscitant et exaspérant la colère des habitants. Ces coupures et les pénuries de gaz et d'essence ont mystérieusement cessé dès la destitution de Mohammed Morsi. En point d’orgue, les appareils militaires ont, sinon fomenté, du moins encouragé et soutenu l'initiative des rassemblements de juin 2013 au Caire demandant la destitution du président islamiste élu, Mohammed Morsi.
Pour ce qui a été visible sur les chaînes de TV, ce sont des hélicoptères militaires qui ont jeté des drapeaux aux manifestants. Mais d’où viennent les milliers de portraits impeccables du général Sissi apparus comme par miracle juste après la lecture de son communiqué ? Pour ce qui n’est pas visible, les témoignages historiques en Égypte ou dans d’autres pays soumis à l’omniprésence des appareils de renseignements nous apprennent que ces appareils savent aussi bien rameuter et mobiliser les gens que fournir le matériel aux manifestants (drapeaux, photos, banderoles, slogans), l'eau et la nourriture, etc. Sans oublier une radio-télévision et une agence de presse officielles sous contrôle. Cela fait plus de cinquante ans - depuis Nasser - que ces appareils manipulent l’information. Qui peut dire combien de comptes Facebook ou Twitter sont tenus par des agents des mukhabarât ?

L’œuvre souterraine des services de renseignements militaires

Dans ces pays du « socialisme arabe », le renseignement militaire s'est, à l'instar du KGB soviétique, toujours donné un droit de regard sur la vie politique. Il est, dans ces pays, « le premier parti politique », a dit l'historien algérien Mohammed Harbi. C'est au nom de ce « socialisme arabe » que la majorité des progressistes de ces pays (Algérie, Libye, Égypte, Yémen du Sud, Syrie, Irak) ont, sans exception, pris le pouvoir ou y ont participé à la suite de putschs militaires, donnant aux appareils armés et à leurs bras sécuritaires une légitimité révolutionnaire désignée « progressiste et de gauche », aujourd'hui « laïque » – une image que ces appareils veillent à entretenir pour s'attirer les faveurs des gauches et des droites occidentales.
Or, la plupart des révolutions qui ont eu lieu dans les pays où le droit des gens n'existait pas se sont heurtées à la puissance de ces appareils militaires et ont conservé intactes leurs centrales de renseignement héritées des dictatures (Iran, pays ex-communistes, etc.). Toutes ces révolutions ont échoué en matière de libertés. Le seul changement radical a eu lieu en Allemagne de l'Est lorsqu'un pouvoir construit sur le droit des gens en Allemagne fédérale, après la défaite de 1945, a annexé la RDA et dissous purement et simplement la célèbre Stasi. Aucun changement de cette nature n'a pu se produire dans les pays du « printemps arabe ». En Turquie, il a fallu dix ans au gouvernement AKP pour s'estimer assez bien établi en vue de toucher aux directions des armées et des appareils sécuritaires.
Au Maroc et en Tunisie, les gauches n'ont gouverné que par la faveur du Prince : Hassan II a nommé un gouvernement Abderrahmane Youssefi, socialiste (1998-2000), et Bourguiba a laissé Ahmed Ben Salah (1961-1970) mener une expérience de « socialisme destourien ».
Or, aujourd'hui, à part une fraction tunisienne, représentée par Moncef Marzouki et un de ses principaux conseillers, qui a fait son aggiornamento et a sauté le pas, en considérant tous les Tunisiens, sans exception, comme des citoyens politiquement et électoralement égaux, les gauches arabes n'ont, au cours de leur histoire, jamais fait du droit des gens un préalable. N'étant arrivées au pouvoir que dans les fourgons des militaires, elles continuent de répudier la lutte primordiale pour la citoyenneté et lancent, ici et là, des appels irrésistibles du peuple au putsch pour maintenir des dictatures dites « laïques », ou renverser des pouvoirs élus par des peuples qui « votent mal ». Par exemple, l'un des plus célèbres hommes de gauche égyptiens, Samir Amin, nie que la source exclusive de légitimité du pouvoir soit « dans les urnes... », arguant qu' « il y a une autre légitimité, supérieure : celle de la poursuite des luttes pour le progrès social et la démocratisation authentique des sociétés » (site "Mémoire des luttes", 11 juillet 2012). Or, il est clair que cette seconde légitimité ne peut gagner que si les appareils militaires ne sont pas contre elle et qu'ils procèdent au renversement par la force du pouvoir en place. Sinon, on ne voit pas comment elle triompherait, sauf par une lutte armée guevariste qui, encore une fois, donnerait le pouvoir aux détenteurs des fusils.

Peut-on revendiquer le suffrage universel et rejeter la sanction des urnes ?

Bien que le suffrage universel soit l'un des grands acquis du mouvement social historique, le refus de ses résultats montre qu'une grande partie des gauches du monde arabe ne considère pas l'ensemble de la population comme des citoyens mais, pour une bonne part d'entre eux, des « égarés » trompés par les islamistes. Mais à qui la faute si, au lieu d'aller au devant de ces populations mener un travail populaire et convaincre d'aller vers la gauche, on laisse les islamistes seuls s'en occuper et leur venir en aide pour écrire une demande, se faire délivrer un papier, obtenir une aide, un soin, etc. Cette partie de la gauche a abandonné le militantisme auprès du peuple, pourvoyeur de voix, pour enfourcher la facilité médiatique du discours méprisant sinon haineux vis-à-vis de mouvements qu'on est incapable de battre politiquement. Dans le meilleur des cas, elle est en faveur d’un suffrage censitaire ou, comme le préconisait en 1992 l’universitaire algérien M'Hamed Boukhobza, les électeurs non instruits ne devraient pas avoir le droit de vote. Le rapport remis aux autorités par cet intellectuel soulignait « les risques du suffrage universel dans un pays sous-développé, car il favorise l'émergence d'un populisme potentiellement nihiliste, alimenté par l'existence structurelle d'une population nombreuse et exclue du progrès économique et social » (journal "La Nation", n°158, 1996). En réalité, l'attitude, irréductible, d'une partie des communistes du monde arabe – notamment, vis-à-vis des islamistes, même ceux qui sont constitutionnalistes – ne s'appuie sur aucune analyse marxiste ou matérialiste du mouvement historique ou populaire. Elle est davantage animée par une haine viscérale, semblable à celle, aveugle, des anticléricaux primaires dont la pensée se réduisait à « bouffer du curé ». Il faut dire que les islamistes ont toujours été des concurrents politiques mortels des communistes et que, sur le long terme, ils les ont éliminés du paysage politique électoral.
L'appel aux appareils militaires égyptiens, auquel a souscrit la majorité des courants de gauche, pour destituer un président élu au suffrage universel montre que les gauches du monde arabe, au lieu de réclamer la dissolution immédiate des « Stasi arabes », ou, pour le moins, leur encadrement par un texte législatif, continuent, au nom d'une hypothétique justice matérialiste utilitariste, de reléguer le droit des gens aux calendes grecques. Il est temps qu'elles fassent leur aggiornamento et érigent le droit des gens et la citoyenneté au rang de préalable politique. Autrement, et à l'instar des communistes occidentaux, leur dissolution historique ne fait aucun doute.

D’Alger 1992 à Damas 2012: Enseignements à tirer de la guerre civile algérienne (1993-2012)

Publié dans L'Humanité,
24 août 2012



D’Alger 1992  à Damas 2012
Enseignements à tirer de la guerre civile algérienne (1993-2012)

Par Ahmed Henni

Lorsqu’en juin 1992 l’appareil militaire algérien annula les premières législatives pluralistes et proclama l’état d’urgence, nul gouvernement étranger ni organisation internationale ni système médiatique ne relevèrent l’évènement. Mieux: des milliers d’internements administratifs dans des camps ouverts à la hâte dans le désert du Sahara et en plein été ne suscitèrent aucun écho. Dans ces camps furent entassés des milliers de militants ou supposés tels du tout nouveau Front islamique du salut (FIS) qui venait de remporter les premières élections municipales de l’année précédente. Ces camps allaient être des viviers d’où sortiraient de futurs terroristes ou simplement rebelles. Après une nouvelle annulation en janvier 1993 de nouvelles élections législatives, une partie de ces “islamistes”  s’engagea dans une protestation armée, une lutte de guerilla et des actions terroristes qui provoquèrent une violente riposte de l’appareil militaire (état d’urgence, suspension des libertés publiques, internements administratifs, ratissages de zones devenues interdites, tortures, procès préfabriqués avec juges encagoulés, et, suspicion de massacres systématique de civils dans les villages qui avaient voté “islamiste”, enlèvements et disparitions de milliers de personnes, etc..). Cela dura dix ans, une “sale” guerre dont le bilan a dépassé les 150.000 morts, 700.000 blessés, près de 10.000 disparus, des dizaines de milliers d’arrestations, et, semble-t-il, quelques 4 milliards de dollars de dégâts matériels. Un vainqueur: l’appareil militaire algérien et le régime mis en place à partir du 19 juin 1965.
En Méditerrannée occidentale, l’Algérie occupe, entre l’Europe et l’Afrique, une position stratégique sur le plan géopolitique  et dispose de ressources pétrolières et gazières conséquentes. L’intérêt de la communauté internationale ne se porta pas vers le vécu des populations soumises aux horreurs de la guerre mais poussa les gouvernements étrangers au silence. Une sale guerre dans un huis-clos de dix ans.
Pourquoi donc, aujourd’hui, devant une situation semblable -- une partie de la population d’un pays qui ne peut s’exprimer librement par les urnes prend les armes contre un appareil militaire la tenant sous sa botte depuis des dizaines d’années --  pourquoi donc un intérêt soudain et immédiat pour les violences en Syrie où un appareil militaire similaire livre, comme le faisait le pouvoir algérien, une sale guerre qu’un système médiatique international dénonce, cette fois-ci, fort bruyamment alors qu’il ne disait mot du huis-clos algérien ? Les rebelles islamistes algériens furent d’office qualifiés de terroristes. Le système médiatique et la communauté internationale se refusent à utiliser ce qualificatif pour les rebelles syriens, affichant une sympathie pour ces “révolutionnaires” armés que seul le pouvoir militaire syrien qualifie de terroristes. Est-ce parce que, contrairement à l’Algérie,  la Syrie n’ayant pas de pétrole, l’appareil militaire syrien se trouve démuni de soutiens ? Mieux: la Syrie abrite une forte minorité chrétienne qui s’est rangée du côté des militaires. Prompte à s’émouvoir du sort des chrétiens ou d’autres minorités religieuses ailleurs, la communauté internationale semble ignorer complètement ces chrétiens et dénonce l’appareil militaire qui les protège contre une éventuelle victoire d’une rébellion inspîrée, dit-on ça et là, par des islamistes.
Les rebelles syriens reçoivent argent, armes et soutiens politiques et diplomatiques de l’extérieur. Ces aides proviennent de gouvernements dictatoriaux ou au moins conservateurs prompts à s’ériger comme défenseurs de la démocraties. Quel est donc ce mystère ? Depuis la disparition de l’Union soviétique, les soutiens extérieurs et les sanctuaires des guerilla “progressistes” en territoire étranger ont été condamnés par la nouvelle communauté internationale et ont pratiquement disparu. Les Nations-Unies interviennent militairement à l’Est de la République démocratique du Congo pour empêcher les effets d’incursions venant du Rwanda ou de l’Ouganda. La règle est le passage par les urnes.
Pourquoi veut-on, de l’étranger, affaiblir l’appareil militaire syrien ? Il pourrait y avoir une explication géopolitique qui transcende la conflits d’intérêts internes entre les différentes composantes sociologiques de la société syrienne (conflits d’intérêts que  les médias étrangers ignorent quand ils nous présentent la situation de façon manichéenne opposant les bons rebelles démocrates aux méchants militaires tyranniques).  Les médias faisaient le contraire pour l’Algérie: ceux qui soutenaient les militaires étaient présentés comme de vrais démocrates et ceux qui étaient contre les militaires, qu’ils soient islamistes ou non, étaient qualifiés de terroristes.
Qui a intérêt à renforcer l’appareil militaire algérien contre des islamistes et, en même temps, affaiblir l’appareil militaire syrien contre d’autres islamistes ? Telle me semble la question essentielle.
Il s’agit moins semble-t-il de soutenir une “révolution orange” où le pouvoir plierait face à des milliers de manifestants appelant quotidiennement à la “démocratie” que de mettre en place une authentique guerre civile opposant des forces régulières à des combattants disposant en abondance d’armes fournies par l’étranger.  Les États-Unis, par exemple, ne peuvent à chaque fois rééditer le coup irakien de 2003. Le but semble pourtant le même: mettre à bas un tyran et dissoudre un système politico-militaire. Au profit de qui ?
Hors l’Iran, l’Irak de Saddam Hussein et la Syrie des Assad étaient, dans la région, les seuls pays récalcitrants à l’hégémonie israélienne. Une fois l’armée baâthiste syrienne dissoute, aucun contrepoids n’existera face à la puissance militaire israélienne.
Seules des négociations rapides entre Syriens permettraient d’écarter cette perspective. Or l’appareil militaire syrien semble sourd à toute concession, comme l’était l’appareil militaire algérien lorsque la communauté de Sant Egidio avait tenté de réunir autour d’une table les différentes forces politiques algériennes. Les partis d’opposition laïcs, nationalistes et islamistes réunis à Sant Egidio avaient souscrit à une plate-forme appelant à la cessation des “violences d’où qu’elles viennent”,  rejetée “en gros et dans le détail” par un pouvoir militaire qui préféra poursuivre la “sale” guerre et amener par la force les “terroristes” à récipiscence dans le cadre d’une stratégie de “réconciliation nationale” dont il dictait seul les termes et qui lui a permis d’être encore à la tête de l’Algérie.








Mali: dynasties maraboutiques contre filières jihadistes

Publié dans Maghreb émergent,
4 février 2013



A propos des événements du Mali

Une nouvelle fracture dans le monde musulman :
malikisme africain contre salafisme oriental

par Ahmed Henni



A voir la fièvre militariste propagée par le système médiatique, on croirait déjà que derrière chaque dune du Sahel se cache un djihadiste prêt à conquérir l'Europe par le sud. Vieille obsession qui hante les esprits depuis que Lénine parlait, il y a un siècle déjà, de « tourner » l 'Europe par le sud. Et, effectivement, ce sont davantage des considérations politico-stratégiques qui ont conduit à l'intervention armée au Mali plus que la défense d'intérêts matériels français, presqu'inexistants dans ce pays. Il existe cependant une intrication certaine entre les raisons politiques internes au Mali et les raisons stratégiques de réaffirmation de la puissance française dans cette région. Avant d'aborder les premières, il faudrait peut-être remonter à l'intervention militaire française de 1968 au Tchad pour tenter d'éclairer les constantes qui amènent chaque fois à l'exercice d'une puissance propre à endiguer, hier, un supposé expansionnisme arabo-islamique, aujourd'hui un expansionnisme islamiste salafiste.
Une répétition de l'intervention au Tchad ?
Le régime tchadien de M. François Tombalbaye dut, dès après l'indépendance, faire face à une révolte de groupes musulmans du Nord. Il sollicita en 1968 l'aide des troupes françaises qui réussirent à contenir cette rébellion. Par la suite, M. Tombalbaye fut assassiné en 1975. Le général Félix Malloum lui succéda. En 1979, sous la conduite de Goukouni Oueddei, des troupes rebelles du Nord, soutenues par le Libyen Moammar Kadhafi se dirigèrent sur la capitale Ndjamena. Après la chute de la capitale, Goukouni Oueddei évinça, en 1980, son rival Hissène Habré. Un projet de fusion Tchad-Lybie fut annoncé. Il avorta sous la pression de Paris qui obtint le retrait des troupes libyennes. En 1982, Hissène Habré renversa Goukouni Ouddei qui s'exila en Libye. En 1983, M. Habré sollicita une nouvelle fois l'intervention de troupes françaises qui mirent en échec une invasion venant du Nord. En fin de compte, la fermeté armée affichée par M. François Mitterrand face à l'expansionnisme arabo-islamique de Moammar Kadhafi conduisit, en 1987, au retrait  des troupes libyennes, à l'exception de la bande d'Aozou, qui devait être restituée au Tchad en 1994. Entre temps, Hissène Habré dut quitter le pouvoir en 1990 pour laisser la place à l'actuel président, M. Idriss Déby. Depuis, c'est du Soudan que des mouvements armés tentent, sans succès, de déstabiliser le régime de M. Déby.
Il semble donc que, depuis l'intervention de 1968, il y ait une constante géo-stratégique indiquant que les autorités françaises ont tracé clairement une limite aux menaces venues du Nord arabo-islamique et, aujourd'hui, islamiste. L'intervention au Mali s'inscrit dans cette continuité et n'apporte rien de neuf sur ce sujet.
Si, cependant, Paris a cru nécessaire d'intervenir en 2013 au Mali, c'est que des raisons politiques internes au Mali l'y ont poussé et qui avaient conduit à un regain d'expansionnisme arabo-islamique, aux couleurs salafistes cette fois-ci, mais dont on ne peut occulter l'arrière plan arabe avec l'implication supposée de certaines composantes libyennes ou, comme l'avancent certains médias, de financements qataris. Si l'on y ajoute une ambiguïté du pouvoir algérien, on peut estimer que les pouvoirs successifs à Paris tiennent à faire des frontières nord et est des pays du Sahel une ligne de défense contre l'expansionnisme arabo-salafiste.  Cette ligne rouge ne peut cependant tenir que si les antagonismes internes aux pays du Sahel n'y favorisent pas la naissance et la consolidation de groupes rebelles de divers ordres. Or, les deux antagonismes principaux qui traversent  la société malienne et qui ont provoqué le surgissement du nouvel expansionnisme salafiste venant du Nord n'ont pas encore trouvé de dépassement. Comme l'écrit Olivier Roy : « Derrière la géostratégie de pacotille qui domine ‘l’expertise’ depuis dix ans, démentie par les faits, mais seule grille de lecture de politiciens, journalistes et militaires, les vrais problèmes vont revenir : comment gérer l’incurie de certains États face à des demandes politiques qui sont légitimes ? »  Il voit un triple niveau « charia, coalition tribale, revendication ethnico-nationale » qui peut se recomposer de manière variable autour d'un des trois éléments.
Antagonismes identitaires et dynasties maraboutiques
Il existe tout d'abord un antagonisme territorial, hérité des tracés à la règle des frontières coloniales, celui qui, dès l'indépendance de l'ancien Soudan français, devenu le Mali, a opposé les pouvoirs successifs à divers mouvements touaregs au nord, réclamant pour les uns des avantages égaux en matière de services publics et, pour l'un d'entre eux au moins, une autonomie territoriale, sinon une indépendance de ce qu'ils appellent l'Azawad. Ces mouvements, qui, pour certains, s'appuient sur des idéologies identitaires et ethnicistes, discriminant  entre Touaregs du nord et Noirs du pays bambara au sud, ont été à l'origine de rebellions armées à répétition, toutes réprimées militairement, jusqu'à  l’essoufflement, en 2012, d'une armée malienne, minée par la corruption liée aux divers trafics sahéliens et devant faire face à un nouvel ennemi salafiste. C'est d'ailleurs l'alliance opportuniste entre autonomistes touaregs et salafistes djihadistes qui a mis en échec l'armée malienne et conduit, le 6 avril 2012, à la proclamation de la séparation du Nord sous la forme d'un État azawad, disparu en janvier 2013, suite à l'assaut des troupes françaises. Pour assurer la réussite de leur intervention armée et isoler les salafistes djihadistes des Touaregs, les autorités françaises ont dû se résoudre à passer avec les mouvements touaregs un compromis qui a renversé les alliances et, provisoirement, gelé l'antagonisme territorial, sans le résoudre. L'un des termes de ce compromis est l'exclusion de l'armée malienne des opérations menées au nord.

Le deuxième antagonisme oppose les vieilles structures dynastiques maraboutiques (qadiriya et tijaniya plus particulièrement) à de nouvelles générations aspirant à du changement et qui ont trouvé dans le salafisme wahhabite une idéologie légitimatrice et prête à l'emploi, assimilée trop vite à un expansionnisme nordiste. En 1987, le spécialiste de l'Afrique anciennement française qu'est Pierre Biarnès écrivait déjà : « Dans ce contexte d'appauvrissement grandissant et d'insatisfaction très généralisée, l'Afrique noire indépendante n'en a pas moins vu l'émergence de bourgeoisies nationales vigoureuses et ostentatoirement très à l'aise, habiles à se servir des appareils d’État pour mener à bonne fin dans les meilleures conditions leurs spéculations immobilières, commerciales ou autres. Le renforcement de ces castes privilégiées, souvent issues des chefferies d'autrefois, en particulier dans le Sahel musulman, a progressivement miné les administrations modernes héritées de la colonisation et fragilisé les régimes politiques initialement de type démocratique occidental, dont l'instabilité a tendu à devenir chronique en dépit de rapides dérives autocratiques et militaires (…) Ces jeunes bourgeoisies sont vite devenues compradores, et c'est ainsi qu'a resurgi une sorte d'"Afrique des comptoirs" qui est à maints égards une régression historique ». Face à ces castes, ajoute-t-il, s'est développé, « dans les rangs de la jeunesse [instruite], un néo-nationalisme de plus en plus radical, tantôt nourri du marxisme, tantôt vivifié aux sources du fondamentalisme islamique... ». Ce deuxième antagonisme, plus ou moins gelé  par les dictatures à parti unique, a repris de la vigueur avec l'instauration de la démocratie parlementaire lorsque les chefs maraboutiques, devenus « grands électeurs » monnayeurs des voix de leur confrérie, se sont de nouveau activé au grand jour. L'armée malienne déliquescente, c'est leur mobilisation contre les wahhabites civils de Bamako et les djihadistes salafistes armés du nord qui a créé les conditions politiques favorables à l'intervention française. Or, l'antagonisme entre ces chefferies et leurs adversaires n'est ni nouveau ni près de se résorber.
Deux mois après la « pacification » opérée par les troupes françaises, on apprenait que le chef traditionnel Alwata Ould Badi à Gao (un Kounta, affilié à la Qadiriya) a été enlevé le 1er mars dans un campement au nord de Gao par plusieurs hommes identifiés comme étant des djihadistes. L'information reprise par France 24 ajoute qu' »après avoir été torturé, et abandonné mourant, il avait été recueilli par des militaires et transporté à Gao où il est finalement décédé vendredi matin 8 mars 2013. Mohamed Ould Idriss, président du conseil régional de Gao, et cousin d'Alwata Ould Badi, craint que sa mort ne reste pas sans conséquences mais il lance un appel au calme ».
Dans le camp des chefferies on ne reste pas inactif non plus. Le 13 novembre 2012 des oulémas, prêcheurs et imams des pays du Sahel avaient annoncé un projet de "Ligue des oulémas du Sahel". Réunis à Alger, le 29 janvier 2013, les leaders religieux d'Algérie, du Mali, du Niger et de Mauritanie ont entériné la création de cette ligue qui se veut représentative de tous les pays de la région. Le représentant du Mali à cette réunion, Alphadha Kounta est le chef d'une illustre confrérie, celle précisément dont un des responsables a été enlevé et tué à Gao en mars. Le shaykh Soufi Moaze, guide spirituel de la communauté spirituelle musulmane des Soufis du Burkina Fasso était aussi présent. Le 8 avril 2013 était finalement proclamée la naissance de la « Ligue des ulémas, imams et prêcheurs du Sahel ». Le communiqué  final proclame que « L’enlèvement, la détention et l’assassinat d’otages ainsi que la demande de rançons sont interdits ».
Sur le terrain même, les dynasties confrériques ont repris leur activité d’encadrement de la société comme le constate l’envoyé spécial de Mediapart 5 avril 2013.
« Nous sommes à Banconi, quartier populaire, et donc très pauvre, du nord-est de Bamako, et plus précisément à la mosquée de Cherif Ousmane Madani Haïdara, l’un des leaders religieux les plus renommés du Mali. Quelques agents de sécurité armés surveillent les entrées du complexe qui, outre la mosquée, comprend une école coranique, des bureaux, des chambres, des cuisines permettant de nourrir une centaine de personnes. Il renferme aussi une grande salle de réception de 250 mètres carrés avec des dizaines de canapés, des climatiseurs industriels, des bouquets de fleurs en plastique et un petit drapeau malien posé sur une table. C’est là que Cherif Haïdara reçoit ses visiteurs (..) Il y a des enfants qui courent dans tous les sens, des familles qui discutent, des hommes plantés sur des chaises qui regardent le temps passer. Ça crie, ça bouge, ça circule, les boubous sont colorés, le thé fume et tout le monde semble se connaître ». Le journaliste conclut : « Ce n’est que sous la pression de gens comme Haïdara et de centaines de milliers de musulmans maliens outrés par ce qu’ils voyaient et entendaient que les wahhabites majoritaires au HCIM se sont désolidarisés des groupes islamistes ». Le HCIM est le Haut conseil islamique du Mali, une institution officielle qui vise à unifier autour d’une même norme les pratiques religieuses et se trouve de ce fait en opposition avec les confréries malikites.
Malikites contre wahhabites
Or M. Haïdara n’est autre que l’héritier d’une ancienne dynastie maraboutique, la Tijaniya, de rite malikite.  Le 10 novembre 2012, un autre membre de la dynastie  Haïdara réunissait sous sa direction les adeptes de la Tijaniya, pour effectuer la visite rituelle dénommée « Ziyara». Au cours de cette cérémonie, ce shaykh a « lancé un vibrant appel aux uns et aux autres, pour qu’ils passent des nuits blanches à supplier le tout puissant Allah. Il a aussi  demandé aux politiques de parler le langage de l’entente, et n’a pas épargné les forces armées qu’il a invitées à aller se battre pour libérer le Nord du pays ».
Chérif Ousmane Madani Haïdara, est, quant à lui, président du Groupement des leaders religieux du soufisme et de l’association caritative Ansar Eddine International, et tient absolument à être distingué des djihadistes qui ont usurpé cette appellation, rédigeant un communiqué qui précise : « Tapis dans l’ombre à Bamako ici, certains wahhabites, dans leur volonté de noyer les actions de connivence avec les islamistes armés au nord du Mali, surnomment leur mouvement “Ansar Eddine”. Aussi toutes les autorités compétentes en ont-elles été informées : nous avons écrit à toutes les ambassades pour les informer que nous n’avons aucun lien avec ces djihadistes, car, pour nous, l’islam est une religion de tolérance et la charia ne s’applique qu’aux musulmans, pas aux non-musulmans [sic]. Nul n’a douté de notre sincérité. Tous ont compris que les islamistes du nord n’ont pas la même vision ».
Ces anciennes dynasties maraboutiques ont donc pour ennemis les wahhabites qui s’infiltrent dans le pouvoir civil à Bamako. Ainsi l’actuel président du Haut Conseil islamique, Mahmoud Dicko, est réputé wahhabite. Le surgissement de djihadistes armés se réclamant du salafisme est venu renforcer les craintes des leaders confrériques et a été vécu, note Terra nova, comme une « menace aux fondements mêmes de la société ». Il existe donc une complexité politique qui ne peut être comprise que par un retour à la longue histoire et, notamment, à l’opposition malikisme-wahhabisme.
La longue histoire du tawhid et des mouwwahidounes
Il convient tout d’abord d’éclaircir ces deux notions, surtout la seconde qui prête à confusion. Wahhabisme vient du nom d’un prédicateur de la péninsule arabique, Mohammed ibn Abdel Wahhab (1703-1792), qui prêchait le tawhid, ou unicité de Dieu, hostile à tout « associationnisme », c'est-à-dire à tout culte de saint et à toute édification de mausolée. Quand ils prirent Médine, la ville du Prophète, ses partisans faillirent détruire le tombeau du Prophète lui-même. Ces wahhabites, fondateurs de la dynastie des Saoud, se dénomment mouwwahidounes, partisans du tawhid. Or, ce courant avait déjà une vieille histoire (indépendante) en Afrique du nord. Les historiens de langue française ont malheureusement créé une confusion en appelant la dynastie uniciste qui a gouverné le Nord de l’Afrique du nom d’Almohades (mouwwahidounes), ce qui ne permet pas de faire le rapprochement sémantique entre Almohades du 12ème  siècle et wahhabites du 18ème, qui tous deux prêchent le même tawhid (unicité de Dieu), nom qu’on ne retrouve sûrement pas par hasard dans l’appellation que se sont donnée au 21ème siècle des djihadistes sahéliens du Mouvement pour l’unicité (de Dieu) et le jihad en Afrique occidentale (MUJAO).
Le fondateur de la dynastie des Almohades (les unicitaires) (1147-1244) est le prédicateur marocain Ibn Toummart (auto-proclamé Mahdi en 1121 et mort en 1130). Le tawhid dit Ibn Toummart est “l’affirmation de Dieu unique et la négation de tout ce qui n’est pas Lui: divinité, associé, saint, idole”. Il ajoute qu’il est plus important de combattre les infidèles qui donnent un aspect corporel à Dieu que de combattre les chrétiens. Un salafisme djihadiste avant la lettre qui prescrit la lutte prioritaire contre les mauvais musulmans qui adorent les saints et, par ailleurs, les régimes estimés corrompus.
Outre l’obligation de la prière et du djihad, les Almohades ont imposé l’interdiction du culte des saints, celle du vin,  et, surtout, de l’appartenance au malikisme, ce qui nous projette en plein 21ème siècle au Mali.
Le malikisme, rite dominant au Maghreb et au Sahel, s’oppose radicalement à la doctrine « uniciste » ou, aujourd’hui, dite wahhabite. Fondée à Médine par l’imam Malik (708/716 – 796),  le malikisme reconnaît, certes, les prescriptions du Coran et de la Sunna mais y ajoute la pratique des premiers Médinois (sunna appliquée), le consensus des compagnons du Prophète (Ijma'), l'opinion individuelle d'un compagnon, le raisonnement par analogie (Qiyass), l’intérêt de la communauté (Istislâh) et, pour ce qui nous concerne ici, un point fondamental : la coutume locale ('Urf) lorsqu’il n'y a pas de prescriptions religieuses contraires ou disponibles.  Germaine Tillon avait dans les années 1960 pointé l’usage non-orthodoxe qu’en font certains Maghrébins en déshéritant leurs filles et risquer l’enfer.  Le malikisme tolère donc le culte des saints et marabouts et n’interdit pas les coutumes locales. Ce qui a permis à l’islam malikite de se propager en Afrique sur un mode confrérique et de donner lieu à des pratiques syncrétiques sauvegardant un certain nombre de traditions locales.
Le morcellement de l'Empire almohade a conduit à une décadence (Les siècles obscurs du Maghreb a écrit E.F. Gautier,1927, formule reprise pour l'Afrique noire par Raymond Mauny, Les siècles obscurs de l'Afrique Noire. Paris, Fayard, 1970) et l'apparition de structures confrériques transversales, réseaux mêlant le sacré et le matériel, tirant leur puissance de la référence à un ancêtre fondateur, de rites spécifiques et de pratiques marchandes, sinon d'esclavage (emploi de laboureurs, dits harratine, Noirs d'Afrique, le plus souvent). Les nouvelles dynasties chérifiennes du Maroc  obtiennent leur allégeance. La Régence ottomane en Algérie et en Tunisie n'est pas une administration et laisse faire en se contentant de prélever l'impôt. C'est à cette époque que l'offensive expansionniste européenne en Méditerranée oblige les Maghrébins à un repli continental. C'est vers l'Est et le Sud que se multiplient les contacts et la pénétration confrériques. A l'Est, ces mouvements se heurtent à l'apparition et aux premières manifestations d'un nouveau mouvement "unicitaire" dans la péninsule arabique, le wahhabisme, ennemi du culte des saints.
Parce qu'elles intègrent à l’islam la coutume locale,  les confréries vont être et sont un rempart du malikisme. Elles sont immédiatement syncrétiques, ce qui les rend populaires. Elles naissent de la désagrégation des Empires où un seul centre définit la Loi. Au Maghreb, c'est l'échec de l'unitarisme almohade (wahhabite avant la lettre) au treizième siècle qui, s'accompagnant de la désorganisation politique de la société maghrébine, conduit à l'expansion des confréries.
Les confréries, un vecteur de l'islamisation du Sahel
Les historiens datent leur apparition à partir du XIIe siècle en Orient et au XVe siècle au Maghreb. C'est la figure d'Abdelkader El Djilani, né en Iran vers la fin du XIe siècle et mort en 1166 qui constitue la figure légendaire des ordres soufis postérieurs. Il a donné son nom à la plus célèbre des voies mystiques : la tariqa qadiriya. Celle-ci existe encore de nos jours et on lui connaît en Algérie un adepte de renom en la personne de l’Émir Abdelkader.  Les plus grandes confréries maghrébo-sahéliennes sont la Qadiriyya, qui reste hiérarchique et moins populaire que la Rahmaniya en Algérie ou la Tijaniya au Sahel ou encore la Sennoussiya en Tripolitaine et Tchad. Celle-ci, à l'origine de la monarchie libyenne des Senoussi, et malikite comme les autres, s'est faite discrète depuis la chute de Moammar Kadhafi mais n'en joue pas moins un rôle sensible dans les événements de Libye et du Tchad par son opposition aux forces wahhabites. Les adeptes de la  Rahmaniya pratiquent la khalwa (retraite solitaire sous la conduite d'un shaykh). La Tijaniya ou Tidanes est la  plus  répandue en Afrique (50% de la population du Sénégal et du Mali, par exemple). Son succès tient surtout au fait qu’elle a su tenir compte des aspirations populaires, alors que la Qadiriya est plus conservatrice. La Tijaniya a été le vecteur essentiel de l'islamisation du Sahel. Elle est la troisième en Algérie. Rahmaniya et Tijaniya recrutent surtout chez les paysans. Toutes deux, comme les autres confréries malikites, sont hétérodoxes dans l’interprétation du Coran et, de ce fait, voudraient échapper à tout centre religieux régulateur produisant une norme unique (Empire ou Islam jacobin des nationalistes). Au Maroc, restent encore présentes plusieurs autres confréries, affiliées ou non aux principales : Derkaoua, Hmadcha, Gnaoua,  Heddaoua, Nassiriya, etc.
Précisons brièvement: Le pouvoir des tribus dites maraboutiques se fonde sur une généalogie, associée à un ancêtre fondateur et à un espace défini en réseaux . On sait qu'au XVIIIème siècle, la plupart des Maghrébins et des Sahéliens sont attachés aux lieux et aux mausolées associés aux ancêtres maraboutiques. Or, la doctrine wahhabite, proclamant l'unicité de Dieu, désapprouve la construction de mausolées, le recours à l'intercession du prophète ou des saints (tawassoul) et la visite de leurs tombeaux. De ce fait, les confréries maghrébines et sahéliennes sont ipso facto malikites.
Au 18ème siècle, l’émir saoudien Abdellah Ben Saoud avait fait parvenir au sultan de Fès un mémoire de prosélytisme wahhabiste . Le sultan Moulay Slimane (qui régna de 1792 à 1822), émir d'un pays malikite et qu'on dit avoir été un disciple de son contemporain, le futur saint maraboutique, shaykh Ahmed Tijani, chargea le doyen de la Qaraouine (université de Fès), le shaykh Hamdoune ben el Hadj, de rédiger une réponse dilatoire à ce mémoire, en réalité une fin de non-recevoir. Par la suite, des  érudits malikites de la Qaraouine ripostèrent vivement au wahhabisme (tels Ahmed ben Abdeslam Bennani, Ja'far el Kettani, ou Akanssoûs de Marrakech). Aujourd'hui, d'autres régimes, comme les régimes algérien ou malien, ont recours à la même alliance avec les confréries malikites pour combattre l'islamisme unicitaire.
Disons deux mots de ce shaykh Ahmad Tidjani. Il était né en 1737 ou 1738 à Aïn Madhi, près de Laghouat (Algérie), et mort le 19 septembre 1815 à Fès, au Maroc. Il est le guide fondateur de la communauté confrérique Tijaniya, devenue aujourd'hui l'une des plus puissantes confréries malikites maraboutiques. La confrérie allait rapidement recruter des adeptes au Maghreb, en Afrique, en Asie, et jusqu’en Indonésie où ils s’opposèrent à l’occupation hollandaise. La confrérie est aujourd’hui présente dans l’immigration africaine en Europe et aux États-Unis. Son succès est dû en partie au mélange syncrétique des rituels islamiques et locaux (danses et transes extatiques, comme le christianisme au Brésil)), mâtiné de mysticisme soufi et de culte des saints.
Récemment, le 29 décembre 2012, s’est tenue au Sénégal la cérémonie annuelle commémorative de l'accession du shaykh Ahmad Tidjani au degré de l'ultime sainteté.  L'Association des Tidjanites pour l'appel à l'islam (Ata-Islam) lui a ainsi rendu l’hommage rituel pratiqué depuis des siècles. De plus, le shaykh Tijani avait renforcé sa légitimité par ses appels à la lutte contre les intrusions  européennes.  Les occupants français du Sénégal eurent affaire à El Hadj Omar Tall, dit el Fouty (né en 1797), et qui avait rejoint la confrérie Tijaniya en 1833 (par l'intermédiaire du fassi Mohammed el Ghali Boutaleb, qu'il avait rencontré et fréquenté à la Mecque). Omar Tall devait être, par la suite, le fondateur de l’Empire Toucouleur. Tout en menant la résistance contre Faidherbe (1854-1865), Omar Tall étendit rapidement son pouvoir jusqu’à régner sur l’ensemble du Soudan. En 1861, il conquiert Ségou. Il disparaît dans une grotte le 12 février 1864. Son fils Ahmadou Tall régnera à Ségou, jusqu’à l’occupation française en 1890.

C’est grâce à Omar Tall que la Tijaniya se propagea au Niger, au Mali et au Sénégal. Omar Tall s'attribua le titre de Khalife de la Tariqa en Afrique sub-saharienne. Le Khalife général est, depuis 1997, Mansour Sy.
Conquise en 1861 par Tall -- qui obligea la population à se convertir à l’islam -- Ségou avait été au XVIIIe siècle la capitale du royaume bambara fondé par Biton Coulibaly. En 1862, Tall part à la conquête de Tombouctou et laisse Ségou à son fils Ahmadou qui doit se battre contre l’aristocratie bambara. L’armée française, conduite alors par le commandant Archinard, s’allie aux bambaras et entre à Ségou le 6 avril 1890.
C’est précisément à Ségou que le 10 novembre 2012, les adeptes de la Tijaniya, sous la direction du shaykh Mounirou Haïdara, illustre descendant de famille maraboutique, ont effectué une visite rituelle dénommée « Ziyara». La Tijaniya, très populaire, est la plus grande confrérie du Mali et garde des liens historiques avec les confréries marocaines. Ainsi, le 14 juillet 2012 fut organisée une cérémonie d'inauguration du siège du Conseil Fédéral National des Adeptes de la Tarîqa Tijaniya du Mali (CONFENAT) à Hamdallaye. On y notait la présence de M. Hassan Nasri, ambassadeur à Bamako de sa Majesté Mohamed VI, roi du Maroc.
La confrérie, un réseau producteur de dynastie maraboutique
La confrérie naît localement autour d'un personnage messianique, ancêtre fondateur, dont la généalogie va être associée à la conquête d'un territoire et qui va redonner du sens à un espace marqué par des rites et des lieux sacrés anté-islamiques. Elle est syncrétique et combine islam et croyances païennes, rites musulmans et rites locaux. L'ancêtre fondateur repose en général dans un tombeau qui devient vite un ribat (d'où vient le mot marabout), centre d'enseignement et de propagande, lieu aussi de rassemblement saisonnier liturgique et festif (moussem, waada, ziyara), donnant lieu à des offrandes de dons, des échanges marchands, matrimoniaux ou sexuels et souvent d'informations et de politique, le tout dans une ambiance mêlant chamanisme, intercessions, exorcismes, guérisons, musique, danses extatiques, transes, repas collectifs et parfois libations (notamment sous la colonisation). C'est ainsi que s'institue une zaouia, centre de la confrérie et lieu festif lors des rassemblements rituels. D'où un fort pouvoir d’attraction populaire, notamment sur les groupes sociaux se sentant exclus, (jeunes, femmes, enfants...). Chaque année les  moussem, waâda et ziyara  réunissent des milliers de fidèles, ce qui en a fait des forces avec lesquelles il fallait et faut encore compter. Ce qui leur donne leur force politique. Jacques Berque, qui a, dans les années 1930, observé l'un de ces rassemblements dans l'Atlas, écrit crûment : « La chaleur sexuelle embrasée à tous ses feux explosait en étreintes diurnes ou nocturnes, au fond des tentes ou dans la brousse des jujubiers...tout un remous de véhémences génésiques écumait et déferlait, sans que l'étranger, bien sûr, pût en percevoir autre chose que la beauté sans âge et l'âcre invitation … La transe joyeuse dure parfois toute la nuit, et il s'y passe des choses que voit Dieu seul ».
La confrérie est une organisation très hiérarchisée: à la base, l'adepte (mourid), puis le mokaddem ou, en Afrique, le marabout, puis le shaykh ou khalife général (en Afrique). Elle est un centre d'accumulation de ressources matérielles et politiques. Par son implantation dans les milieux paysans, elle centralise en offrandes ou en travail des richesses qui vont permettre l'apparition de véritables dynasties maraboutiques. Elle est, en Afrique, sous l’autorité de marabouts, dotés d’un pouvoir spirituel charismatique et choisis par le khalife. Les marabouts disposent de nombreuses propriétés et offrent aux paysans dépourvus de terres, une concession agricole, et obtiennent en contrepartie une soumission inconditionnelle. C'est aussi un centre de rituels mystiques, et assure des fonctions chamaniques.
Dans le cadre du multipartisme, les marabouts sont de véritables "grands électeurs". Leurs consignes de vote sont systématiquement suivies. C'est pourquoi les dynasties maraboutiques sont courtisées par les pouvoirs en place.  « Les marabouts par leur rôle dans le réseau de clientèle politique, nomment des députés, des maires (ceux-ci cherchent leur aval), établissent un lien direct avec le chef de l’Exécutif (…). Les autorités administratives locales sont obligées de leur « faire acte d’allégeance » pour pouvoir se maintenir en place».
Contre leur soutien politique et les voix qu'ils apportent, certains États confient aux élites religieuses le soin de redistribuer, à leur discrétion, aides et subsides, parfois crédits et prêts gouvernementaux pour construire écoles ou dispensaires, ou encore faciliter l'accès au crédit des artisans et agriculteurs. Si les marabouts ont besoin de se placer dans cette intermédiation obligée, les politiques ont besoin, eux, des voix de ces « grands électeurs ». dans ce qui semble être une alliance stratégique garantissant la stabilité des pouvoirs réciproques. L'anthropologue Adriana Piga résume ainsi l'économie de ce système : « L’autorité et le pouvoir sont entre les mains d’une oligarchie restreinte de shaykh qui forment une classe aristocratique restreinte, soucieuse de conserver ses privilèges et ses prérogatives qui se transmettent exclusivement par descendance généalogique et par voie héréditaire.
Colonisation, nationalisme et confréries
Si la monarchie marocaine a toujours pratiqué ce genre tacite d'allégeance, confirmé par les gestionnaires avisés du Protectorat français (Lyautey), les choses ont évolué de façon plus ambiguë sous la colonisation de l'Algérie et de l'Afrique occidentale. Considérées d'abord comme des ennemis tirant leur légitimité d'un djihad contre l'envahisseur français, les dynasties confrériques s'intégrèrent très vite au système colonial. Une nouvelle alliance stratégique fut passée avec le pouvoir colonial, malgré les velléités utopistes et sans lendemain des laïcs de la Troisième République qui les considéraient comme des facteurs d'obscurantisme. Ils ne furent pas leur seul ennemi.
En Algérie, le combat contre les zaouias a été mené par l’association des oulémas, créée et dirigée par le shaykh Abdelhamid Benbadis, qui a condamné très vite les pratiques « non-islamiques » des confréries religieuses, accusées aussi de charlatanisme et de constituer un danger mortel pour la pureté du dogme. Les oulémas algériens et les mouvement nationalistes indépendantistes algérien et malien condamneront les pratiques  confrériques et voudront extirper le « maraboutisme », dans lequel ils voyaient un obstacle à la modernisation et un allié du colonisateur.  Mustapha Kemal Ataturk, qui a dissous les confréries en 1925, sera, paradoxalement, considéré par certains oulémas comme un rénovateur de l’islam et un exemple. Les indépendantistes aussi le considéraient comme un modèle. Au XIXe et au XXe siècles, les chantres de la nahda islamique (renaissance), tels Djamal Eddine El Afghani, Mohamed Abdou ou Rachid Rédha ont appelé à dénoncer dans l’ensemble du monde musulman ce qu'ils considéraient comme un « déviationnisme ».
Ce combat des réformistes musulmans, conjugué à la défiance du mouvement patriotique national, ont fini par marginaliser les zaouias, qui étaient aussi, et à juste titre, accusées de faire le jeu du colonialisme. Plus tard, les confréries seront prises en étau entre les menaces des révolutionnaires indépendantistes qui leur intimeront l’ordre d’apporter leur soutien inconditionnel à la lutte armée, et les demandes pressantes du pouvoir colonial de se désolidariser officiellement de l’insurrection. On a, en 1957, l'exemple des Rirhas où, rapportait Le Figaro, au douar Tebben, les "hors-la-loi" ont égorgé les marabouts Lamine et Normane. Les confréries seront condamnées à l'indépendance et les partis uniques algérien et malien scelleront leur mise en sommeil. Le pouvoir utilisera aussi bien la répression directe que la ruse pour les neutraliser. Mais elles ne disparaîtront pas.
Nous avons là une conjonction anti-confrérique entre savants religieux « modernistes » et nationalistes « progressistes » qui rappelle étrangement l'unicisme almohade  et le wahhabisme contemporain. En réalité, les uns et les autres aspirent la construction d'un État national pourvu d'une norme unique, ce qui exclut la coutume locale et rappelle l'opposition en France entre jacobins et girondins.
Bref, l'histoire almohade et wahhabite anti-maraboutique prenait les couleurs du nationalisme unitaire et du socialisme arabo-musulman et s'invitait dans un temps fort au sommet de Khartoum de 1967, symbolisé par l'alliance anti-impérialiste de Houari Boumédiène, Gamal Abdel Nasser et du roi wahhabite Fayçal. Le conflit avec Israël consacre d'ailleurs la division entre  monarchies maraboutiques dites modérées (Maroc, Lybie) et les jacobinistes nationalistes unitaristes anti-maraboutiques (Algérie, Égypte, roi Fayçal).
Un nationalisme anti-maraboutique, obsédé par l'unitarisme territorial
Les nationalistes progressistes ont produit une abondante littérature anti-maraboutique et anti-tribale qualifiant la politique colonialiste d'obscurantiste. Un thème revient sans cesse: le tribalisme et le maraboutisme divisent le corps social et ne peuvent être que source de séparatisme et de désintégration du pays. D'où l'obsession de l'unitarisme territorial, social et de pensée. Leur lutte contre les confréries a été constante et opiniâtre, prenant les voies les plus tortueuses. Ahmed Ben Naoum a bien décrit la stratégie du pouvoir jacobin algérien dans le démantèlement des réseaux confrériques par perversion de leurs rites périodiques.
Ces jacobins ont toujours suspecté les intentions post-coloniales des différents gouvernements français, les soupçonnant de vouloir constamment diviser le corps social des pays nouvellement indépendants. Pour donner un exemple de cette obsession, souvenons-nous du cas du colonel algérien Chaâbani, chef de la wilaya VI qui recouvrait le Sahara algérien, et qui, en 1964, s'opposa au pouvoir central. Il fut arrêté, jugé et exécuté (3 septembre 1964). Parmi les chefs d'accusation: haute trahison et atteinte à l'intégrité territoriale avec le projet supposé de création d'une République saharienne. A l'époque, il existait encore une organisation des territoires du sud, héritière de la fameuse Organisation Commune des Régions Sahariennes (OCRS), créée par les autorités françaises par une loi du 10 janvier 1957 et qui prévoyait de détacher des espaces territoriaux de l’Algérie du sud, du Soudan Français (le futur Mali), du Niger et du Tchad pour en faire une seule entité, dont certains, qui en ont le souvenir, appellent aujourd'hui Sahélistan. Le projet OCRS échoua face à l'hostilité du gouvernement soudanais, dirigé par l’Union Soudanaise Rassemblement démocratique africain de Modibo Keita, et celle des nationalistes algériens ou de la plupart des chefs maraboutiques sahéliens.  
Ce souvenir n'est pas éteint. L'ancien président algérien (1979-1992), Chadli Bendjedid, qui est représentatif d'une sensibilité algérienne très répandue, a créé un certain émoi lorsque, le 27 novembre 2008, à Tarf, lors du colloque consacré au créateur de la base de l’Est, Amara Bouglez, il est revenu, 44 ans après, sur l'affaire Chaâbani, pour l'absoudre, mais aussi pour faire part de la crainte de certains anciens maquisards de voir l’Algérie retomber dans l’ »escarcelle des Français ».
Beaucoup de gens ressortent aujourd'hui l'histoire de l'OCRS, rebaptisée Sahélistan. Samir Amin, le militant anti-impérialiste égyptien bien connu, a récemment écrit (janvier 2013): «  La base militaire des « djihadistes  » établie dans la région vise directement l’Algérie. Ses émirs poursuivent l’objectif d’en détacher le Sahara algérien, à défaut de pouvoir prendre le pouvoir à Alger. Une perspective qui n’est pas pour déplaire forcément aux États-Unis. L’incursion d’In Amenas, préparée longtemps avant l’intervention française au Mali, en donne une preuve lisible ». Ce qui laisserait supposer une conjonction intentionnelle ou inintentionnelle entre les salafistes wahhabites et  les États-Unis pour créer un vaste espace horizontal Ouest-Est, conforme au projet de Grand Moyen-Orient de M. G.W. Bush.
Plus au sud, si, en 1957, les leaders indépendantistes de la future  République Soudanaise (et futur Mali), dirigés par Modibo Keita s’opposent à l'OCRS, le chef des Kel Antassar Mohamed El Mehdi revendique dès 1958 l’indépendance d'une «République des Lithamés» recouvrant la zone saharienne tout en ethnicisant le problème. Il voulait, disait-il, en présence de Pierre Messemer, «soustraire les nomades blancs à la domination de leurs anciens esclaves noirs». Cette volonté de séparatisme conduisit à une rébellion  dans l’Adrar des Iforhas, rébellion qui fut circonscrite en 1964.
Comme en Algérie, Modibo Keita (premier président du Mali) et le gouvernement de l'US RDA étaient de fervents nationalistes unitaristes teintés de socialisme africain, opposés au maraboutisme et au tribalisme. Ils imposèrent le parti unique et l'unité de pensée. Un militaire, Moussa Traoré, les renversa en 1968 pour renforcer plus encore le centralisme unicitaire.  Il présida le Mali de 1968 à 1991 et recréa le parti unique. Le régime ultra-jacobin reçut quelques subsides des wahhabites saoudiens et dut faire face aux résistances armées anti-jacobines des touaregs nomades.  
Ces rebellions sporadiques peuvent, certes, s'expliquer par un sentiment identitaire qu'on ne peut exclure, dû à l'exclusion du pouvoir. Il faut cependant remonter à la sécheresse de 1973 pour expliquer la rébellion de 1990. Les populations décimées par la sécheresse ont trouvé refuge dans les pays voisins du Nord (Libye) et ont constitué un vivier aussi bien pour les mouvements identitaires (Azawad) que pour l'armée du colonel Kadhafi. Certains projetaient  une «Jamahiriya » malienne quand d'autres rêvaient d'une République Islamique alors que les troisièmes revendiquaient une berbérité exclusive, antinomique de tout jacobinisme arabo-islamique. Moussa Traoré s’est aussi discrédité par sa corruption. En mars 1991, des émeutes à Bamako le font tomber. Il est renversé par des militaires conduits par le lieutenant-colonel Amadou Toumani Touré qui prennent le pouvoir le 27 mars 1991.  En mars 1992, une paix est signée avec la rébellion touareg. Cependant, un noyau résiduel sécessionniste reste actif et  trouve refuge au Maghreb (Algérie, Lybie). Autre mesure: le multipartisme est instauré. Le Mali rejoint l'Algérie qui l'avait institué un an auparavant. Une normalisation qui vaut brevet d'adhésion à la nouvelle communauté internationale mondialiste en voie de formation.
L'avènement du multipartisme et le nouveau souffle des dynasties maraboutiques
Les confréries avaient été au Nord comme au Sud du Sahara, réprimées ou s'étaient faites discrètes face aux régimes jacobins d'Algérie, Tunisie, et Mali. Elles restaient actives au Maroc et au Sénégal, pays où le multipartisme était permis. Dans les années 1990, les partis uniques quittèrent le pouvoir. Le pluralisme (qui n'est pas la démocratie) donna une expression nouvelles aux mouvements (girondins) identitaires et aux confréries. Au lieu d'un homme, une voix, les élections parlementaires transformèrent les chefs maraboutiques en grands électeurs qui ramenaient les voix de toute une tribu. Les régimes jacobins nationalistes teintés de socialisme, unicistes de pensée et centralistes,  disparaissaient. Mais  une autre force uniciste et centraliste prenait la relève, anti-girondine et anti-maraboutique: des islamistes appelant à l'unicité de Dieu et au rejet des obscurantismes, se faisant les héritiers sourcilleux mais plus universalistes des pratiques intégristes des régimes jacobins nationalistes précédents. On les appela  islamistes politiques ou salafistes pour mettre en évidence leur parenté avec l'islam mecquois d'origine et les mouwwahidoune  wahhabites.
Pour les combattre, les nouveaux régimes s'appuyèrent sur les réseaux maraboutiques, en Algérie notamment où les zaouias et autres personnages maraboutiques furent remis à l'honneur. Au Mali, ils réoccupèrent le devant de la scène.  Ces nouveaux régimes rejoignirent la monarchie marocaine et le Sénégal dans un sens nord-sud, marquant ainsi, avec le soutien de la France, leur appartenance à la nouvelle communauté internationale. Le basculement de la Lybie dans ce camp (octobre 2011) allait aussi bien revivifier une aire malikite maghrébo-sahélienne et libérer  des tendances girondinistes et maraboutiques qu'exacerber en sens contraire les forces unitaristes se légitimant du salafisme. On se trouva en présence simultanément d'un mouvement séparatiste (l'Azawad) que de mouvements salafistes agissant de façon opportuniste, les uns pour un territoire, les autres pour se constituer une base, avec l'appoint de petits chefs maraboutiques pauvres se prenant pour de nouveaux Mahdi, et qui mirent bas le gouvernement malien.
Les leaders des grandes dynasties maraboutiques relevèrent la tête. Chérif Ousmane Madani Haïdara, président du Groupement des Leaders Religieux du Soufisme et de l’association caritative Ançar Dine International, de la Tijaniya, accusa dans un communiqué "certains wahhabites, tapis dans l’ombre à Bamako », en se qualifiant lui-même de « personnalité religieuse qui a sauvé le Mali en 2012 ».
Cette déclaration ravive précisément ce qui est dans l'ombre, une longue opposition entre les confréries (toutes malikites, rituel musulman propre au Maghreb et à l'Afrique) et le wahhabisme. On a dit que Moussa Traoré, putschiste-dictateur-président de 1968 à 1991, était proche du wahhabisme, comme l'actuel président du Haut conseil islamique Mahmoud Dicko.  Le renversement de Moussa Traoré et l'avènement de Amadou Toumani Touré (1991) s'accompagna de l'institution du multipartisme et de l'activation politique, au grand jour, des réseaux confrériques anti-wahhabistes. On a dit aussi que le régime socialiste arabo-musulman d'Algérie était wahhabite sans le dire. Sa disparition en 1988 et l'instauration du multipartisme avait aussi ravivé au grand jour zaouias et confrérisme et montré leur influence électorale. La réaction a été l'apparition des nouveaux unitaristes islamistes.
Le renversement de  Amadou Toumani Touré (juin 2012) par le capitaine Sanogo, a ouvert la voie à la déferlante des « wahhabistes du Nord ». L'urgence a conduit le Groupement des leaders religieux du Mali, présidé précisément par Ousmane Chérif Madani Haïdara et  composé des leaders spirituels confrériques,  à tenir un forum national les 24 et 25 novembre 2012. L’ossature du groupement, ce sont les grandes familles maraboutiques du Mali et les leaders spirituels soufis d’obédience malikite (c’est à dire anti-wahhabistes) qui ont dénoncé la destruction des mausolées à Tombouctou et Gao, ceux des ancêtres fondateurs des familles maraboutiques.
Plus de quatre cent personnes appartenant aux zaouiya (branches de confréries) et réputées adeptes du mysticisme  soufi sont venues de tout le Mali pour assister au forum.  Étaient présents la Ligue islamique des chefs spirituels des soufis du Mali, la conférence des adeptes de la torikha tidjaniya, l’association Ançar Dine (ne pas confondre avec les autres qui sont wahhabistes), l’union des jeunes musulmans du Mali (UJMMA), etc. Le forum a été marqué par la participation des grandes familles maraboutiques : familles Kounta, Tall, Haïdara, Thiam, Kane Diallo et Sékou Amadou Chéickou de Macina (Hamdallaye) ainsi que par la présence du président du Haut conseil islamique du Mali Mahmoud Dicko, de l’imam Chérif Ousmane Madani Haïdara, président du Groupement, de l’imam de la grande mosquée de Bamako, Koké Kallé, de l’ancien président du Haut conseil islamique, Thierno Hady Thiam, etc. bref, le gratin maraboutique, qui dans un élan unitaire, a tu ses divisions pour sauver la dominance des familles maraboutiques sur la société malienne. Ce sont des réseaux riches et puissants, bien introduits à l’international. Par contraste, cette dominance et cinquante ans d’indépendance n’ont donné à la population ni les écoles, ni les adductions d’eau ni un minimum de services de soins. La colonisation les avait désarmées mais avait garanti la pérennité de leur hégémonie sociale par une armée d’État.
Or, voilà que cette armée, devenue celle de l’État indépendant, se paupérise graduellement jusqu'à préférer dans les années 2000 profiter des retombées des différents trafics sud-nord, et pour certains officiers, fermer les yeux sur un narco-djihadisme lucratif, plutôt que servir de rempart à des pouvoirs incapables de mobiliser des ressources ou les dilapidant. Une fraction des militaires se révolte et le 22 mars 2012, le capitaine Amadou Haya Sanogo (né à Ségou en 1972) renverse  le président Touré. Sans la menace uniciste, les familles maraboutiques malikites auraient trouvé avec les putschistes une formule de changement et rien n'aurait changé. Or, voilà que les wahhabistes purs et durs du Nord déferlent vers le Sud. Ayant perdu leur bras armé, en pleine décomposition après le putsch, les familles maraboutiques taisent leurs divisions face à la menace  et n'ont d'autre choix que d'activer la vieille alliance nouée avec le colonisateur.  Le bras armé de substitution est trouvé et débarque.
Réveil du malikisme et Andalousie nouvelle
En Algérie, l'accession au pouvoir de Chadli Bendjedid en 1979 avait déjà redonné une actualité politique aux confréries, le nouveau président étant gendre et beau-père dans une zaouia influente, celle du shaykh Bellahouel (de Oued El-Kheir, près de Mostaganem, affiliée à la voie Qadiriya). Un des fils Bellahouel sera nommé préfet. Cette influence s'accentuera au fur et à mesure des coups portés par le nouveau président aux jacobins communistes (Pags), soutiens du parti unique FLN. Le multipartisme est instauré en 1989 et permettra aux confréries, jusque-là totalement marginalisées, de s'activer de nouveau au grand jour et aux shaykhs de s'instituer grands électeurs. Face au poids du mouvement islamiste jacobin (Front Islamique du Salut), le pouvoir  cherche alors à remettre les zaouias en selle et les utiliser comme contrepoids à la tendance salafiste. Ces zaouias, qui constituaient des forces de résistance malikiste à l’idéologie wahhabiste, vont d'ailleurs être fréquemment la cible du terrorisme islamiste durant la décennie 1990-2000. La défaite des islamistes armés leur redonnera du lustre, jusqu'à officialiser la création d'une union nationale des zaouias en Algérie (UNZA). En marge du 2ème congrès de l'UNZA (10 mai 2008), le shaykh Djazouli de la zaouïa Aïssaouia, jouant son rôle de grand électeur du candidat Bouteflika,  a déclaré à la presse que “jamais le pays n’a autant de richesses, et ce, grâce à un homme, notre frère Abdelaziz. Nous devons non seulement le soutenir, mais lui prêter aide et assistance car il édifie un grand pays comme l’Algérie ».
Avant de se faire élire en 1999, Bouteflika avait fait plusieurs pèlerinages dans différentes zaouïas, celle du shaykh Bellahoulel notamment. En 2004, on avait noté sa recherche, savamment médiatisée, du soutien des zaouias sous la forme d’une bénédiction publique des shaykhs. En 2013 (8 avril), s'organise sous sa présidence la tenue à Alger du congrès constitutif de la « Ligue des ulémas, imams et prêcheurs du Sahel », fédérant les shaykhs maraboutiques d'Algérie, du Mali, du Niger et de Mauritanie, c'est à dire les pays concernés par les offensives armées des nouveaux wahhabistes.
Le pouvoir algérien, empêtré dans la neutralisation de ses propres unicistes, avait déjà compris en 2011 que les projections horizontalistes de solidarité avec le colonel Kadhafi n'étaient plus de mise. Que lui-même devait, dans sa nature, tourner le dos au wahhabisme unitariste-uniciste mais aussi que tout affaiblissement de son jacobinisme l'affaiblirait lui-même. D'où un jeu d'équilibriste entre des forces islamistes partisanes d' une norme centrale unique, des forces identitaires et des forces maraboutiques – la gauche, elle, laminée, étant réduite à des groupuscules. Dans cette situation, l'appui de la communauté internationale permet de contenir les islamistes mais risque d'encourager les forces girondinistes. En effet, comme l’écrit le sociologue algérien Guerid, aujourd’hui, personne ne peut nier la centralité de l’islam dans la société algérienne, ce que l’auteur appelle la « société majoritaire ». D'où une ambiguïté marquée par la recherche d'une alliance avec les islamistes qui puisse conforter le jacobinisme du pouvoir et son unicité avec, simultanément, un appui sur les forces identitaires et les forces maraboutiques pour contrer les islamistes et aussi obtenir l'appui de la communauté internationale. Cette ambiguïté laisse le champ ouvert à un renouveau de l'idéologie malikite poussant la région Maghreb-Sahel à plus d'occidentalisation, au double sens d'un décrochage vis-à-vis du nationalisme arabo-musulman centré sur le millénarisme des Empires musulmans orientaux et, alternativement, une insertion dans une dynamique de nouvelle Andalousie franco-maghrébo-sahélienne.