samedi 20 février 2016

Armées et transition démocratique

Armées et transition démocratique

par Ahmed HENNI

Ce qui constitue la vraie démocratie,
ce n'est pas de reconnaître des égaux,
c'est d'en faire. 
Gambetta1

Résumé : La domination globalisée des petites cultures a conduit à la diffusion de masse de petites cultures falsificatrices : suprémacisme occidental, islamisme politique. Les élites politiques ont délaissé la promotion des valeurs qui ont fait la haute culture (respect d'autrui, liberté créatrice, égalité des conditions et des droits) pour s'enfermer dans des petites cultures de caste et ne plus offrir d'issues par le haut aux populations qu'elles dominent. Les élites militaires arabes, algériennes en particulier, n'y échappent pas. Leur but est d'empêcher toute émergence d'élites civiles et civilisées, aptes à construire un État. Pour ce faire, elles ont éradiqué toute haute culture. Dans ce vide culturel, les islamistes, diffuseurs de petite culture bigote, apparaissent comme des porteurs de haute culture sacrée. Ce qui est une falsification. Les élites militaires s'en accomodent. C'est pourquoi le débat que vient de lancer en Algérie M. Mouloud Hamrouche sur le rôle de l'Armée est important. Le texte qui suit tentera de démontrer qu'au lieu de viser à construite un État, les élites militaires ne cherchent qu'à l'affaiblir et neutraliser les potentielles élites civiles concurrentes qui voudraient le renforcer.
Dans de récentes déclarations, l'ancien chef du Gouvernement algérien, Mouloud Hamrouche, a estimé que la transition démocratique ne pouvait s'opérer paisiblement qu'avec des garanties de l'Armée. Celle-ci, érigée au rang de « despote éclairé », neutraliserait en quelque sorte la violence politique et assurerait une stabilité permettant de mettre en place des règles de compétition démocratiques, du moins équitables entre les différentes forces partisanes. L’ancien chef du Gouvernement avait commencé en mars 2014 par lancer un appel aux différentes factions, les invitant « à élaborer un consensus national nouveau, fondé sur notre identité, notre sécurité et notre projet national d’instaurer un État démocratique fort qui garantisse les droits et l’égalité entre tous les citoyens »2. Il considérait l’armée comme la « seule force organisée et disciplinée »3. Il estimait, qu’aujourd’hui, « la cohésion nationale est en jeu, les formations politiques manquent de crédit et d’enracinement populaire pour l’endiguer »4.  Il précisait enfin en juin 2014 : “Je ne demande pas à l’institution militaire de faire des réformes, mais cherchons ensemble les voies et moyens pour aller vers cet objectif de réhabilitation de l’État”, appelant à mettre à profit la « rationalité » de l’Armée au profit de l’administration et de l’économie5.
Une opposition radicale à cette thèse s'est immédiatement manifestée par la voix de Mme Louisa Hanoune, porte parole du Parti des travailleurs, qui déclarait le 30 juin 2014 : « Nous voulons un État civil. Si le président doit rester le chef suprême des armées, il doit toutefois désigner un civil à la tête du ministère de la Défense. Comme stipulé par le Congrès de la Soummam, nous voulons la primauté du civil sur le militaire ».
Ce débat mérite réflexion.
Il s'agit, en effet, de savoir si le but des élites militaires est de se renforcer en affaiblissant l'État ou de s'affaiblir en renforçant l'État, question qu'évacue M. Hamrouche. Les expériences historiques à travers le monde montrent qu'il convient d'opérer d'abord un distinguo entre l'Armée et les élites militaires, qui sont une couche sociale comme une autre et défendent des intérêts propres corporatistes et hiérarchisés. De se pencher, ensuite, sur la production de l'État par les élites militaires dans les nombreux pays à dictature militaire. Or, il semble bien que ces élites ne visent pas à produire un État mais seulement des bureaucraties qui leur font allégeance. Leur but est d'écarter tout projet civil de production d'un État. M. Hamrouche observe lui-même pour l'Algérie que l'emprise des élites militaires n'a eu pour résultat que l'absence d'État. En juillet, il constatait que : «Les partis politiques sont en crise, l’administration publique n’a rien de public, l’impôt n’existe pas, les grands services publics sont quasi inexistants (voir la situation de nos hôpitaux), l’économie ne fonctionne pas, c’est le cas aussi de l’école malade, et, par ricochet, c’est nous tous qui sommes malades »6.
Ce constat n'est pas propre à l'Algérie. Chaque fois, dans le monde, que, dans le cadre d'une dictature militaire, des élites civiles expriment un désir d'autonomie ou refusent l'allégeance aux élites militaires, elles sont neutralisées. L'exemple le plus récent nous vient de Thaïlande. Le dernier coup d'État (mai 2014) n'est que le 12ème en 70 ans. Depuis 2001, toutes les victoires électorales des élites civiles opposées au régime militaire ont été systématiquement effacées par des putschs : en 2005, 2006, 2007, 2011 et 2014. Idem en Égypte (2013), en Algérie (1992), etc. Chaque fois que des élites civiles ont conquis le pouvoir, elles ont été éliminées. Ces coups d'État ne se font d'ailleurs que contre une partie des élites civiles, celles qui ne font pas allégeance aux élites militaires. En Thaïlande, Algérie, Égypte, par exemple, une grande partie de la population citadine, occidentalisée, se disant moderne et civilisée, mêlant hommes d'affaires, journalistes, artistes, bureaucrates, associations féministes, militants syndicaux, s'auto-proclamant démocrate, a toujours fait alliance et soutenu les élites militaires, garantes de leur accumulation matérielle et symbolique ainsi que de leur mode de vie contre les traditionalistes identitaires justicialistes qualifiés d'obscurantistes ruraux (islamistes entre autres) et, par essence, anti-démocrates. Les élites militaires peuvent ainsi se présenter comme protectrices des libertés – piège dans lequel on pourrait tomber, libertés mêmes qu'elles refusent à leurs opposants en les liquidant ou les emprisonnant. Bref, les élites militaires ne sont pas égalisatrices en droits. Leur but est, partout, de neutraliser les élites civiles qui s'opposent à elles.

1. L'État moderne, central, autoritaire et égalisateur

Essayons, tout d'abord, de situer ce débat dans un court éclairage historique et de longue période. Hors d'Asie, les liens entre Armée et avènement de l'État moderne, ou État de droit, apparaissent dès le 16ème siècle en Europe occidentale. En théorie, sous la plume de l'italien Nicolas Machiavel (1469-1527) et en pratique politique sous la férule du cardinal français Richelieu (1585-1642).
Machiavel cherche, à Florence, les moyens politiques pouvant conduire à l'instauration d'une véritable république dans une Italie unie. Pour cela, il faut briser le pouvoir des chefs de faction et des seigneurs de guerre (les « grands »). Ce que tente d'obtenir Richelieu en France par la soumission de la noblesse au roi et l'érection d'un État au dessus de tous. L'idée forte est, qu'au lieu de s'appuyer sur des forces éclatées, de contingents nobles ou tribaux, de factions, le Prince doit, pour construire une Nation, s'appuyer sur une armée centrale régulière, appelée à devenir une armée de l'État. À ceci s'ajoute le souci d'une homogénéïsation de la Nation par une offre de haute culture nationale.
Ibn Khaldoun (1332-1406) avait, auparavant, fait allusion aux « dégâts » des dynamiques politiques s'appuyant le jeu tribal (açabiya) mais n'avait opéré aucune liaison entre ces dynamiques et l'absence d'un État de droit, celui qui égalise les sujets devant le Roi ou la Loi. Plus préoccupé d'ordre juste, cette problématique égalitariste lui était étrangère. Sa dialectique des élites nomades n'aborde pas la question de l'égalité des conditions de la population. Donner, en effet, les mêmes droits, ce n'est pas seulement rendre justice. Le prince juste n'est pas nécessairement fabricant de citoyens égaux. Cette distinction est fondamentale. Les islamistes, par exemple, sont justicialistes mais pas égalisateurs ni en droits (hommes-femmes, par exemple) ni en répartition des biens matériels. La justice empêche l'abus de pouvoir, l'égalité le distribue également entre des citoyens. La justice appelle à aider les pauvres, l'égalité exige, elle, de les doter des moyens de gagner leur vie (un emploi, par exemple).
Pour se rendre indépendant des jeux seigneuriaux ou tribaux, le Prince doit donc entretenir une force centralisée à ses ordres. Le premier but de cette force est de « casser » les grands, ceux qui commettent les abus de pouvoir et entretiennent les jeux nobiliaires ou tribaux et l'éclatement des forces (aujourd'hui les partis). Dans l'Histoire documentée hors d'Asie, nous trouvons déjà à Rome quelque chose de ce genre dans la pratique d'Auguste. Celui-ci (-63,+14), héritier de la dictature de César, va mettre fin aux guerres civiles et l'instabilité en dessaisissant de leur pouvoir les « grands » (sénateurs et chefs militaires) jusqu'à être obligé de les financer pour leur éviter la déchéance totale. Il centralise et uniformise les règles de gestion et, enfin, promeut une politique de haute culture symbolisée pour la postérité par Mécène (-69, -8).
L'homogénéïsation autoritaire et centralisatrice des règles de fonctionnement de ce qui deviendra l'Empire se conjugue avec une offre de haute culture permettent aux individus de se hisser plus haut que leurs particularismes locaux et de faire partie d'une même civilisation (Rome). Marc Aurèle (121-180) disait : « En tant qu’Antonin, ma patrie et ma cité, c’est Rome ; en tant qu’homme, c’est l’univers » (Pensée n°44). Le Libyen Septime Sévère deviendra empereur. L'Algérien Augustin sera l'un des plus grands penseurs du christianisme et de l'humanité. L'accès à une langue de haute culture, ici le latin, permet de s'approprier, à une époque donnée, les œuvres de l'humanité connue. Les langues locales ne peuvent le faire. Elles manquent de moyens matériels. Nous y reviendrons. Seule une langue « centrale » disposant des moyens d'un État central peut mettre à disposition des citoyens les produits culturels étrangers ou leurs traductions. Une langue « centrale », le latin ou l'arabe hier, l'anglais, le français aujourd'hui, le chinois demain, n'est, historiquement, jamais exclusive et s’accommode fort bien des langues locales. Cependant, l'humanité n'a pas les moyens matériels de mettre à la portée de tous dans toutes les langues le patrimoine culturel humain. On ne peut le faire que dans une langue « centrale ».
Quelques exemples maghrébins : le grand voyageur musulman Ibn Battouta (1304-1377), un Berbère de Tanger, peut, grâce à une langue de haute culture (à l'époque, l'arabe), faire un périple jusqu'en Chine, rencontrant au fil des étapes, les grands érudits de l'époque et échanger avec eux. J'ai trouvé dans sa Rihla, l'anecdote suivante : Arrivant dans une grande ville de l'Inde, il y rencontre X., qui, dit-il, avait été le syndic du tombeau de l'imam Ali à Najaf (Irak) et s'était enfui avec la caisse. Et il ajoute : c'est le frère de Y., haut fonctionnaire à la cour de Grenade (Espagne). Le Tunisois Ibn Khaldoun (1332-1406) est haut fonctionnaire à Fès, Grenade, Tlemcen, Le Caire et finit par rencontrer Tamerlan à Damas en 1400. Ce type de communication et de mobilité eut été impossible sans centralisation impériale et homogénéïté culturelle. Il n'est pas antinomique de l'existence de langues locales.
L'ère des Nations offre aussi, à partir du 16ème siècle, une illustration positive de ces principes. Richelieu (1585-1642) ouvre, en Europe, la voie à l'État central autoritaire mais égalisateur des sujets, bref l'État moderne. Cela ne suffit pas. Seigneuries, peuples et pays doivent s'unifier dans une Nation en devenir. Une offre de haute culture est alors indispensable pour intégrer les divers patrimoines et permettre aux divers peuples de la Nation de partager une conception nationale homogène de la culture. Richelieu fut le fondateur de l'Académie française. Il consacra à la Sorbonne des dépenses importantes pour l'époque. Le tragédien Corneille (1606-1684) fut son contemporain. Sa célèbre pièce, Le Cid, créée en 1637, transforma le paysage dramatique français et donna lieu à une vive querelle. Malgré l'hostilité de l'Académie, elle ne fut pas interdite et fut représentée à travers toute la France. C'est ainsi que Bretons, Picards ou Auvergnats pouvaient sortir par le haut de leur culture locale, tout en la gardant.
Lorsque l'Égyptien Talaat Harb (1867-1941) fonde en 1920, dans une Égypte sous domination britannique, la banque Misr, il le fait en appliquant deux principes : tous les capitaux doivent être égyptiens, la langue d'usage dans la banque sera l'arabe. Il offre ainsi un plus et une sortie par le haut aussi bien aux épargnants nationaux qu'aux arabophones. Le public, sans être nationaliste mais qui ignorait l'anglais, pouvait ainsi recevoir un accueil dans une langue qu'il comprenait et déchiffrer ses reçus et relevés, écrire ses chèques, etc. Talaat Harb faisait d'une pierre deux coups : une œuvre nationaliste et une entreprise profitable. Il administrait la preuve que militantisme nationaliste et efficacité économique privée n'étaient pas antagoniques.
Dans la nomenclature des dictatures, nous en trouvons qui ont donné les moyens politiques et matériels de promotion de la haute culture et d'autres qui, au contraire, l'ont étouffée et abouti à des catastrophes.
Napoléon III, grand despote devant l'Éternel, n'hésite pas en 1863, de décréter la tenue d'un « Salon des Refusés » regroupant les œuvres de jeunes peintres n'ayant pu être présentées au Salon officiel de la peinture et de la sculpture, le jury les ayant refusées : « Sa Majesté, voulant laisser le public juge de la légitimité de ces [refus], a décidé que les œuvres d’art refusées seraient exposées dans une autre partie du Palais de l’Industrie » (décret du 24 avril 1863). Ces jeunes peintres n'étaient autres que Cézanne, Manet, etc.
Le calife Mamoun, créateur au 9ème siècle de la Maison de la sagesse à Bagdad, encourageait la vie intellectuelle. Vint un débat sur la nature du Coran : créé ou incréé ? Ses sympathies penchant pour la thèse rationaliste (mu’tazilite) du Coran créé, le calife saisit l'occasion de renforcer son pouvoir et museler l'opposition. Contre les traditionnistes, il en fit une thèse officielle et ordonna en 833 de soumettre les fonctionnaires à un examen doctrinal, les obligeant à proclamer leur adhésion à la thèse du Coran créé.
Devant la perspective de perdre leur emploi, les traditionnistes eurent peur et se rétractèrent. Ces opposants à la thèse du Coran créé se turent, à part quelques récalcitrants, dont le célèbre Ahmad ibn Hanbal qui fut emprisonné, puis soumis à la flagellation sous le successeur de Mamoun7. La fin de la tolérance et des débats propres à une haute culture donnaient naissance à l'un des courants les plus rigides de l'islam : le hanbalisme, dont se réclament encore de nombreux fondamentalistes musulmans.
Un autre exemple nous vient de l'Union soviétique: après que, poursuivant après 1917 la tradition russe de haute culture, « cent fleurs s'épanouirent et que cent écoles rivalisèrent 8», le régime stalinien réduisit la vie intellectuelle à l'enseignement de la « diamat »9, nouveau texte religieux inaltérable. La musique elle-même se trouva être prolétarienne ou pas. L'offre de haute culture disparut. Les peuples et pays furent inondés de petite culture stalinienne, souvent faite de flagornerie, démagogie et mensonges. Tout contact avec l'universel (l'étranger) fut prohibé. La russification bureaucratique des différents peuples et pays se fit à marches forcées. Après soixante dix ans de ce régime, les tentatives d'un Gorbatchev de retour à une société civilisée de haute culture furent vaines et se conclurent par la présidence de Boris Eltsine, un ivrogne hautement corrompu.
Parmi ces contre-exemples, celui de la dictature du général Suharto en Indonésie, venu au pouvoir à la suite du coup d'État de 1965. Dès leur prise du pouvoir, les chefs militaires procèdent à la liquidation des élites politiques civiles (communistes, notamment). On parle de 300.000 morts. Suharto va gouverner le pays jusqu'en 1998. La faillite financière à laquelle a conduit la gestion militaire le contraint à quitter le pouvoir. Une fois un régime civil mis en place, sous la pression américaine, on décréta la liberté de la presse, etc. Le premier journal à paraître ne trouva pas de rédacteurs dignes de ce nom. Trente ans de régime Suharto avaient conduit l'Indonésie à l'âge de pierre plus qu'à la haute culture.
L'État algérien indépendant ne s'est pas doté d'une langue centrale porteuse d'issues par le haut aux particularismes locaux. Sa langue officielle, l'arabe, y est considérée comme une langue de petite culture, réservée aux rituels religieux. Son gouvernement ne la pratique pas et parfois la méprise, sinon l'ignore. Elle est associée à l'image du sous-développement. Les lois et décrets sont d'abord discutés et rédigés en français puis traduits en arabe. L'État utilise une deuxième langue de haute culture, le français, mais sans offrir de moyens matériels à la population pour accéder à la haute culture que véhicule cette langue. Mieux, pour neutraliser l'opposition islamiste ou arabiste (dite baâthiste10) il légitime, sinon encourage, cet ostracisme en laissant certains groupes sociaux afficher ostensiblement leur hostilité au français, langue dite des infidèles et coloniale. Le français est cantonné dans un usage pratique et ne véhicule, en définitive, que les petites cultures héritée (pied-noir) ou diffusées par les médias de masse occidentaux. En fin de compte, ni l'arabe ni le français ne représentent, actuellement, en Algérie des instruments d'une homogénéïsation culturelle offrant des issues vers le haut. On dit en Algérie : « analphabétisme bilingue ». Le pouvoir, quant à lui, oriente davantage les forces sociales vers des guerres linguistiques contribuant à l'éclatement et n'offre, dans aucune langue, une centralité positive apportant un plus aux populations.

Quelques questions viennent donc à l'esprit : l'Armée, en Algérie ou, plus généralement dans beaucoup de pays arabes, a -t-elle pour objectifs : 1. Casser les pouvoirs particuliers des grands et égaliser les citoyens devant un État central autoritaire contrôlé par elle ? 2. Proposer une offre de haute culture.

2. Casser les pouvoirs particuliers des grands

Il ne s'agit ni de les liquider, ni de les emprisonner ni de confisquer leurs biens. Casser les grands signifie leur ôter tout pouvoir illégitime conduisant à l'abus de pouvoir, le népotisme ou la corruption et les soumettre à l'autorité égalisatrice de l'État. Tel est d'ailleurs le vœu premier qu'exprime la majorité des populations. Faute de cela, ces populations tombent dans les bras d' islamistes ou de justicialistes qui ne manquent pas dans leur propagande de rappeler que tel serait le cas dans un État islamique authentique. Une des anecdotes de l'histoire musulmane qu'ils citent pourrait illustrer cette situation. Un justiciable est venu se plaindre au calife Omar des agissements d'un haut magistrat. Le calife les convoque tous les deux. Dès son entrée dans la salle d'audience, le magistrat vient s'asseoir aux côtés du calife. Celui-ci lui fit remarquer qu'en venant s'asseoir à son niveau, il se comportait davantage en juge plus qu'en partie. Il lui ordonna de se lever et d'aller s'asseoir à côté du plaignant pour que les deux parties soient à égalité.
Les grands ici sont entendus au sens de ceux qui peuvent obtenir des exceptions ou des dérogations auprès des détenteurs de pouvoir ou des bureaux administratifs (préfectoraux, municipaux, policiers, domaniaux, judiciaires, fiscaux, douaniers, consulaires, etc.) ou encore des organismes publics (offices, entreprises, écoles, lycées, universités, etc.). Ils représentent une couche sociale hétéroclite dont chacun est titulaire d'un capital politique (une position éminente de pouvoir), social (parentèle, organisation – armée, police, magistrature, administrations, presse, syndicat unique) ou matériel (entreprise, fortune, propriété immobilière et foncière, devises à l'étranger). Diversité des exceptions et des dérogations et multiplicité des acteurs engendrent un brouillard social qualifié de système de népotisme et de corruption. La population, s'inspirant de récits référentiels de petite culture valorisant ces passe-droits, cherche elle-même à imiter les grands et tente d'échapper à la loi.
L'ancien chef du Gouvernement Mouloud Hamrouche résume ainsi : “En Algérie, ce sont les réseaux qui gouvernent et non pas les institutions. Aujourd’hui, nous nous retrouvons face à des administrations qui n’obéissent plus à la loi, mais aux coups de téléphone11.
Le trait essentiel de ce brouillard est l'absence de centralisation homogénéïsante et égalisatrice, imposant les mêmes règles, même de corruption, à tout le monde et uniformisant le fonctionnement de ce qui serait un État. « La rapidité et les variantes dans la violation des règles, écrivait El Hadi Chalabi, n'a d'égal que leur revendication. En définitive, le débat sur le droit introduit d'une façon ou d'une autre le débat sur la démocratie et sur l'État de droit. » 12
Quid d'un État central lorsque tout est dispersé en matière juridique, administrative, universitaire, culturelle, politique étrangère, etc. L'État actuel n'a même pas une langue centrale à laquelle il se tient. L'Armée elle-même est-elle strictement centralisée ? Chaque circonscription administrative, judiciaire, fiscale, militaire, universitaire ou bureau est un petit fief, davantage au service du réseau social dont il est le produit et le lieu de gravité qu'aux ordres d'un Centre.
Par ailleurs, la centralisation, autre que répressive et bureaucratique, n'a d'efficacité que si, et seulement si, elle s'accompagne d'une adhésion des divers peuples de la Nation à la même conception politique et culturelle du vivre ensemble sous un toit central unique dont l'autorité est acceptée. Pour que ceci soit, les autorités centrales ne doivent pas privilégier l'une des petites cultures des différents partis, seigneurs, tribus, peuples, grandes forces économiques ou syndicales, mais proposer une haute culture qui fédère et ne divise pas, celle qui a produit le respect d'autrui et la démocratie. C'est ainsi que se sont construits les grands ensembles nationaux. La démocratie politique qui est le fruit de la modernité n'est rien d'autre qu'un ensemble de pratiques issues d'une haute culture, qui permettent précisément de fédérer dans la diversité, d'homogénéïser et centraliser sans opprimer.
Les élites militaires arabes d'aujourd'hui n'offrent rien de tel. Elles sont elles-mêmes un corps de « grands ». Leur demander de casser les grands est une contradiction dans les termes. C'est l'une des questions que n'évoque pas M. Hamrouche. Elles sont en outre animées d'une culture particulière, celle du « sauveur » disposant de tous les droits. La deuxième question qu'évacue M. Hamrouche est celle de la petite culture propagée par ces élites militaire et l'absence d'offre de haute culture, celle qui aide à produire un État et des élites civiles.

3. Une offre de haute culture

Ce que nous entendons ici par « offre de haute culture » est un ensemble d'instruments d'accès aux hautes valeurs universelles, mères de la liberté, de la démocratie, du respect d'autrui et de l'égalité des conditions, qui permettent à chaque citoyen de trouver une issue par le haut aux particularismes locaux. Ces moyens sont linguistiques, littéraires, philosophiques, artistiques et surtout politiques (les valeurs de l'État de droit), et matériels (les budgets que consacre le pouvoir à la promotion des diverses expressions culturelles conduisant à l'homogénéïté de la Nation par le haut). Le produit de cette haute culture est nécessairement une élite civile. Or celle-ci, à moins de leur faire allégeance et de devenir un faire-valoir de leur petite culture, ne peut être tolérée par les élites militaires actuelles.
Faute d'une conception homogène, soutenue matériellement et symboliquement de la vie culturelle, vivotent les petites cultures locales et certaines petites traditions, partagées souvent par des chefs militaires. Faute de haute culture, ces petites cultures locales « subsistent artificiellement », comme l'écrit E. Gellner13, maintenues par des groupes qui entretiennent les cultures particulières privées, celles des différentes forces, et folklorisent les valeurs morales.
Dès l'indépendance, les porteurs politiques potentiels de haute culture (francophone comme Ferhat Abbas ou arabophone comme Benyoucef Benkhedda) sont neutralisés ou écartés. Beaucoup se retirent d'eux-mêmes devant ce qu'ils considèrent comme des gangsters commandant aux baïonnettes. Benkhedda, par exemple, président du Gouvernement provisoire, a dit qu'il s'est retiré pour « éviter tout bain de sang ». D'un autre côté, le premier président élu, Ahmed Ben Bella, a imposé, avec ses alliés de gauche, un monolithisme culturel de petite culture anti-impérialiste qui a conduit à l'extinction des embryons de haute culture locale passée ou héritée du colonat français. Cette répression a permis à la petite culture pied-noir ou locale de dominer les grandes villes et le pouvoir.
Kateb Yacine, écrivain de langue française de notoriété internationale, exprimera son mal à l'aise en voyages, sinon errance, au Caire, Moscou, Berlin, Paris, avant d'être pris en charge, en 1971, par le ministère du Travail et des Affaires sociales (!) pour pratiquer un théâtre populaire visant à faciliter l'accès à la haute culture en arabe local.
Le poète Mufdi Zakariya (1908-1977), auteur de l'hymne national Qassamen, se tait. Il devient représentant de commerce en parfumerie. Il s'exile et mourra à Tunis.
Il revendiquait une haute culture et une appartenance dépassant les particularités locales. On lui prête les propos suivants, tenus en 1931, alors que la colonisation vient de fêter son centenaire: « Je ne fais aucune distinction entre un Tunisien, un Algérien, un Marocain ; ni entre un Malékite, un Hanéfite, un Chaféite, un Ibadite et un Hanbalite : ni entre un Arabe et un Kabyle, un citadin et un villageois, un sédentaire et un nomade. Tous sont mes frères, je les respecte et les défend tant qu’ils œuvrent pour la cause de Dieu et de la patrie. »14. De cette prise de position anti-coloniale, au dessus des peuples et des pays, certains crétins ne voient aujourd'hui que propos d'un bigot intégriste.
Dès l'indépendance, les concours d'accès à certaines fonctions sont supprimés. L 'enseignement, par exemple, se retrouve encadré par une armée d'instructeurs sans diplôme qui, au fil des ans, monteront dans la hiérarchie et , pour certains d'entre eux, dirigeront des institutions universitaires. Par promotion interne, trois cent mille instructeurs disparaîtront ainsi des statistiques. Les nominations de directeurs au ministère de la Culture, de directeurs de presse, de radio, télévision, théâtres, société nationale d'édition, musées, etc. hissent les porteurs de petites cultures pied-noir ou locale aux postes de responsabilité. Quelques exceptions ne contredisent pas cette règle. Même cinquante après, le népotisme, que pratiquent aussi aujourd'hui les élites militaires, n'a pas perdu ses droits. On nomme directeur du Centre culturel algérien de Paris un militaire auteur de romans policiers en français et à succès parce véhiculant uniquement les valeurs de la petite culture française. Mieux : il souhaitait en 2014 se porter candidat à la présidence de la République.
Si, en Algérie, on a parlé avec mépris de ruralisation des villes15, c'est pour occulter le rôle du pouvoir politique qui a éradiqué des villes la haute culture et ses porteurs. La petite culture rurale est devenue dominante parce qu'elle s'est retrouvée seule dans le vide culturel citadin. Les islamistes en profiteront pour offrir à ces ruraux citadins une petite culture réduite aux rituels et au texte coranique, présentée comme LA haute culture. Dans le vide culturel citadin entretenu par le pouvoir pour neutraliser l'opposition civilisée, au sens de Gorbatchev16, ce type de falsification ne les empêchera pas d'apparaître à la population comme de vrais porteurs de haute culture.

4. Des budgets militaires et des budgets culturels ?

Les moyens mis à la disposition de la création et diffusion de haute culture sont réduits à néant. Source de plusieurs siècles de documents historiques du pays, le latin, par exemple, est supprimé des cursus. Les dotations budgétaires alimentent surtout en salaires le fonctionnement des bureaucraties. Aucun orchestre digne de ce nom n'existe. Les salles de cinéma périclitent et, la répression des couples dans la rue aidant, deviennent des lieux de rendez-vous galants.
L'inconvertibilité de la monnaie décrétée, il n'est plus possible d'importer librement les ouvrages étrangers, les partitions de musique ou toiles, pastels et peintures pour les peintres. Ceux-ci se rabattent sur la peinture pour automobiles. « Nous travaillons pour les masses populaires », nous a dit un haut fonctionnaire du Plan. En 1990, demandant au gouverneur de la Banque centrale pourquoi on ne réglait pas les dettes vis-à-vis de la presse étrangère pour qu'elle puisse continuer d'expédier ses journaux vers l'Algérie, je me suis vu répondre : « Écoute, tu es le seul à m'ennuyer avec ce genre de question ».
L'investissement dans les bibliothèques nationales, universitaires ou municipales est ridicule. L'habitant, ne disons pas le citoyen, habitant un village reculé n'a aucune possibilité de consulter les ouvrages de la culture universelle. Les foires du livre sont envahies de petite culture islamique – livres jaunes. Les dotations pour prix littéraires ou artistiques sont rarissimes. Les jurys et académies inexistants. Les musées sont souvent pillés par des grands qui s'approprient certaines œuvres plus pour le prestige de signifier leur pouvoir de prédation que par amour du patrimoine. On répertorie en 2014 plus de 200 sites Internet qui proposent des pièces venues d’Algérie. Aucun inventaire exhaustif des œuvres ou des pièces archéologiques n’a été fait. En Égypte, où l'armée s'est toujours targuée d'assurer la sécurité du pays, tous les monuments de Qantara-Est ont été pillés, vingt ans de fouilles ont été volés en un jour (2011).
Le musée national d'Alger, le plus grand musée d’art d’Afrique et du monde arabe avec ses 8.000 œuvres, « fut longtemps de ces trésors que la poussière et le temps recouvrent de leur manteau. La faute à l’Histoire qui lui enleva ses œuvres, à la guerre qui défigura son âme et vola la vie de nombre de ses serviteurs, et à l’État, enfin, qui dans sa crasse indifférence à l’art en général et aux beaux arts en particulier le méprisa. »17
Une grande partie du patrimoine culturel est encore conservée par les communautés et zaouias qui en sont les auteurs ou en ont eu la garde et ne se trouve pas dans les musées. Or seule une politique de haute culture pourrait sensibiliser les populations à l’importance de ce patrimoine.

Ce qui est offert par les différents régimes militaires arabes est un bric à brac hétérogène de petites cultures locales, créoles et occidentales. Ce qui ouvre un boulevard aux falsificateurs.
Les médias de masse diffusent une petite culture « de tout le monde », malfaiteurs crapuleux ou politiques compris, qui ne véhicule pratiquement aucune valeur sublime. Y sont plus présents les démagogues et opportunistes, plus quelques footballeurs qui mordent leurs adversaires, que les personnages idéaux porteurs de hautes valeurs morales (démocratie, respect d'autrui, justice et courage, abnégation, altruisme, générosité, qui peuvent susciter l'admiration et l'imitation). Or, tous les humains ont besoin de sublimation. Quand l'offre de haute culture est absente, les individus ne trouvent plus de possibilité d’identification dans la société et, comme l'écrivait Hobbes, deviennent des loups les uns pour les autres. Le respect de la Loi est le premier acte de sublimation.
Les peuples des pays arabes n'ont même pas de langue commune locale dans chacun de leur pays. Il est instructif de voir que les télévisions locales – de tous les pays arabes – n'arrivent pas à produire une simple émission culinaire en une langue locale homogène. C'est le signe d'un éclatement et de forces sociales émiettées dont aucune n'arrive ni à imposer son hégémonie (même les islamistes n'obtiennent que le tiers des suffrages dans les différentes élections libres) ni à composer avec autrui. D'un côté, certains promeuvent des langues occidentales, mais sans en faire des moyens d'accès aux hautes cultures et des instruments qui aident à fédérer et apporter un plus. Cela coûterait trop cher. La falsification consiste ici à prendre pour haute culture le tout venant occidental actuel fait de petites cultures de consommateurs et de démagogues politiques.
De l'autre côté des islamistes érigent l'arabe comme langue sacrée commune au dessus des langues locales et occidentales. La falsification consiste ici à réduire la haute culture à un texte religieux. Ils assimilent la haute culture à la seule connaissance des rituels et du Coran. Vision aussi bien totalitaire que démagogique. La culture ainsi proposée est mutilée et privée de ce qui la rend haute : les valeurs qui ont accompagné les productions de la haute culture islamique passée.
Si une Armée devait apaiser la situation, elle ne se contenterait pas d'offrir, pour contenter les deux camps, un peu de petite culture occidentale par ci (habiller des femmes en uniforme) et de petite culture musulmane par là (diffuser à la télévision l'appel à la prière). Elle devrait promouvoir une conception nationale de la culture intégrant les apports locaux, islamiques et occidentaux pour les fédérer par le haut et non par le bas, ce qui suppose moyens budgétaires, liberté de création et promotion des acteurs qui vont dans ce sens. Mais cela contribuerait à faire émerger de vraies élites civiles et nationales productrices d'État et concurrentes des élites militaires.
Actuellement, dans tous les pays arabes, sans exception, l'accès à la haute culture ne peut s'opérer que par l'usage d'une langue étrangère occidentale, anglais et français notamment, langues « centrales » internationales. Ceux qui ne maîtrisent pas ces langues sont exclus de la haute culture. La majorité du peuple n'en connaît que les mots et expressions familières ou bureaucratiques liés à la vie quotidienne, gestion économique comprise, ou aux rapports avec l'administration.
La presse arabophone ne véhicule que rarement une conception nationale haute de la culture et de l'information. Les médias de masse expriment en arabe un contenu qui ne l'est pas. La langue locale elle-même devient ainsi le véhicule de conceptions étrangères de la culture et de petites cultures. La conséquence en est que l'alphabétisation en arabe sert à éloigner davantage la population de la haute culture arabe. Elle produit son contraire. La population – islamistes compris – pense selon des schémas culturels étrangers qu'elle exprime dans les langues locales. Les cultures locales, vivantes en surface mais devenues des phénomènes purement langagiers, se meurent.




5. Langues nationales et haute culture

Faute de moyens matériels consacrés aux différentes traductions d’œuvres de haute culture, et avec l'encouragement de ceux qui, propagateurs de petite culture, monopolisent le prestige et le marché locaux, les aspirants à la haute culture ne trouvent sur place rien qui les aide à y accéder. Or, observe la spécialiste des traductions Gisèle Sapiro, « les cultures et les littératures nationales se sont constituées sur la base de corpus de traductions qui ont contribué à standardiser les langues nationales »18. Allez chercher en arabe les œuvres d'Albert le Grand, Georg Simmel, Mishima, Dos Passos, Tagore, Chuang Tzu, Octavio Paz, Iphigénie de Racine, les Contes de Canterbury, etc. S'ils ont été traduits allez les trouver dans une bibliothèque publique ou universitaire ou chez un libraire – s'il y a libraire hors des grandes cités. Quel général au pouvoir s'intéresse à la lecture des Mou'allaqat, des Isefra, de Tristan et Iseult, à la peinture de Schile ou à la Critique de la raison pure ?
En 1948, l’UNESCO avait prévu la création d’une Collection d’œuvres représentatives de l’humanité (1.060 œuvres cataloguées). Soixante après, et malgré l'immense richesse financière des pays arabes pétroliers, elles n'ont pas encore toutes été traduites en arabe et elles sont encore moins disponibles à la bibliothèque municipale ou chez le libraire du coin (quand ils existent). Il faudra attendre la fin des temps pour les voir traduire en berbère. Les armées préfèrent les tanks. Si on fixe une norme moyenne de traduction d'un an par livre, 1.000 œuvres d'un volume demanderaient le travail de 1.000 traducteurs en un an, soit, si on les paye bien, 30.000 euros par personne et par livre, un total de 30 millions d'euros pour traduire l'ensemble de la Collection des œuvres représentatives de l'Unesco. Pour mémoire, un tank ordinaire coûte 3 millions d'euros.
Le monde arabe reste l'une des sphères linguistiques où l'on traduit le moins de livres, tous genres confondus. Des initiatives, comme celle de l'ONG culturelle panarabe, l'Organisation arabe de la traduction, créée en 1999 à Beyrouth et qui a déjà fait traduire Kant, Hegel, Popper, Ricœur, Eco, Hobsbawm, etc., ou bien celle du projet Kalima à Abu Dhabi, restent marginales. La base de données de l’Index Translationum, créé en 1932, recense, pour la période 1979-2009, 12.500 livres traduits vers l’arabe dans la quasi-totalité des pays arabophones (420.000.000 de personnes), soit seulement deux fois plus que l'Islande (320.000 habitants). Le nombre d'ouvrages recensés est, par langue cible, le suivant : 1. Allemand 301.934 ; 2. Français 240.043 ; 3. Espagnol 228.557 ; 4. Anglais 164.499 ; 5. Japonais 130.649 ; 12 . Danois 64.864 ; 13 Chinois 63.123 ; 19. Coréen 28.168 ; 27 Catalan 17.972 ; 29 Arabe 12.711 ; 32 Hébreu 10.965 ; 37 Islandais 6.536. Le classement par pays donne : 1. Allemagne 269.724 ; 2 Espagne 232.850 ; 3 France 198.573 ; 4 Japon 130.496 ; 9 Danemark 70.607 ; 10 Chine 67.304 ; 38 Israël 11.293 ; 44 Islande 6.628 ; 49 Égypte 4.713.
Parce que pays de langue « centrale », le nombre de traductions aux États-Unis et en Grande-Bretagne est le plus faible. Par contre, 45 % des traductions faites dans le monde proviennent de la langue anglaise. La part des traductions vers une langue augmente avec la nature « périphérique » de cette langue (islandais, par exemple, hébreu). Or, bien que n'étant pas périphérique en tant que langue vernaculaire, l'arabe ne les surpasse pas et, par habitant, reste dans l'infinitésimal : 30 livres par million d'habitants contre 20.000 pour l'islandais et 1.300 pour Israël. Si ce qui est considéré comme langue officielle par les pays arabes et par l'Organisation des Nations Unies se situe à ce niveau ridiculement bas, que dire de l'accès à la haute culture universelle par le biais de traductions en langues locales (berbère, etc.) ? Ceci renforce l'obligation de connaître l'une des langues « centrales » (anglais, français, espagnol).
Pendant plus de vingt ans, Scientific American a été la seule revue scientifique traduite en arabe. On trouve aujourd’hui des éditions arabes de National Geographic et Nature. Mais, d'après Ehab Abdelrahim Ali, la qualité des traductions en arabe des textes scientifiques laisse à désirer19.
Un spécialiste de ces questions, Richard Jacquemond, estime quant à lui, que, malgré cela, « un écrivain ou un intellectuel arabe monolingue qui aurait accès à l’ensemble de ce corpus traduit ne serait que marginalement défavorisé par rapport à son pair anglophone ou francophone ». Mais il ajoute : « Cela ne vaut certes pas pour un universitaire ni un chercheur », tout en faisant remarquer que « le problème est que ce corpus est en fait inaccessible dans son ensemble, à la fois pratiquement et symboliquement. Mieux, il est tellement éclaté qu’il n’a pas d’existence matérielle ni même symbolique. Matériellement : le sous-développement des bibliothèques publiques, y compris les bibliothèques et archives nationales, les entraves à la circulation du livre et les aléas de sa distribution sont tels qu’à l’heure actuelle, ce corpus n’est réuni nulle part »20.
Mieux, dans la majorité des pays arabes, la dynamique historique est celle d’un recul de l’usage de la langue arabe dans les universités ainsi que dans les secteurs de la communication, émissions culinaires comprises. Un rapport du PNUD de 2003 note : « Pour les sociétés arabes, la traduction est un formidable défi et une nécessité vitale qui exige des efforts planifiés et organisés dans le cadre d’une stratégie arabe ambitieuse et intégrée. »21

En Algérie, conjuguées au désintérêt des investisseurs privés pour la haute culture, les réticences publiques à permettre l'impression libre des journaux et des livres, les monopoles ou les entraves à l'importation de machines performantes ou à la distribution de papier, encres, etc., l'absence de tout réseau de distribution digne de ce nom, contribuent au vide et ne laissent place, à travers la télévision, qu'à la domination des petites cultures de masse (occidentales, islamiste, pied noir héritée, et, secondairement, locales). À ceci, s'ajoute le défaut d'initiatives privées : quel capitaliste ou richissime arabe ou berbère (et ils sont nombreux), laïc, religieux, occidentalisé ou islamiste, a été l'initiateur d'un musée d'art, d'une université ou d'une fondation culturelle.
Le nombre réduit de traductions en arabe s’explique également par l'absence de compétence linguistique multilingue ce qui renvoie aux cursus scolaires offerts (on n'enseigne ni les langues berbères ni le latin ni le turc – langues liées au patrimoine historique – ni la quasi totalité des langues étrangères. Où trouver un bon traducteur d'un livre en sanskrit?).

6. La domination globalisée des petites cultures anti-démocratiques

Actuellement, la domination des petites cultures n'est pas, hélas, un phénomène réduit aux dictatures militaires arabes. Le monde entier s'est globalisé autour de petites cultures rentières valorisant la prédation matérielle, la virilité chauvine, militariste et sportive, le néoconservatisme raciste, le localisme au détriment de l'universel, la chasse aux mal-pensants, les idéologies sécuritaires, les restrictions aux libertés, etc.
Les sociétés capitalistes développées qui, au niveau mondial, fabriquent l' »esprit du temps » sont traversées par des antagonismes profonds entre la petite culture que diffuse leur puissant système de médias de masse et une minorité en recul attachée à une offre de haute culture. Nous avons, par exemple, d'un côté, un Jean-Marie Le Pen, leader du Front national en France qui déclare « Je ne fais qu'exprimer ce que pense tout le monde »22 – lui ne pense pas – ou un Georges W. Bush qui, lorsqu'on lui demande qui est son penseur politique favori, répond : « Le Christ, parce qu'il a changé mon cœur »23 et, d'un autre côté, des responsables qui tiennent encore à dégager des moyens budgétaires pour faire accéder les peuples et les pays à un minimum de haute culture. On peut citer pour exemple les investissements publics pour créer, en France, une annexe du Louvre en province (Lens, ville minière) ou du musée Beaubourg (Metz). Intervenant le 16 juin 2014 dans le conflit dit des « intermittents du spectacle », l'ancien ministre de la Culture, Jack Lang, souligne la profondeur des antagonismes en matière de conceptions de la culture : «Si je sors de ma réserve, c'est que j'éprouve un sentiment de gravité et d'urgence», déclare-t-il. Au même moment, les médias de masse hissent au niveau de vedette internationale le joueur de football uruguayen Luis Suarez pour avoir mordu un joueur italien lors d'un match de Coupe du monde. En bref, dans le capitalisme actuel, les médias de masse n'hésitent pas à faire leur audience grâce à la diffusion planétaire de comportements barbares.
Or, au lieu de contrecarrer cette tendance mondiale, les pouvoirs militaires laissent faire.
Faute d'avoir accès à la haute culture occidentale, celle qui véhicule les valeurs libertaires et démocratiques, une partie de la population ressent la diffusion de la petite culture occidentale faite de stéréotypes comme une menace et se retraditionalise sous de nouvelles formes qu'elle pense être une affirmation de la modernité. Ce qu'exploitent les islamistes. Le voile, par exemple, est traditionnel tout en étant de forme nouvelle, moderne, transgressive par rapport au voile traditionnel. Mais c'est un voile. Plus généralement, l'islamisme est un produit du vide culturel que connaissent les pays arabes. Les locuteurs arabes n'ont plus accès à une haute culture, arabe ou occidentale. Ils parlent arabe, et souvent un arabe créolisé, dans une petite culture globalisée. Les islamistes politiques n'y échappent pas. Ils falsifient seulement la petite culture religieuse en haute culture sacrée. Mais c'est le même vide qui n'apporte pas un plus vers le haut.

Conclusion

Ce ne sont pas, historiquement, les élites militaires qui ont produit l'État moderne. Dans les pays arabes, les armées n'ont pas été le produit d'un État. Les élites militaires craignent l'apparition d'élites civiles. Or les élites civiles en mal d'État ne peuvent être le produit que d'une haute culture qui diffuse dans la population la sublimation par la loi et l'égalité des conditions. Ce dont ne veulent pas les élites militaires. Mieux, elles veulent des bureaucraties à leur service, des hommes d'affaires ou des religieux qui leur prêtent allégeance et n'existent que par leur appui ou des partis politiques qui partagent leur petite culture, islamistes compris. Là où un État existe, elles ne chercheraient qu'à l'affaiblir. C'est donc une contradiction dans les termes que de croire qu'une élite militaire produirait l'État.

Juillet 2014

1 in Louis Côté, L'État Démocratique: Fondements et Défis, Presses de l'Université du Québec, 2008, p.167
2 Interview aux journaux El Watan et El Khabar du 24 mars 2014
3 Maghreb émergent 30 mars 2014
4 Maghreb émergent 10 avril 2014
5 Conférence du 27 juin 2014, Tizi Ouzou , Liberté 28 juin 2014

6 Liberté, 12 juillet 2014
7 Tabarî, Annales, année 218 (833)
8 Slogan que proclamera Mao Ze Dong plus tard en Chine.
9 Matérialisme dialectique
10Du nom du parti panrabiste Baâth fondé en Syrie par Michel Aflaq.
11 Conférence du 27 juin 2014, Tizi Ouzou , Liberté 28.6.2014
12 Droit, État et pouvoir, de l'Algérie coloniale à l'Algérie indépendante, Revue Naqd , n°2, Alger 1992
13in Nations et nationalismes, p.166
14 Discours au 4ème Congrès de l'Association des Étudiants Nord-Africains à Tlemcen en 1931
15Fanny Colonna a bien rendu le mépris des citadins pour les ruraux dans Les versets de l’invincibilité, permanences et changements religieux dans l’Algérie contemporaine, Presses de Sciences-Po, 1995
16 Fondateur de la fondation « Vers une nouvelle civilisation », Conférence de Madrid 2005. « Au lieu de chercher à vaincre une autre partie, on doit œuvrer pour remporter une victoire absolue sur un passé cruel ».
17Karim Amellal, Algérie network, 20 avril 2013
18 Des échanges inégaux : géographie de la traduction à l'heure de la mondialisation, Actes du forum de la traduction littéraire, octobre 2013
19 Ehab Abdelrahim Ali est traducteur scientifique et enseignant en sciences, voir : m.scidev.net 25 octobre 2012
20Les Arabes et la traduction : petite déconstruction d'une idée reçue, La pensée de midi 2007/2 (N° 21), Actes sud
21UNDP, Arab Fund for Economic and Social Development, The Arab Human Development Report 2003, Building a Knowledge Society, Nations-Unis, New York
22 Comme le dit Jean-Marie Le Pen de lui-même (Le Figaro, 12 Septembre 1996).
23 J. Huntington, Qui sommes-nous ?, Odile Jacob, 2004, p. 346

vendredi 31 octobre 2014

A propos du putsch égyptien : le naufrage des gauches du monde arabe se confirme

Publié dans Maghreb émergent,
15 juillet 2013

A propos du putsch égyptien : le naufrage des gauches du monde arabe se confirme 

par Ahmed Henni

 

Après qu'en 1992 une partie de la gauche algérienne a lancé un appel irrésistible à la direction militaire pour arrêter le processus électoral et mettre en prison les gagnants, voilà qu'en juin 2013 une partie de la gauche égyptienne s'associe aux auteurs d'un appel similaire à la direction de l'armée égyptienne pour destituer un président élu.
En janvier 1992, en Algérie et devant la perspective d'une victoire électorale des islamistes, une partie des progressistes laïques créent, à l'initiative en arrière-plan de la direction militaire du renseignement, un « Comité national de sauvegarde de l'Algérie » (CNSA), qui regroupe la direction de l'Union générale des travailleurs algériens (UGTA), la centrale syndicale sous influence communiste, le Parti de l'avant-garde socialiste (PAGS – communiste), la direction de l'Union des entrepreneurs publics (chefs d’entreprises souvent issus du PAGS), et le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) – un jeune parti laïque, balayé au premier tour de ces premières élections législatives pluralistes qu'ait connues ce pays (200 267 voix, soit 2,9% des votants), qui avait déjà appelé à « empêcher le second tour par tous les moyens » et, si besoin est, à « bloquer les carrefours et les aéroports ».
Ce CNSA s'autoproclame porte-parole de la « société civile » et appelle l'appareil militaire à intervenir pour empêcher une victoire des islamistes au second tour. Trois jours avant le scrutin, le 11 janvier 1992, la direction de l'armée, répondant à cet « appel irrésistible » du peuple, opère un putsch, contraint le président de la République à la démission et annule les élections.
Certes, comparaison n'est pas raison, mais on peut, sans aucun doute, supposer que les appareils militaires égyptiens du renseignement – les fameuses mukhabarât omniprésentes en Égypte - ont, au préalable, préparé le terrain « civil » du dernier putsch. On sait que, depuis un an, un véritable esprit d’obstruction s’est emparé des appareils d’État et des sociétés publiques, toutes sous influence. Les coupures d’électricité, par exemple, ont été systématiques, répétitives et régulières, suscitant et exaspérant la colère des habitants. Ces coupures et les pénuries de gaz et d'essence ont mystérieusement cessé dès la destitution de Mohammed Morsi. En point d’orgue, les appareils militaires ont, sinon fomenté, du moins encouragé et soutenu l'initiative des rassemblements de juin 2013 au Caire demandant la destitution du président islamiste élu, Mohammed Morsi.
Pour ce qui a été visible sur les chaînes de TV, ce sont des hélicoptères militaires qui ont jeté des drapeaux aux manifestants. Mais d’où viennent les milliers de portraits impeccables du général Sissi apparus comme par miracle juste après la lecture de son communiqué ? Pour ce qui n’est pas visible, les témoignages historiques en Égypte ou dans d’autres pays soumis à l’omniprésence des appareils de renseignements nous apprennent que ces appareils savent aussi bien rameuter et mobiliser les gens que fournir le matériel aux manifestants (drapeaux, photos, banderoles, slogans), l'eau et la nourriture, etc. Sans oublier une radio-télévision et une agence de presse officielles sous contrôle. Cela fait plus de cinquante ans - depuis Nasser - que ces appareils manipulent l’information. Qui peut dire combien de comptes Facebook ou Twitter sont tenus par des agents des mukhabarât ?

L’œuvre souterraine des services de renseignements militaires

Dans ces pays du « socialisme arabe », le renseignement militaire s'est, à l'instar du KGB soviétique, toujours donné un droit de regard sur la vie politique. Il est, dans ces pays, « le premier parti politique », a dit l'historien algérien Mohammed Harbi. C'est au nom de ce « socialisme arabe » que la majorité des progressistes de ces pays (Algérie, Libye, Égypte, Yémen du Sud, Syrie, Irak) ont, sans exception, pris le pouvoir ou y ont participé à la suite de putschs militaires, donnant aux appareils armés et à leurs bras sécuritaires une légitimité révolutionnaire désignée « progressiste et de gauche », aujourd'hui « laïque » – une image que ces appareils veillent à entretenir pour s'attirer les faveurs des gauches et des droites occidentales.
Or, la plupart des révolutions qui ont eu lieu dans les pays où le droit des gens n'existait pas se sont heurtées à la puissance de ces appareils militaires et ont conservé intactes leurs centrales de renseignement héritées des dictatures (Iran, pays ex-communistes, etc.). Toutes ces révolutions ont échoué en matière de libertés. Le seul changement radical a eu lieu en Allemagne de l'Est lorsqu'un pouvoir construit sur le droit des gens en Allemagne fédérale, après la défaite de 1945, a annexé la RDA et dissous purement et simplement la célèbre Stasi. Aucun changement de cette nature n'a pu se produire dans les pays du « printemps arabe ». En Turquie, il a fallu dix ans au gouvernement AKP pour s'estimer assez bien établi en vue de toucher aux directions des armées et des appareils sécuritaires.
Au Maroc et en Tunisie, les gauches n'ont gouverné que par la faveur du Prince : Hassan II a nommé un gouvernement Abderrahmane Youssefi, socialiste (1998-2000), et Bourguiba a laissé Ahmed Ben Salah (1961-1970) mener une expérience de « socialisme destourien ».
Or, aujourd'hui, à part une fraction tunisienne, représentée par Moncef Marzouki et un de ses principaux conseillers, qui a fait son aggiornamento et a sauté le pas, en considérant tous les Tunisiens, sans exception, comme des citoyens politiquement et électoralement égaux, les gauches arabes n'ont, au cours de leur histoire, jamais fait du droit des gens un préalable. N'étant arrivées au pouvoir que dans les fourgons des militaires, elles continuent de répudier la lutte primordiale pour la citoyenneté et lancent, ici et là, des appels irrésistibles du peuple au putsch pour maintenir des dictatures dites « laïques », ou renverser des pouvoirs élus par des peuples qui « votent mal ». Par exemple, l'un des plus célèbres hommes de gauche égyptiens, Samir Amin, nie que la source exclusive de légitimité du pouvoir soit « dans les urnes... », arguant qu' « il y a une autre légitimité, supérieure : celle de la poursuite des luttes pour le progrès social et la démocratisation authentique des sociétés » (site "Mémoire des luttes", 11 juillet 2012). Or, il est clair que cette seconde légitimité ne peut gagner que si les appareils militaires ne sont pas contre elle et qu'ils procèdent au renversement par la force du pouvoir en place. Sinon, on ne voit pas comment elle triompherait, sauf par une lutte armée guevariste qui, encore une fois, donnerait le pouvoir aux détenteurs des fusils.

Peut-on revendiquer le suffrage universel et rejeter la sanction des urnes ?

Bien que le suffrage universel soit l'un des grands acquis du mouvement social historique, le refus de ses résultats montre qu'une grande partie des gauches du monde arabe ne considère pas l'ensemble de la population comme des citoyens mais, pour une bonne part d'entre eux, des « égarés » trompés par les islamistes. Mais à qui la faute si, au lieu d'aller au devant de ces populations mener un travail populaire et convaincre d'aller vers la gauche, on laisse les islamistes seuls s'en occuper et leur venir en aide pour écrire une demande, se faire délivrer un papier, obtenir une aide, un soin, etc. Cette partie de la gauche a abandonné le militantisme auprès du peuple, pourvoyeur de voix, pour enfourcher la facilité médiatique du discours méprisant sinon haineux vis-à-vis de mouvements qu'on est incapable de battre politiquement. Dans le meilleur des cas, elle est en faveur d’un suffrage censitaire ou, comme le préconisait en 1992 l’universitaire algérien M'Hamed Boukhobza, les électeurs non instruits ne devraient pas avoir le droit de vote. Le rapport remis aux autorités par cet intellectuel soulignait « les risques du suffrage universel dans un pays sous-développé, car il favorise l'émergence d'un populisme potentiellement nihiliste, alimenté par l'existence structurelle d'une population nombreuse et exclue du progrès économique et social » (journal "La Nation", n°158, 1996). En réalité, l'attitude, irréductible, d'une partie des communistes du monde arabe – notamment, vis-à-vis des islamistes, même ceux qui sont constitutionnalistes – ne s'appuie sur aucune analyse marxiste ou matérialiste du mouvement historique ou populaire. Elle est davantage animée par une haine viscérale, semblable à celle, aveugle, des anticléricaux primaires dont la pensée se réduisait à « bouffer du curé ». Il faut dire que les islamistes ont toujours été des concurrents politiques mortels des communistes et que, sur le long terme, ils les ont éliminés du paysage politique électoral.
L'appel aux appareils militaires égyptiens, auquel a souscrit la majorité des courants de gauche, pour destituer un président élu au suffrage universel montre que les gauches du monde arabe, au lieu de réclamer la dissolution immédiate des « Stasi arabes », ou, pour le moins, leur encadrement par un texte législatif, continuent, au nom d'une hypothétique justice matérialiste utilitariste, de reléguer le droit des gens aux calendes grecques. Il est temps qu'elles fassent leur aggiornamento et érigent le droit des gens et la citoyenneté au rang de préalable politique. Autrement, et à l'instar des communistes occidentaux, leur dissolution historique ne fait aucun doute.

D’Alger 1992 à Damas 2012: Enseignements à tirer de la guerre civile algérienne (1993-2012)

Publié dans L'Humanité,
24 août 2012



D’Alger 1992  à Damas 2012
Enseignements à tirer de la guerre civile algérienne (1993-2012)

Par Ahmed Henni

Lorsqu’en juin 1992 l’appareil militaire algérien annula les premières législatives pluralistes et proclama l’état d’urgence, nul gouvernement étranger ni organisation internationale ni système médiatique ne relevèrent l’évènement. Mieux: des milliers d’internements administratifs dans des camps ouverts à la hâte dans le désert du Sahara et en plein été ne suscitèrent aucun écho. Dans ces camps furent entassés des milliers de militants ou supposés tels du tout nouveau Front islamique du salut (FIS) qui venait de remporter les premières élections municipales de l’année précédente. Ces camps allaient être des viviers d’où sortiraient de futurs terroristes ou simplement rebelles. Après une nouvelle annulation en janvier 1993 de nouvelles élections législatives, une partie de ces “islamistes”  s’engagea dans une protestation armée, une lutte de guerilla et des actions terroristes qui provoquèrent une violente riposte de l’appareil militaire (état d’urgence, suspension des libertés publiques, internements administratifs, ratissages de zones devenues interdites, tortures, procès préfabriqués avec juges encagoulés, et, suspicion de massacres systématique de civils dans les villages qui avaient voté “islamiste”, enlèvements et disparitions de milliers de personnes, etc..). Cela dura dix ans, une “sale” guerre dont le bilan a dépassé les 150.000 morts, 700.000 blessés, près de 10.000 disparus, des dizaines de milliers d’arrestations, et, semble-t-il, quelques 4 milliards de dollars de dégâts matériels. Un vainqueur: l’appareil militaire algérien et le régime mis en place à partir du 19 juin 1965.
En Méditerrannée occidentale, l’Algérie occupe, entre l’Europe et l’Afrique, une position stratégique sur le plan géopolitique  et dispose de ressources pétrolières et gazières conséquentes. L’intérêt de la communauté internationale ne se porta pas vers le vécu des populations soumises aux horreurs de la guerre mais poussa les gouvernements étrangers au silence. Une sale guerre dans un huis-clos de dix ans.
Pourquoi donc, aujourd’hui, devant une situation semblable -- une partie de la population d’un pays qui ne peut s’exprimer librement par les urnes prend les armes contre un appareil militaire la tenant sous sa botte depuis des dizaines d’années --  pourquoi donc un intérêt soudain et immédiat pour les violences en Syrie où un appareil militaire similaire livre, comme le faisait le pouvoir algérien, une sale guerre qu’un système médiatique international dénonce, cette fois-ci, fort bruyamment alors qu’il ne disait mot du huis-clos algérien ? Les rebelles islamistes algériens furent d’office qualifiés de terroristes. Le système médiatique et la communauté internationale se refusent à utiliser ce qualificatif pour les rebelles syriens, affichant une sympathie pour ces “révolutionnaires” armés que seul le pouvoir militaire syrien qualifie de terroristes. Est-ce parce que, contrairement à l’Algérie,  la Syrie n’ayant pas de pétrole, l’appareil militaire syrien se trouve démuni de soutiens ? Mieux: la Syrie abrite une forte minorité chrétienne qui s’est rangée du côté des militaires. Prompte à s’émouvoir du sort des chrétiens ou d’autres minorités religieuses ailleurs, la communauté internationale semble ignorer complètement ces chrétiens et dénonce l’appareil militaire qui les protège contre une éventuelle victoire d’une rébellion inspîrée, dit-on ça et là, par des islamistes.
Les rebelles syriens reçoivent argent, armes et soutiens politiques et diplomatiques de l’extérieur. Ces aides proviennent de gouvernements dictatoriaux ou au moins conservateurs prompts à s’ériger comme défenseurs de la démocraties. Quel est donc ce mystère ? Depuis la disparition de l’Union soviétique, les soutiens extérieurs et les sanctuaires des guerilla “progressistes” en territoire étranger ont été condamnés par la nouvelle communauté internationale et ont pratiquement disparu. Les Nations-Unies interviennent militairement à l’Est de la République démocratique du Congo pour empêcher les effets d’incursions venant du Rwanda ou de l’Ouganda. La règle est le passage par les urnes.
Pourquoi veut-on, de l’étranger, affaiblir l’appareil militaire syrien ? Il pourrait y avoir une explication géopolitique qui transcende la conflits d’intérêts internes entre les différentes composantes sociologiques de la société syrienne (conflits d’intérêts que  les médias étrangers ignorent quand ils nous présentent la situation de façon manichéenne opposant les bons rebelles démocrates aux méchants militaires tyranniques).  Les médias faisaient le contraire pour l’Algérie: ceux qui soutenaient les militaires étaient présentés comme de vrais démocrates et ceux qui étaient contre les militaires, qu’ils soient islamistes ou non, étaient qualifiés de terroristes.
Qui a intérêt à renforcer l’appareil militaire algérien contre des islamistes et, en même temps, affaiblir l’appareil militaire syrien contre d’autres islamistes ? Telle me semble la question essentielle.
Il s’agit moins semble-t-il de soutenir une “révolution orange” où le pouvoir plierait face à des milliers de manifestants appelant quotidiennement à la “démocratie” que de mettre en place une authentique guerre civile opposant des forces régulières à des combattants disposant en abondance d’armes fournies par l’étranger.  Les États-Unis, par exemple, ne peuvent à chaque fois rééditer le coup irakien de 2003. Le but semble pourtant le même: mettre à bas un tyran et dissoudre un système politico-militaire. Au profit de qui ?
Hors l’Iran, l’Irak de Saddam Hussein et la Syrie des Assad étaient, dans la région, les seuls pays récalcitrants à l’hégémonie israélienne. Une fois l’armée baâthiste syrienne dissoute, aucun contrepoids n’existera face à la puissance militaire israélienne.
Seules des négociations rapides entre Syriens permettraient d’écarter cette perspective. Or l’appareil militaire syrien semble sourd à toute concession, comme l’était l’appareil militaire algérien lorsque la communauté de Sant Egidio avait tenté de réunir autour d’une table les différentes forces politiques algériennes. Les partis d’opposition laïcs, nationalistes et islamistes réunis à Sant Egidio avaient souscrit à une plate-forme appelant à la cessation des “violences d’où qu’elles viennent”,  rejetée “en gros et dans le détail” par un pouvoir militaire qui préféra poursuivre la “sale” guerre et amener par la force les “terroristes” à récipiscence dans le cadre d’une stratégie de “réconciliation nationale” dont il dictait seul les termes et qui lui a permis d’être encore à la tête de l’Algérie.








Mali: dynasties maraboutiques contre filières jihadistes

Publié dans Maghreb émergent,
4 février 2013



A propos des événements du Mali

Une nouvelle fracture dans le monde musulman :
malikisme africain contre salafisme oriental

par Ahmed Henni



A voir la fièvre militariste propagée par le système médiatique, on croirait déjà que derrière chaque dune du Sahel se cache un djihadiste prêt à conquérir l'Europe par le sud. Vieille obsession qui hante les esprits depuis que Lénine parlait, il y a un siècle déjà, de « tourner » l 'Europe par le sud. Et, effectivement, ce sont davantage des considérations politico-stratégiques qui ont conduit à l'intervention armée au Mali plus que la défense d'intérêts matériels français, presqu'inexistants dans ce pays. Il existe cependant une intrication certaine entre les raisons politiques internes au Mali et les raisons stratégiques de réaffirmation de la puissance française dans cette région. Avant d'aborder les premières, il faudrait peut-être remonter à l'intervention militaire française de 1968 au Tchad pour tenter d'éclairer les constantes qui amènent chaque fois à l'exercice d'une puissance propre à endiguer, hier, un supposé expansionnisme arabo-islamique, aujourd'hui un expansionnisme islamiste salafiste.
Une répétition de l'intervention au Tchad ?
Le régime tchadien de M. François Tombalbaye dut, dès après l'indépendance, faire face à une révolte de groupes musulmans du Nord. Il sollicita en 1968 l'aide des troupes françaises qui réussirent à contenir cette rébellion. Par la suite, M. Tombalbaye fut assassiné en 1975. Le général Félix Malloum lui succéda. En 1979, sous la conduite de Goukouni Oueddei, des troupes rebelles du Nord, soutenues par le Libyen Moammar Kadhafi se dirigèrent sur la capitale Ndjamena. Après la chute de la capitale, Goukouni Oueddei évinça, en 1980, son rival Hissène Habré. Un projet de fusion Tchad-Lybie fut annoncé. Il avorta sous la pression de Paris qui obtint le retrait des troupes libyennes. En 1982, Hissène Habré renversa Goukouni Ouddei qui s'exila en Libye. En 1983, M. Habré sollicita une nouvelle fois l'intervention de troupes françaises qui mirent en échec une invasion venant du Nord. En fin de compte, la fermeté armée affichée par M. François Mitterrand face à l'expansionnisme arabo-islamique de Moammar Kadhafi conduisit, en 1987, au retrait  des troupes libyennes, à l'exception de la bande d'Aozou, qui devait être restituée au Tchad en 1994. Entre temps, Hissène Habré dut quitter le pouvoir en 1990 pour laisser la place à l'actuel président, M. Idriss Déby. Depuis, c'est du Soudan que des mouvements armés tentent, sans succès, de déstabiliser le régime de M. Déby.
Il semble donc que, depuis l'intervention de 1968, il y ait une constante géo-stratégique indiquant que les autorités françaises ont tracé clairement une limite aux menaces venues du Nord arabo-islamique et, aujourd'hui, islamiste. L'intervention au Mali s'inscrit dans cette continuité et n'apporte rien de neuf sur ce sujet.
Si, cependant, Paris a cru nécessaire d'intervenir en 2013 au Mali, c'est que des raisons politiques internes au Mali l'y ont poussé et qui avaient conduit à un regain d'expansionnisme arabo-islamique, aux couleurs salafistes cette fois-ci, mais dont on ne peut occulter l'arrière plan arabe avec l'implication supposée de certaines composantes libyennes ou, comme l'avancent certains médias, de financements qataris. Si l'on y ajoute une ambiguïté du pouvoir algérien, on peut estimer que les pouvoirs successifs à Paris tiennent à faire des frontières nord et est des pays du Sahel une ligne de défense contre l'expansionnisme arabo-salafiste.  Cette ligne rouge ne peut cependant tenir que si les antagonismes internes aux pays du Sahel n'y favorisent pas la naissance et la consolidation de groupes rebelles de divers ordres. Or, les deux antagonismes principaux qui traversent  la société malienne et qui ont provoqué le surgissement du nouvel expansionnisme salafiste venant du Nord n'ont pas encore trouvé de dépassement. Comme l'écrit Olivier Roy : « Derrière la géostratégie de pacotille qui domine ‘l’expertise’ depuis dix ans, démentie par les faits, mais seule grille de lecture de politiciens, journalistes et militaires, les vrais problèmes vont revenir : comment gérer l’incurie de certains États face à des demandes politiques qui sont légitimes ? »  Il voit un triple niveau « charia, coalition tribale, revendication ethnico-nationale » qui peut se recomposer de manière variable autour d'un des trois éléments.
Antagonismes identitaires et dynasties maraboutiques
Il existe tout d'abord un antagonisme territorial, hérité des tracés à la règle des frontières coloniales, celui qui, dès l'indépendance de l'ancien Soudan français, devenu le Mali, a opposé les pouvoirs successifs à divers mouvements touaregs au nord, réclamant pour les uns des avantages égaux en matière de services publics et, pour l'un d'entre eux au moins, une autonomie territoriale, sinon une indépendance de ce qu'ils appellent l'Azawad. Ces mouvements, qui, pour certains, s'appuient sur des idéologies identitaires et ethnicistes, discriminant  entre Touaregs du nord et Noirs du pays bambara au sud, ont été à l'origine de rebellions armées à répétition, toutes réprimées militairement, jusqu'à  l’essoufflement, en 2012, d'une armée malienne, minée par la corruption liée aux divers trafics sahéliens et devant faire face à un nouvel ennemi salafiste. C'est d'ailleurs l'alliance opportuniste entre autonomistes touaregs et salafistes djihadistes qui a mis en échec l'armée malienne et conduit, le 6 avril 2012, à la proclamation de la séparation du Nord sous la forme d'un État azawad, disparu en janvier 2013, suite à l'assaut des troupes françaises. Pour assurer la réussite de leur intervention armée et isoler les salafistes djihadistes des Touaregs, les autorités françaises ont dû se résoudre à passer avec les mouvements touaregs un compromis qui a renversé les alliances et, provisoirement, gelé l'antagonisme territorial, sans le résoudre. L'un des termes de ce compromis est l'exclusion de l'armée malienne des opérations menées au nord.

Le deuxième antagonisme oppose les vieilles structures dynastiques maraboutiques (qadiriya et tijaniya plus particulièrement) à de nouvelles générations aspirant à du changement et qui ont trouvé dans le salafisme wahhabite une idéologie légitimatrice et prête à l'emploi, assimilée trop vite à un expansionnisme nordiste. En 1987, le spécialiste de l'Afrique anciennement française qu'est Pierre Biarnès écrivait déjà : « Dans ce contexte d'appauvrissement grandissant et d'insatisfaction très généralisée, l'Afrique noire indépendante n'en a pas moins vu l'émergence de bourgeoisies nationales vigoureuses et ostentatoirement très à l'aise, habiles à se servir des appareils d’État pour mener à bonne fin dans les meilleures conditions leurs spéculations immobilières, commerciales ou autres. Le renforcement de ces castes privilégiées, souvent issues des chefferies d'autrefois, en particulier dans le Sahel musulman, a progressivement miné les administrations modernes héritées de la colonisation et fragilisé les régimes politiques initialement de type démocratique occidental, dont l'instabilité a tendu à devenir chronique en dépit de rapides dérives autocratiques et militaires (…) Ces jeunes bourgeoisies sont vite devenues compradores, et c'est ainsi qu'a resurgi une sorte d'"Afrique des comptoirs" qui est à maints égards une régression historique ». Face à ces castes, ajoute-t-il, s'est développé, « dans les rangs de la jeunesse [instruite], un néo-nationalisme de plus en plus radical, tantôt nourri du marxisme, tantôt vivifié aux sources du fondamentalisme islamique... ». Ce deuxième antagonisme, plus ou moins gelé  par les dictatures à parti unique, a repris de la vigueur avec l'instauration de la démocratie parlementaire lorsque les chefs maraboutiques, devenus « grands électeurs » monnayeurs des voix de leur confrérie, se sont de nouveau activé au grand jour. L'armée malienne déliquescente, c'est leur mobilisation contre les wahhabites civils de Bamako et les djihadistes salafistes armés du nord qui a créé les conditions politiques favorables à l'intervention française. Or, l'antagonisme entre ces chefferies et leurs adversaires n'est ni nouveau ni près de se résorber.
Deux mois après la « pacification » opérée par les troupes françaises, on apprenait que le chef traditionnel Alwata Ould Badi à Gao (un Kounta, affilié à la Qadiriya) a été enlevé le 1er mars dans un campement au nord de Gao par plusieurs hommes identifiés comme étant des djihadistes. L'information reprise par France 24 ajoute qu' »après avoir été torturé, et abandonné mourant, il avait été recueilli par des militaires et transporté à Gao où il est finalement décédé vendredi matin 8 mars 2013. Mohamed Ould Idriss, président du conseil régional de Gao, et cousin d'Alwata Ould Badi, craint que sa mort ne reste pas sans conséquences mais il lance un appel au calme ».
Dans le camp des chefferies on ne reste pas inactif non plus. Le 13 novembre 2012 des oulémas, prêcheurs et imams des pays du Sahel avaient annoncé un projet de "Ligue des oulémas du Sahel". Réunis à Alger, le 29 janvier 2013, les leaders religieux d'Algérie, du Mali, du Niger et de Mauritanie ont entériné la création de cette ligue qui se veut représentative de tous les pays de la région. Le représentant du Mali à cette réunion, Alphadha Kounta est le chef d'une illustre confrérie, celle précisément dont un des responsables a été enlevé et tué à Gao en mars. Le shaykh Soufi Moaze, guide spirituel de la communauté spirituelle musulmane des Soufis du Burkina Fasso était aussi présent. Le 8 avril 2013 était finalement proclamée la naissance de la « Ligue des ulémas, imams et prêcheurs du Sahel ». Le communiqué  final proclame que « L’enlèvement, la détention et l’assassinat d’otages ainsi que la demande de rançons sont interdits ».
Sur le terrain même, les dynasties confrériques ont repris leur activité d’encadrement de la société comme le constate l’envoyé spécial de Mediapart 5 avril 2013.
« Nous sommes à Banconi, quartier populaire, et donc très pauvre, du nord-est de Bamako, et plus précisément à la mosquée de Cherif Ousmane Madani Haïdara, l’un des leaders religieux les plus renommés du Mali. Quelques agents de sécurité armés surveillent les entrées du complexe qui, outre la mosquée, comprend une école coranique, des bureaux, des chambres, des cuisines permettant de nourrir une centaine de personnes. Il renferme aussi une grande salle de réception de 250 mètres carrés avec des dizaines de canapés, des climatiseurs industriels, des bouquets de fleurs en plastique et un petit drapeau malien posé sur une table. C’est là que Cherif Haïdara reçoit ses visiteurs (..) Il y a des enfants qui courent dans tous les sens, des familles qui discutent, des hommes plantés sur des chaises qui regardent le temps passer. Ça crie, ça bouge, ça circule, les boubous sont colorés, le thé fume et tout le monde semble se connaître ». Le journaliste conclut : « Ce n’est que sous la pression de gens comme Haïdara et de centaines de milliers de musulmans maliens outrés par ce qu’ils voyaient et entendaient que les wahhabites majoritaires au HCIM se sont désolidarisés des groupes islamistes ». Le HCIM est le Haut conseil islamique du Mali, une institution officielle qui vise à unifier autour d’une même norme les pratiques religieuses et se trouve de ce fait en opposition avec les confréries malikites.
Malikites contre wahhabites
Or M. Haïdara n’est autre que l’héritier d’une ancienne dynastie maraboutique, la Tijaniya, de rite malikite.  Le 10 novembre 2012, un autre membre de la dynastie  Haïdara réunissait sous sa direction les adeptes de la Tijaniya, pour effectuer la visite rituelle dénommée « Ziyara». Au cours de cette cérémonie, ce shaykh a « lancé un vibrant appel aux uns et aux autres, pour qu’ils passent des nuits blanches à supplier le tout puissant Allah. Il a aussi  demandé aux politiques de parler le langage de l’entente, et n’a pas épargné les forces armées qu’il a invitées à aller se battre pour libérer le Nord du pays ».
Chérif Ousmane Madani Haïdara, est, quant à lui, président du Groupement des leaders religieux du soufisme et de l’association caritative Ansar Eddine International, et tient absolument à être distingué des djihadistes qui ont usurpé cette appellation, rédigeant un communiqué qui précise : « Tapis dans l’ombre à Bamako ici, certains wahhabites, dans leur volonté de noyer les actions de connivence avec les islamistes armés au nord du Mali, surnomment leur mouvement “Ansar Eddine”. Aussi toutes les autorités compétentes en ont-elles été informées : nous avons écrit à toutes les ambassades pour les informer que nous n’avons aucun lien avec ces djihadistes, car, pour nous, l’islam est une religion de tolérance et la charia ne s’applique qu’aux musulmans, pas aux non-musulmans [sic]. Nul n’a douté de notre sincérité. Tous ont compris que les islamistes du nord n’ont pas la même vision ».
Ces anciennes dynasties maraboutiques ont donc pour ennemis les wahhabites qui s’infiltrent dans le pouvoir civil à Bamako. Ainsi l’actuel président du Haut Conseil islamique, Mahmoud Dicko, est réputé wahhabite. Le surgissement de djihadistes armés se réclamant du salafisme est venu renforcer les craintes des leaders confrériques et a été vécu, note Terra nova, comme une « menace aux fondements mêmes de la société ». Il existe donc une complexité politique qui ne peut être comprise que par un retour à la longue histoire et, notamment, à l’opposition malikisme-wahhabisme.
La longue histoire du tawhid et des mouwwahidounes
Il convient tout d’abord d’éclaircir ces deux notions, surtout la seconde qui prête à confusion. Wahhabisme vient du nom d’un prédicateur de la péninsule arabique, Mohammed ibn Abdel Wahhab (1703-1792), qui prêchait le tawhid, ou unicité de Dieu, hostile à tout « associationnisme », c'est-à-dire à tout culte de saint et à toute édification de mausolée. Quand ils prirent Médine, la ville du Prophète, ses partisans faillirent détruire le tombeau du Prophète lui-même. Ces wahhabites, fondateurs de la dynastie des Saoud, se dénomment mouwwahidounes, partisans du tawhid. Or, ce courant avait déjà une vieille histoire (indépendante) en Afrique du nord. Les historiens de langue française ont malheureusement créé une confusion en appelant la dynastie uniciste qui a gouverné le Nord de l’Afrique du nom d’Almohades (mouwwahidounes), ce qui ne permet pas de faire le rapprochement sémantique entre Almohades du 12ème  siècle et wahhabites du 18ème, qui tous deux prêchent le même tawhid (unicité de Dieu), nom qu’on ne retrouve sûrement pas par hasard dans l’appellation que se sont donnée au 21ème siècle des djihadistes sahéliens du Mouvement pour l’unicité (de Dieu) et le jihad en Afrique occidentale (MUJAO).
Le fondateur de la dynastie des Almohades (les unicitaires) (1147-1244) est le prédicateur marocain Ibn Toummart (auto-proclamé Mahdi en 1121 et mort en 1130). Le tawhid dit Ibn Toummart est “l’affirmation de Dieu unique et la négation de tout ce qui n’est pas Lui: divinité, associé, saint, idole”. Il ajoute qu’il est plus important de combattre les infidèles qui donnent un aspect corporel à Dieu que de combattre les chrétiens. Un salafisme djihadiste avant la lettre qui prescrit la lutte prioritaire contre les mauvais musulmans qui adorent les saints et, par ailleurs, les régimes estimés corrompus.
Outre l’obligation de la prière et du djihad, les Almohades ont imposé l’interdiction du culte des saints, celle du vin,  et, surtout, de l’appartenance au malikisme, ce qui nous projette en plein 21ème siècle au Mali.
Le malikisme, rite dominant au Maghreb et au Sahel, s’oppose radicalement à la doctrine « uniciste » ou, aujourd’hui, dite wahhabite. Fondée à Médine par l’imam Malik (708/716 – 796),  le malikisme reconnaît, certes, les prescriptions du Coran et de la Sunna mais y ajoute la pratique des premiers Médinois (sunna appliquée), le consensus des compagnons du Prophète (Ijma'), l'opinion individuelle d'un compagnon, le raisonnement par analogie (Qiyass), l’intérêt de la communauté (Istislâh) et, pour ce qui nous concerne ici, un point fondamental : la coutume locale ('Urf) lorsqu’il n'y a pas de prescriptions religieuses contraires ou disponibles.  Germaine Tillon avait dans les années 1960 pointé l’usage non-orthodoxe qu’en font certains Maghrébins en déshéritant leurs filles et risquer l’enfer.  Le malikisme tolère donc le culte des saints et marabouts et n’interdit pas les coutumes locales. Ce qui a permis à l’islam malikite de se propager en Afrique sur un mode confrérique et de donner lieu à des pratiques syncrétiques sauvegardant un certain nombre de traditions locales.
Le morcellement de l'Empire almohade a conduit à une décadence (Les siècles obscurs du Maghreb a écrit E.F. Gautier,1927, formule reprise pour l'Afrique noire par Raymond Mauny, Les siècles obscurs de l'Afrique Noire. Paris, Fayard, 1970) et l'apparition de structures confrériques transversales, réseaux mêlant le sacré et le matériel, tirant leur puissance de la référence à un ancêtre fondateur, de rites spécifiques et de pratiques marchandes, sinon d'esclavage (emploi de laboureurs, dits harratine, Noirs d'Afrique, le plus souvent). Les nouvelles dynasties chérifiennes du Maroc  obtiennent leur allégeance. La Régence ottomane en Algérie et en Tunisie n'est pas une administration et laisse faire en se contentant de prélever l'impôt. C'est à cette époque que l'offensive expansionniste européenne en Méditerranée oblige les Maghrébins à un repli continental. C'est vers l'Est et le Sud que se multiplient les contacts et la pénétration confrériques. A l'Est, ces mouvements se heurtent à l'apparition et aux premières manifestations d'un nouveau mouvement "unicitaire" dans la péninsule arabique, le wahhabisme, ennemi du culte des saints.
Parce qu'elles intègrent à l’islam la coutume locale,  les confréries vont être et sont un rempart du malikisme. Elles sont immédiatement syncrétiques, ce qui les rend populaires. Elles naissent de la désagrégation des Empires où un seul centre définit la Loi. Au Maghreb, c'est l'échec de l'unitarisme almohade (wahhabite avant la lettre) au treizième siècle qui, s'accompagnant de la désorganisation politique de la société maghrébine, conduit à l'expansion des confréries.
Les confréries, un vecteur de l'islamisation du Sahel
Les historiens datent leur apparition à partir du XIIe siècle en Orient et au XVe siècle au Maghreb. C'est la figure d'Abdelkader El Djilani, né en Iran vers la fin du XIe siècle et mort en 1166 qui constitue la figure légendaire des ordres soufis postérieurs. Il a donné son nom à la plus célèbre des voies mystiques : la tariqa qadiriya. Celle-ci existe encore de nos jours et on lui connaît en Algérie un adepte de renom en la personne de l’Émir Abdelkader.  Les plus grandes confréries maghrébo-sahéliennes sont la Qadiriyya, qui reste hiérarchique et moins populaire que la Rahmaniya en Algérie ou la Tijaniya au Sahel ou encore la Sennoussiya en Tripolitaine et Tchad. Celle-ci, à l'origine de la monarchie libyenne des Senoussi, et malikite comme les autres, s'est faite discrète depuis la chute de Moammar Kadhafi mais n'en joue pas moins un rôle sensible dans les événements de Libye et du Tchad par son opposition aux forces wahhabites. Les adeptes de la  Rahmaniya pratiquent la khalwa (retraite solitaire sous la conduite d'un shaykh). La Tijaniya ou Tidanes est la  plus  répandue en Afrique (50% de la population du Sénégal et du Mali, par exemple). Son succès tient surtout au fait qu’elle a su tenir compte des aspirations populaires, alors que la Qadiriya est plus conservatrice. La Tijaniya a été le vecteur essentiel de l'islamisation du Sahel. Elle est la troisième en Algérie. Rahmaniya et Tijaniya recrutent surtout chez les paysans. Toutes deux, comme les autres confréries malikites, sont hétérodoxes dans l’interprétation du Coran et, de ce fait, voudraient échapper à tout centre religieux régulateur produisant une norme unique (Empire ou Islam jacobin des nationalistes). Au Maroc, restent encore présentes plusieurs autres confréries, affiliées ou non aux principales : Derkaoua, Hmadcha, Gnaoua,  Heddaoua, Nassiriya, etc.
Précisons brièvement: Le pouvoir des tribus dites maraboutiques se fonde sur une généalogie, associée à un ancêtre fondateur et à un espace défini en réseaux . On sait qu'au XVIIIème siècle, la plupart des Maghrébins et des Sahéliens sont attachés aux lieux et aux mausolées associés aux ancêtres maraboutiques. Or, la doctrine wahhabite, proclamant l'unicité de Dieu, désapprouve la construction de mausolées, le recours à l'intercession du prophète ou des saints (tawassoul) et la visite de leurs tombeaux. De ce fait, les confréries maghrébines et sahéliennes sont ipso facto malikites.
Au 18ème siècle, l’émir saoudien Abdellah Ben Saoud avait fait parvenir au sultan de Fès un mémoire de prosélytisme wahhabiste . Le sultan Moulay Slimane (qui régna de 1792 à 1822), émir d'un pays malikite et qu'on dit avoir été un disciple de son contemporain, le futur saint maraboutique, shaykh Ahmed Tijani, chargea le doyen de la Qaraouine (université de Fès), le shaykh Hamdoune ben el Hadj, de rédiger une réponse dilatoire à ce mémoire, en réalité une fin de non-recevoir. Par la suite, des  érudits malikites de la Qaraouine ripostèrent vivement au wahhabisme (tels Ahmed ben Abdeslam Bennani, Ja'far el Kettani, ou Akanssoûs de Marrakech). Aujourd'hui, d'autres régimes, comme les régimes algérien ou malien, ont recours à la même alliance avec les confréries malikites pour combattre l'islamisme unicitaire.
Disons deux mots de ce shaykh Ahmad Tidjani. Il était né en 1737 ou 1738 à Aïn Madhi, près de Laghouat (Algérie), et mort le 19 septembre 1815 à Fès, au Maroc. Il est le guide fondateur de la communauté confrérique Tijaniya, devenue aujourd'hui l'une des plus puissantes confréries malikites maraboutiques. La confrérie allait rapidement recruter des adeptes au Maghreb, en Afrique, en Asie, et jusqu’en Indonésie où ils s’opposèrent à l’occupation hollandaise. La confrérie est aujourd’hui présente dans l’immigration africaine en Europe et aux États-Unis. Son succès est dû en partie au mélange syncrétique des rituels islamiques et locaux (danses et transes extatiques, comme le christianisme au Brésil)), mâtiné de mysticisme soufi et de culte des saints.
Récemment, le 29 décembre 2012, s’est tenue au Sénégal la cérémonie annuelle commémorative de l'accession du shaykh Ahmad Tidjani au degré de l'ultime sainteté.  L'Association des Tidjanites pour l'appel à l'islam (Ata-Islam) lui a ainsi rendu l’hommage rituel pratiqué depuis des siècles. De plus, le shaykh Tijani avait renforcé sa légitimité par ses appels à la lutte contre les intrusions  européennes.  Les occupants français du Sénégal eurent affaire à El Hadj Omar Tall, dit el Fouty (né en 1797), et qui avait rejoint la confrérie Tijaniya en 1833 (par l'intermédiaire du fassi Mohammed el Ghali Boutaleb, qu'il avait rencontré et fréquenté à la Mecque). Omar Tall devait être, par la suite, le fondateur de l’Empire Toucouleur. Tout en menant la résistance contre Faidherbe (1854-1865), Omar Tall étendit rapidement son pouvoir jusqu’à régner sur l’ensemble du Soudan. En 1861, il conquiert Ségou. Il disparaît dans une grotte le 12 février 1864. Son fils Ahmadou Tall régnera à Ségou, jusqu’à l’occupation française en 1890.

C’est grâce à Omar Tall que la Tijaniya se propagea au Niger, au Mali et au Sénégal. Omar Tall s'attribua le titre de Khalife de la Tariqa en Afrique sub-saharienne. Le Khalife général est, depuis 1997, Mansour Sy.
Conquise en 1861 par Tall -- qui obligea la population à se convertir à l’islam -- Ségou avait été au XVIIIe siècle la capitale du royaume bambara fondé par Biton Coulibaly. En 1862, Tall part à la conquête de Tombouctou et laisse Ségou à son fils Ahmadou qui doit se battre contre l’aristocratie bambara. L’armée française, conduite alors par le commandant Archinard, s’allie aux bambaras et entre à Ségou le 6 avril 1890.
C’est précisément à Ségou que le 10 novembre 2012, les adeptes de la Tijaniya, sous la direction du shaykh Mounirou Haïdara, illustre descendant de famille maraboutique, ont effectué une visite rituelle dénommée « Ziyara». La Tijaniya, très populaire, est la plus grande confrérie du Mali et garde des liens historiques avec les confréries marocaines. Ainsi, le 14 juillet 2012 fut organisée une cérémonie d'inauguration du siège du Conseil Fédéral National des Adeptes de la Tarîqa Tijaniya du Mali (CONFENAT) à Hamdallaye. On y notait la présence de M. Hassan Nasri, ambassadeur à Bamako de sa Majesté Mohamed VI, roi du Maroc.
La confrérie, un réseau producteur de dynastie maraboutique
La confrérie naît localement autour d'un personnage messianique, ancêtre fondateur, dont la généalogie va être associée à la conquête d'un territoire et qui va redonner du sens à un espace marqué par des rites et des lieux sacrés anté-islamiques. Elle est syncrétique et combine islam et croyances païennes, rites musulmans et rites locaux. L'ancêtre fondateur repose en général dans un tombeau qui devient vite un ribat (d'où vient le mot marabout), centre d'enseignement et de propagande, lieu aussi de rassemblement saisonnier liturgique et festif (moussem, waada, ziyara), donnant lieu à des offrandes de dons, des échanges marchands, matrimoniaux ou sexuels et souvent d'informations et de politique, le tout dans une ambiance mêlant chamanisme, intercessions, exorcismes, guérisons, musique, danses extatiques, transes, repas collectifs et parfois libations (notamment sous la colonisation). C'est ainsi que s'institue une zaouia, centre de la confrérie et lieu festif lors des rassemblements rituels. D'où un fort pouvoir d’attraction populaire, notamment sur les groupes sociaux se sentant exclus, (jeunes, femmes, enfants...). Chaque année les  moussem, waâda et ziyara  réunissent des milliers de fidèles, ce qui en a fait des forces avec lesquelles il fallait et faut encore compter. Ce qui leur donne leur force politique. Jacques Berque, qui a, dans les années 1930, observé l'un de ces rassemblements dans l'Atlas, écrit crûment : « La chaleur sexuelle embrasée à tous ses feux explosait en étreintes diurnes ou nocturnes, au fond des tentes ou dans la brousse des jujubiers...tout un remous de véhémences génésiques écumait et déferlait, sans que l'étranger, bien sûr, pût en percevoir autre chose que la beauté sans âge et l'âcre invitation … La transe joyeuse dure parfois toute la nuit, et il s'y passe des choses que voit Dieu seul ».
La confrérie est une organisation très hiérarchisée: à la base, l'adepte (mourid), puis le mokaddem ou, en Afrique, le marabout, puis le shaykh ou khalife général (en Afrique). Elle est un centre d'accumulation de ressources matérielles et politiques. Par son implantation dans les milieux paysans, elle centralise en offrandes ou en travail des richesses qui vont permettre l'apparition de véritables dynasties maraboutiques. Elle est, en Afrique, sous l’autorité de marabouts, dotés d’un pouvoir spirituel charismatique et choisis par le khalife. Les marabouts disposent de nombreuses propriétés et offrent aux paysans dépourvus de terres, une concession agricole, et obtiennent en contrepartie une soumission inconditionnelle. C'est aussi un centre de rituels mystiques, et assure des fonctions chamaniques.
Dans le cadre du multipartisme, les marabouts sont de véritables "grands électeurs". Leurs consignes de vote sont systématiquement suivies. C'est pourquoi les dynasties maraboutiques sont courtisées par les pouvoirs en place.  « Les marabouts par leur rôle dans le réseau de clientèle politique, nomment des députés, des maires (ceux-ci cherchent leur aval), établissent un lien direct avec le chef de l’Exécutif (…). Les autorités administratives locales sont obligées de leur « faire acte d’allégeance » pour pouvoir se maintenir en place».
Contre leur soutien politique et les voix qu'ils apportent, certains États confient aux élites religieuses le soin de redistribuer, à leur discrétion, aides et subsides, parfois crédits et prêts gouvernementaux pour construire écoles ou dispensaires, ou encore faciliter l'accès au crédit des artisans et agriculteurs. Si les marabouts ont besoin de se placer dans cette intermédiation obligée, les politiques ont besoin, eux, des voix de ces « grands électeurs ». dans ce qui semble être une alliance stratégique garantissant la stabilité des pouvoirs réciproques. L'anthropologue Adriana Piga résume ainsi l'économie de ce système : « L’autorité et le pouvoir sont entre les mains d’une oligarchie restreinte de shaykh qui forment une classe aristocratique restreinte, soucieuse de conserver ses privilèges et ses prérogatives qui se transmettent exclusivement par descendance généalogique et par voie héréditaire.
Colonisation, nationalisme et confréries
Si la monarchie marocaine a toujours pratiqué ce genre tacite d'allégeance, confirmé par les gestionnaires avisés du Protectorat français (Lyautey), les choses ont évolué de façon plus ambiguë sous la colonisation de l'Algérie et de l'Afrique occidentale. Considérées d'abord comme des ennemis tirant leur légitimité d'un djihad contre l'envahisseur français, les dynasties confrériques s'intégrèrent très vite au système colonial. Une nouvelle alliance stratégique fut passée avec le pouvoir colonial, malgré les velléités utopistes et sans lendemain des laïcs de la Troisième République qui les considéraient comme des facteurs d'obscurantisme. Ils ne furent pas leur seul ennemi.
En Algérie, le combat contre les zaouias a été mené par l’association des oulémas, créée et dirigée par le shaykh Abdelhamid Benbadis, qui a condamné très vite les pratiques « non-islamiques » des confréries religieuses, accusées aussi de charlatanisme et de constituer un danger mortel pour la pureté du dogme. Les oulémas algériens et les mouvement nationalistes indépendantistes algérien et malien condamneront les pratiques  confrériques et voudront extirper le « maraboutisme », dans lequel ils voyaient un obstacle à la modernisation et un allié du colonisateur.  Mustapha Kemal Ataturk, qui a dissous les confréries en 1925, sera, paradoxalement, considéré par certains oulémas comme un rénovateur de l’islam et un exemple. Les indépendantistes aussi le considéraient comme un modèle. Au XIXe et au XXe siècles, les chantres de la nahda islamique (renaissance), tels Djamal Eddine El Afghani, Mohamed Abdou ou Rachid Rédha ont appelé à dénoncer dans l’ensemble du monde musulman ce qu'ils considéraient comme un « déviationnisme ».
Ce combat des réformistes musulmans, conjugué à la défiance du mouvement patriotique national, ont fini par marginaliser les zaouias, qui étaient aussi, et à juste titre, accusées de faire le jeu du colonialisme. Plus tard, les confréries seront prises en étau entre les menaces des révolutionnaires indépendantistes qui leur intimeront l’ordre d’apporter leur soutien inconditionnel à la lutte armée, et les demandes pressantes du pouvoir colonial de se désolidariser officiellement de l’insurrection. On a, en 1957, l'exemple des Rirhas où, rapportait Le Figaro, au douar Tebben, les "hors-la-loi" ont égorgé les marabouts Lamine et Normane. Les confréries seront condamnées à l'indépendance et les partis uniques algérien et malien scelleront leur mise en sommeil. Le pouvoir utilisera aussi bien la répression directe que la ruse pour les neutraliser. Mais elles ne disparaîtront pas.
Nous avons là une conjonction anti-confrérique entre savants religieux « modernistes » et nationalistes « progressistes » qui rappelle étrangement l'unicisme almohade  et le wahhabisme contemporain. En réalité, les uns et les autres aspirent la construction d'un État national pourvu d'une norme unique, ce qui exclut la coutume locale et rappelle l'opposition en France entre jacobins et girondins.
Bref, l'histoire almohade et wahhabite anti-maraboutique prenait les couleurs du nationalisme unitaire et du socialisme arabo-musulman et s'invitait dans un temps fort au sommet de Khartoum de 1967, symbolisé par l'alliance anti-impérialiste de Houari Boumédiène, Gamal Abdel Nasser et du roi wahhabite Fayçal. Le conflit avec Israël consacre d'ailleurs la division entre  monarchies maraboutiques dites modérées (Maroc, Lybie) et les jacobinistes nationalistes unitaristes anti-maraboutiques (Algérie, Égypte, roi Fayçal).
Un nationalisme anti-maraboutique, obsédé par l'unitarisme territorial
Les nationalistes progressistes ont produit une abondante littérature anti-maraboutique et anti-tribale qualifiant la politique colonialiste d'obscurantiste. Un thème revient sans cesse: le tribalisme et le maraboutisme divisent le corps social et ne peuvent être que source de séparatisme et de désintégration du pays. D'où l'obsession de l'unitarisme territorial, social et de pensée. Leur lutte contre les confréries a été constante et opiniâtre, prenant les voies les plus tortueuses. Ahmed Ben Naoum a bien décrit la stratégie du pouvoir jacobin algérien dans le démantèlement des réseaux confrériques par perversion de leurs rites périodiques.
Ces jacobins ont toujours suspecté les intentions post-coloniales des différents gouvernements français, les soupçonnant de vouloir constamment diviser le corps social des pays nouvellement indépendants. Pour donner un exemple de cette obsession, souvenons-nous du cas du colonel algérien Chaâbani, chef de la wilaya VI qui recouvrait le Sahara algérien, et qui, en 1964, s'opposa au pouvoir central. Il fut arrêté, jugé et exécuté (3 septembre 1964). Parmi les chefs d'accusation: haute trahison et atteinte à l'intégrité territoriale avec le projet supposé de création d'une République saharienne. A l'époque, il existait encore une organisation des territoires du sud, héritière de la fameuse Organisation Commune des Régions Sahariennes (OCRS), créée par les autorités françaises par une loi du 10 janvier 1957 et qui prévoyait de détacher des espaces territoriaux de l’Algérie du sud, du Soudan Français (le futur Mali), du Niger et du Tchad pour en faire une seule entité, dont certains, qui en ont le souvenir, appellent aujourd'hui Sahélistan. Le projet OCRS échoua face à l'hostilité du gouvernement soudanais, dirigé par l’Union Soudanaise Rassemblement démocratique africain de Modibo Keita, et celle des nationalistes algériens ou de la plupart des chefs maraboutiques sahéliens.  
Ce souvenir n'est pas éteint. L'ancien président algérien (1979-1992), Chadli Bendjedid, qui est représentatif d'une sensibilité algérienne très répandue, a créé un certain émoi lorsque, le 27 novembre 2008, à Tarf, lors du colloque consacré au créateur de la base de l’Est, Amara Bouglez, il est revenu, 44 ans après, sur l'affaire Chaâbani, pour l'absoudre, mais aussi pour faire part de la crainte de certains anciens maquisards de voir l’Algérie retomber dans l’ »escarcelle des Français ».
Beaucoup de gens ressortent aujourd'hui l'histoire de l'OCRS, rebaptisée Sahélistan. Samir Amin, le militant anti-impérialiste égyptien bien connu, a récemment écrit (janvier 2013): «  La base militaire des « djihadistes  » établie dans la région vise directement l’Algérie. Ses émirs poursuivent l’objectif d’en détacher le Sahara algérien, à défaut de pouvoir prendre le pouvoir à Alger. Une perspective qui n’est pas pour déplaire forcément aux États-Unis. L’incursion d’In Amenas, préparée longtemps avant l’intervention française au Mali, en donne une preuve lisible ». Ce qui laisserait supposer une conjonction intentionnelle ou inintentionnelle entre les salafistes wahhabites et  les États-Unis pour créer un vaste espace horizontal Ouest-Est, conforme au projet de Grand Moyen-Orient de M. G.W. Bush.
Plus au sud, si, en 1957, les leaders indépendantistes de la future  République Soudanaise (et futur Mali), dirigés par Modibo Keita s’opposent à l'OCRS, le chef des Kel Antassar Mohamed El Mehdi revendique dès 1958 l’indépendance d'une «République des Lithamés» recouvrant la zone saharienne tout en ethnicisant le problème. Il voulait, disait-il, en présence de Pierre Messemer, «soustraire les nomades blancs à la domination de leurs anciens esclaves noirs». Cette volonté de séparatisme conduisit à une rébellion  dans l’Adrar des Iforhas, rébellion qui fut circonscrite en 1964.
Comme en Algérie, Modibo Keita (premier président du Mali) et le gouvernement de l'US RDA étaient de fervents nationalistes unitaristes teintés de socialisme africain, opposés au maraboutisme et au tribalisme. Ils imposèrent le parti unique et l'unité de pensée. Un militaire, Moussa Traoré, les renversa en 1968 pour renforcer plus encore le centralisme unicitaire.  Il présida le Mali de 1968 à 1991 et recréa le parti unique. Le régime ultra-jacobin reçut quelques subsides des wahhabites saoudiens et dut faire face aux résistances armées anti-jacobines des touaregs nomades.  
Ces rebellions sporadiques peuvent, certes, s'expliquer par un sentiment identitaire qu'on ne peut exclure, dû à l'exclusion du pouvoir. Il faut cependant remonter à la sécheresse de 1973 pour expliquer la rébellion de 1990. Les populations décimées par la sécheresse ont trouvé refuge dans les pays voisins du Nord (Libye) et ont constitué un vivier aussi bien pour les mouvements identitaires (Azawad) que pour l'armée du colonel Kadhafi. Certains projetaient  une «Jamahiriya » malienne quand d'autres rêvaient d'une République Islamique alors que les troisièmes revendiquaient une berbérité exclusive, antinomique de tout jacobinisme arabo-islamique. Moussa Traoré s’est aussi discrédité par sa corruption. En mars 1991, des émeutes à Bamako le font tomber. Il est renversé par des militaires conduits par le lieutenant-colonel Amadou Toumani Touré qui prennent le pouvoir le 27 mars 1991.  En mars 1992, une paix est signée avec la rébellion touareg. Cependant, un noyau résiduel sécessionniste reste actif et  trouve refuge au Maghreb (Algérie, Lybie). Autre mesure: le multipartisme est instauré. Le Mali rejoint l'Algérie qui l'avait institué un an auparavant. Une normalisation qui vaut brevet d'adhésion à la nouvelle communauté internationale mondialiste en voie de formation.
L'avènement du multipartisme et le nouveau souffle des dynasties maraboutiques
Les confréries avaient été au Nord comme au Sud du Sahara, réprimées ou s'étaient faites discrètes face aux régimes jacobins d'Algérie, Tunisie, et Mali. Elles restaient actives au Maroc et au Sénégal, pays où le multipartisme était permis. Dans les années 1990, les partis uniques quittèrent le pouvoir. Le pluralisme (qui n'est pas la démocratie) donna une expression nouvelles aux mouvements (girondins) identitaires et aux confréries. Au lieu d'un homme, une voix, les élections parlementaires transformèrent les chefs maraboutiques en grands électeurs qui ramenaient les voix de toute une tribu. Les régimes jacobins nationalistes teintés de socialisme, unicistes de pensée et centralistes,  disparaissaient. Mais  une autre force uniciste et centraliste prenait la relève, anti-girondine et anti-maraboutique: des islamistes appelant à l'unicité de Dieu et au rejet des obscurantismes, se faisant les héritiers sourcilleux mais plus universalistes des pratiques intégristes des régimes jacobins nationalistes précédents. On les appela  islamistes politiques ou salafistes pour mettre en évidence leur parenté avec l'islam mecquois d'origine et les mouwwahidoune  wahhabites.
Pour les combattre, les nouveaux régimes s'appuyèrent sur les réseaux maraboutiques, en Algérie notamment où les zaouias et autres personnages maraboutiques furent remis à l'honneur. Au Mali, ils réoccupèrent le devant de la scène.  Ces nouveaux régimes rejoignirent la monarchie marocaine et le Sénégal dans un sens nord-sud, marquant ainsi, avec le soutien de la France, leur appartenance à la nouvelle communauté internationale. Le basculement de la Lybie dans ce camp (octobre 2011) allait aussi bien revivifier une aire malikite maghrébo-sahélienne et libérer  des tendances girondinistes et maraboutiques qu'exacerber en sens contraire les forces unitaristes se légitimant du salafisme. On se trouva en présence simultanément d'un mouvement séparatiste (l'Azawad) que de mouvements salafistes agissant de façon opportuniste, les uns pour un territoire, les autres pour se constituer une base, avec l'appoint de petits chefs maraboutiques pauvres se prenant pour de nouveaux Mahdi, et qui mirent bas le gouvernement malien.
Les leaders des grandes dynasties maraboutiques relevèrent la tête. Chérif Ousmane Madani Haïdara, président du Groupement des Leaders Religieux du Soufisme et de l’association caritative Ançar Dine International, de la Tijaniya, accusa dans un communiqué "certains wahhabites, tapis dans l’ombre à Bamako », en se qualifiant lui-même de « personnalité religieuse qui a sauvé le Mali en 2012 ».
Cette déclaration ravive précisément ce qui est dans l'ombre, une longue opposition entre les confréries (toutes malikites, rituel musulman propre au Maghreb et à l'Afrique) et le wahhabisme. On a dit que Moussa Traoré, putschiste-dictateur-président de 1968 à 1991, était proche du wahhabisme, comme l'actuel président du Haut conseil islamique Mahmoud Dicko.  Le renversement de Moussa Traoré et l'avènement de Amadou Toumani Touré (1991) s'accompagna de l'institution du multipartisme et de l'activation politique, au grand jour, des réseaux confrériques anti-wahhabistes. On a dit aussi que le régime socialiste arabo-musulman d'Algérie était wahhabite sans le dire. Sa disparition en 1988 et l'instauration du multipartisme avait aussi ravivé au grand jour zaouias et confrérisme et montré leur influence électorale. La réaction a été l'apparition des nouveaux unitaristes islamistes.
Le renversement de  Amadou Toumani Touré (juin 2012) par le capitaine Sanogo, a ouvert la voie à la déferlante des « wahhabistes du Nord ». L'urgence a conduit le Groupement des leaders religieux du Mali, présidé précisément par Ousmane Chérif Madani Haïdara et  composé des leaders spirituels confrériques,  à tenir un forum national les 24 et 25 novembre 2012. L’ossature du groupement, ce sont les grandes familles maraboutiques du Mali et les leaders spirituels soufis d’obédience malikite (c’est à dire anti-wahhabistes) qui ont dénoncé la destruction des mausolées à Tombouctou et Gao, ceux des ancêtres fondateurs des familles maraboutiques.
Plus de quatre cent personnes appartenant aux zaouiya (branches de confréries) et réputées adeptes du mysticisme  soufi sont venues de tout le Mali pour assister au forum.  Étaient présents la Ligue islamique des chefs spirituels des soufis du Mali, la conférence des adeptes de la torikha tidjaniya, l’association Ançar Dine (ne pas confondre avec les autres qui sont wahhabistes), l’union des jeunes musulmans du Mali (UJMMA), etc. Le forum a été marqué par la participation des grandes familles maraboutiques : familles Kounta, Tall, Haïdara, Thiam, Kane Diallo et Sékou Amadou Chéickou de Macina (Hamdallaye) ainsi que par la présence du président du Haut conseil islamique du Mali Mahmoud Dicko, de l’imam Chérif Ousmane Madani Haïdara, président du Groupement, de l’imam de la grande mosquée de Bamako, Koké Kallé, de l’ancien président du Haut conseil islamique, Thierno Hady Thiam, etc. bref, le gratin maraboutique, qui dans un élan unitaire, a tu ses divisions pour sauver la dominance des familles maraboutiques sur la société malienne. Ce sont des réseaux riches et puissants, bien introduits à l’international. Par contraste, cette dominance et cinquante ans d’indépendance n’ont donné à la population ni les écoles, ni les adductions d’eau ni un minimum de services de soins. La colonisation les avait désarmées mais avait garanti la pérennité de leur hégémonie sociale par une armée d’État.
Or, voilà que cette armée, devenue celle de l’État indépendant, se paupérise graduellement jusqu'à préférer dans les années 2000 profiter des retombées des différents trafics sud-nord, et pour certains officiers, fermer les yeux sur un narco-djihadisme lucratif, plutôt que servir de rempart à des pouvoirs incapables de mobiliser des ressources ou les dilapidant. Une fraction des militaires se révolte et le 22 mars 2012, le capitaine Amadou Haya Sanogo (né à Ségou en 1972) renverse  le président Touré. Sans la menace uniciste, les familles maraboutiques malikites auraient trouvé avec les putschistes une formule de changement et rien n'aurait changé. Or, voilà que les wahhabistes purs et durs du Nord déferlent vers le Sud. Ayant perdu leur bras armé, en pleine décomposition après le putsch, les familles maraboutiques taisent leurs divisions face à la menace  et n'ont d'autre choix que d'activer la vieille alliance nouée avec le colonisateur.  Le bras armé de substitution est trouvé et débarque.
Réveil du malikisme et Andalousie nouvelle
En Algérie, l'accession au pouvoir de Chadli Bendjedid en 1979 avait déjà redonné une actualité politique aux confréries, le nouveau président étant gendre et beau-père dans une zaouia influente, celle du shaykh Bellahouel (de Oued El-Kheir, près de Mostaganem, affiliée à la voie Qadiriya). Un des fils Bellahouel sera nommé préfet. Cette influence s'accentuera au fur et à mesure des coups portés par le nouveau président aux jacobins communistes (Pags), soutiens du parti unique FLN. Le multipartisme est instauré en 1989 et permettra aux confréries, jusque-là totalement marginalisées, de s'activer de nouveau au grand jour et aux shaykhs de s'instituer grands électeurs. Face au poids du mouvement islamiste jacobin (Front Islamique du Salut), le pouvoir  cherche alors à remettre les zaouias en selle et les utiliser comme contrepoids à la tendance salafiste. Ces zaouias, qui constituaient des forces de résistance malikiste à l’idéologie wahhabiste, vont d'ailleurs être fréquemment la cible du terrorisme islamiste durant la décennie 1990-2000. La défaite des islamistes armés leur redonnera du lustre, jusqu'à officialiser la création d'une union nationale des zaouias en Algérie (UNZA). En marge du 2ème congrès de l'UNZA (10 mai 2008), le shaykh Djazouli de la zaouïa Aïssaouia, jouant son rôle de grand électeur du candidat Bouteflika,  a déclaré à la presse que “jamais le pays n’a autant de richesses, et ce, grâce à un homme, notre frère Abdelaziz. Nous devons non seulement le soutenir, mais lui prêter aide et assistance car il édifie un grand pays comme l’Algérie ».
Avant de se faire élire en 1999, Bouteflika avait fait plusieurs pèlerinages dans différentes zaouïas, celle du shaykh Bellahoulel notamment. En 2004, on avait noté sa recherche, savamment médiatisée, du soutien des zaouias sous la forme d’une bénédiction publique des shaykhs. En 2013 (8 avril), s'organise sous sa présidence la tenue à Alger du congrès constitutif de la « Ligue des ulémas, imams et prêcheurs du Sahel », fédérant les shaykhs maraboutiques d'Algérie, du Mali, du Niger et de Mauritanie, c'est à dire les pays concernés par les offensives armées des nouveaux wahhabistes.
Le pouvoir algérien, empêtré dans la neutralisation de ses propres unicistes, avait déjà compris en 2011 que les projections horizontalistes de solidarité avec le colonel Kadhafi n'étaient plus de mise. Que lui-même devait, dans sa nature, tourner le dos au wahhabisme unitariste-uniciste mais aussi que tout affaiblissement de son jacobinisme l'affaiblirait lui-même. D'où un jeu d'équilibriste entre des forces islamistes partisanes d' une norme centrale unique, des forces identitaires et des forces maraboutiques – la gauche, elle, laminée, étant réduite à des groupuscules. Dans cette situation, l'appui de la communauté internationale permet de contenir les islamistes mais risque d'encourager les forces girondinistes. En effet, comme l’écrit le sociologue algérien Guerid, aujourd’hui, personne ne peut nier la centralité de l’islam dans la société algérienne, ce que l’auteur appelle la « société majoritaire ». D'où une ambiguïté marquée par la recherche d'une alliance avec les islamistes qui puisse conforter le jacobinisme du pouvoir et son unicité avec, simultanément, un appui sur les forces identitaires et les forces maraboutiques pour contrer les islamistes et aussi obtenir l'appui de la communauté internationale. Cette ambiguïté laisse le champ ouvert à un renouveau de l'idéologie malikite poussant la région Maghreb-Sahel à plus d'occidentalisation, au double sens d'un décrochage vis-à-vis du nationalisme arabo-musulman centré sur le millénarisme des Empires musulmans orientaux et, alternativement, une insertion dans une dynamique de nouvelle Andalousie franco-maghrébo-sahélienne.