jeudi 1 février 2018

Conférence du 19 janvier 2017 sur l'économie de l'Algérie coloniale

 Conférence du 19 janvier 2017 sur l'économie de l'Algérie coloniale

Quel intérêt y a-t-il aujourd’hui à produire ou diffuser des connaissances sur la colonisation ?  Pour au moins connaître le passé, me direz-vous. Certes. Mais si cette connaissance n’est destinée qu’à glorifier un quelconque chauvinisme national, personnellement, je n’en veux pas.  Si, par contre, elle nous permet de tirer des leçons qui nous permettent de mieux vivre aujourd’hui en comprenant mieux le monde actuel, alors oui. Tirer des leçons pose cependant et immédiatement des questions d’attitude face au sujet et des questions de méthode d’analyse.
En termes d’attitude personnelle, mon principe est de saisir le local pour mieux en sortir et embrasser le global. Aujourd’hui, le global semble avoir, notamment à gauche, déserté la pensée théorique et politique. Le repli sur le local semble être la règle. Seuls les capitalistes pensent et pratiquent le global. En cela, ils sont en avance sur ceux, penseurs et politiques, qui les critiquent.
En termes de méthode d’analyse maintenant.
Traditionnellement, la colonisation est abordée sous l’angle d’une domination politique d’un pays par un autre pour en tirer des bénéfices matériels et symboliques : brièvement, s’enrichir et se conforter dans sa supériorité – la mission civilisatrice. Cependant, une vision matérialiste restrictive a existé et existe qui ne met en avant, comme facteur explicatif ultime, que l’antagonisme matériel direct entre des exploiteurs et des exploités. Dans ce cas, la colonisation serait une conséquence de la recherche de profit par une classe capitaliste.
Le travail que je vous présente montre que l’on ne peut séparer l’un de l’autre. La colonisation en Algérie ne peut ni se réduire à une simple affaire de domination politique ni à une recherche d’une nouvelle terre par des capitalistes français en quête de profit ni à des colons faisant « suer le burnous » et entrant dans un antagonisme matériel direct avec des travailleurs algériens.
On peut cependant hiérarchiser ces questions.
Un point d’histoire pour commencer. L’agression de juillet 1830 contre Alger n’est pas le résultat d’une pression d’un groupe de capitalistes sur le gouvernement français. Nous savons maintenant que c’est un acte autonome du politique, le roi Charles X notamment, qui veut d’une pierre faire deux coups : opérer une fuite en avant militaire en fabriquant un ennemi à une opinion française prête à le renverser et, ainsi, sortir de la crise interne qu’il a de la peine à juguler, et, en même temps, rehausser le prestige des armées défaites 15 ans plus tôt à Waterloo. C’est une stratégie qu’aujourd’hui encore des présidents s’aventurent à appliquer.
Une fois sur place, les troupes françaises sont tout simplement restées. Paris, occupé par la révolution des trois glorieuses, laisse à Alger les généraux gérer la situation sur place. Là encore, il apparaît que les circonstances ont favorisé une autonomisation de l’appareil militaire qui considèrera toujours l’Algérie comme sa chose. Ce qu’on peut affirmer sans hésitation c’est qu’il n’y a pas eu de volonté politique préméditée de coloniser ce pays. En l’absence d’une vision claire de l’après, comme c’est arrivé en Irak en 2004 ou en Lybie en 2011, les chefs militaires locaux ont pris des initiatives d’occupation du territoire tout en couvrant ou en s’associant à l’activité de ce qu’on a appelé à l’époque les « bandes noires », groupes de métropolitains pilleurs ou spéculateurs (comme aujourd’hui Halliburton en Irak). Rien donc de singulier. Le roi Louis-Philippe donne l’exemple qui fait main basse à titre personnel sur le trésor du dey ramené en France. L’évaluation effectuée par les autorités militaires indique que ce Trésor comprenait 7.212 kg d’or, soit 24.768.000 francs-or, et 108.704 kg d’argent, soit 23.915.000 francs-or[1], soit, au total, l’équivalent d’environ deux fois 10 milliards d’euros. Une fois confisqué, ce Trésor est expédié en France et atterrit dans la cassette personnelle de Louis-Philippe. On n’en garde que 5 millions pour les besoins militaires locaux[2].
Ces chiffres officiels sont contestés par Marcel Emerit qui estime que le Trésor du dey pourrait avoir approché 150 millions de francs-or et serait même la cause de l’expédition d’Alger[3].
Plus la guerre contre les tribus s’étend, plus l’armée française se transforme en armée d’invasion, puis de conquête, puis d’occupation, puis de colonisation, puis de gouvernement. Souvenez-vous, en 1960, elle voulait encore gouverner seule l’Algérie en commettant un putsch contre le pouvoir parisien du général de Gaulle. Bilan : les cultivateurs et pasteurs locaux sont expropriés de leurs terres, refoulés pour céder la place à des colons qu’on fait venir de France. Les natifs sont soumis à un régime discriminatoire connu un moment sous le nom de Code de l’indigénat. Les marchands algériens s’adonnant au commerce international sont privés d’activité, les biens des fondations religieuses assurant  l’assistance sociale sont confisqués (biens habous), etc.
Pour assurer la pérennité de l’occupation, la question des terres devient centrale : il faut, comme l’avait fait aussi le gouvernement américain en Amérique du Nord, distribuer gratuitement des lots de colonisation à des paysans soldats et encourager l’immigration d’Européens dans la colonie. De ce fait, il faut chaque année confisquer de plus en plus en terres aux natifs et, comme l’a dit joliment Bugeaud, les « resserrer » comme les Indiens dans leurs réserves. En 1896 le sénateur Labiche écrit : « L’idée grande et généreuse de Bugeaud, est [de ne pas déposséder les Algériens de toutes leurs terres] mais de les resserrer sur le territoire qu’ils possèdent »[4].
Bilan de la colonisation officielle : de 1830 à 1937, l’État colonial, après les avoir confisqués, a livré 1.657.000 hectares aux colons.
Années
Nombre de villages
Hectares livrés par l’État à la colonisation
1830-1840
-
2.743
1841-1850
126
115.000
1851-1860
85
251.550
1861-1870
21
116.000
1871-1880
264
401.099
1881-1890
107
176.000
1891-1900
103
120.097
1901-1920
199
200.000
1921-1937
70
294.916
Total

1.657.405

Ces terres sont généralement redistribuées gratis au seul bénéfice d'Européens – les natifs juifs devenus Français en 1871 en étaient exclus. À ceci, il faut ajouter ce que s’approprie l’État en propre ou qu’il donne aux communes ou destine aux routes, etc. Soit, au total, 12 millions et demi d’hectares qui ont été distraits aux natifs et pris par l’État colonial sans indemnité. Soit 58,6% du territoire de l’Algérie du Nord.
Alors qu’ils semblent avoir été 3 millions en 1830 tout en disposant de près de 21 millions d’hectares pour leurs cultures, élevage et pastoralisme nomade, les Algériens musulmans se sont resserrés pour devenir en 1954 près de 9 millions de personnes,  (3 fois plus), avec seulement 7 millions d’hectares à leur disposition (3 fois moins). En 1954, la question foncière s’est renversée : primordiale pour la colonisation en 1830, elle est ,e n 1954,devenue primordiale pour les Algériens.
Nous pouvons en retenir plusieurs choses essentielles : l’installation des colons est la conséquence d’une action politique. Ils n’achètent pas la terre pour ensuite la valoriser. Ils bénéficient ainsi d’une double rente : matérielle et politique. À l’indépendance, l’État algérien se trouve donc héritier d’un domaine de 7.145.000 hectares, auxquels il faut ajouter 4.179.000 ha de communaux et, suite aux nationalisations de 1963, la quasi-totalité des 2.706.000 (biens vacants d’abord puis la totalité ensuite) et, dix ans plus tard, 400.000 ha au titre de la révolution agraire, soit, une part de 60% du territoire de l’Algérie du nord et 27% de la surface agricole utile.  Bref, aujourd’hui encore, n’importe où en Algérie, vous avez 60% de chances de vous trouver sur une terre qui appartient à l’État. Un formidable levier de gouvernement et une rente que l’État algérien n’est pas près d’abandonner à ceux qui rêvent d’une privatisation. Un tel levier avait déjà été utilisé par les autorités coloniales comme outil de commandement et de soumission : pour continuer à cultiver quelque chose, un paysan dépossédé devait louer une terre à la commune ou l’État. Il devait alors multiplier les signes d’allégeance au maire ou au caïd pour bénéficier de ce qui était considéré comme une faveur. Les autorités coloniales affirmaient clairement que ce système devait permettre de mater les fortes têtes. Question : quelle solution aujourd’hui pour éviter que la question foncière ne serve encore à entretenir un système d’allégeance politique ?
Vous aurez observé que l’exposé qui précède présente la colonisation comme un processus de dépossession qui se conclut par une  indépendance qui change les formes mais pas le fond des mécanismes et par lequel la domination politique s’imbrique de questions matérielles. Revenons-y.
 La question de l’antagonisme direct de production
Pour ceux qui connaissent mes travaux d’économiste, il est une préoccupation centrale : celle de déterminer le rôle des rentes dans la vie économique et sociale. Je pense que le capitalisme globalisé actuel n’est souvent qu’une transfiguration des formes coloniales qui, elles, ont été plus directes et plus visibles. L’étude de ce passé colonial n’a de pertinence que si elle permet de mettre au jour des mécanismes universels, ceux qui sont encore à l’œuvre aujourd’hui, qui se traduisent, à mon sens, par une extension des phénomènes rentiers au monde entier.
Je commence par un exemple, celui de la formation du prix d’un quintal d’agrumes exporté d’Algérie coloniale en 1937 et vendu à Paris et celui d’une chaussure Nike fabriquée au Viet-Nam et vendue à New York ou Paris dans les années 2000.  En 1937, les données pour les agrumes algériennes sont les suivantes : Prix de vente au détail à Paris : 370 francs. Frais de main d’œuvre en Algérie : 8,50 francs.
Main d’œuvre, cueillette, calibrage, emballage
8,50 F
Billots, papier, etc.
30,15 F
Amortissement du matériel, électricité
0,90 F
Transport au quai
5,00 F
Quai Algérie – Quai Marseille (Taxes comprises)
34,45 F
Quai Marseille – Paris commerce de détail
139,60 F
Total des frais
218,60 F
Prix de vente
370,00 F
Catroux, L’agriculture algérienne, Lahure, Paris 1939, p. 221
La main d’œuvre algérienne ne perçoit que 2% du prix de vente. Les activités en France ou bénéficiant à des capitaux français (transport maritime, distribution)  prennent 86% du prix de vente. Les agrumes, prétexte à un salaire de misère pour la main d’œuvre locale, enrichissent davantage la métropole que la colonie.
En 1954, cette structure n’a pas changé. On évalue à 38 F par kilo le prix à la production, 19,9 F l’emballage et transport au quai et 69,1 F les paiements reçus par les opérateurs en métropole même, l’État français y ayant sa part de taxes.
Résumons : pour un produit vendu 100 au consommateur parisien, l’ouvrier agricole, presque toujours musulman, en reçoit 3. Les activités coloniales de production, transport et négoce en prennent 11. Mais les activités réalisées en métropole reçoivent 86, y compris les taxes que l’État prélève à chaque étape et qui servent à financer des consommations collectives en métropole bénéficiant à l’ensemble des métropolitains.
Aujourd’hui, la structure du prix d’une chaussure Nike est quasiment identique.  Considérons, par exemple, la structure du coût au détail d'une paire de chaussures Nike appelée "Air Pegasus". Le modèle de base est vendu 95 $. Celui – plus probablement celle – qui la fabrique gagne 4 $. En chiffres bruts, la paire de baskets coûte finalement à Nike 21 dollars. La richesse apparue dans le pays d’usinage est donc de 25 $. Il reste 70 $ qui rémunèrent des activités dans le pays d’usage  (designers, banquiers, assureurs,  actionnaires de Nike, vendeurs en magasins et...taxes pour l’État). La fabrication d’une chaussure crée plus de richesse dans le pays d’usage que dans le pays d’usinage.
Aujourd’hui, l’économie américaine profite davantage que l’économie viet-namienne de la fabrication de chaussures comme, auparavant, l’économie française profitait davantage de l’économie coloniale que les colons eux-mêmes.
Autre constatation : la masse des salaires versés en métropole  aux salariés travaillant dans la filière agrumes ou ceux versés dans les pays d’usage des chaussures (designers, comptables, vendeurs, etc.) est supérieure au total des salaires versés aux travailleurs produisant agrumes ou chaussures  dans les pays exotiques. La production coloniale engendrait une masse salariale plus importante en métropole que dans la colonie. J’ai montré, pour le capitalisme actuel, que tel était aussi le cas pour Nike  aujourd’hui.  Dans mon livre sur  Le capitalisme de rente (2012) vous découvrirez que la masse salariale versée par Nike aux 20.000 travailleurs qu’il emploie dans les pays de conception et de consommation était quasiment égale à celle versée aux 700.000 travailleurs exotiques qui dans les pays exotiques lui produisent les chaussures. Mieux : les taxes versées par Nike à l’État fédéral américain dépassent les salaires versés aux producteurs exotiques.
 Deux conclusions :
 1. Le local, ici la production matérielle, opérée dans le cadre d’un antagonisme direct entre ouvriers agricoles et colons ou entre travailleurs et capitalistes exotiques, s’insère dans un cadre plus global qui enrichit davantage ceux qui ne sont pas impliqués dans cet antagonisme direct.
2. Les consommateurs parisiens ou newyorkais de produits issus du travail exotique ne se doutent absolument pas que ces produits sont le fruit d’une exploitation de l’homme par l’homme.
Ces produits atterrissent miraculeusement tout faits à Marseille ou New York. Ils sont comptabilisés par le grossiste des halles parisiennes ou le magasin Nike à leur prix d’achat comme fournitures extérieures. Les salaires versés aux travailleurs exotiques  qui les ont produits ne se trouvent nulle part dans cette comptabilité. L’existence de ces salariés exotiques disparaît des données. Il faut aller fouiller dans la comptabilité du colon ou du capitaliste taïwanais pour trouver leurs salaires.  Le producteur réel sort ainsi de l’histoire. Il n’existe nulle trace dans les métropoles que les produits importés ont nécessité le versement de salaires à des producteurs lointains ou que leur production est le résultat d’un antagonisme direct entre exploiteurs et exploités. Les acteurs dans le pays d’usage ne soupçonnent pas l’existence d’un tel antagonisme. Le consommateur d’agrumes algériennes ou l’usager de chaussures Nike ignore qui les produit.  Réciproquement, les protagonistes de l’antagonisme direct ne sont pas non plus impliqués dans le circuit d’aval. Le capitaliste taïwanais ou le travailleur vietnamien ne connaît pas le consommateur de son produit. Le capitaliste métropolitain lui-même qui n’est pas impliqué dans l’antagonisme direct – l’actionnaire de Nike, par exemple – ne sait pas non plus qui fabrique quoi.
Je vais vous en donner quelques exemples. 
L’étude des rentes qu’empochent ceux qui n’exploitent pas directement les dominés m’avait amené à me pencher sur quelques situations dont j’ai rendu compte depuis une trentaine d’années dans d’autres publications.
Dans le livre Société et production, vous trouverez, par exemple, une analyse de 1984 sur Salariat, plus-value et travail domestique.  Les femmes, en effet, ont été les premières à subir une domination politique – le patriarcat – conjuguée à une exploitation matérielle, comme les colonisés. J’y ai montré que l’antagonisme direct entre travailleurs et capitalistes se doublait à l’arrière plan d’une exploitation indirecte des femmes au foyer. Celles-ci, qui produisent la force de travail et la reproduisent, ne reçoivent aucun salaire pour le travail domestique qu’elles effectuent. Le travailleur apparaît miraculeusement sur le marché du travail pour y vendre sa force de travail. Dans la comptabilité du patron, seul le salaire du travailleur apparaît. La femme au foyer, celle qui l’a produit, est expulsée de l’histoire. Par une domination politique – le patriarcat – les capitalistes empochent une plus-value dont une partie provient du travail domestique des femmes au foyer.
Pour extraire du profit, le capitalisme utilise le patriarcat comme il peut utiliser des méthodes non-capitalistes. Les filatures de Manchester vivaient bien du coton produit par des esclaves aux États-Unis. La Cie algérienne de crédit et de banque faisait cultiver les 66.000 ha que lui a concédés l’État colonial par des khammès (métayers traditionnels rémunérés au 1/5ème de la récolte).  Dans tous ces procédés, la comptabilité de la compagnie n’enregistre que la valeur d’achat d’une marchandise – les agrumes, les chaussures, le coton ou la force de travail, considérés comme arrivant tout faits sur le marché. Les producteurs sont ignorés. Leurs existences et leurs salaires n’apparaissent nulle part. D’où la difficulté dans les pays d’usage de développer une solidarité avec eux. Le syndicaliste de Manchester qui consulte les registres de sa filature y trouve, certes, le prix d’achat du coton mais nulle trace d’esclave. Idem pour les agrumes d’Algérie ou les chaussures de Nike. Lorsqu’ils consultent les registres de leur employeur métropolitain en métropole, les syndicalistes n’y trouvent aucune trace des salariés exotiques, ni des femmes qui ont produit la force de travail.  Lorsqu’un travailleur dont la femme est au foyer consulte le bilan de son entreprise, il y trouve son salaire certes mais nulle mention que sa femme au foyer  a touché zéro. Idem pour une raffinerie de pétrole qui comptabilise le pétrole brut mais ignore, chez Total par exemple, les salaires versés aux travailleurs gabonais qui l’on extrait. Le 22 février 2005, le syndicat Force ouvrière, par exemple, déclare pour appuyer des revendications salariales que « Total a ainsi annoncé un bénéfice de 9,6 milliards d'euros (+23% sur un an) » et qu’il devrait en reverser un peu aux travailleurs des raffineries situées en France.  Songe-t-on alors à en redistribuer une partie aux travailleurs gabonais qui, cette année –là,  sont à l’origine de 46% du profit de Total ? À la décharge des travailleurs de Total en France, le bilan comptable qu’ils peuvent consulter ne fait nulle mention de salaires versés au Gabon. Seuls les achats de pétrole comme matière première le sont. Ces procédures comptables où ce que produit la filiale est inscrit comme  achat de matière empêchent toute prise de conscience internationaliste. Le bilan comptable d’une raffinerie de Total-France ou celui de Nike ne met en opposition que des revenus du capital et des revenus de travailleurs en France. Comme le bilan d’une entreprise capitaliste ordinaire ne met en évidence qu’une distribution antagonique de revenus entre capitalistes et travailleurs directs et ignore les femmes au foyer qui ont produit la force de travail. L’histoire ne les connaît pas. Le partage national des rentes ignore les producteurs directs.  C’est cette réalité sur laquelle je voudrais attirer votre attention. Pour faire bref, on ne met souvent l’accent que sur l’antagonisme direct entre patrons et ouvriers et on ignore l’appropriation de valeur, les rentes d’arrière plan. Dans les métropoles ou les  pays consommateur ou d’usage de la marchandise, les acteurs impliqués dans le circuit (l’État par les taxes, les capitalistes par les profits, les autres par un surplus du consommateur) s’enrichissent davantage de la colonisation ou de la globalisation , comme dans le patriarcat, les travailleurs avec femme au foyer, s’enrichissent davantage que leurs épouses.
Je voudrais saisir cette occasion pour rendre ici un hommage à ces Français de métropole ou d’Algérie qui, conscients qu’ils étaient indirectement et malgré eux des bénéficiaires du système colonial, n’en ont jamais été dupes et qui, parfois, au risque de leur liberté ou de vie, en ont dénoncé les mécanismes. À ces syndicalistes qui ne sont pas dupes des comptabilités de leur entreprise ou à ces ONG du commerce équitable qui, aujourd’hui, nous disent que dans chaque produit exotique, il y a du travail. ****
La communautarisation
Ces systèmes qui utilisent la domination politique pour en tirer des rentes qui se surajoutent aux profits de l’exploitation matérielle directe se doivent de différencier les différentes catégories de population par des procédés discriminatoires dans le but de s’appuyer politiquement sur les uns pour mieux exploiter les autres.  Pour convaincre la partie de la population définie, en général, comme supérieure, qu’elle est en outre une catégorie  privilégiée, on prélève des ressources sur les dominés pour les redistribuer à l’ensemble des dominants.  Ceux-ci  deviennent alors souvent des supplétifs violents de la domination politique. Les Européens d’Algérie qui, comme vous en trouverez la démonstration chiffrée dans le livre, étaient les seuls à bénéficier de la majeure partie des dépenses budgétaires financées par des impôts prélevés en grande partie sur les seuls musulmans, pouvaient ainsi se définir comme supérieurs et privilégiés et devenir, dans leur grande majorité, des agents actifs de la défense du système colonial.  De la même manière, aujourd’hui dans le capitalisme globalisé, les populations  qui, dans les pays dominants, consomment à bas prix des produits que  fabriquent pour elles de nouveaux ilotes exotiques, bénéficient d’un surplus de consommation tout en s’activant dans des activités plus nobles. Leurs Etats prélèvent sur ces produits exotiques des impôts et taxes dont elles seules profitent. Privilégiées, elles se définissent comme supérieures et deviennent des agents actifs de la domination occidentale.  Dans le cas des  femmes au foyer, c’est l’ensemble des hommes, définis comme catégorie supérieure,  qui bénéficie de l’exploitation matérielle de ces femmes qui produisent et reproduisent gratuitement la force de travail. Privilégiés, la plupart des  hommes deviennent, de ce fait, des agents actifs de la défense du patriarcat.
L’illustration de ce mécanisme  est parfaite en Algérie coloniale où durant plus d’un siècle ce sont les musulmans qui paient les impôts et les Européens qui en bénéficient.
Vous trouverez dans le livre la démonstration statistique qui montre que :
1.                L’essentiel des impôts d’État (directs : sur le foncier et sur la personne et indirects, octroi et taxes indirectes) et des impôts locaux (centimes additionnels) est payé par les musulmans
2.                L’essentiel des dépenses budgétaires de l’État et des communes est opéré au bénéfice de la population européenne soit pour la sécurité et la valorisation de la colonie (police, infrastructures) soit pour l’emploi d’Européens qui peuplent les bureaux, soit à leur bénéfice (instruction, santé, justice, divertissements).
.
Quelques exemples de discrimination : en 1845, il est prévu de prélever 5 F par quintal de sucre (que consomment les musulmans) et seulement 3 F par quintal de fromage (destiné principalement aux colons). En 1930, le kilo de sel supporte 0,63 F alors que le litre de vin (que ne boivent pas les musulmans) n’acquitte que 0,32 F.
Pour les impôts directs, tout paysan algérien est, jusqu’en 1918, soumis à un impôt appelé achour. Mais le fermier colon d’un propriétaire algérien est exonéré de l’achour. Le fermier algérien d’un propriétaire colon est redevable de l’achour. Le sénateur Rouire observe en 1908 que si les 2.500.000 ha cultivés par les « Arabes » rapportent 17 millions au Trésor public, les  994.000 ha  cultivés  par les colons lui rapportent 0 F.
Des prestations en nature en faveur des communes sont exigées des musulmans. Ce sont des corvées de type féodal consistant en trois journées de travail gratuites par an au bénéfice de l’administration. En sont frappés l’homme algérien, le cheval, le mulet, l’âne et le bœuf  appartenant  à  des  Algériens.  La « corvée » (karfi en dialecte local)   peut  être  rachetée   en   argent: 2 F/ journée « humaine », 2 F pour le cheval et le mulet, 1,50 F pour le bœuf. Ce rachat en argent permet aux riches musulmans de n’en pas subir l’humiliation et provoque ainsi une discrimination interne entre eux se traduisant souvent par la conversion de la catégorie exonérée de corvée comme supérieure, notabilités privilégiées devenus souvent, eux aussi, des agents actifs du système colonial mais détestés des autres musulmans.
Concernant les dépenses, je vous donne, à titre symbolique, quelques extraits des tableaux statistiques contenus dans le livre.
     
Dépenses moyennes annuelles par « communauté » (1900-1905)
(milliers de F)
Nature des dépenses
Montant alloué aux "indigènes"
En % du total
Montant alloué aux "colons"
En % du total
Culte
   389 
29,15
   947 
70,85
Instruction publique
1 231 
18,12
5 563 
81,88
Justice musulmane
  100 



Justice française
   

2 449 

Assistance publique
  254 
9,20
2 503 
90,80

En 1944, sur 1.250.000 enfants musulmans d’âge scolaire, seuls 110.200 sont scolarisés (8,8%) et, en 1954, il n’y en a que 307.100 sur 2.070.000 (14,8%).
Les sommes allouées aux fêtes publiques, toutes européennes, (14 juillet, etc.) sont plus importantes que celles allouées à l’assistance publique des musulmans.
Deux conclusions : ce sont les Algériens qui ont financé leur propre colonisation. L’État colonial prélève sur une seule communauté (les musulmans) et redistribue à une autre communauté (les Européens).  De ce fait, dans leur quasi-totalité, les Européens deviennent des agents actifs du système colonial. Et les Algériens musulmans deviennent des dhimmis.
Même s’il l’ignorait, tout Européen bénéficiait du système colonial. Une petite minorité n’en a jamais été dupe qui en condamnait le fonctionnement rentier. Comme le consommateur de chaussures Nike qui ignore qu’il bénéficie d’une rente collective ou le travailleur en France d’une raffinerie de  Total. Ce transfert financier d’un groupe – les Algériens musulmans au bénéfice d’un autre groupe – les Européens ne pouvait que produire des solidarités objectives antagoniques entre Européens d’un côté et Algériens de l’autre. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui le « communautarisme ».  Malgré les efforts d’une poignée de militants socialistes comme Charles André Julien aucune solidarité de classe n’a pu se développer[5].
Un tel système a permis aussi de maintenir en Algérie les notabilités de commandement locales en leur attribuant des fonctions de collecte de l’impôt, reproduisant en cela certains traits historiques antérieurs à la colonisation. Il a, en même temps, faute de retour sous forme de service public de leurs recettes aux payeurs,  fait apparaître ces notabilités (et l’administration) comme des éléments purement répressifs. Dès lors, on peut y voir l’une des raisons du détournement des populations algériennes de leurs propres notabilités ainsi démonétisées. Elles chercheront, de ce fait, le chemin de leur émancipation sous la conduite d’autres médiateurs, principalement issus du sous-prolétariat qui sauront créer une opposition ethnique aux colons, combinée à l’opposition politique à l’administration et l’opposition sociale aux notabilités musulmanes.
La vigne et l’arrimage au capitalisme français
En Algérie coloniale, il n’y a pas beaucoup d’Européens impliqués dans l’antagonisme direct de production. Ce sont, parmi eux, les propriétaires terriens qui font « suer le burnous » les industries sont rares. Il n’y avait que 22.000 propriétaires colons en 1954, mais un million d’Européens, fonctionnaires pour la plupart.
La politique foncière avait au début permis d’entretenir un courant régulier d’immigration européenne.
Deux mots sur cette immigration : Outre les immigrants venus étoffer les services administratifs et autres emplois de services, on observe la plus forte pression entre 1841 et 1846 (plus de 12.000 arrivants par an), ce qui peut expliquer le pourquoi de la politique de « resserrement » de Bugeaud. À partir de 1872, l’ouverture de l’immigration aux autres nationalités (Espagnols, Italiens, Maltais…) maintient un niveau de 10.000 arrivants par an qui baisse à 5.000 par an après la première guerre mondiale. Puis, après 1936, le solde migratoire européen devient négatif. Le mouvement des migrations s’inverse et des Européens commencent à quitter en masse la colonie. Entre 1936 et 1954, le solde migratoire est négatif : -78.400, soit, en moyenne, 8.000 départs nets par an.  Durant la même période, la chute de la création de fonds de commerce confirme que les opportunités se sont épuisées et que la colonisation n’offre plus de perspectives : 22.000 établissements créés en 1949 et seulement 3.400 en 1953. Les évènements survenus en mai 1945 à Sétif et Guelma viennent surdéterminer cette tendance de fond.  
On retrouve le trait de la première colonisation qui n’offrait aucune perspective économique et qu’on peut qualifier de stratégique (occuper le territoire par des Européens) et qui courut très vite à la faillite. Jusque vers 1870, la majorité les exploitants agricoles colons, de petite concession, ne disposaient ni des moyens financiers ni du crédit pour acquérir du matériel ou employer des salariés. Ils utilisaient les mêmes méthodes culturales que les fellahs. Ces petits colons cultivent orge sur blé, vendent la paille à l’armée d’occupation, et obtiennent, sans engrais ni assolement, un  bon rendement sur quelques années. Ne pratiquant pas, comme les natifs, la jachère qui permet le pacage des moutons et la fumure de la terre, leur concession se stérilise très rapidement et, souvent, ils l’abandonnent. On peut même dire que la colonisation agraire est, quarante après 1830, une sévère faillite économique.
Les tentatives partielles de cultures exotiques ou industrielles (coton, sucre) se soldent par des échecs. Les attributions de surfaces gigantesques à des sociétés financières ne donnent pas de résultats probants : mieux, elles s’avèrent régressives comme on l’a vu dans le cas de la Cie algérienne.
La valorisation économique de la colonie ne viendra pas d’une stratégie d’entrepreneurs mais d’un hasard historique, celui de la destruction du vignoble métropolitain par le phylloxéra dans les années 1870. À ceci s’ajoutent la franchise douanière sur les vins d’Algérie, obtenue dès 1867 (loi du 17 juillet) et le rétablissement des concessions gratuites par le décret du 24 juin 1871.
Un enquêteur, venu étudier les possibilités d’extension de la vigne en Algérie, s’exclame en 1877 : « Dans dix ans, il n’y aura plus de vigne en Europe. C’est l’Algérie qui doit combler le déficit, c’est elle qui doit rendre à la France les milliards qu’elle va perdre »[6]. Les colons se lancent alors, dans leur  quasi-totalité, « avec avidité, sans restriction »[7] dans la viticulture
En Algérie, on assiste alors à une véritable « ruée » européenne sur les terres. De 1870 à 1890, l’administration coloniale concède 580.000 ha aux colons. De 1871 à 1899, le solde des transactions foncières entre natifs et colons est en faveur des colons pour 535.000 ha. De 1880 à 1919, les Européens se portent acquéreurs de 874.000 ha nets. Ce qui met bas la légende impressionniste qui a couru chez certains colons et certains nationalistes algériens qui ont attribué aux Algériens une pratique de  rachat progressif de leurs terres, les colons considérant cela comme un danger, les nationalistes comme une preuve de patriotisme.
Après 1880, l’acte marchand détermine davantage l’orientation de la colonisation foncière que l’acte administratif. La propriété européenne s’agrandit davantage par le marché (30.000 ha par an) que par les concessions (20.000 ha par an). Les petits colons sont progressivement éliminés au bénéfice de propriétaires plus grands. La propriété foncière coloniale se concentre et il n’y aura plus que 28.300 propriétés coloniales en 1905.
Dans la vigne, le rapport sur investissement est bon. Il facilite l’obtention de crédit et, circonstance favorable, une Banque d’Algérie est là depuis quelques années (1851) qui va jouer à fond la carte de la viticulture. De ce crédit sont exclus les natifs. Pour avoir une idée de la rentabilité que génère la viticulture, il suffit de se pencher sur les résultats qu’affiche la Banque d’Algérie. Le bénéfice net de la banque bondit de 51.000 francs en 1851-52 à 485.000 francs en 1880. Le dividende distribué passe de 21 à 90 francs. L’action de nominal 500 francs en 1851 vaut 2.235 francs en 1880. Les financiers parisiens qui, en 1851, avaient souscrit aux actions de la Banque pour 500 F ont enregistré, au plus fort de la « ruée » viticole, une plus-value en capital de 1.735 F. Leur capital a été multiplié par 4,47 en trente ans.
Ces liens avec les milieux français ne se limitent pas à la finance. On fait venir de métropole la quasi-totalité de l’outillage agricole : tracteurs, charrues, machines d’épandage des produits chimiques, instruments de vinification, matériaux de construction pour les caves, matériel pour le transport (bois, fûts, citernes, camions, wagons et bateaux-citernes, etc.), le tout livré par l’industrie française. La chimie s’y ajoute: herbicides et pesticides sont abondamment utilisés. Sulfate de fer, atrazine, benzudride, aminotraziole, etc. sont utilisés pour nettoyer le sol des vignobles. Sulfate de cuivre, permanganate de potasse, bouillies arsenicales, nitrates de plomb, poudres insecticides, etc. combattent les parasites de la plante. Vers 1930, on estime que sur 2.700 F que nécessite l’exploitation d’un hectare de vigne, 1.000 F sont consacrés à l’achat de produits chimiques[8]. Mes calculs, à partir des Statistiques douanières, m’ont conduit à estimer que pour 100 de recettes tirées des ventes de vin en métropole, 56 y retournent pour opérer les achats et matériels nécessaires à la viticulture coloniale. De plus, vendant en francs et achetant en francs, l’économie coloniale ne connaît pas de soucis de balance des paiements pour se procurer ces produits ou matériels des États-Unis ou d’Allemagne. L’acquisition de devises  l’aurait contrainte à des redéploiements plus productifs.
Si elle est une très bonne affaire pour quelques milliers de grands colons, la viticulture l’est également pour quelques industries françaises, particulièrement celles des engrais et produits chimiques, ainsi que pour les financiers métropolitains. Ajoutons-y la demande de produits de consommation par des salariés algériens, payés en monnaie, et sortis du circuit d’auto-consommation pour s’employer dans les vignobles.
La viticulture s’accompagne d’un enrichissement qui provoque une forte restructuration des propriétés coloniales. Ce sont les plus grands, appuyés par le crédit bancaire, qui éliminent les petits. En 1950, les grandes propriétés viticoles de plus de 50 ha représentent la moitié du vignoble total mais n’emploie que 2% des salariés. En 1956, 10% des viticulteurs produisent 70% de la récolte et 42,7% n’en produisent que 3,1%.
C’est cette grande viticulture qui, par ses liens avec les milieux politiques et financiers, constitue le groupe de pression le plus puissant du colonat. Henri Borgeaud, l’un des plus en vue, possède les domaines de La Trappe (720 ha de vigne et 40.000 hl de vin) et du Chapeau du Gendarme (45.000 hl de vin, qui est géré sous forme de société au capital de 1 million de F-1958 et qui possède, par ailleurs, 100 ha d’agrumes). Il administre également :
-  le Crédit foncier d’Algérie et de Tunisie,
-  l’Union foncière Nord-africaine,
-  les Moulins du Chellif,
-  la Distillerie d’Alger,
-  la Société de textiles Lucien Borgeaud,
-  les Tabacs Bastos,
-  la Nord-africaine des ciments Lafarge,
-  la Compagnie des phosphates de Constantine,
-  le journal quotidien « La Dépêche d’Alger ».

Il regroupe ainsi entre les mains d’une même personne des intérêts dans l’agriculture, la banque et le crédit, les matériaux de construction, les engrais, le négoce, la presse, etc.
De plus, en tant que sénateur, il peut, politiquement, intervenir directement à Paris tout en se faisant appuyer médiatiquement par le journal algérois « La Dépêche», dont il est co-propriétaire[9].
Ce viticulteur s’implique donc dans l’économie capitaliste et tisse de nombreux liens avec les milieux métropolitains. La Cie des phosphates de Constantine, dont il est administrateur, appartient à la Banque de l’Union des mines.
Ces grands personnages entretiennent des relations d’intérêt avec les grandes maisons de négoce, courtage et transport du vin : Société anonyme de gérance et d’armement du groupe Rothshild, Société algérienne de navigation Ch. Schiaffino, liée aux Borgeaud par l’intermédiaire de Lucien Schiaffino co-propriétaire de  La Dépêche.
Cette viticulture suscite un violent débat en France sur ce que nous appelons aujourd’hui la « délocalisation ». Mais les efforts de la Confédération générale de vignerons français pour restreindre la culture de la vigne en Algérie resteront toujours vains. La C.G.V. voit le jour en 1907 et entame la lutte contre le colonat algérien dès 1908[10]. Elle demande l’institution d’une taxe de 5 F par hectolitre sur les vins provenant d’Algérie et l’arrêt des plantations en Algérie. Elle appuie sa demande sur trois arguments : charges fiscales inférieures en Algérie, main d’œuvre algérienne moins chère et absence de lois sociales[11]. Quand en 1933, un projet de loi, tendant à soumettre la viticulture coloniale à un régime plus sévère, est présenté au Parlement parisien, il est balayé par 435 voix contre (160 députés seulement voteront pour). Où l’on voit l’utilité pour un Borgeaud de se faire élire au Parlement de Paris.
Dans le milieu musulman, c’est un bouleversement : diffusion de pratiques monétarisées et salariales, intégration plus grande, quoiqu’inégalitaire, de la majorité de la population dans les circuits marchands, sous-prolétarisation massive avec l’augmentation du nombre de paysans sans-terre prêts à se salariser ou émigrer, et, élément contraire mais non négligeable, conversion d’une partie des paysans musulmans à la production de raisin à vin.
Viticulture et salariat agricole musulman
La viticulture et le salariat vont profondément remuer les traditions et la structure de la paysannerie algérienne. La viticulture va, en effet, représenter une opportunité pour un nombre substantiel de paysans musulmans qui peuvent, par la culture d’un hectare seulement de vigne, conserver leur terre. D’autres y saisissent l’opportunité d’un salariat qui peut, également, leur évite de vendre leur lopin.
La viticulture et l’agriculture coloniale n’emploient pratiquement que des salariés agricoles musulmans. En 1954, il y aura ainsi, 554.800 salariés agricoles musulmans contre seulement 8.300 européens. La prospérité viticole, et de façon plus générale celle de l’agriculture sinon de l’économie coloniale, n’auraient pu exister  sans le travail des ouvriers agricoles musulmans. Si c’est, en effet, le travail qui crée de la valeur, on peut dire alors que la prospérité de l’agriculture coloniale vient sans aucun doute du travail de salariés musulmans. Certains hommes politiques ou auteurs « révisionnistes » ne sont pourtant pas de cet avis. Ils attribuent ce mérite aux seuls Européens.  En 2005, une loi française a même été votée dans ce sens. Mais il y a plus étonnant.
Dans un livre publié en 2012, Philippe Bonnichon et Pierre Gény[12], citent un auteur algérien d’aujourd’hui qui pousse cependant l’audace jusqu’à affirmer  que : « En un siècle, à force de bras, les colons ont, d’un marécage infernal, mitonné un paradis lumineux. Seul l’amour pouvait oser pareil défi… Quarante ans est un temps honnête, ce nous semble, pour reconnaître que ces foutus colons ont plus chéri cette terre que nous, qui sommes ses enfants ». Ce type de révisionnisme, s’inscrit, en réalité, dans  toute une mode impressionniste qui ne fait que reprendre les clichés que propageaient déjà les chantres de la colonisation. Parmi eux, par exemple,  Émile-Félix Gautier qui écrivait en 1930: « En 1885, les 6.000 indigènes de Boufarik cultivaient 986 ha (..) Mais en 1830, ils n’ont jamais cultivé 986 ha, ils n’en cultivaient pas 100 et plus vraisemblablement ils n’en cultivaient pas 10»[13].
À l’émergence de ce salariat musulman, s’ajoute, grâce à la viticulture, la formation d’une paysannerie moyenne musulmane. Producteurs de raisin de table uniquement, les viticulteurs musulmans avaient pratiquement disparu en 1900 : 7.000 en 1865 et 3.280 en 1913.   Ils sont déjà  9.100 en 1931 et 16.000 en 1956. En 1956, le nombre de vignerons musulmans est égal à celui des vignerons colons mais ils ne cultivent que 40.000 ha de vignobles contre 341.000 pour les colons. À cette date, ils produisent 1.800.000 hl de vin. Le viticulteur musulman possède en moyenne 2,5 ha seulement. Cependant, la culture ou la propriété de 2,5 ha de vigne  peut équivaloir, dans des conditions de prix données, comme celles qui ont prévalu au début du 20ème  siècle, à celle de 75 hectares de blé en coteaux selon les méthodes traditionnelles.
Cette minorité paysanne s'active pour le marché: elle promeut un nouveau type de travail agricole visant à maximiser un volume financier et une rentabilité financière. La vigne exige, avant d'être productive, un temps d'investissement et d'attente (5 ans en moyenne) qui suppose un calcul financier de long terme. De plus, elle utilise, même sur les petites surfaces, un minimum de main d’œuvre salariée et de moyens modernes de production (labours profonds de défrichage, produits chimiques notamment et usage de pulvérisateurs).  Ce passage à  un statut de paysan moyen engagé dans l'économie monétaire et moderne concerne davantage les petits paysans que les propriétaires moyens traditionnels, qui, eux, semblent frappés de conservatisme.
Cette intégration d’une partie des campagnes dans les pratiques du marché ne manquera pas d’être déterminante pour la paysannerie algérienne devenue soit salariée soit cultivatrice soit sans-terre[14]. Là réside la révolution dans l’histoire des campagnes algériennes. Ce mouvement d’intégration au marché sera, comme on le sait, stoppé net en 1962[15].

Le lumpen-radicalisme
Si la colonisation représente une opportunité pour une part substantielle des musulmans  -- je ne parlerai ici que de l’aspect économique et laisserai de côté les opportunités civilisationnelles qui ont séduit beaucoup d’Algériens – elle a par contre provoqué un embrasement général à partir 1954. En réalité, la violence sourde n’a jamais cessée. Malgré la soumission du territoire tout entier, les autorités coloniales recensent à la fin du 19ème siècle, 2.934 attentats contre les propriétés coloniales en 1885, 3.934 en 1890 et 4.287 en 1910[16].
Un haut fonctionnaire du Gouvernement général parle en 1933 d’énervement des indigènes[17]. Augustin Berque observe qu’en 1940 seuls 10% des musulmans arrivent à subvenir correctement à leurs besoins[18].
Un indice qui ne trompe pas : alors que le mouvement d’immigration européenne fut continu depuis 1836 (sauf durant la Première guerre mondiale), il s’inverse à partir de 1936 : des Européens commencent à quitter l’Algérie dès cette date. La population musulmane quant à elle passe de 3.264.000 âmes en 1886 à 6.201.000 en 1936 et 8.449.000 en 1954.
En même temps les inégalités deviennent non pas visibles mais criantes et le niveau de vie de la majorité des musulmans passe en dessous de ce qu’il était avant la colonisation. Quelques exemples frappants : le nombre de maisons en dur des Algériens passe de 195.000 en 1895 à 177.000 en 1915, tandis que celui des tentes et gourbis progresse de 465.000 à 543.000.
Alors qu’ils sont 8 millions, les musulmans ne consomment en 1953 que 43.000 tonnes de viande, soit moins que le million d’Européens (43.500).
La production de céréales panifiables (blés+ orge) passe de 378 kg par tête en 1892 à 141 kg en 1946. Si l’on ne compte que les céréales produites par les musulmans, en 1945-49, la situation sur le front céréalier est explosive : les musulmans ne produisent que 0,92 quintal de céréales par tête durant cette période, soit, pour une ration d’un kilo par jour, un déficit de 273 kg/an/tête. Commencée  autour  d’une  histoire  de  blé,  la colonisation française       en     Algérie     semble     bien     s’être     terminée    également    autour d’une deuxième histoire de blé.
De tous côtés, les équilibres maintenus jusqu’en 1930-36 entre une économie coloniale d’exportation florissante et une faible population musulmane reléguée sur ses versants ne tiennent plus.
En 1954, il y a 494.000 propriétaires terriens musulmans. Les 200.000 paysans devenus moyens et intégrés à l’économie coloniale d’exportation (vigne à vin, agrumes, produits maraîchers) ne représentent avec leur famille que 12% de la population rurale musulmane. Si on leur ajoute les artisans et commerçants 54.300, les 112.800 ouvriers agricoles permanents musulmans et les 112.600 ouvriers non-agricoles – recensement de 1954 , on obtient, familles comprises, quelques deux millions et demi de musulmans disposant de ressources permanentes sinon substantielles. Compte tenu de la population active musulmane recensée en 1954 (3.218.000 personnes), on peut conclure que 68% de cette population n’a pas d’emploi permanent, c'est-à-dire quelques 1.200.000  chefs de famille « précaires » : khammès, sans terre, sans travail, journaliers, saisonniers, manœuvres, cireurs, porte-faix, etc., Ce sont ces « sous-prolétaires » qui constitueront les bataillons de la guerre 1954-1962.

On peut résumer le mouvement historique ainsi : relatif enrichissement d’une partie de la paysannerie musulmane algérienne d’un côté ; sous-prolétarisation massive et misère et énervement de l’autre. Je dirai qu’il apparaît, selon une expression de Achille Mbembé, un lumpen-radicalisme. Franz Fanon avait un peu vite parlé de paysannerie algérienne révolutionnaire[19]. Ce sont les sous-prolétaires, ces centaines de milliers de paysans sans terre ou ces Ali la pointe des villes, qui ont fourni les contingents guevaristes. Permettez-moi de vous citer quelques phrases d’Achille Mbembé écrites en décembre 2017 à propos de qu’il nomme « lumpen-radicalisme ». Son but est de dénoncer les tyrannies africaines d’aujourd’hui. N’y voyez aucune malice et ne faites aucun rapprochement avec les radicalisés dont parle la presse et qui, souvent, sont des produits tardifs de la colonisation.  Mais ce peut-être le portrait d’un sous-prolétaire algérien des années 1950 ou d’aujourd’hui ?
« Il s’agit, en général, de gens qui ne connaissent pas le monde, qui n’en ont d’expérience qu’indirecte, celle des apparences, sous le signe de la marchandise qui éblouit, et du désir quasi irrépressible qu’elle suscite. Il s’agit, d’autre part, d’une génération qui n’a jamais connu que la tyrannie (j’y ajouterai la colonisation) et le patriarcat. Elle a été enrôlée dans des systèmes d’éducation qui n’éduquent personne et apprennent à tous à tricher.
« La tyrannie lui a appris à parler une langue ordurière et dénuée de symboles, la langue de ces corps et de ces existences transformées en égouts. Elle a produit d’innombrables personnages fêlés, des centaines de milliers de vies ratées dont des entrepreneurs politiques peu scrupuleux se considèrent aujourd’hui, à leurs risques et périls, les porte-voix. Il s’agit de vies rongées désormais par un ressentiment sans bornes, la soif de vengeance » pour laquelle la seule chose qui reste à faire «  est de combattre le feu par le feu, l’ordure par l’ordure, la violence par plus de violence, en retournant le poison contre ceux qui l’ont fabriqué ».
« Enfin, il s’agit d’une génération qui a été socialisée de telle manière que la brutalité ne lui apparaît guère comme quelque chose de répugnant. En effet, sous les régimes tyranniques, le culte de la brutalité passe par d’interminables petits rituels d’humiliation et petites rapines – la bordée d’injures et d’insultes déversées quotidiennement sur des gens dont on ignore tout, les bagarres de rue ou entre voisins, des châtiments corporels dans les écoles, vexations et brimades de toutes sortes, que ce soit par le gendarme, le chauffeur de taxi, le policier en faction ou le préposé au guichet, le viol des esprits, des corps et des nerfs par l’État et ses représentants. Ces rituels quotidiens s’accompagnent de toutes sortes de ponctions et subornations, exactions et prédations»[20].
La colonisation c’était aussi cela. Les tyrannies d’aujourd’hui ne font que répéter cette histoire. 


   


[1] Ernest-Picard P., La monnaie et le crédit en Algérie depuis 1830, Plon, Paris 1930
[2] Gautherot G., La conquête d’Alger: 1830, d’après les papiers inédits du Maréchal de Bourmont commandant en chef de l’expédition, Payot, Paris 1929

[3] Emerit M., Une cause de l’expédition d’Alger, le trésor de la Casbah, in Bulletin de la section d’histoire moderne et contemporaine du Comité des travaux historiques et scientifiques, 1954
[4] E. Labiche, Rapport de la commission sénatoriale du 4 février 1896, Journal Officiel, Sénat, Paris
[5]  Débarqué à Oran en 1906, il associe rapidement combat social et lutte anticolonialiste. Il préside la Ligue des droits de l'homme en Algérie et en Tunisie en 1918, puis est conseiller général d'Oran de 1920 à 1923.

Au congrès de Tours, en 1920, il adhère à la IIIe Internationale. Il fait partie, en 1921, de la délégation du Parti communiste au IIIe congrès de l'Internationale à Moscou.

Rompant avec le Parti communiste au retour d'un voyage en U.R.S.S., il s'inscrit à la S.F.I.O
[6] in Isnard, op. cit., II, p. 108
[7] Ibid.
[8] Selnet F., Colonisation officielle et crédit, Thèse, Minerva, Alger 1930, p. 29
[9] Renseignements qui semblent avoir échappés à Michèle Barbier  in Le mythe Borgeaud, Wallada éd., Chateauneuf les Martigues, 1995

[10] Voir : Le Tocsin, Organe de la Confédération générale des vignerons, 21 avr.-15 sept. 1907, Argeliers, Aude, remplacé en nov. 1907 par Vendémiaire
    Confédération générale des vignerons [français], Tableau comparatif des droits de douane perçus en 1914 et 1923 sur diverses catégories de marchandises, Narbonne 1924
   Volck A., Le problème viticole franco-algérien, Domat-Montchrestien, Paris 1934
[11] Il est curieux de constater que ce soient les mêmes arguments qu’utilisent les protectionnistes anti-chinois du XXIème siècle.
[12]  Présences françaises outre-mer, XVIe-XXIe siècles : Science, religion et culture, Karthala Éditions, Paris (2012), p.549
[13]  E.F. Gautier, Un siècle de colonisation, 1930, p. 71
[14]D’où les trois tendances politiques observées : socialiste ouvrière, assimilationniste et indépendantiste.
[15] Voir Henni A., Économie de l’Algérie indépendante, ENAG, Alger 1991
[16] Exposé de la situation…, 1895 et suiv.
[17] Nouschi A., L’Algérie amère…, op. cit., p. 99
[18] Berque A., Le fellah algérien, Alger 1944
[19] Fanon F., Les damnés de la terre, Maspéro, Paris 1961. L’auteur y considérait que la paysannerie algérienne était « révolutionnaire » dans son ensemble. Or, l’approche plus détaillée de la population rurale musulmane permet de distinguer entre les propriétaires et les sans-terre qui, tout en étant ruraux, ne sont pas paysans (ce que j’appelle le sous-prolétariat et qui formera, lui, les soldats de l’A.L.N.) et entre les propriétaires à bas revenu, à revenu moyen et à haut revenu (sans compter les 8.500 latifundiaires) qui ont pu, pour certains, rejoindre (parfois tôt, parfois tard) la lutte anti-coloniale.
[20]  « Le lumpen-radicalisme et autres maladies de la tyrannie », in journal Le monde 28.12.2017

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