Une économie sans accumulation civile
par Ahmed Henni
En jetant un bref coup d’œil de longue histoire sur
l'Algérie, on observe que depuis la disparition du Maghreb central
et l'apparition de la Régence ottomane, le pays est gouverné par
une succession d'administrations militaires ou militarisées, celle
des janissaires, puis celle de l'administration coloniale puis enfin
celle de l'administration de l'indépendance, chacune prenant la
suite de l'autre avec pour axe stratégique central l'étouffement de
toute émergence d'une élite civile concurrente. Les marchands du
Maghreb central avaient opéré une accumulation primitive et étaient
devenus une couche sociale associée aux pouvoirs, dirigeante
politiquement et, par l'acquisition de réserves foncières urbaines
et autour des villes, éminente socialement.
En instituant un monopole du commerce extérieur, les
janissaires ont provoqué son extinction au profit de négociants
étrangers. Ce qui est devenu depuis une règle de gestion politique.
Le pouvoir colonial a continué d'étouffer toute vélléïté
d'accumulation civile algérienne, préférant lui aussi encourager
les colons ou les métropolitains. Le pouvoir indépendant reproduit
cette tradition quand il préfère faire appel à des opérateurs
étrangers que susciter des vocations capitalistes civiles nationales
comme l'a fait par exemple le pouvoir militaire sud coréen dans les
années 1950 avec la création des chaebols. Le pouvoir sud coréen a
aussi construit une capacité d'administration absente en Algérie.
La préférence pour les opérateurs étrangers n'est pas innocente :
elle permet souvent de réaliser des montages financiers propices à
la perception de commissions en devises et domiciliées à
l'extérieur du territoire1.
Cette stratégie d'élimination des élites économiques
civiles commence déjà avec l'indépendance avec le gel des affaires
et des propriétés vacantes, contrôlées par le pouvoir militarisé,
et une légitimation socialisante aidant, interdites de
privatisation. N'oublions pas que ce gel n'a permis d'occuper que
300.000 travailleurs sur les propriétés coloniales alors que
2.500.000 paysans sans terre, qui espéraient tant de l'indépendance,
étaient maintenus à l'écart.
En 1965, le pouvoir militarisé s'affiche explicitement
comme pouvoir militaire et va lancer plusieurs offensives pour
éliminer toute vélléïté d'accumulation civile et étouffer
l'émergence d'élites civiles concurrentes.
Dès son installation, le pouvoir militaire signe des
accords pétroliers avec le gouvernement français et confie
l'exploitation des hydrocarbures aux compagnies étrangères, élimine
ainsi de fait toute promotion de capitaux civils algériens dans
l'exploitation des hydrocarbures. En répliquant aux autorités
françaises qui venaient de limiter l'importation de vin algérien
par des arrachages de vignes, légitimée par une supposée défense
de l'islam, le pouvoir militaire élimine aussi toute activité
d'exportation des vins. Il décrète également un monopole de
l'importation des produits alimentaires (thé, café, sucre, etc.)
qu'il confie à l'Office national de commercialisation et liquide
les importateurs civils qui, pour certains d'entre eux, avaient
acquis un large savoir faire dans le secteur mais pouvaient aussi
bien accumuler des capitaux qu'entraver l'obscurité des transactions
menées par un ONACO aux ordres et source de juteuses commissions.
Après un moment d'antagonisme pendant lequel il fut
traité de pouvoir réactionnaire, le pouvoir militaire passa un
compromis historique avec le Parti de l'Avant-garde socialiste
(ex-communiste) et put trouver ainsi les légitimations socialistes
au monopole du pouvoir qu'il visait et passer à l'offensive contre
les notabilités traditionnelles qui, bien qu'à l'étroit,
constituaient encore des germes d'une accumulation civile plus
poussée.
Le lancement de la Révolution agraire en 1971 vise à
éliminer les moyens et grands propriétaires fonciers, susceptibles
d'être des porteurs d'accumulation ou de constituer aussi des
troupes civiles de potentiels mouvements d'opposition. Une fois cette
couche éliminée économiquement et politiquement, le pouvoir prend,
en 1976, prétexte d'une déclaration hostile à sa politique
vis-à-vis du Sahara occidental pour nationaliser les biens des
signataires (usine de polymères pour Kheïreddine, pharmacie pour
Abbas et Ben Khedda) et les mettre en résidence surveillée, ou,
pour les fonctionnaires supprimer leur salaire (Kiouane, Directeur de
la Fonction publique, Lahouel, directeur d’une société
nationale). Ces notabilités historiques, porteuses d'idées
libérales, avaient signé le10 Mars 1976 un manifeste où elles
dénonçaient en réalité le monopole du pouvoir militaire. Elles
déclaraient entre autre :
« Faute d'institutions, l'État
algérien n'existe pas. Il faut le créer; l'Algérie n'a pas de
constitutions ni de lois. Elle vit dans le provisoire. Le temps est
venu d'y mettre fin. (..) Le pouvoir personnel s'exerce sans
contrôle. Il dispose à son gré du destin de notre pays, de nos
ressources, du budget.(..) Il est seul juge du maintien de la paix ou
de la guerre. Le peuple n'est jamais consulté. »
La riposte du pouvoir militaire s'orienta dans deux
directions :
– acquérir une légitimité politique pour son
exercice monopoliste du pouvoir. Ce fut l'octroi de la Charte
nationale de 1976.
– faire émerger une accumulation civile sous contrôle
militaire par l'octroi sélectif d'autorisations d'activité et de
licences d'importation à des clients sortis de nulle part et
vassalisés, comme l'a montré Djilali Liabès, (Capital privé et
patrons d'industrie en Algérie (1962-1982) : propositions pour
l'analyse de couches sociales en formation, Alger, éd. CREA,
1984). Ce sont ces fidèles qui, riches aujourd'hui, tiennent le
devant de la scène mais dépendent toujours du pouvoir militaire
soit par association ou pour une signature par ci par là ou un
manque de titre de propriété foncière privée, etc. L'ancien chef
du Gouvernement Mouloud Hamrouche résume ainsi : « En
Algérie, ce sont les réseaux qui gouvernent et non pas les
institutions. Aujourd’hui, nous nous retrouvons face à des
administrations qui n’obéissent plus à la loi, mais aux coups de
téléphone ». (Conférence du 27 juin 2014, Tizi Ouzou ,
Liberté 28.6.2014.) Depuis, hors l'import-import, les perspectives
n'incitent pas à entrevoir la possibilité d'une accumulation civile
à court terme.
La Charte de 1976 affichait clairement le but du pouvoir
militaire. Elle stipulait notamment : « Il convient de limiter
la multiplication, entre les mains d'une même personne privée, de
petits moyens de production et d'entreprises à caractère modeste,
et à plus forte raison d'entreprises de taille plus grande (..).
Par ailleurs, l'État doit veiller à ce que, dans
certains secteurs de l'économie, l'ensemble des activités privées,
même lorsqu'elles sont constituées par des entreprises artisanales
ou de taille modeste, ne parvienne pas à prendre une dimension
prépondérante par rapport au secteur socialiste. » (Charte,
p. 133)
Depuis, la même gouvernance continue.
La proposition historique que j'en tire est que, depuis
les janissaires, le pouvoir militarisé ou militaire, n'a eu qu'une
seule règle : empêcher la constitution d'une accumulation
civile porteuse de l'émergence d'élites civiles concurrentes de ce
pouvoir. Conséquemment, au lieu de viser à construire un État
promoteur et porteur d'une accumulation civile, les élites
militaires ne cherchent qu'à l'affaiblir et neutraliser les
potentielles élites civiles concurrentes qui voudraient le
renforcer. Les élites militaires sont une couche sociale comme une
autre et défendent des intérêts propres corporatistes et
hiérarchisés. Or, il semble bien que ces élites ne visent pas à
produire un État mais seulement des bureaucraties qui leur font
allégeance. Leur but est d'écarter tout projet civil de production
d'un État. M. Hamrouche observe lui-même pour l'Algérie que
l'emprise des élites militaires n'a eu pour résultat que l'absence
d'État. En juillet 2014, il constatait que : «Les partis
politiques sont en crise, l’administration publique n’a rien de
public, l’impôt n’existe pas, les grands services publics sont
quasi inexistants (voir la situation de nos hôpitaux), l’économie
ne fonctionne pas, c’est le cas aussi de l’école malade, et, par
ricochet, c’est nous tous qui sommes malades ».
(lequotidienalgerie.org, 19 juil. 2014).
Certes, une grande partie de la population citadine, a
toujours fait alliance et soutenu les élites militaires, garantes
d'une accumulation vassalisée face à une plèbe exclue et
représentée comme menaçante et dangereuse . Bref, les élites
militaires ne sont pas égalisatrices en droits. Leur but est,
partout, de neutraliser les élites civiles qui s'opposent à elles.
Ces élites militaires n'ont pas été le produit d'un
État. Elles craignent l'apparition d'élites civiles. Elles veulent
des bureaucraties à leur service, des hommes d'affaires ou des
religieux qui leur prêtent allégeance. Là où un État existe,
elles ne chercheraient qu'à l'affaiblir.
Contrôlant les ressources en devises sur lesquelles
elles ont la haute main, elles n'ont toujours pas autorisé une
convertibilité permettant à une jeunesse en mal d'activité de
s'insérer dans la mondialisation.
Les contraintes liées au paiement conduisent à un
rationnement qui fait que l'ouverture affichée est, en réalité,
interdite à ceux qui ne peuvent accéder ni au crédit ni aux
devises et qu'il faut exclure. Un coup d’œil sur l'ailleurs montre
que même la Lettonie a institué une convertibilité totale. En
Algérie, les craintes sont toujours présentes de l'émergence d'une
nouvelle génération civile aspirant à la modernité, représentée
par une jeunesse qui est déjà en plein dans une mondialisation
culturelle et consumériste mais qui est privée des moyens matériels
qui lui permettraient de négocier une insertion dans la
mondialisation économique. On en est à des années lumières
lorsqu'on sait qu'en Tunisie feu Mohamed Bouazizi n'a même pas pu
obtenir une carte de vendeur ambulant.
Ainsi amputés de moyens économiques, privés des
satisfactions consuméristes valorisées par la mondialisation
culturelle dans laquelle ils baignent, ces jeunes doivent pourtant
recourir aux solidarités traditionnelles. La société produit tout
à la fois une acculturation culturelle et une inclusion à la
mondialisation consumériste et, contradictoirement, faute de
redistribution des ressources ou de liberté d'initiative, une
exclusion de ce monde consumériste qui ne peut, de ce fait, qu'être
fantasmé et devenir une source de frustrations. Une grande partie
de ces jeunes plébéïens se replient alors sur leur milieu familial
qui, à coup d'affects, de signes et d'émotions, active en eux une
identification islamique.
La disjonction entre la culture et la structure est
double : entre, d'une part, une structure économique et sociale
monopoliste et inégalitaire et une culture mondialiste des droits de
l'homme et de la consommation et, d'autre part, entre cette même
culture et les structures familiales traditionnelles légitimées par
les islamistes.
L'islamité est construite doublement en rupture :
avec la société excluante qui exclue matériellement mais,
contradictoirement, véhicule une acculturation mondialiste qui
fascine la jeunesse, et rupture avec la famille qui, certes, offre
une solidarité matérielle et de l'affect et à laquelle ils sont
émotionnellement attachés, mais qui reste un milieu familial
véhiculant contradictoirement une culture traditionnelle que la
jeunesse, avide d'acculturation mondialiste, rejette sinon méprise.
D'où la stratégie de séduction des groupes prônant
la violence qui jouent sur le double registre de l'émotion
identitaire et de l'acculturation mondialiste, associant devenir
individuel moderne et gangstérisme matériel, c'est à dire une
négociation d'entrée dans la mondialisation perverse et criminelle.
C'est ainsi que se perdent des énergies.
Les pouvoirs successifs maintiennent par
l'inconvertibilité monétaire et le contrôle du crédit un
isolement qui garantit et asseoit leur main mise sur le pays. Même
les négociations d'adhésion à l'Organisation mondiale du commerce
traînent la patte. Le Groupe de travail de l’accession de
l’Algérie a été établi le 17 juin 1987 et s’est réuni pour
la première fois en avril 1998. Le 13ème round est pour ce 1er
trimestre 2015. Toute perspective civile semble effrayante.
Le dernier rapport de la Banque mondiale résume:
« Le développement du secteur privé est entravé par les
difficultés d’accès au crédit, les complexités de
l’environnement réglementaire et la lourdeur des procédures de
création d’une entreprise. Si le chômage s’est globalement
stabilisé autour de 10% depuis 2010, il atteint 24,8% chez les
jeunes et 16,3% chez les femmes. Le processus d’intégration du
pays au commerce mondial évolue très lentement et les négociations
en vue de son adhésion à l’OMC n’ont pas beaucoup avancé. »
(31 janvier 2015)
Les résultats de l'enquête Recensement économique
publiés en juillet 2012 par l'Office national des statistiques
indiquent que « seulement 3,3% des entreprises déclarent
les emprunts bancaires comme principale source de leur financement »
et que « 83,2% des entreprises tous secteurs confondus
déclarent s’autofinancer » (p.27). Face au problèmes de
trésorerie, seules 4 ,0 % ont pu avoir recours à des crédits
bancaires et que près de 73 % de celles-ci ont eu des difficultés à
les contracter. « Ces difficultés, note l'ONS, sont
liées à plusieurs problèmes, notamment la complexité du dossier
et la lenteur administrative. »
En ce qui concerne l'accès à la convertibilité, 25,2%
des entreprises, industrielles pour la plupart, disent avoir dû
arrêter leur activité à cause de ruptures des stocks de matières
premières et demi- produits importés. Faute d'accès au crédit et
à la convertibilité, il ne reste pour ceux qui voudraient se lancer
dans l'activité que le tout petit commerce de survie (confère
Mohamed Bouazizi) ou l'économie noire. Pour ce qui est des activités
qu'il a pu saisir statistiquement, l'ONS relève que « le
nombre d’entités économiques activant dans le secteur tertiaire
est de 829.688 entités, soit près de 89,0% de l’ensemble, ce qui
dénote clairement le caractère tertiaire de l’économie
nationale. »
Il y a à choisir entre une économie intégrant
dignement une jeunesse en mal d'activité mais exclue des sources de
financement nationales et internationales, exclue du crédit et de la
convertibilité, toutes monopolisées sous l'autorité de l'État par
des élites économiques plus spéculatrices qu'économiques. Cette
jeunesse est condamnée à rêver d'un ailleurs si ce n'est de
« brûler » la Méditerranée (harraga), ou faire
semblant de gérer une façade respectable construite par des élites
liées par une vraie économie souterraine d'État et qui recèle en
germe des antagonismes porteurs de criminalité et de violence
politique.
mars 2015
1
Pour donner un exemple, voici ce que révèle en 2015 l'enquête
Swissleaks sur HSBC et les scandales liés à la construction
de l’autoroute Est-Ouest:
Le nom de Sid Ahmed Tadjeddine Addou, 50 ans, figure sur le listing
HSBC dont dispose Maghreb Émergent. Nous disposons également
d’une partie des flux vers ses deux comptes mais pas de leur
solde. Cet homme d’affaires originaire de Tlemcen poursuivi pour
association de malfaiteurs, trafic d’influence, corruption et
blanchiment d’argent est en détention préventive depuis 2009
dans le cadre de l’affaire de l’autoroute Est-Ouest. C’est un
proche du ministre Amar Ghoul.
Comme le précise le document judiciaire rendant compte de la
commission rogatoire envoyée en Suisse, le nom de Sid Ahmed
Tadjeddine Addou est lié à deux comptes ouverts à HSBC Suisse aux
noms de deux sociétés domiciliées aux iles vierges britanniques,
Rubato Holdings Limited et Merland Limited. Ces deux sociétés
auraient servi, selon les conclusions du magistrat instructeur en
charge de l’affaire de l’autoroute Est-Ouest, à dissimuler les
transactions fictives qu’aurait conclues Sid Ahmed Tadjeddine
Addou avec le groupe canadien SM International Inc. et le groupe
portugais COBA. Ces deux entreprises internationales ont fourni des
services de contrôle externe de qualité et de topographie dans le
cadre de la réalisation de l’autoroute est-ouest grâce à son
intermédiation avec les Chinois de CITIC-CRCC qui ont réalisé les
lots centre et ouest de l’autoroute est-ouest.
SMI a versé les 5% convenus avec Sid Ahmed Tadjeddine Addou, en
cinq tranches, sur le compte de la société Rubato. Cinq virements
pour un total de près de 620.000 USD. Les portugais de COBA, eux,
ont viré 186.000 euros (près de 240.000 USD, Ndlr) sur le compte
de l’autre société, Merland. Les commissions rogatoires envoyées
en suisse font également état de mouvements de fonds que le
prévenu n’a pas pu justifier durant l’instruction. Comme les
4,25 millions USD virés le 26 février 2009 à partir du Crédit
Suisse ou le transfert de 1 million USD à partir d’un de ses
deux comptes à la HSBC vers un compte domicilié à Rome, dans la
banque italienne Banca Ubae Spa. Un montant que le prévenu affirme
avoir prêté à un ami qatari, Mohamed el-Sebaï, en charge d’un
projet immobilier au Liban.
Les avocats de Sid Ahmed Tadjeddine Addou ont plaidé devant la
Chambre d’accusation que les charges ne sont pas constituées du
fait que la relation d’affaires entre leur client et les groupes
susmentionnés relève du domaine de la sous-traitance entre
entreprises privées étrangères et ne tombe pas sous le coup de la
législation algérienne. Le procès de l’affaire de l’autoroute
est-ouest est prévu pour le 25 mars prochain.
http://www.maghrebemergent.info/actualite/maghrebine/46262-swissleaks-des-surprises-dans-le-listing-des-clients-algeriens-d-hsbc-suisse.html
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