samedi 20 février 2016

Algérie: Une économie sans accumulation civile

Une économie sans accumulation civile

par Ahmed Henni

      En jetant un bref coup d’œil de longue histoire sur l'Algérie, on observe que depuis la disparition du Maghreb central et l'apparition de la Régence ottomane, le pays est gouverné par une succession d'administrations militaires ou militarisées, celle des janissaires, puis celle de l'administration coloniale puis enfin celle de l'administration de l'indépendance, chacune prenant la suite de l'autre avec pour axe stratégique central l'étouffement de toute émergence d'une élite civile concurrente. Les marchands du Maghreb central avaient opéré une accumulation primitive et étaient devenus une couche sociale associée aux pouvoirs, dirigeante politiquement et, par l'acquisition de réserves foncières urbaines et autour des villes, éminente socialement.
      En instituant un monopole du commerce extérieur, les janissaires ont provoqué son extinction au profit de négociants étrangers. Ce qui est devenu depuis une règle de gestion politique. Le pouvoir colonial a continué d'étouffer toute vélléïté d'accumulation civile algérienne, préférant lui aussi encourager les colons ou les métropolitains. Le pouvoir indépendant reproduit cette tradition quand il préfère faire appel à des opérateurs étrangers que susciter des vocations capitalistes civiles nationales comme l'a fait par exemple le pouvoir militaire sud coréen dans les années 1950 avec la création des chaebols. Le pouvoir sud coréen a aussi construit une capacité d'administration absente en Algérie. La préférence pour les opérateurs étrangers n'est pas innocente : elle permet souvent de réaliser des montages financiers propices à la perception de commissions en devises et domiciliées à l'extérieur du territoire1.
      Cette stratégie d'élimination des élites économiques civiles commence déjà avec l'indépendance avec le gel des affaires et des propriétés vacantes, contrôlées par le pouvoir militarisé, et une légitimation socialisante aidant, interdites de privatisation. N'oublions pas que ce gel n'a permis d'occuper que 300.000 travailleurs sur les propriétés coloniales alors que 2.500.000 paysans sans terre, qui espéraient tant de l'indépendance, étaient maintenus à l'écart.
      En 1965, le pouvoir militarisé s'affiche explicitement comme pouvoir militaire et va lancer plusieurs offensives pour éliminer toute vélléïté d'accumulation civile et étouffer l'émergence d'élites civiles concurrentes.
Dès son installation, le pouvoir militaire signe des accords pétroliers avec le gouvernement français et confie l'exploitation des hydrocarbures aux compagnies étrangères, élimine ainsi de fait toute promotion de capitaux civils algériens dans l'exploitation des hydrocarbures. En répliquant aux autorités françaises qui venaient de limiter l'importation de vin algérien par des arrachages de vignes, légitimée par une supposée défense de l'islam, le pouvoir militaire élimine aussi toute activité d'exportation des vins. Il décrète également un monopole de l'importation des produits alimentaires (thé, café, sucre, etc.) qu'il confie à l'Office national de commercialisation et liquide les importateurs civils qui, pour certains d'entre eux, avaient acquis un large savoir faire dans le secteur mais pouvaient aussi bien accumuler des capitaux qu'entraver l'obscurité des transactions menées par un ONACO aux ordres et source de juteuses commissions.
      Après un moment d'antagonisme pendant lequel il fut traité de pouvoir réactionnaire, le pouvoir militaire passa un compromis historique avec le Parti de l'Avant-garde socialiste (ex-communiste) et put trouver ainsi les légitimations socialistes au monopole du pouvoir qu'il visait et passer à l'offensive contre les notabilités traditionnelles qui, bien qu'à l'étroit, constituaient encore des germes d'une accumulation civile plus poussée.
Le lancement de la Révolution agraire en 1971 vise à éliminer les moyens et grands propriétaires fonciers, susceptibles d'être des porteurs d'accumulation ou de constituer aussi des troupes civiles de potentiels mouvements d'opposition. Une fois cette couche éliminée économiquement et politiquement, le pouvoir prend, en 1976, prétexte d'une déclaration hostile à sa politique vis-à-vis du Sahara occidental pour nationaliser les biens des signataires (usine de polymères pour Kheïreddine, pharmacie pour Abbas et Ben Khedda) et les mettre en résidence surveillée, ou, pour les fonctionnaires supprimer leur salaire (Kiouane, Directeur de la Fonction publique, Lahouel, directeur d’une société nationale). Ces notabilités historiques, porteuses d'idées libérales, avaient signé le10 Mars 1976 un manifeste où elles dénonçaient en réalité le monopole du pouvoir militaire. Elles déclaraient entre autre :
« Faute d'institutions, l'État algérien n'existe pas. Il faut le créer; l'Algérie n'a pas de constitutions ni de lois. Elle vit dans le provisoire. Le temps est venu d'y mettre fin. (..) Le pouvoir personnel s'exerce sans contrôle. Il dispose à son gré du destin de notre pays, de nos ressources, du budget.(..) Il est seul juge du maintien de la paix ou de la guerre. Le peuple n'est jamais consulté. »
      La riposte du pouvoir militaire s'orienta dans deux directions :
acquérir une légitimité politique pour son exercice monopoliste du pouvoir. Ce fut l'octroi de la Charte nationale de 1976.
faire émerger une accumulation civile sous contrôle militaire par l'octroi sélectif d'autorisations d'activité et de licences d'importation à des clients sortis de nulle part et vassalisés, comme l'a montré Djilali Liabès, (Capital privé et patrons d'industrie en Algérie (1962-1982) : propositions pour l'analyse de couches sociales en formation, Alger, éd. CREA, 1984). Ce sont ces fidèles qui, riches aujourd'hui, tiennent le devant de la scène mais dépendent toujours du pouvoir militaire soit par association ou pour une signature par ci par là ou un manque de titre de propriété foncière privée, etc. L'ancien chef du Gouvernement Mouloud Hamrouche résume ainsi : « En Algérie, ce sont les réseaux qui gouvernent et non pas les institutions. Aujourd’hui, nous nous retrouvons face à des administrations qui n’obéissent plus à la loi, mais aux coups de téléphone ». (Conférence du 27 juin 2014, Tizi Ouzou , Liberté 28.6.2014.) Depuis, hors l'import-import, les perspectives n'incitent pas à entrevoir la possibilité d'une accumulation civile à court terme.
      La Charte de 1976 affichait clairement le but du pouvoir militaire. Elle stipulait notamment : « Il convient de limiter la multiplication, entre les mains d'une même personne privée, de petits moyens de production et d'entreprises à caractère modeste, et à plus forte raison d'entreprises de taille plus grande (..).
Par ailleurs, l'État doit veiller à ce que, dans certains secteurs de l'économie, l'ensemble des activités privées, même lorsqu'elles sont constituées par des entreprises artisanales ou de taille modeste, ne parvienne pas à prendre une dimension prépondérante par rapport au secteur socialiste. » (Charte, p. 133)
      Depuis, la même gouvernance continue.
     La proposition historique que j'en tire est que, depuis les janissaires, le pouvoir militarisé ou militaire, n'a eu qu'une seule règle : empêcher la constitution d'une accumulation civile porteuse de l'émergence d'élites civiles concurrentes de ce pouvoir. Conséquemment, au lieu de viser à construire un État promoteur et porteur d'une accumulation civile, les élites militaires ne cherchent qu'à l'affaiblir et neutraliser les potentielles élites civiles concurrentes qui voudraient le renforcer. Les élites militaires sont une couche sociale comme une autre et défendent des intérêts propres corporatistes et hiérarchisés. Or, il semble bien que ces élites ne visent pas à produire un État mais seulement des bureaucraties qui leur font allégeance. Leur but est d'écarter tout projet civil de production d'un État. M. Hamrouche observe lui-même pour l'Algérie que l'emprise des élites militaires n'a eu pour résultat que l'absence d'État. En juillet 2014, il constatait que : «Les partis politiques sont en crise, l’administration publique n’a rien de public, l’impôt n’existe pas, les grands services publics sont quasi inexistants (voir la situation de nos hôpitaux), l’économie ne fonctionne pas, c’est le cas aussi de l’école malade, et, par ricochet, c’est nous tous qui sommes malades ». (lequotidienalgerie.org, 19 juil. 2014).
      Certes, une grande partie de la population citadine, a toujours fait alliance et soutenu les élites militaires, garantes d'une accumulation vassalisée face à une plèbe exclue et représentée comme menaçante et dangereuse . Bref, les élites militaires ne sont pas égalisatrices en droits. Leur but est, partout, de neutraliser les élites civiles qui s'opposent à elles.
      Ces élites militaires n'ont pas été le produit d'un État. Elles craignent l'apparition d'élites civiles. Elles veulent des bureaucraties à leur service, des hommes d'affaires ou des religieux qui leur prêtent allégeance. Là où un État existe, elles ne chercheraient qu'à l'affaiblir.
      Contrôlant les ressources en devises sur lesquelles elles ont la haute main, elles n'ont toujours pas autorisé une convertibilité permettant à une jeunesse en mal d'activité de s'insérer dans la mondialisation.
      Les contraintes liées au paiement conduisent à un rationnement qui fait que l'ouverture affichée est, en réalité, interdite à ceux qui ne peuvent accéder ni au crédit ni aux devises et qu'il faut exclure. Un coup d’œil sur l'ailleurs montre que même la Lettonie a institué une convertibilité totale. En Algérie, les craintes sont toujours présentes de l'émergence d'une nouvelle génération civile aspirant à la modernité, représentée par une jeunesse qui est déjà en plein dans une mondialisation culturelle et consumériste mais qui est privée des moyens matériels qui lui permettraient de négocier une insertion dans la mondialisation économique. On en est à des années lumières lorsqu'on sait qu'en Tunisie feu Mohamed Bouazizi n'a même pas pu obtenir une carte de vendeur ambulant.
Ainsi amputés de moyens économiques, privés des satisfactions consuméristes valorisées par la mondialisation culturelle dans laquelle ils baignent, ces jeunes doivent pourtant recourir aux solidarités traditionnelles. La société produit tout à la fois une acculturation culturelle et une inclusion à la mondialisation consumériste et, contradictoirement, faute de redistribution des ressources ou de liberté d'initiative, une exclusion de ce monde consumériste qui ne peut, de ce fait, qu'être fantasmé et devenir une source de frustrations. Une grande partie de ces jeunes plébéïens se replient alors sur leur milieu familial qui, à coup d'affects, de signes et d'émotions, active en eux une identification islamique.
      La disjonction entre la culture et la structure est double : entre, d'une part, une structure économique et sociale monopoliste et inégalitaire et une culture mondialiste des droits de l'homme et de la consommation et, d'autre part, entre cette même culture et les structures familiales traditionnelles légitimées par les islamistes.
      L'islamité est construite doublement en rupture : avec la société excluante qui exclue matériellement mais, contradictoirement, véhicule une acculturation mondialiste qui fascine la jeunesse, et rupture avec la famille qui, certes, offre une solidarité matérielle et de l'affect et à laquelle ils sont émotionnellement attachés, mais qui reste un milieu familial véhiculant contradictoirement une culture traditionnelle que la jeunesse, avide d'acculturation mondialiste, rejette sinon méprise.

      D'où la stratégie de séduction des groupes prônant la violence qui jouent sur le double registre de l'émotion identitaire et de l'acculturation mondialiste, associant devenir individuel moderne et gangstérisme matériel, c'est à dire une négociation d'entrée dans la mondialisation perverse et criminelle. C'est ainsi que se perdent des énergies.
Les pouvoirs successifs maintiennent par l'inconvertibilité monétaire et le contrôle du crédit un isolement qui garantit et asseoit leur main mise sur le pays. Même les négociations d'adhésion à l'Organisation mondiale du commerce traînent la patte. Le Groupe de travail de l’accession de l’Algérie a été établi le 17 juin 1987 et s’est réuni pour la première fois en avril 1998. Le 13ème round est pour ce 1er trimestre 2015. Toute perspective civile semble effrayante.
      Le dernier rapport de la Banque mondiale résume: « Le développement du secteur privé est entravé par les difficultés d’accès au crédit, les complexités de l’environnement réglementaire et la lourdeur des procédures de création d’une entreprise. Si le chômage s’est globalement stabilisé autour de 10% depuis 2010, il atteint 24,8% chez les jeunes et 16,3% chez les femmes. Le processus d’intégration du pays au commerce mondial évolue très lentement et les négociations en vue de son adhésion à l’OMC n’ont pas beaucoup avancé. » (31 janvier 2015)
      Les résultats de l'enquête Recensement économique publiés en juillet 2012 par l'Office national des statistiques indiquent que « seulement 3,3% des entreprises déclarent les emprunts bancaires comme principale source de leur financement » et que « 83,2% des entreprises tous secteurs confondus déclarent s’autofinancer » (p.27). Face au problèmes de trésorerie, seules 4 ,0 % ont pu avoir recours à des crédits bancaires et que près de 73 % de celles-ci ont eu des difficultés à les contracter. « Ces difficultés, note l'ONS, sont liées à plusieurs problèmes, notamment la complexité du dossier et la lenteur administrative. »
      En ce qui concerne l'accès à la convertibilité, 25,2% des entreprises, industrielles pour la plupart, disent avoir dû arrêter leur activité à cause de ruptures des stocks de matières premières et demi- produits importés. Faute d'accès au crédit et à la convertibilité, il ne reste pour ceux qui voudraient se lancer dans l'activité que le tout petit commerce de survie (confère Mohamed Bouazizi) ou l'économie noire. Pour ce qui est des activités qu'il a pu saisir statistiquement, l'ONS relève que « le nombre d’entités économiques activant dans le secteur tertiaire est de 829.688 entités, soit près de 89,0% de l’ensemble, ce qui dénote clairement le caractère tertiaire de l’économie nationale. »

      Il y a à choisir entre une économie intégrant dignement une jeunesse en mal d'activité mais exclue des sources de financement nationales et internationales, exclue du crédit et de la convertibilité, toutes monopolisées sous l'autorité de l'État par des élites économiques plus spéculatrices qu'économiques. Cette jeunesse est condamnée à rêver d'un ailleurs si ce n'est de « brûler » la Méditerranée (harraga), ou faire semblant de gérer une façade respectable construite par des élites liées par une vraie économie souterraine d'État et qui recèle en germe des antagonismes porteurs de criminalité et de violence politique.

mars 2015


1 Pour donner un exemple, voici ce que révèle en 2015 l'enquête Swissleaks sur HSBC et les scandales liés à la construction de l’autoroute Est-Ouest:
Le nom de Sid Ahmed Tadjeddine Addou, 50 ans, figure sur le listing HSBC dont dispose Maghreb Émergent. Nous disposons également d’une partie des flux vers ses deux comptes mais pas de leur solde. Cet homme d’affaires originaire de Tlemcen poursuivi pour association de malfaiteurs, trafic d’influence, corruption et blanchiment d’argent est en détention préventive depuis 2009 dans le cadre de l’affaire de l’autoroute Est-Ouest. C’est un proche du ministre Amar Ghoul.
Comme le précise le document judiciaire rendant compte de la commission rogatoire envoyée en Suisse, le nom de Sid Ahmed Tadjeddine Addou est lié à deux comptes ouverts à HSBC Suisse aux noms de deux sociétés domiciliées aux iles vierges britanniques, Rubato Holdings Limited et Merland Limited. Ces deux sociétés auraient servi, selon les conclusions du magistrat instructeur en charge de l’affaire de l’autoroute Est-Ouest, à dissimuler les transactions fictives qu’aurait conclues Sid Ahmed Tadjeddine Addou avec le groupe canadien SM International Inc. et le groupe portugais COBA. Ces deux entreprises internationales ont fourni des services de contrôle externe de qualité et de topographie dans le cadre de la réalisation de l’autoroute est-ouest grâce à son intermédiation avec les Chinois de CITIC-CRCC qui ont réalisé les lots centre et ouest de l’autoroute est-ouest.
SMI a versé les 5% convenus avec Sid Ahmed Tadjeddine Addou, en cinq tranches, sur le compte de la société Rubato. Cinq virements pour un total de près de 620.000 USD. Les portugais de COBA, eux, ont viré 186.000 euros (près de 240.000 USD, Ndlr) sur le compte de l’autre société, Merland. Les commissions rogatoires envoyées en suisse font également état de mouvements de fonds que le prévenu n’a pas pu justifier durant l’instruction. Comme les 4,25 millions USD virés le 26 février 2009 à partir du Crédit Suisse ou le transfert de 1 million USD à partir d’un de ses deux comptes à la HSBC vers un compte domicilié à Rome, dans la banque italienne Banca Ubae Spa. Un montant que le prévenu affirme avoir prêté à un ami qatari, Mohamed el-Sebaï, en charge d’un projet immobilier au Liban.
Les avocats de Sid Ahmed Tadjeddine Addou ont plaidé devant la Chambre d’accusation que les charges ne sont pas constituées du fait que la relation d’affaires entre leur client et les groupes susmentionnés relève du domaine de la sous-traitance entre entreprises privées étrangères et ne tombe pas sous le coup de la législation algérienne. Le procès de l’affaire de l’autoroute est-ouest est prévu pour le 25 mars prochain.
http://www.maghrebemergent.info/actualite/maghrebine/46262-swissleaks-des-surprises-dans-le-listing-des-clients-algeriens-d-hsbc-suisse.html


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