Gilbert
Meynier , L'Algérie révélée. La guerre de 1914-1918 et le
premier quart du XX° siècle
Éd.
Bouchène, Saint-Denis, 2015
ISBN 978-2-35676-036-4
L'historien,
Gilbert Meynier, professeur émérite de l'Université de Nancy II,
vient de rééditer son livre sur L'Algérie révélée. Voici
un livre étourdissant d'érudition où les dynamiques internes entre
groupes sociaux s'enchevêtrent dans une ample fresque de cette
société coloniale complexe (colons petits et grands, notables
européens et petits « blancs » d'Algérie, libéraux et
racistes, féodaux algériens, paysans et sans terre, Algériens
francisés et traditionalistes, « loyalistes » et
collaborateurs). L'histoire de cette société s'inscrit cependant
dans une autre dynamique déterminée par l'extérieur : le
système colonial, le capitalisme français, le gouvernement de
Paris, les contradictions des élites politiques françaises, la
Grande guerre mettant aux prises la France et plusieurs autres
nations, impliquant, de bon ou mauvais gré, des soldats venus
d'Algérie, mais aussi des puissances ennemies de la France –
l'Allemagne et la Turquie – qui, opportunément, expriment un
intérêt à la situation coloniale de l'Algérie « musulmane »
pour y susciter des troubles. Tout ceci avec pour arrière plan les
considérations matérielles et économiques qui inscrivent le
système colonial dans une dynamique capitaliste différenciée et
antagonique.
Parti
à la recherche du détail le plus infime de cette histoire dans les
innombrables cartons d'archives qu'il a compulsés, Gilbert Meynier
réussit à composer un tableau foisonnant mais qu'ordonne
impeccablement une méthode rigoureuse d'exposition associant
chronologie et thèmes politiques, militaires, sociaux et
économiques.
De
cette somme émergent aussi des continuités qui renvoient à
l'actualité française la plus immédiate : l'attitude des
autorités vis-à-vis des musulmans ; les stéréotypes que l'on
croit nouveaux mais qui tirent leurs racines dans ce passé colonial
répressif et, souvent, raciste ; les contradictions entre les
« libéraux », les « républicains » et les
« suprémacistes » ; les hésitations entre une
politique d'assimilation et des pratiques de juxtaposition des
« communautés » ; la lecture religieuse des
problèmes sociaux ; bref, un ensemble d'idéologies et de
pratiques qui, depuis les années 1990, ont resurgi en France.
La
politique coloniale peut, comme le dit Gilbert Meynier, se résumer
en trois mots : « surveillance et répression d'une part
et paternalisme d'autre part ». Cependant, la guerre, ici la
Grande, celle de 14-18, « met les peuples en mouvement »
et « tranche brutalement » les questions. Elle marque
pour l'Algérie « le point de départ d'une Algérie
nouvelle ». Certes, « dans les grandes lignes, pour le
pouvoir colonial, rien n'a changé. En fait, tout a changé ».
Le but de ce livre est précisément de montrer comment se produit ce
changement.
Après
avoir décrit minutieusement le cadre colonial algérien, économique,
social et politique, l'auteur va analyser la succession des
événements historiques qui conduisent, concomitamment à la guerre,
à de profondes transformations dans la société algérienne. Les
insertions respectives des Algériens dans « l'école de
l'armée » et l' « école de l'usine »
provoquent l'éclosion de nouvelles consciences. L'isolement
économique relatif de la colonie dû aux perturbations des ses
relations maritimes avec la métropole provoque des crises
économiques. Des reclassements sociaux en résultent.
Dans
les campagnes, les différences se creusent entre nantis et pauvres.
La noblesse d'épée pré-coloniale est reléguée au second plan.
Dans le monde rural, de nouveaux notables, souvent des santons, se
hissent au premier rang. Dans les villes, le fonctionnariat,
notamment la magistrature de la justice musulmane, nourrit
l'apparition d'une petite bourgeoisie « indigène », dont
les enfants seront les futurs cadres du nationalisme algérien. « Le
nombre de futurs dirigeants originaires d'une famille de magistrat
est important », note Meynier. Cependant, c'est la couche
inférieure des notabilités déclassées qui donnera les hommes de
la Toussaint 1954. L'historien conclut qu' on peut faire de la
guerre 1914-1918 le point de départ de l'ère nationaliste
algérienne contemporaine. La guerre, écrit-il, pose « la
question de l'identité algérienne ».
Plusieurs
éléments sont convoqués ici pour éclairer cette question
complexe. Le premier qui viendrait à l'esprit serait la religion.
Cette lecture, bien à la mode néo-conservatrice actuelle, s'avère
simpliste et réductrice. Malgré les propagandes allemandes et
ottomanes, rappelant que la France fait la guerre au califat
d'Istanbul, que les Algériens, partie de la grande oumma, devraient
se désolidariser des infidèles, c'est le « loyalisme »
vis-à-vis de la France qui anime la quasi-totalité des soldats
algériens mobilisés dans l'armée française et l'écrasante
majorité de la population « indigène ». Leur foi et
leur piété ne les ont pas poussé à se ranger du côté des
Ottomans, titulaires pourtant à l'époque du califat musulman, mais
ennemis de la France. Un auteur, du nom de Jean Mélia, cité par
Gilbert Meynier, écrivait : « Le Coran est entré en
action en 1914-1918 et c'est pour la France » et encore :
« Le Coran étant pour la France, la France doit être pour le
Coran ».
C'est
l'égalité dans l'impôt du sang qui amène naturellement la
revendication de l'égalité des droits.
La
guerre fait intervenir un autre élément : l'Hexagone a besoin
de bras pour son économie. « De colonisés, les Algériens
deviennent des prolétaires », écrit Meynier. Malgré
l'hégémonie idéologique de ce que René Gallissot a appelé le
« socialisme colonial », des convergences se sont alors
produites entre communisme et résistance algérienne, convergences
« qui ne doivent pas faire illusion », mais qui
inquiètent le pouvoir colonial.
« Ce
qui est craint, relève l'auteur, c'est qu'un Algérien puisse avoir
assimilé les leçons d'une école française, devenir un bon
officier et rester malgré tout Algérien, nonobstant sa
naturalisation ». « L'idée s'ancre que la domination
française en Algérie est menacée ». D'où, après la
victoire de 1918, la crispation sur des « attitudes
réactionnaires », alimentées le plus souvent par une
idéologie raciste et suprémaciste. Ne les connaissant pas, les
Européens, constate notre historien, ne reconnaissent « souvent
aucune qualité aux Algériens – fourbes, menteurs, paresseux,
lubriques ». Un journal écrit en 1917 que : « Tous
les Arabes sont des voleurs ». En métropole, interdiction est
faite aux hôpitaux réservés aux « indigènes »,
d' « employer du personnel féminin pour les soigner car
beaucoup [d'Algériens ] « se méprennent sur le haut
mobile qui pousse les femmes françaises à s'occuper d'eux ».
Meynier relève ainsi parmi les innombrables citations qu'il évoque,
une qui parle de « la hantise du déferlement de
« missionnaires de la vérole » et la « corruption
de notre sang ».
Dans
un autre registre, « le capitaine [algérien] Ch.. ne put
jamais obtenir qu'un de ses lieutenants, militant de l'Action
Française, le saluât. »
Tout
cela résonne étrangement de nos jours. Cela confirme la nature
réactionnaire, au sens littéral, du néo-conservatisme suprémaciste
ambiant d'aujourd'hui. Tout a changé pour que rien ne change ?
Un
livre à lire.
Ahmed
Henni, 17 mai 2015
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