samedi 20 février 2016

L'Algérie révélée. La guerre de 1914-1918 et le premier quart du XX° siècle de Gilbert Meynier

Gilbert Meynier , L'Algérie révélée. La guerre de 1914-1918 et le premier quart du XX° siècle
Éd. Bouchène, Saint-Denis, 2015
ISBN 978-2-35676-036-4

L'historien, Gilbert Meynier, professeur émérite de l'Université de Nancy II, vient de rééditer son livre sur L'Algérie révélée. Voici un livre étourdissant d'érudition où les dynamiques internes entre groupes sociaux s'enchevêtrent dans une ample fresque de cette société coloniale complexe (colons petits et grands, notables européens et petits « blancs » d'Algérie, libéraux et racistes, féodaux algériens, paysans et sans terre, Algériens francisés et traditionalistes, « loyalistes » et collaborateurs). L'histoire de cette société s'inscrit cependant dans une autre dynamique déterminée par l'extérieur : le système colonial, le capitalisme français, le gouvernement de Paris, les contradictions des élites politiques françaises, la Grande guerre mettant aux prises la France et plusieurs autres nations, impliquant, de bon ou mauvais gré, des soldats venus d'Algérie, mais aussi des puissances ennemies de la France – l'Allemagne et la Turquie – qui, opportunément, expriment un intérêt à la situation coloniale de l'Algérie « musulmane » pour y susciter des troubles. Tout ceci avec pour arrière plan les considérations matérielles et économiques qui inscrivent le système colonial dans une dynamique capitaliste différenciée et antagonique.
Parti à la recherche du détail le plus infime de cette histoire dans les innombrables cartons d'archives qu'il a compulsés, Gilbert Meynier réussit à composer un tableau foisonnant mais qu'ordonne impeccablement une méthode rigoureuse d'exposition associant chronologie et thèmes politiques, militaires, sociaux et économiques.
De cette somme émergent aussi des continuités qui renvoient à l'actualité française la plus immédiate : l'attitude des autorités vis-à-vis des musulmans ; les stéréotypes que l'on croit nouveaux mais qui tirent leurs racines dans ce passé colonial répressif et, souvent, raciste ; les contradictions entre les « libéraux », les « républicains » et les « suprémacistes » ; les hésitations entre une politique d'assimilation et des pratiques de juxtaposition des « communautés » ; la lecture religieuse des problèmes sociaux ; bref, un ensemble d'idéologies et de pratiques qui, depuis les années 1990, ont resurgi en France.

La politique coloniale peut, comme le dit Gilbert Meynier, se résumer en trois mots : « surveillance et répression d'une part et paternalisme d'autre part ». Cependant, la guerre, ici la Grande, celle de 14-18, « met les peuples en mouvement » et « tranche brutalement » les questions. Elle marque pour l'Algérie « le point de départ d'une Algérie nouvelle ». Certes, « dans les grandes lignes, pour le pouvoir colonial, rien n'a changé. En fait, tout a changé ». Le but de ce livre est précisément de montrer comment se produit ce changement.
Après avoir décrit minutieusement le cadre colonial algérien, économique, social et politique, l'auteur va analyser la succession des événements historiques qui conduisent, concomitamment à la guerre, à de profondes transformations dans la société algérienne. Les insertions respectives des Algériens dans « l'école de l'armée » et l' « école de l'usine » provoquent l'éclosion de nouvelles consciences. L'isolement économique relatif de la colonie dû aux perturbations des ses relations maritimes avec la métropole provoque des crises économiques. Des reclassements sociaux en résultent.
Dans les campagnes, les différences se creusent entre nantis et pauvres. La noblesse d'épée pré-coloniale est reléguée au second plan. Dans le monde rural, de nouveaux notables, souvent des santons, se hissent au premier rang. Dans les villes, le fonctionnariat, notamment la magistrature de la justice musulmane, nourrit l'apparition d'une petite bourgeoisie « indigène », dont les enfants seront les futurs cadres du nationalisme algérien. « Le nombre de futurs dirigeants originaires d'une famille de magistrat est important », note Meynier. Cependant, c'est la couche inférieure des notabilités déclassées qui donnera les hommes de la Toussaint 1954. L'historien conclut qu' on peut faire de la guerre 1914-1918 le point de départ de l'ère nationaliste algérienne contemporaine. La guerre, écrit-il, pose « la question de l'identité algérienne ».
Plusieurs éléments sont convoqués ici pour éclairer cette question complexe. Le premier qui viendrait à l'esprit serait la religion. Cette lecture, bien à la mode néo-conservatrice actuelle, s'avère simpliste et réductrice. Malgré les propagandes allemandes et ottomanes, rappelant que la France fait la guerre au califat d'Istanbul, que les Algériens, partie de la grande oumma, devraient se désolidariser des infidèles, c'est le « loyalisme » vis-à-vis de la France qui anime la quasi-totalité des soldats algériens mobilisés dans l'armée française et l'écrasante majorité de la population « indigène ». Leur foi et leur piété ne les ont pas poussé à se ranger du côté des Ottomans, titulaires pourtant à l'époque du califat musulman, mais ennemis de la France. Un auteur, du nom de Jean Mélia, cité par Gilbert Meynier, écrivait : « Le Coran est entré en action en 1914-1918 et c'est pour la France » et encore : « Le Coran étant pour la France, la France doit être pour le Coran ».
C'est l'égalité dans l'impôt du sang qui amène naturellement la revendication de l'égalité des droits.
La guerre fait intervenir un autre élément : l'Hexagone a besoin de bras pour son économie. « De colonisés, les Algériens deviennent des prolétaires », écrit Meynier. Malgré l'hégémonie idéologique de ce que René Gallissot a appelé le « socialisme colonial », des convergences se sont alors produites entre communisme et résistance algérienne, convergences « qui ne doivent pas faire illusion », mais qui inquiètent le pouvoir colonial.
« Ce qui est craint, relève l'auteur, c'est qu'un Algérien puisse avoir assimilé les leçons d'une école française, devenir un bon officier et rester malgré tout Algérien, nonobstant sa naturalisation ». « L'idée s'ancre que la domination française en Algérie est menacée ». D'où, après la victoire de 1918, la crispation sur des « attitudes réactionnaires », alimentées le plus souvent par une idéologie raciste et suprémaciste. Ne les connaissant pas, les Européens, constate notre historien, ne reconnaissent « souvent aucune qualité aux Algériens – fourbes, menteurs, paresseux, lubriques ». Un journal écrit en 1917 que : « Tous les Arabes sont des voleurs ». En métropole, interdiction est faite aux hôpitaux réservés aux « indigènes », d' « employer du personnel féminin pour les soigner car beaucoup [d'Algériens ] « se méprennent sur le haut mobile qui pousse les femmes françaises à s'occuper d'eux ». Meynier relève ainsi parmi les innombrables citations qu'il évoque, une qui parle de « la hantise du déferlement de « missionnaires de la vérole » et la « corruption de notre sang ».
Dans un autre registre, « le capitaine [algérien] Ch.. ne put jamais obtenir qu'un de ses lieutenants, militant de l'Action Française, le saluât. »
Tout cela résonne étrangement de nos jours. Cela confirme la nature réactionnaire, au sens littéral, du néo-conservatisme suprémaciste ambiant d'aujourd'hui. Tout a changé pour que rien ne change ?

Un livre à lire.
Ahmed Henni, 17 mai 2015




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