- Ahmed Henni
- Publié par Maghreb émergent le lundi 12 octobre 2015
- Partant de l’éviction du chef du DRS et de la « mésentente » entre le gouvernement et le puissant homme d’affaires Issad Rebrab, Ahmed Henni revient sur les relations du pouvoir politique au privé algérien depuis l’indépendance. La mise à l’écart du général Mohamed Mediene serait l’indice de l’éclatement définitif du « comité de gestion » informel qui gérait les ressources du pays depuis 1962. Le renforcement du pouvoir présidentiel serait, lui, le signe de la progression d’un courant favorable à un contrôle plus individualisé de ces ressources. Comme en 1979, lors de la crise de succession qui suivi la mort de Houari Boumediene, ce courant, est représenté par... Abdelaziz Bouteflika.
Algérie : retour sur l’éviction d'un seigneur militaire et la rébellion d'un patron
La rébellion inattendue de l'homme d'affaires
le plus riche d'Algérie, M. Rebrab, président du groupe Cevital, clôt
une longue phase du cycle politique ouvert en Algérie par les «
événements » d’octobre 1988. La crise ouverte par cette intrusion d'un «
rentier », ayant depuis toujours bénéficié des signatures et
autorisations lucratives à l'origine de son accumulation primitive
(importation d'acier, par exemple), montre que les déterminants du
pouvoir en Algérie ont glissé d'un système de contrôle collectif vers
des appétits de contrôle individuel de plus en plus ouvertement
affirmés.
La fissure ouverte en 1988, avec l’éviction
d’anciens combattants influents, avait déjà montré que l’Algérie entrait
dans une période de transition devant conduire le système de pouvoir
vers l’abandon du contrôle collectif des anciens combattants sur les
ressources de la nation et l’aménagement de voies ouvrant l’opportunité à
des modes de contrôle et d'appropriation individuels des ressources. Il
est significatif de constater que l'émergence d'un homme d'affaires
dans le débat politique soit concomitante au retrait du chef de la
sécurité militaire, l'un des garants du système de contrôle collectif.
Ou bien, est-ce ce retrait qui a encouragé le ministre de l’Industrie à
refuser une autorisation d'importation à M. Rebrab ?
Si l'on admet que, par sa haute main sur le
contrôle politique de l'enrichissement individuel et des ambitions
politiques, le général écarté disposait d'une place centrale dans le
dispositif de contrôle collectif des ressources, on peut supposer que
son départ traduit un succès des partisans d'un contrôle individuel plus
affirmé sur ces ressources. Un indice de leur offensive terminale
contre les tenants encore debout du système
politico-militaro-sécuritaire de contrôle collectif avait été fourni, en
2014, par la « rébellion » précédente du secrétaire général du parti
FLN contre ce même général, accusé de vouloir diriger l’État, de
s'opposer à l'instauration d'un « État civil » et de « s’immiscer » dans
les affaires politiques du pays. En bref, de brider les ambitions
individuelles.
La transition amorcée en 1988 vers un système
de contrôle individuel sur les ressources n’est garantie que si ses
partisans peuvent s’assurer une légitimité par le suffrage universel.
Or, tel n’était pas le cas. Les hommes d'affaires algériens ont-ils
décidé aujourd'hui de sauter ce pas ?
Les partisans du contrôle individuel, écartés à
l'indépendance en 1962, ont dû d'abord subir l'hégémonie des tenants du
contrôle collectif puis, dans une deuxième phase, ils ont tenté de
créer leur propre réseau de production de suffrages en essayant, à la
faveur des événements d’octobre 1988, de détruire l’appareil FLN
(confiscation de locaux, de journaux, institution de délégations
spéciales administratives dans les municipalités, encouragement du
syndicat national UGTA à se détacher du FLN et à s’y opposer) pour y
substituer une myriade de partis avec ou sans substance, supports
préalables à l'expression d'ambitions individuelles échappant au
contrôle collectif des anciens combattants.
Depuis 1962, un « comité de gestion » occulte gérait les ressources nationales
Lorsqu’en 1962, le Front de libération
nationale algérien prend le pouvoir – dans des conditions
internationales qu’il reste à éclaircir –, il lance le slogan
significatif « Un seul héros, le peuple ! ». Cette stratégie visait à
couper toute voie aux éventuels destins individuels construits par la
force ou produits par un suffrage universel pluraliste. La direction du
Front était un amalgame hétéroclite placé rapidement sous l’hégémonie
d’officiers issus souvent de milieux populaires. Ceux-ci n’avaient pas
les moyens de se construire économiquement ou politiquement un destin
individuel. Ils le feront collectivement par la force. Ils aménageront
de ce fait un système de pouvoir articulé autour d’un « comité de
gestion » politique chargé d’assurer un contrôle collectif sur les
ressources de la nation. Le chef de l’exécutif en titre ne jouit que
d’une délégation de pouvoir (une wilaya en droit
constitutionnel musulman) de ce « comité de gestion ». Il est dès lors
nécessairement un ancien combattant coopté par ses pairs. Ce premier
critère n’a pas varié depuis. Le président est un wali, au
centre d'une résultante de forces sociales qu'il contribue à pacifier ;
ici, grâce au pétrole, par une redistribution rentière.
La politique socialiste, conjuguée aux
abondantes ressources pétrolières apparues à partir de 1965, a permis
aussi bien de légitimer ce contrôle collectif que de l’accompagner de
moyens matériels assurant une large redistribution à une population
neutralisée et adhérente à ce mode collectif. Le socialisme a, d’un
autre côté, annihilé toute velléité de production de destins politiques
individuels par le jeu du marché. L’enrichissement individuel fut toléré
mais uniquement dans le cadre des limites permises par la reproduction
du contrôle collectif sur l’ensemble des ressources. C'est ce que
j'appelle une première phase d'alliance où les hommes d'affaires
participent, sans décider, au partage collectif et réalisent une
accumulation primitive individuelle, mais bridée, sous le contrôle du «
comité de gestion ».
Cette alliance contradictoire ne manqua pas de
susciter au fil du temps des oppositions au sein du comité de gestion
lui-même. Les partisans des ambitions et de l'accumulation individuelle
furent toujours minoritaires, ne recueillant pas l’adhésion de
l’ensemble et rapidement écartés. Dès la fin des années 1960, des
ambitions de contrôle individuel apparaissent sous la forme de
propositions de libéralisation économique considérées comme
anti-socialistes et rejetées par la majorité des anciens combattants. On
ne comprendrait pas autrement l’éviction aisée de M. Kaïd Ahmed,
ex-commandant Slimane et artisan principal de l’ascension du colonel
Boumediene lors du conflit opposant l’État-major général de l’Armée de
libération nationale (ALN) au Gouvernement provisoire de la République
algérienne (GPRA) de Tunis. Ajoutons que la redistribution de la rente
pétrolière sous la forme d’une salarisation généralisée d’une population
en mal de millénarisme dans la consommation a toujours permis de faire
pencher la balance en faveur des partisans du contrôle collectif.
La Constitution de Boumedine : une première autonomisation du pouvoir présidentiel
Ce système n’avait pas besoin de suffrages pour
se légitimer et se reproduire. Il connut sa première crise grave
lorsqu’à la faveur de la suppression du Conseil de la Révolution et de
la normalisation de 1976, le colonel Boumediene quitta son statut de
premier parmi ses pairs et octroya une Constitution le légitimant comme
président par le suffrage universel. Il maintenait, cependant, un
contrôle collectif sur les ressources. Pour ce retour au suffrage
universel, il a fallu se doter d’une machine électorale et créer un
champ politique civil en réanimant le parti unique qu'on avait mis au
congélateur dix ans plus tôt. Le FLN actuel trouve à cette date son
origine. Le président, commandant l’armée, en fut constitutionnellement
le chef. Cet investissement du champ civil par le militaire permit au
colonel Boumediene de trouver de nouvelles ressources sur lesquelles
s’appuyer et de se « libérer » de la tutelle du « comité de gestion »
(anciens combattants).
Houari Boumediene changea de statut, et de wali
délégataire du Conseil de la Révolution, il devint président des
Algériens. Une voie, étroite, certes, était ouverte à la production de
destins individuels. Ceux-ci devaient s’appuyer cependant sur la
formalité du suffrage universel. Un deuxième critère vint s’ajouter au
mode de désignation du président: l’élection, même formelle, par le
peuple. On aura compris que, de ce fait, la production par le système de
pouvoir d’un président en soit devenue plus complexe: trouver un ancien
combattant mais qui, formellement, recueille l’adhésion du suffrage
universel.
Le président élu, monopolisant les signatures
et autorisations, reproduit le système de contrôle collectif par une
redistribution qui arrose, sous forme de pensions et autres prébendes,
la couche des anciens combattants, neutralise les forces sociales par
une salarisation généralisée et du pain subventionné à bon marché et,
enfin, autorise, par le fait de la signature du prince, l'enrichissement
sélectif d'hommes d'affaires. Il s'appuie, pour ce faire, sur son
ministre de l'Industrie, M. Belaïd Abdeslam, qui, tout en hissant haut
le drapeau du contrôle collectif, distribue discrètement, dans un marché
fermé, de lucratives licences d'importation à des hommes d'affaires
choisis par lui. Ce type de redistribution est cependant limité. Les
directeurs d'entreprises publiques, insérés dans le système de contrôle
collectif, veillent, en effet, à neutraliser les ambitions individuelles
des hommes d'affaires. D'un autre côté, la police politique
comptabilisait l'enrichissement, mieux que le fisc, et dissuadait les
ambitions politiques individuelles.
Un lucratif investissement : les postes à « signature autorisante »
La disparition prématurée du colonel
Boumediene, si elle redonna au « comité de gestion » un pouvoir
collectif de décision, n’en limita pas moins sa marge de manœuvre. À ce
moment déjà, fin 1978, il ne fut pas aisé de désigner un candidat à la
succession. M. Bouteflika (un ex-commandant de l’ALN) fut déjà cité. Il
ne fut pas retenu, accusé à l’époque d’être plus « libéral » que son
concurrent, le colonel Yahyaoui, autrement dit d’être beaucoup plus
favorable à un relâchement du contrôle collectif. On peut dès lors
légitimement s’interroger pourquoi le « comité de gestion » l'a adoubé
en 1998. Est-ce la composition du comité qui a changé ? Est-ce qu'une
division existait au sein de ce comité traduisant la présence de deux
groupes ? L’un, ancien, tenant encore au contrôle collectif et qui
n’aurait eu aucune raison de donner l’onction à ce candidat déjà refusé
par le passé, l'autre, nouveau, partisan de l’instauration d’un contrôle
individualisé plus poussé sur les ressources mais qui ne trouve pas sur
place d’ancien combattant idoine et va chercher M. Bouteflika dans son
exil, espérant, sans doute, utiliser cette candidature et les inimitiés
datant de 1978 pour neutraliser le groupe ancien ? C’est cette deuxième
hypothèse qu’il conviendrait, semble-t-il, d’examiner. Mais, de ce fait,
une question surgit: comment le comité de gestion a-t-il pu changer à
ce point de composition et pourquoi ?
Il faut ici remarquer que la dynamique
sociologique des alliances d'affaires et matrimoniales avait déjà
vermoulu l'édifice. Des mariages ciblés et des associations d'affaires
avaient permis aux hommes d'affaires d'attirer à eux des anciens
combattants ou leurs enfants ou des cadres du FLN, de l'administration
et des entreprises publiques. L'investissement dans des postes à
signature autorisante s'avérait être très lucratif et intensifiait
l'accumulation de capitaux privés. D'autres alliances avaient permis à
certains réseaux maraboutiques de reprendre de l'ascendant. On pouvait
déjà, en 1979, en observer les effets puisque la belle famille du
nouveau président, M. Chadli, en était. L'un des enfants sera préfet de
département.
Lorsqu'en 1979 le colonel Chadli succède au
colonel Boumediene, il tire la leçon des difficultés ayant conduit à sa
cooptation. Il accélère la constitution d’un appareil civil sur lequel
s’appuyer électoralement. Mais, M. Chérif Messaadiya, qui s’attellera à
cette tâche et fera du FLN un appareil tentaculaire et hégémonique,
affichera une ferme adhésion au système de contrôle collectif, entravant
de ce fait la dynamique des ambitions individuelles. Ces structures
furent des leviers de contrôle du champ civil autrement plus efficaces
que la simple répression de l’ombre. L’apparition d’appareils civils
puissants encadrant la société (partis, syndicats, entreprises
publiques, administrations, collectivités locales multipliées) et la
nourrissant de rente, si elle a permis à M. Chadli d’évincer un certain
nombre d’anciens et de tenter de se produire un destin individuel en «
neutralisant » un commandement militaire par éviction des anciens
combattants de la première heure et en les remplaçant par des « nouveaux
» tout acquis à lui, l’a, en même temps, enferré dans une contradiction
intenable: tenant son pouvoir des anciens, voilà qu’il les neutralise.
L’échec de la solution islamiste à la crise de contrôle des ressources nationales
Dans le même temps, le président Chadli fait
adopter un Code des investissements plus favorable aux capitaux privés.
Ces antagonismes, aiguisés par la crise des paiements de 1986,
conduisent en 1988 à un compromis : autonomisation du pouvoir
présidentiel, retrait des anciens mais, en contrepartie, maintien d'un
contrôle collectif ouvert chargé de contenir sans l'ostraciser la
dynamique du contrôle individuel (parenthèse des « réformateurs »).
Cependant, malgré leur volonté d'ouverture et l'avancée vers une
démocratie pluraliste et une société de marché régulé, les réformateurs
furent jugés trop réticents à l'abandon du contrôle collectif et
considérés comme un frein à la marche vers un contrôle individuel des
ressources plus affirmé. Ils furent neutralisés par un coup d'État en
juin 1991.
M. Chadli ne semble pas avoir fait un dogme de
l’identification du contrôle collectif à un contrôle centralisé. Il a
plutôt décentralisé le contrôle collectif des « petites affaires » ne
laissant au centre que le contrôle collectif des « grandes affaires ».
Cette décentralisation des « petites affaires » pouvait durer et occuper
la population tant que la rente pétrolière en irriguait les canaux.
Mais, lorsqu’en 1986 le prix du baril de brut chute à 10 dollars, ces
canaux s’assèchent. Faut-il dès lors les alimenter par les ressources
réservées aux grandes affaires ou laisser la population se débrouiller
par elle-même ? D’où le projet contradictoire: maintien du contrôle
collectif au centre et « autonomisation » des entités décentralisées
(assimilée à tort à un libéralisme). En résumé, tout d’un coup le gâteau
n’était plus suffisant pour tout le monde.
Simultanément, s'étaient mises en mouvement de
puissantes forces sociales encadrées par le Front islamique du salut
(FIS). Celui-ci aspirait aussi bien à remplacer les anciens combattants
dans le système de contrôle collectif qu'à libéraliser l'économie et
encourager l'accumulation individuelle de capitaux marchands. Cela ne
réjouissait ni le comité de gestion opposé à toute alternance politique
ni les anciens combattants ni les cadres du secteur public, affaiblis
mais attachés au système de contrôle collectif, ni les hommes d'affaires
installés, partisans d'un contrôle individuel, mais dépendant encore de
signatures et les voulant à leur seul bénéfice.
Deux offensives se dessinent alors: l’une,
contradictoire, portée par le FIS et réclamant, simultanément, d'un
côté, le maintien du contrôle collectif, c'est à dire le pouvoir de
redistribution aux mains de futurs gouvernants islamistes, et, de autre
côté, l’irrigation des canaux par redistribution des ressources
réservées aux grandes affaires centralisées et excluant jusqu'alors les
nouvelles ambitions individuelles, notamment celles de personnalités
islamistes entravées dans leur accumulation. La deuxième offensive vient
d'une fraction du comité de gestion: la seule façon de réserver les
ressources est d'éviter toute alternance, de ne pas irriguer les canaux
de la décentralisation qui pourrait alimenter la clientèle électorale du
FIS et, enfin, de réinstaurer un contrôle a priori de la
redistribution des ressources – M. Belaïd Abdeslam gérera un moment ce
qu'il a appelé une « économie de guerre ». Le capital installé est sauf
et ses compétiteurs islamistes neutralisés. La sécurité militaire est
chargée de se porter garante de ce contrat de statu quo qui
préserve les intérêts collectifs acquis etqu'on pourrait qualifier de
transition gelée vers le contrôle individuel car elle préserve la
dynamique du capital privé installé. Leur alliance conduisit à renverser
M. Chadli en janvier 1992 et mettre fin à l'autonomie du pouvoir
présidentiel.
Les anciens combattants, partisans du contrôle
collectif adhèrent à cette solution médiane, et délèguent le président
de leur association au poste de chef d’État coopté. Une fois l’islamisme
vaincu, ceux qui ont fait la sale besogne pour éradiquer les
concurrents islamistes et qui tiennent à garder la haute main sur la
redistribution des ressources se retrouvent face aux partisans du
contrôle individuel. Ceux-ci ressortent un homme providentiel : M.
Bouteflika. C'est cette alliance hétéroclite qui a mis 20 ans pour se
décomposer totalement aujourd'hui.
Quelques enseignements de l’affaire Rebrab
On peut supposer dès lors que l’alliance tacite
conclue après 1992 entre tenants du contrôle individuel et tenants du
contrôle collectif traduisait l'impuissance des partisans du contrôle
individuel à se doter de modes autonomes d'accumulation - l’État
contrôle toujours les devises - et de modes fiables de production de
suffrages légitimant leur exercice du pouvoir. L'affaire Rebrab révèle
que les titulaires de signature ont repris de l'ascendant, mais à leur
propre compte : un ministre refuse aussi bien de le recevoir que de lui
délivrer une autorisation d'importation. C'est le signe d'une autonomie
retrouvée du pouvoir présidentiel et d'une individualisation plus forte.
Par ailleurs, la mise à l'écart du général chef de la sécurité
militaire peut indiquer que le compromis faisant de celle-ci le garant
d'un contrôle collectif est caduc. L’inquiétude s'en est suivie chez les
bénéficiaires des avantages collectifs acquis - si l'on se rapporte aux
déclarations de la porte-parole du Parti des travailleurs. L'alliance
avec les titulaires de capitaux installés semble également en souffrir.
Le plus probable est l'apparition d'une
tendance à faire place à de nouveaux venus : titulaires de signature
délégataires d'un pouvoir en voie d'autonomisation, islamistes à
l'étroit et monnayant leur fonds électoral en soutenant cette
autonomisation. Il semble que le capital installé puisse se sentir
puissamment attaqué pour que M. Rebrab s'en prenne au chef d’état-major
de l’armée lui-même. « La faute est grave », écrit le magazine Maghreb Emergent du
7 octobre 2015. « M. Rebrab avait-il déjà décidé de rompre les ponts
avec le pouvoir ? », s'interroge-t-il. Les titulaires de capitaux
installés vont-ils, pour se défendre, être amenés à faire de la
politique ?
Certes, pour eux, face aux nouveaux concurrents
et aux importations de produits étrangers, libéraliser l'économie
serait mortel. Ils ont encore besoin d'une économie à signatures
autorisantes. Ils ont encore besoin soit d'une alliance si le pouvoir
reste amical ou, à défaut, de placer leurs propres hommes au pouvoir si
celui-ci devient inamical. Or, avec le nouveau président, la
centralisation des grandes affaires de redistribution, s'est souvent
davantage opérée au bénéfice des détenteurs de signatures qu'aux
détenteurs de capitaux nationaux installés (affaire Khalifa de transfert
à l'étranger de sommes d'argent colossales, grands chantiers
d'infrastructures confiés à des capitaux étrangers). Dans l'un des
journaux proches du groupe Cevital, un économiste affirme: « Investir
dans les infrastructures était une grossière erreur. » (Liberté, 8 octobre 2015).
Les mandats successifs du nouveau président
ont, semble-t-il, permis de donner corps à certaines dynamiques qui
remettent en question le compromis de janvier 1992. Une centralisation
du contrôle des ressources s'est opérée mais au bénéfice d'un contrôle
individuel d'une présidence de plus en plus autonome. Le système de
contrôle collectif a été désarticulé mais il ne semble pas que ce soit
au bénéfice des capitaux privés installés. Le pouvoir politique a repris
un ascendant grâce à des actions massives de redistribution (de
logements, notamment), des levées de restrictions à l'activité
permettant de desserrer le climat économique et débouchant sur
l'émergence de nouveaux venus. Pour se constituer un fonds électoral
plus large, il peut se permettre de heurter les « éradicateurs » en
ménageant les islamistes et en menant à bien cette action symbolique
qu'est la construction d'une des plus grandes mosquées du monde. Depuis
un an, la division par 2,5 des prix du pétrole conduira à renforcer
cette redistribution de symbolique. Cette chute des prix semble conduire
à un rationnement des devises. Pour préserver la réserve à disposition
du pouvoir central et ses capacités de redistribution pour sa propre
clientèle et de négociation avec les opérateurs étrangers, le pouvoir
semble le faire au détriment des capitaux privés installés. D'où la
rébellion de l'un de leur titulaire.
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