samedi 20 février 2016

Algérie: Une économie sans accumulation civile

Une économie sans accumulation civile

par Ahmed Henni

      En jetant un bref coup d’œil de longue histoire sur l'Algérie, on observe que depuis la disparition du Maghreb central et l'apparition de la Régence ottomane, le pays est gouverné par une succession d'administrations militaires ou militarisées, celle des janissaires, puis celle de l'administration coloniale puis enfin celle de l'administration de l'indépendance, chacune prenant la suite de l'autre avec pour axe stratégique central l'étouffement de toute émergence d'une élite civile concurrente. Les marchands du Maghreb central avaient opéré une accumulation primitive et étaient devenus une couche sociale associée aux pouvoirs, dirigeante politiquement et, par l'acquisition de réserves foncières urbaines et autour des villes, éminente socialement.
      En instituant un monopole du commerce extérieur, les janissaires ont provoqué son extinction au profit de négociants étrangers. Ce qui est devenu depuis une règle de gestion politique. Le pouvoir colonial a continué d'étouffer toute vélléïté d'accumulation civile algérienne, préférant lui aussi encourager les colons ou les métropolitains. Le pouvoir indépendant reproduit cette tradition quand il préfère faire appel à des opérateurs étrangers que susciter des vocations capitalistes civiles nationales comme l'a fait par exemple le pouvoir militaire sud coréen dans les années 1950 avec la création des chaebols. Le pouvoir sud coréen a aussi construit une capacité d'administration absente en Algérie. La préférence pour les opérateurs étrangers n'est pas innocente : elle permet souvent de réaliser des montages financiers propices à la perception de commissions en devises et domiciliées à l'extérieur du territoire1.
      Cette stratégie d'élimination des élites économiques civiles commence déjà avec l'indépendance avec le gel des affaires et des propriétés vacantes, contrôlées par le pouvoir militarisé, et une légitimation socialisante aidant, interdites de privatisation. N'oublions pas que ce gel n'a permis d'occuper que 300.000 travailleurs sur les propriétés coloniales alors que 2.500.000 paysans sans terre, qui espéraient tant de l'indépendance, étaient maintenus à l'écart.
      En 1965, le pouvoir militarisé s'affiche explicitement comme pouvoir militaire et va lancer plusieurs offensives pour éliminer toute vélléïté d'accumulation civile et étouffer l'émergence d'élites civiles concurrentes.
Dès son installation, le pouvoir militaire signe des accords pétroliers avec le gouvernement français et confie l'exploitation des hydrocarbures aux compagnies étrangères, élimine ainsi de fait toute promotion de capitaux civils algériens dans l'exploitation des hydrocarbures. En répliquant aux autorités françaises qui venaient de limiter l'importation de vin algérien par des arrachages de vignes, légitimée par une supposée défense de l'islam, le pouvoir militaire élimine aussi toute activité d'exportation des vins. Il décrète également un monopole de l'importation des produits alimentaires (thé, café, sucre, etc.) qu'il confie à l'Office national de commercialisation et liquide les importateurs civils qui, pour certains d'entre eux, avaient acquis un large savoir faire dans le secteur mais pouvaient aussi bien accumuler des capitaux qu'entraver l'obscurité des transactions menées par un ONACO aux ordres et source de juteuses commissions.
      Après un moment d'antagonisme pendant lequel il fut traité de pouvoir réactionnaire, le pouvoir militaire passa un compromis historique avec le Parti de l'Avant-garde socialiste (ex-communiste) et put trouver ainsi les légitimations socialistes au monopole du pouvoir qu'il visait et passer à l'offensive contre les notabilités traditionnelles qui, bien qu'à l'étroit, constituaient encore des germes d'une accumulation civile plus poussée.
Le lancement de la Révolution agraire en 1971 vise à éliminer les moyens et grands propriétaires fonciers, susceptibles d'être des porteurs d'accumulation ou de constituer aussi des troupes civiles de potentiels mouvements d'opposition. Une fois cette couche éliminée économiquement et politiquement, le pouvoir prend, en 1976, prétexte d'une déclaration hostile à sa politique vis-à-vis du Sahara occidental pour nationaliser les biens des signataires (usine de polymères pour Kheïreddine, pharmacie pour Abbas et Ben Khedda) et les mettre en résidence surveillée, ou, pour les fonctionnaires supprimer leur salaire (Kiouane, Directeur de la Fonction publique, Lahouel, directeur d’une société nationale). Ces notabilités historiques, porteuses d'idées libérales, avaient signé le10 Mars 1976 un manifeste où elles dénonçaient en réalité le monopole du pouvoir militaire. Elles déclaraient entre autre :
« Faute d'institutions, l'État algérien n'existe pas. Il faut le créer; l'Algérie n'a pas de constitutions ni de lois. Elle vit dans le provisoire. Le temps est venu d'y mettre fin. (..) Le pouvoir personnel s'exerce sans contrôle. Il dispose à son gré du destin de notre pays, de nos ressources, du budget.(..) Il est seul juge du maintien de la paix ou de la guerre. Le peuple n'est jamais consulté. »
      La riposte du pouvoir militaire s'orienta dans deux directions :
acquérir une légitimité politique pour son exercice monopoliste du pouvoir. Ce fut l'octroi de la Charte nationale de 1976.
faire émerger une accumulation civile sous contrôle militaire par l'octroi sélectif d'autorisations d'activité et de licences d'importation à des clients sortis de nulle part et vassalisés, comme l'a montré Djilali Liabès, (Capital privé et patrons d'industrie en Algérie (1962-1982) : propositions pour l'analyse de couches sociales en formation, Alger, éd. CREA, 1984). Ce sont ces fidèles qui, riches aujourd'hui, tiennent le devant de la scène mais dépendent toujours du pouvoir militaire soit par association ou pour une signature par ci par là ou un manque de titre de propriété foncière privée, etc. L'ancien chef du Gouvernement Mouloud Hamrouche résume ainsi : « En Algérie, ce sont les réseaux qui gouvernent et non pas les institutions. Aujourd’hui, nous nous retrouvons face à des administrations qui n’obéissent plus à la loi, mais aux coups de téléphone ». (Conférence du 27 juin 2014, Tizi Ouzou , Liberté 28.6.2014.) Depuis, hors l'import-import, les perspectives n'incitent pas à entrevoir la possibilité d'une accumulation civile à court terme.
      La Charte de 1976 affichait clairement le but du pouvoir militaire. Elle stipulait notamment : « Il convient de limiter la multiplication, entre les mains d'une même personne privée, de petits moyens de production et d'entreprises à caractère modeste, et à plus forte raison d'entreprises de taille plus grande (..).
Par ailleurs, l'État doit veiller à ce que, dans certains secteurs de l'économie, l'ensemble des activités privées, même lorsqu'elles sont constituées par des entreprises artisanales ou de taille modeste, ne parvienne pas à prendre une dimension prépondérante par rapport au secteur socialiste. » (Charte, p. 133)
      Depuis, la même gouvernance continue.
     La proposition historique que j'en tire est que, depuis les janissaires, le pouvoir militarisé ou militaire, n'a eu qu'une seule règle : empêcher la constitution d'une accumulation civile porteuse de l'émergence d'élites civiles concurrentes de ce pouvoir. Conséquemment, au lieu de viser à construire un État promoteur et porteur d'une accumulation civile, les élites militaires ne cherchent qu'à l'affaiblir et neutraliser les potentielles élites civiles concurrentes qui voudraient le renforcer. Les élites militaires sont une couche sociale comme une autre et défendent des intérêts propres corporatistes et hiérarchisés. Or, il semble bien que ces élites ne visent pas à produire un État mais seulement des bureaucraties qui leur font allégeance. Leur but est d'écarter tout projet civil de production d'un État. M. Hamrouche observe lui-même pour l'Algérie que l'emprise des élites militaires n'a eu pour résultat que l'absence d'État. En juillet 2014, il constatait que : «Les partis politiques sont en crise, l’administration publique n’a rien de public, l’impôt n’existe pas, les grands services publics sont quasi inexistants (voir la situation de nos hôpitaux), l’économie ne fonctionne pas, c’est le cas aussi de l’école malade, et, par ricochet, c’est nous tous qui sommes malades ». (lequotidienalgerie.org, 19 juil. 2014).
      Certes, une grande partie de la population citadine, a toujours fait alliance et soutenu les élites militaires, garantes d'une accumulation vassalisée face à une plèbe exclue et représentée comme menaçante et dangereuse . Bref, les élites militaires ne sont pas égalisatrices en droits. Leur but est, partout, de neutraliser les élites civiles qui s'opposent à elles.
      Ces élites militaires n'ont pas été le produit d'un État. Elles craignent l'apparition d'élites civiles. Elles veulent des bureaucraties à leur service, des hommes d'affaires ou des religieux qui leur prêtent allégeance. Là où un État existe, elles ne chercheraient qu'à l'affaiblir.
      Contrôlant les ressources en devises sur lesquelles elles ont la haute main, elles n'ont toujours pas autorisé une convertibilité permettant à une jeunesse en mal d'activité de s'insérer dans la mondialisation.
      Les contraintes liées au paiement conduisent à un rationnement qui fait que l'ouverture affichée est, en réalité, interdite à ceux qui ne peuvent accéder ni au crédit ni aux devises et qu'il faut exclure. Un coup d’œil sur l'ailleurs montre que même la Lettonie a institué une convertibilité totale. En Algérie, les craintes sont toujours présentes de l'émergence d'une nouvelle génération civile aspirant à la modernité, représentée par une jeunesse qui est déjà en plein dans une mondialisation culturelle et consumériste mais qui est privée des moyens matériels qui lui permettraient de négocier une insertion dans la mondialisation économique. On en est à des années lumières lorsqu'on sait qu'en Tunisie feu Mohamed Bouazizi n'a même pas pu obtenir une carte de vendeur ambulant.
Ainsi amputés de moyens économiques, privés des satisfactions consuméristes valorisées par la mondialisation culturelle dans laquelle ils baignent, ces jeunes doivent pourtant recourir aux solidarités traditionnelles. La société produit tout à la fois une acculturation culturelle et une inclusion à la mondialisation consumériste et, contradictoirement, faute de redistribution des ressources ou de liberté d'initiative, une exclusion de ce monde consumériste qui ne peut, de ce fait, qu'être fantasmé et devenir une source de frustrations. Une grande partie de ces jeunes plébéïens se replient alors sur leur milieu familial qui, à coup d'affects, de signes et d'émotions, active en eux une identification islamique.
      La disjonction entre la culture et la structure est double : entre, d'une part, une structure économique et sociale monopoliste et inégalitaire et une culture mondialiste des droits de l'homme et de la consommation et, d'autre part, entre cette même culture et les structures familiales traditionnelles légitimées par les islamistes.
      L'islamité est construite doublement en rupture : avec la société excluante qui exclue matériellement mais, contradictoirement, véhicule une acculturation mondialiste qui fascine la jeunesse, et rupture avec la famille qui, certes, offre une solidarité matérielle et de l'affect et à laquelle ils sont émotionnellement attachés, mais qui reste un milieu familial véhiculant contradictoirement une culture traditionnelle que la jeunesse, avide d'acculturation mondialiste, rejette sinon méprise.

      D'où la stratégie de séduction des groupes prônant la violence qui jouent sur le double registre de l'émotion identitaire et de l'acculturation mondialiste, associant devenir individuel moderne et gangstérisme matériel, c'est à dire une négociation d'entrée dans la mondialisation perverse et criminelle. C'est ainsi que se perdent des énergies.
Les pouvoirs successifs maintiennent par l'inconvertibilité monétaire et le contrôle du crédit un isolement qui garantit et asseoit leur main mise sur le pays. Même les négociations d'adhésion à l'Organisation mondiale du commerce traînent la patte. Le Groupe de travail de l’accession de l’Algérie a été établi le 17 juin 1987 et s’est réuni pour la première fois en avril 1998. Le 13ème round est pour ce 1er trimestre 2015. Toute perspective civile semble effrayante.
      Le dernier rapport de la Banque mondiale résume: « Le développement du secteur privé est entravé par les difficultés d’accès au crédit, les complexités de l’environnement réglementaire et la lourdeur des procédures de création d’une entreprise. Si le chômage s’est globalement stabilisé autour de 10% depuis 2010, il atteint 24,8% chez les jeunes et 16,3% chez les femmes. Le processus d’intégration du pays au commerce mondial évolue très lentement et les négociations en vue de son adhésion à l’OMC n’ont pas beaucoup avancé. » (31 janvier 2015)
      Les résultats de l'enquête Recensement économique publiés en juillet 2012 par l'Office national des statistiques indiquent que « seulement 3,3% des entreprises déclarent les emprunts bancaires comme principale source de leur financement » et que « 83,2% des entreprises tous secteurs confondus déclarent s’autofinancer » (p.27). Face au problèmes de trésorerie, seules 4 ,0 % ont pu avoir recours à des crédits bancaires et que près de 73 % de celles-ci ont eu des difficultés à les contracter. « Ces difficultés, note l'ONS, sont liées à plusieurs problèmes, notamment la complexité du dossier et la lenteur administrative. »
      En ce qui concerne l'accès à la convertibilité, 25,2% des entreprises, industrielles pour la plupart, disent avoir dû arrêter leur activité à cause de ruptures des stocks de matières premières et demi- produits importés. Faute d'accès au crédit et à la convertibilité, il ne reste pour ceux qui voudraient se lancer dans l'activité que le tout petit commerce de survie (confère Mohamed Bouazizi) ou l'économie noire. Pour ce qui est des activités qu'il a pu saisir statistiquement, l'ONS relève que « le nombre d’entités économiques activant dans le secteur tertiaire est de 829.688 entités, soit près de 89,0% de l’ensemble, ce qui dénote clairement le caractère tertiaire de l’économie nationale. »

      Il y a à choisir entre une économie intégrant dignement une jeunesse en mal d'activité mais exclue des sources de financement nationales et internationales, exclue du crédit et de la convertibilité, toutes monopolisées sous l'autorité de l'État par des élites économiques plus spéculatrices qu'économiques. Cette jeunesse est condamnée à rêver d'un ailleurs si ce n'est de « brûler » la Méditerranée (harraga), ou faire semblant de gérer une façade respectable construite par des élites liées par une vraie économie souterraine d'État et qui recèle en germe des antagonismes porteurs de criminalité et de violence politique.

mars 2015


1 Pour donner un exemple, voici ce que révèle en 2015 l'enquête Swissleaks sur HSBC et les scandales liés à la construction de l’autoroute Est-Ouest:
Le nom de Sid Ahmed Tadjeddine Addou, 50 ans, figure sur le listing HSBC dont dispose Maghreb Émergent. Nous disposons également d’une partie des flux vers ses deux comptes mais pas de leur solde. Cet homme d’affaires originaire de Tlemcen poursuivi pour association de malfaiteurs, trafic d’influence, corruption et blanchiment d’argent est en détention préventive depuis 2009 dans le cadre de l’affaire de l’autoroute Est-Ouest. C’est un proche du ministre Amar Ghoul.
Comme le précise le document judiciaire rendant compte de la commission rogatoire envoyée en Suisse, le nom de Sid Ahmed Tadjeddine Addou est lié à deux comptes ouverts à HSBC Suisse aux noms de deux sociétés domiciliées aux iles vierges britanniques, Rubato Holdings Limited et Merland Limited. Ces deux sociétés auraient servi, selon les conclusions du magistrat instructeur en charge de l’affaire de l’autoroute Est-Ouest, à dissimuler les transactions fictives qu’aurait conclues Sid Ahmed Tadjeddine Addou avec le groupe canadien SM International Inc. et le groupe portugais COBA. Ces deux entreprises internationales ont fourni des services de contrôle externe de qualité et de topographie dans le cadre de la réalisation de l’autoroute est-ouest grâce à son intermédiation avec les Chinois de CITIC-CRCC qui ont réalisé les lots centre et ouest de l’autoroute est-ouest.
SMI a versé les 5% convenus avec Sid Ahmed Tadjeddine Addou, en cinq tranches, sur le compte de la société Rubato. Cinq virements pour un total de près de 620.000 USD. Les portugais de COBA, eux, ont viré 186.000 euros (près de 240.000 USD, Ndlr) sur le compte de l’autre société, Merland. Les commissions rogatoires envoyées en suisse font également état de mouvements de fonds que le prévenu n’a pas pu justifier durant l’instruction. Comme les 4,25 millions USD virés le 26 février 2009 à partir du Crédit Suisse ou le transfert de 1 million USD à partir d’un de ses deux comptes à la HSBC vers un compte domicilié à Rome, dans la banque italienne Banca Ubae Spa. Un montant que le prévenu affirme avoir prêté à un ami qatari, Mohamed el-Sebaï, en charge d’un projet immobilier au Liban.
Les avocats de Sid Ahmed Tadjeddine Addou ont plaidé devant la Chambre d’accusation que les charges ne sont pas constituées du fait que la relation d’affaires entre leur client et les groupes susmentionnés relève du domaine de la sous-traitance entre entreprises privées étrangères et ne tombe pas sous le coup de la législation algérienne. Le procès de l’affaire de l’autoroute est-ouest est prévu pour le 25 mars prochain.
http://www.maghrebemergent.info/actualite/maghrebine/46262-swissleaks-des-surprises-dans-le-listing-des-clients-algeriens-d-hsbc-suisse.html


L'Algérie révélée. La guerre de 1914-1918 et le premier quart du XX° siècle de Gilbert Meynier

Gilbert Meynier , L'Algérie révélée. La guerre de 1914-1918 et le premier quart du XX° siècle
Éd. Bouchène, Saint-Denis, 2015
ISBN 978-2-35676-036-4

L'historien, Gilbert Meynier, professeur émérite de l'Université de Nancy II, vient de rééditer son livre sur L'Algérie révélée. Voici un livre étourdissant d'érudition où les dynamiques internes entre groupes sociaux s'enchevêtrent dans une ample fresque de cette société coloniale complexe (colons petits et grands, notables européens et petits « blancs » d'Algérie, libéraux et racistes, féodaux algériens, paysans et sans terre, Algériens francisés et traditionalistes, « loyalistes » et collaborateurs). L'histoire de cette société s'inscrit cependant dans une autre dynamique déterminée par l'extérieur : le système colonial, le capitalisme français, le gouvernement de Paris, les contradictions des élites politiques françaises, la Grande guerre mettant aux prises la France et plusieurs autres nations, impliquant, de bon ou mauvais gré, des soldats venus d'Algérie, mais aussi des puissances ennemies de la France – l'Allemagne et la Turquie – qui, opportunément, expriment un intérêt à la situation coloniale de l'Algérie « musulmane » pour y susciter des troubles. Tout ceci avec pour arrière plan les considérations matérielles et économiques qui inscrivent le système colonial dans une dynamique capitaliste différenciée et antagonique.
Parti à la recherche du détail le plus infime de cette histoire dans les innombrables cartons d'archives qu'il a compulsés, Gilbert Meynier réussit à composer un tableau foisonnant mais qu'ordonne impeccablement une méthode rigoureuse d'exposition associant chronologie et thèmes politiques, militaires, sociaux et économiques.
De cette somme émergent aussi des continuités qui renvoient à l'actualité française la plus immédiate : l'attitude des autorités vis-à-vis des musulmans ; les stéréotypes que l'on croit nouveaux mais qui tirent leurs racines dans ce passé colonial répressif et, souvent, raciste ; les contradictions entre les « libéraux », les « républicains » et les « suprémacistes » ; les hésitations entre une politique d'assimilation et des pratiques de juxtaposition des « communautés » ; la lecture religieuse des problèmes sociaux ; bref, un ensemble d'idéologies et de pratiques qui, depuis les années 1990, ont resurgi en France.

La politique coloniale peut, comme le dit Gilbert Meynier, se résumer en trois mots : « surveillance et répression d'une part et paternalisme d'autre part ». Cependant, la guerre, ici la Grande, celle de 14-18, « met les peuples en mouvement » et « tranche brutalement » les questions. Elle marque pour l'Algérie « le point de départ d'une Algérie nouvelle ». Certes, « dans les grandes lignes, pour le pouvoir colonial, rien n'a changé. En fait, tout a changé ». Le but de ce livre est précisément de montrer comment se produit ce changement.
Après avoir décrit minutieusement le cadre colonial algérien, économique, social et politique, l'auteur va analyser la succession des événements historiques qui conduisent, concomitamment à la guerre, à de profondes transformations dans la société algérienne. Les insertions respectives des Algériens dans « l'école de l'armée » et l' « école de l'usine » provoquent l'éclosion de nouvelles consciences. L'isolement économique relatif de la colonie dû aux perturbations des ses relations maritimes avec la métropole provoque des crises économiques. Des reclassements sociaux en résultent.
Dans les campagnes, les différences se creusent entre nantis et pauvres. La noblesse d'épée pré-coloniale est reléguée au second plan. Dans le monde rural, de nouveaux notables, souvent des santons, se hissent au premier rang. Dans les villes, le fonctionnariat, notamment la magistrature de la justice musulmane, nourrit l'apparition d'une petite bourgeoisie « indigène », dont les enfants seront les futurs cadres du nationalisme algérien. « Le nombre de futurs dirigeants originaires d'une famille de magistrat est important », note Meynier. Cependant, c'est la couche inférieure des notabilités déclassées qui donnera les hommes de la Toussaint 1954. L'historien conclut qu' on peut faire de la guerre 1914-1918 le point de départ de l'ère nationaliste algérienne contemporaine. La guerre, écrit-il, pose « la question de l'identité algérienne ».
Plusieurs éléments sont convoqués ici pour éclairer cette question complexe. Le premier qui viendrait à l'esprit serait la religion. Cette lecture, bien à la mode néo-conservatrice actuelle, s'avère simpliste et réductrice. Malgré les propagandes allemandes et ottomanes, rappelant que la France fait la guerre au califat d'Istanbul, que les Algériens, partie de la grande oumma, devraient se désolidariser des infidèles, c'est le « loyalisme » vis-à-vis de la France qui anime la quasi-totalité des soldats algériens mobilisés dans l'armée française et l'écrasante majorité de la population « indigène ». Leur foi et leur piété ne les ont pas poussé à se ranger du côté des Ottomans, titulaires pourtant à l'époque du califat musulman, mais ennemis de la France. Un auteur, du nom de Jean Mélia, cité par Gilbert Meynier, écrivait : « Le Coran est entré en action en 1914-1918 et c'est pour la France » et encore : « Le Coran étant pour la France, la France doit être pour le Coran ».
C'est l'égalité dans l'impôt du sang qui amène naturellement la revendication de l'égalité des droits.
La guerre fait intervenir un autre élément : l'Hexagone a besoin de bras pour son économie. « De colonisés, les Algériens deviennent des prolétaires », écrit Meynier. Malgré l'hégémonie idéologique de ce que René Gallissot a appelé le « socialisme colonial », des convergences se sont alors produites entre communisme et résistance algérienne, convergences « qui ne doivent pas faire illusion », mais qui inquiètent le pouvoir colonial.
« Ce qui est craint, relève l'auteur, c'est qu'un Algérien puisse avoir assimilé les leçons d'une école française, devenir un bon officier et rester malgré tout Algérien, nonobstant sa naturalisation ». « L'idée s'ancre que la domination française en Algérie est menacée ». D'où, après la victoire de 1918, la crispation sur des « attitudes réactionnaires », alimentées le plus souvent par une idéologie raciste et suprémaciste. Ne les connaissant pas, les Européens, constate notre historien, ne reconnaissent « souvent aucune qualité aux Algériens – fourbes, menteurs, paresseux, lubriques ». Un journal écrit en 1917 que : « Tous les Arabes sont des voleurs ». En métropole, interdiction est faite aux hôpitaux réservés aux « indigènes », d' « employer du personnel féminin pour les soigner car beaucoup [d'Algériens ] « se méprennent sur le haut mobile qui pousse les femmes françaises à s'occuper d'eux ». Meynier relève ainsi parmi les innombrables citations qu'il évoque, une qui parle de « la hantise du déferlement de « missionnaires de la vérole » et la « corruption de notre sang ».
Dans un autre registre, « le capitaine [algérien] Ch.. ne put jamais obtenir qu'un de ses lieutenants, militant de l'Action Française, le saluât. »
Tout cela résonne étrangement de nos jours. Cela confirme la nature réactionnaire, au sens littéral, du néo-conservatisme suprémaciste ambiant d'aujourd'hui. Tout a changé pour que rien ne change ?

Un livre à lire.
Ahmed Henni, 17 mai 2015




Armées et transition démocratique

Armées et transition démocratique

par Ahmed HENNI

Ce qui constitue la vraie démocratie,
ce n'est pas de reconnaître des égaux,
c'est d'en faire. 
Gambetta1

Résumé : La domination globalisée des petites cultures a conduit à la diffusion de masse de petites cultures falsificatrices : suprémacisme occidental, islamisme politique. Les élites politiques ont délaissé la promotion des valeurs qui ont fait la haute culture (respect d'autrui, liberté créatrice, égalité des conditions et des droits) pour s'enfermer dans des petites cultures de caste et ne plus offrir d'issues par le haut aux populations qu'elles dominent. Les élites militaires arabes, algériennes en particulier, n'y échappent pas. Leur but est d'empêcher toute émergence d'élites civiles et civilisées, aptes à construire un État. Pour ce faire, elles ont éradiqué toute haute culture. Dans ce vide culturel, les islamistes, diffuseurs de petite culture bigote, apparaissent comme des porteurs de haute culture sacrée. Ce qui est une falsification. Les élites militaires s'en accomodent. C'est pourquoi le débat que vient de lancer en Algérie M. Mouloud Hamrouche sur le rôle de l'Armée est important. Le texte qui suit tentera de démontrer qu'au lieu de viser à construite un État, les élites militaires ne cherchent qu'à l'affaiblir et neutraliser les potentielles élites civiles concurrentes qui voudraient le renforcer.
Dans de récentes déclarations, l'ancien chef du Gouvernement algérien, Mouloud Hamrouche, a estimé que la transition démocratique ne pouvait s'opérer paisiblement qu'avec des garanties de l'Armée. Celle-ci, érigée au rang de « despote éclairé », neutraliserait en quelque sorte la violence politique et assurerait une stabilité permettant de mettre en place des règles de compétition démocratiques, du moins équitables entre les différentes forces partisanes. L’ancien chef du Gouvernement avait commencé en mars 2014 par lancer un appel aux différentes factions, les invitant « à élaborer un consensus national nouveau, fondé sur notre identité, notre sécurité et notre projet national d’instaurer un État démocratique fort qui garantisse les droits et l’égalité entre tous les citoyens »2. Il considérait l’armée comme la « seule force organisée et disciplinée »3. Il estimait, qu’aujourd’hui, « la cohésion nationale est en jeu, les formations politiques manquent de crédit et d’enracinement populaire pour l’endiguer »4.  Il précisait enfin en juin 2014 : “Je ne demande pas à l’institution militaire de faire des réformes, mais cherchons ensemble les voies et moyens pour aller vers cet objectif de réhabilitation de l’État”, appelant à mettre à profit la « rationalité » de l’Armée au profit de l’administration et de l’économie5.
Une opposition radicale à cette thèse s'est immédiatement manifestée par la voix de Mme Louisa Hanoune, porte parole du Parti des travailleurs, qui déclarait le 30 juin 2014 : « Nous voulons un État civil. Si le président doit rester le chef suprême des armées, il doit toutefois désigner un civil à la tête du ministère de la Défense. Comme stipulé par le Congrès de la Soummam, nous voulons la primauté du civil sur le militaire ».
Ce débat mérite réflexion.
Il s'agit, en effet, de savoir si le but des élites militaires est de se renforcer en affaiblissant l'État ou de s'affaiblir en renforçant l'État, question qu'évacue M. Hamrouche. Les expériences historiques à travers le monde montrent qu'il convient d'opérer d'abord un distinguo entre l'Armée et les élites militaires, qui sont une couche sociale comme une autre et défendent des intérêts propres corporatistes et hiérarchisés. De se pencher, ensuite, sur la production de l'État par les élites militaires dans les nombreux pays à dictature militaire. Or, il semble bien que ces élites ne visent pas à produire un État mais seulement des bureaucraties qui leur font allégeance. Leur but est d'écarter tout projet civil de production d'un État. M. Hamrouche observe lui-même pour l'Algérie que l'emprise des élites militaires n'a eu pour résultat que l'absence d'État. En juillet, il constatait que : «Les partis politiques sont en crise, l’administration publique n’a rien de public, l’impôt n’existe pas, les grands services publics sont quasi inexistants (voir la situation de nos hôpitaux), l’économie ne fonctionne pas, c’est le cas aussi de l’école malade, et, par ricochet, c’est nous tous qui sommes malades »6.
Ce constat n'est pas propre à l'Algérie. Chaque fois, dans le monde, que, dans le cadre d'une dictature militaire, des élites civiles expriment un désir d'autonomie ou refusent l'allégeance aux élites militaires, elles sont neutralisées. L'exemple le plus récent nous vient de Thaïlande. Le dernier coup d'État (mai 2014) n'est que le 12ème en 70 ans. Depuis 2001, toutes les victoires électorales des élites civiles opposées au régime militaire ont été systématiquement effacées par des putschs : en 2005, 2006, 2007, 2011 et 2014. Idem en Égypte (2013), en Algérie (1992), etc. Chaque fois que des élites civiles ont conquis le pouvoir, elles ont été éliminées. Ces coups d'État ne se font d'ailleurs que contre une partie des élites civiles, celles qui ne font pas allégeance aux élites militaires. En Thaïlande, Algérie, Égypte, par exemple, une grande partie de la population citadine, occidentalisée, se disant moderne et civilisée, mêlant hommes d'affaires, journalistes, artistes, bureaucrates, associations féministes, militants syndicaux, s'auto-proclamant démocrate, a toujours fait alliance et soutenu les élites militaires, garantes de leur accumulation matérielle et symbolique ainsi que de leur mode de vie contre les traditionalistes identitaires justicialistes qualifiés d'obscurantistes ruraux (islamistes entre autres) et, par essence, anti-démocrates. Les élites militaires peuvent ainsi se présenter comme protectrices des libertés – piège dans lequel on pourrait tomber, libertés mêmes qu'elles refusent à leurs opposants en les liquidant ou les emprisonnant. Bref, les élites militaires ne sont pas égalisatrices en droits. Leur but est, partout, de neutraliser les élites civiles qui s'opposent à elles.

1. L'État moderne, central, autoritaire et égalisateur

Essayons, tout d'abord, de situer ce débat dans un court éclairage historique et de longue période. Hors d'Asie, les liens entre Armée et avènement de l'État moderne, ou État de droit, apparaissent dès le 16ème siècle en Europe occidentale. En théorie, sous la plume de l'italien Nicolas Machiavel (1469-1527) et en pratique politique sous la férule du cardinal français Richelieu (1585-1642).
Machiavel cherche, à Florence, les moyens politiques pouvant conduire à l'instauration d'une véritable république dans une Italie unie. Pour cela, il faut briser le pouvoir des chefs de faction et des seigneurs de guerre (les « grands »). Ce que tente d'obtenir Richelieu en France par la soumission de la noblesse au roi et l'érection d'un État au dessus de tous. L'idée forte est, qu'au lieu de s'appuyer sur des forces éclatées, de contingents nobles ou tribaux, de factions, le Prince doit, pour construire une Nation, s'appuyer sur une armée centrale régulière, appelée à devenir une armée de l'État. À ceci s'ajoute le souci d'une homogénéïsation de la Nation par une offre de haute culture nationale.
Ibn Khaldoun (1332-1406) avait, auparavant, fait allusion aux « dégâts » des dynamiques politiques s'appuyant le jeu tribal (açabiya) mais n'avait opéré aucune liaison entre ces dynamiques et l'absence d'un État de droit, celui qui égalise les sujets devant le Roi ou la Loi. Plus préoccupé d'ordre juste, cette problématique égalitariste lui était étrangère. Sa dialectique des élites nomades n'aborde pas la question de l'égalité des conditions de la population. Donner, en effet, les mêmes droits, ce n'est pas seulement rendre justice. Le prince juste n'est pas nécessairement fabricant de citoyens égaux. Cette distinction est fondamentale. Les islamistes, par exemple, sont justicialistes mais pas égalisateurs ni en droits (hommes-femmes, par exemple) ni en répartition des biens matériels. La justice empêche l'abus de pouvoir, l'égalité le distribue également entre des citoyens. La justice appelle à aider les pauvres, l'égalité exige, elle, de les doter des moyens de gagner leur vie (un emploi, par exemple).
Pour se rendre indépendant des jeux seigneuriaux ou tribaux, le Prince doit donc entretenir une force centralisée à ses ordres. Le premier but de cette force est de « casser » les grands, ceux qui commettent les abus de pouvoir et entretiennent les jeux nobiliaires ou tribaux et l'éclatement des forces (aujourd'hui les partis). Dans l'Histoire documentée hors d'Asie, nous trouvons déjà à Rome quelque chose de ce genre dans la pratique d'Auguste. Celui-ci (-63,+14), héritier de la dictature de César, va mettre fin aux guerres civiles et l'instabilité en dessaisissant de leur pouvoir les « grands » (sénateurs et chefs militaires) jusqu'à être obligé de les financer pour leur éviter la déchéance totale. Il centralise et uniformise les règles de gestion et, enfin, promeut une politique de haute culture symbolisée pour la postérité par Mécène (-69, -8).
L'homogénéïsation autoritaire et centralisatrice des règles de fonctionnement de ce qui deviendra l'Empire se conjugue avec une offre de haute culture permettent aux individus de se hisser plus haut que leurs particularismes locaux et de faire partie d'une même civilisation (Rome). Marc Aurèle (121-180) disait : « En tant qu’Antonin, ma patrie et ma cité, c’est Rome ; en tant qu’homme, c’est l’univers » (Pensée n°44). Le Libyen Septime Sévère deviendra empereur. L'Algérien Augustin sera l'un des plus grands penseurs du christianisme et de l'humanité. L'accès à une langue de haute culture, ici le latin, permet de s'approprier, à une époque donnée, les œuvres de l'humanité connue. Les langues locales ne peuvent le faire. Elles manquent de moyens matériels. Nous y reviendrons. Seule une langue « centrale » disposant des moyens d'un État central peut mettre à disposition des citoyens les produits culturels étrangers ou leurs traductions. Une langue « centrale », le latin ou l'arabe hier, l'anglais, le français aujourd'hui, le chinois demain, n'est, historiquement, jamais exclusive et s’accommode fort bien des langues locales. Cependant, l'humanité n'a pas les moyens matériels de mettre à la portée de tous dans toutes les langues le patrimoine culturel humain. On ne peut le faire que dans une langue « centrale ».
Quelques exemples maghrébins : le grand voyageur musulman Ibn Battouta (1304-1377), un Berbère de Tanger, peut, grâce à une langue de haute culture (à l'époque, l'arabe), faire un périple jusqu'en Chine, rencontrant au fil des étapes, les grands érudits de l'époque et échanger avec eux. J'ai trouvé dans sa Rihla, l'anecdote suivante : Arrivant dans une grande ville de l'Inde, il y rencontre X., qui, dit-il, avait été le syndic du tombeau de l'imam Ali à Najaf (Irak) et s'était enfui avec la caisse. Et il ajoute : c'est le frère de Y., haut fonctionnaire à la cour de Grenade (Espagne). Le Tunisois Ibn Khaldoun (1332-1406) est haut fonctionnaire à Fès, Grenade, Tlemcen, Le Caire et finit par rencontrer Tamerlan à Damas en 1400. Ce type de communication et de mobilité eut été impossible sans centralisation impériale et homogénéïté culturelle. Il n'est pas antinomique de l'existence de langues locales.
L'ère des Nations offre aussi, à partir du 16ème siècle, une illustration positive de ces principes. Richelieu (1585-1642) ouvre, en Europe, la voie à l'État central autoritaire mais égalisateur des sujets, bref l'État moderne. Cela ne suffit pas. Seigneuries, peuples et pays doivent s'unifier dans une Nation en devenir. Une offre de haute culture est alors indispensable pour intégrer les divers patrimoines et permettre aux divers peuples de la Nation de partager une conception nationale homogène de la culture. Richelieu fut le fondateur de l'Académie française. Il consacra à la Sorbonne des dépenses importantes pour l'époque. Le tragédien Corneille (1606-1684) fut son contemporain. Sa célèbre pièce, Le Cid, créée en 1637, transforma le paysage dramatique français et donna lieu à une vive querelle. Malgré l'hostilité de l'Académie, elle ne fut pas interdite et fut représentée à travers toute la France. C'est ainsi que Bretons, Picards ou Auvergnats pouvaient sortir par le haut de leur culture locale, tout en la gardant.
Lorsque l'Égyptien Talaat Harb (1867-1941) fonde en 1920, dans une Égypte sous domination britannique, la banque Misr, il le fait en appliquant deux principes : tous les capitaux doivent être égyptiens, la langue d'usage dans la banque sera l'arabe. Il offre ainsi un plus et une sortie par le haut aussi bien aux épargnants nationaux qu'aux arabophones. Le public, sans être nationaliste mais qui ignorait l'anglais, pouvait ainsi recevoir un accueil dans une langue qu'il comprenait et déchiffrer ses reçus et relevés, écrire ses chèques, etc. Talaat Harb faisait d'une pierre deux coups : une œuvre nationaliste et une entreprise profitable. Il administrait la preuve que militantisme nationaliste et efficacité économique privée n'étaient pas antagoniques.
Dans la nomenclature des dictatures, nous en trouvons qui ont donné les moyens politiques et matériels de promotion de la haute culture et d'autres qui, au contraire, l'ont étouffée et abouti à des catastrophes.
Napoléon III, grand despote devant l'Éternel, n'hésite pas en 1863, de décréter la tenue d'un « Salon des Refusés » regroupant les œuvres de jeunes peintres n'ayant pu être présentées au Salon officiel de la peinture et de la sculpture, le jury les ayant refusées : « Sa Majesté, voulant laisser le public juge de la légitimité de ces [refus], a décidé que les œuvres d’art refusées seraient exposées dans une autre partie du Palais de l’Industrie » (décret du 24 avril 1863). Ces jeunes peintres n'étaient autres que Cézanne, Manet, etc.
Le calife Mamoun, créateur au 9ème siècle de la Maison de la sagesse à Bagdad, encourageait la vie intellectuelle. Vint un débat sur la nature du Coran : créé ou incréé ? Ses sympathies penchant pour la thèse rationaliste (mu’tazilite) du Coran créé, le calife saisit l'occasion de renforcer son pouvoir et museler l'opposition. Contre les traditionnistes, il en fit une thèse officielle et ordonna en 833 de soumettre les fonctionnaires à un examen doctrinal, les obligeant à proclamer leur adhésion à la thèse du Coran créé.
Devant la perspective de perdre leur emploi, les traditionnistes eurent peur et se rétractèrent. Ces opposants à la thèse du Coran créé se turent, à part quelques récalcitrants, dont le célèbre Ahmad ibn Hanbal qui fut emprisonné, puis soumis à la flagellation sous le successeur de Mamoun7. La fin de la tolérance et des débats propres à une haute culture donnaient naissance à l'un des courants les plus rigides de l'islam : le hanbalisme, dont se réclament encore de nombreux fondamentalistes musulmans.
Un autre exemple nous vient de l'Union soviétique: après que, poursuivant après 1917 la tradition russe de haute culture, « cent fleurs s'épanouirent et que cent écoles rivalisèrent 8», le régime stalinien réduisit la vie intellectuelle à l'enseignement de la « diamat »9, nouveau texte religieux inaltérable. La musique elle-même se trouva être prolétarienne ou pas. L'offre de haute culture disparut. Les peuples et pays furent inondés de petite culture stalinienne, souvent faite de flagornerie, démagogie et mensonges. Tout contact avec l'universel (l'étranger) fut prohibé. La russification bureaucratique des différents peuples et pays se fit à marches forcées. Après soixante dix ans de ce régime, les tentatives d'un Gorbatchev de retour à une société civilisée de haute culture furent vaines et se conclurent par la présidence de Boris Eltsine, un ivrogne hautement corrompu.
Parmi ces contre-exemples, celui de la dictature du général Suharto en Indonésie, venu au pouvoir à la suite du coup d'État de 1965. Dès leur prise du pouvoir, les chefs militaires procèdent à la liquidation des élites politiques civiles (communistes, notamment). On parle de 300.000 morts. Suharto va gouverner le pays jusqu'en 1998. La faillite financière à laquelle a conduit la gestion militaire le contraint à quitter le pouvoir. Une fois un régime civil mis en place, sous la pression américaine, on décréta la liberté de la presse, etc. Le premier journal à paraître ne trouva pas de rédacteurs dignes de ce nom. Trente ans de régime Suharto avaient conduit l'Indonésie à l'âge de pierre plus qu'à la haute culture.
L'État algérien indépendant ne s'est pas doté d'une langue centrale porteuse d'issues par le haut aux particularismes locaux. Sa langue officielle, l'arabe, y est considérée comme une langue de petite culture, réservée aux rituels religieux. Son gouvernement ne la pratique pas et parfois la méprise, sinon l'ignore. Elle est associée à l'image du sous-développement. Les lois et décrets sont d'abord discutés et rédigés en français puis traduits en arabe. L'État utilise une deuxième langue de haute culture, le français, mais sans offrir de moyens matériels à la population pour accéder à la haute culture que véhicule cette langue. Mieux, pour neutraliser l'opposition islamiste ou arabiste (dite baâthiste10) il légitime, sinon encourage, cet ostracisme en laissant certains groupes sociaux afficher ostensiblement leur hostilité au français, langue dite des infidèles et coloniale. Le français est cantonné dans un usage pratique et ne véhicule, en définitive, que les petites cultures héritée (pied-noir) ou diffusées par les médias de masse occidentaux. En fin de compte, ni l'arabe ni le français ne représentent, actuellement, en Algérie des instruments d'une homogénéïsation culturelle offrant des issues vers le haut. On dit en Algérie : « analphabétisme bilingue ». Le pouvoir, quant à lui, oriente davantage les forces sociales vers des guerres linguistiques contribuant à l'éclatement et n'offre, dans aucune langue, une centralité positive apportant un plus aux populations.

Quelques questions viennent donc à l'esprit : l'Armée, en Algérie ou, plus généralement dans beaucoup de pays arabes, a -t-elle pour objectifs : 1. Casser les pouvoirs particuliers des grands et égaliser les citoyens devant un État central autoritaire contrôlé par elle ? 2. Proposer une offre de haute culture.

2. Casser les pouvoirs particuliers des grands

Il ne s'agit ni de les liquider, ni de les emprisonner ni de confisquer leurs biens. Casser les grands signifie leur ôter tout pouvoir illégitime conduisant à l'abus de pouvoir, le népotisme ou la corruption et les soumettre à l'autorité égalisatrice de l'État. Tel est d'ailleurs le vœu premier qu'exprime la majorité des populations. Faute de cela, ces populations tombent dans les bras d' islamistes ou de justicialistes qui ne manquent pas dans leur propagande de rappeler que tel serait le cas dans un État islamique authentique. Une des anecdotes de l'histoire musulmane qu'ils citent pourrait illustrer cette situation. Un justiciable est venu se plaindre au calife Omar des agissements d'un haut magistrat. Le calife les convoque tous les deux. Dès son entrée dans la salle d'audience, le magistrat vient s'asseoir aux côtés du calife. Celui-ci lui fit remarquer qu'en venant s'asseoir à son niveau, il se comportait davantage en juge plus qu'en partie. Il lui ordonna de se lever et d'aller s'asseoir à côté du plaignant pour que les deux parties soient à égalité.
Les grands ici sont entendus au sens de ceux qui peuvent obtenir des exceptions ou des dérogations auprès des détenteurs de pouvoir ou des bureaux administratifs (préfectoraux, municipaux, policiers, domaniaux, judiciaires, fiscaux, douaniers, consulaires, etc.) ou encore des organismes publics (offices, entreprises, écoles, lycées, universités, etc.). Ils représentent une couche sociale hétéroclite dont chacun est titulaire d'un capital politique (une position éminente de pouvoir), social (parentèle, organisation – armée, police, magistrature, administrations, presse, syndicat unique) ou matériel (entreprise, fortune, propriété immobilière et foncière, devises à l'étranger). Diversité des exceptions et des dérogations et multiplicité des acteurs engendrent un brouillard social qualifié de système de népotisme et de corruption. La population, s'inspirant de récits référentiels de petite culture valorisant ces passe-droits, cherche elle-même à imiter les grands et tente d'échapper à la loi.
L'ancien chef du Gouvernement Mouloud Hamrouche résume ainsi : “En Algérie, ce sont les réseaux qui gouvernent et non pas les institutions. Aujourd’hui, nous nous retrouvons face à des administrations qui n’obéissent plus à la loi, mais aux coups de téléphone11.
Le trait essentiel de ce brouillard est l'absence de centralisation homogénéïsante et égalisatrice, imposant les mêmes règles, même de corruption, à tout le monde et uniformisant le fonctionnement de ce qui serait un État. « La rapidité et les variantes dans la violation des règles, écrivait El Hadi Chalabi, n'a d'égal que leur revendication. En définitive, le débat sur le droit introduit d'une façon ou d'une autre le débat sur la démocratie et sur l'État de droit. » 12
Quid d'un État central lorsque tout est dispersé en matière juridique, administrative, universitaire, culturelle, politique étrangère, etc. L'État actuel n'a même pas une langue centrale à laquelle il se tient. L'Armée elle-même est-elle strictement centralisée ? Chaque circonscription administrative, judiciaire, fiscale, militaire, universitaire ou bureau est un petit fief, davantage au service du réseau social dont il est le produit et le lieu de gravité qu'aux ordres d'un Centre.
Par ailleurs, la centralisation, autre que répressive et bureaucratique, n'a d'efficacité que si, et seulement si, elle s'accompagne d'une adhésion des divers peuples de la Nation à la même conception politique et culturelle du vivre ensemble sous un toit central unique dont l'autorité est acceptée. Pour que ceci soit, les autorités centrales ne doivent pas privilégier l'une des petites cultures des différents partis, seigneurs, tribus, peuples, grandes forces économiques ou syndicales, mais proposer une haute culture qui fédère et ne divise pas, celle qui a produit le respect d'autrui et la démocratie. C'est ainsi que se sont construits les grands ensembles nationaux. La démocratie politique qui est le fruit de la modernité n'est rien d'autre qu'un ensemble de pratiques issues d'une haute culture, qui permettent précisément de fédérer dans la diversité, d'homogénéïser et centraliser sans opprimer.
Les élites militaires arabes d'aujourd'hui n'offrent rien de tel. Elles sont elles-mêmes un corps de « grands ». Leur demander de casser les grands est une contradiction dans les termes. C'est l'une des questions que n'évoque pas M. Hamrouche. Elles sont en outre animées d'une culture particulière, celle du « sauveur » disposant de tous les droits. La deuxième question qu'évacue M. Hamrouche est celle de la petite culture propagée par ces élites militaire et l'absence d'offre de haute culture, celle qui aide à produire un État et des élites civiles.

3. Une offre de haute culture

Ce que nous entendons ici par « offre de haute culture » est un ensemble d'instruments d'accès aux hautes valeurs universelles, mères de la liberté, de la démocratie, du respect d'autrui et de l'égalité des conditions, qui permettent à chaque citoyen de trouver une issue par le haut aux particularismes locaux. Ces moyens sont linguistiques, littéraires, philosophiques, artistiques et surtout politiques (les valeurs de l'État de droit), et matériels (les budgets que consacre le pouvoir à la promotion des diverses expressions culturelles conduisant à l'homogénéïté de la Nation par le haut). Le produit de cette haute culture est nécessairement une élite civile. Or celle-ci, à moins de leur faire allégeance et de devenir un faire-valoir de leur petite culture, ne peut être tolérée par les élites militaires actuelles.
Faute d'une conception homogène, soutenue matériellement et symboliquement de la vie culturelle, vivotent les petites cultures locales et certaines petites traditions, partagées souvent par des chefs militaires. Faute de haute culture, ces petites cultures locales « subsistent artificiellement », comme l'écrit E. Gellner13, maintenues par des groupes qui entretiennent les cultures particulières privées, celles des différentes forces, et folklorisent les valeurs morales.
Dès l'indépendance, les porteurs politiques potentiels de haute culture (francophone comme Ferhat Abbas ou arabophone comme Benyoucef Benkhedda) sont neutralisés ou écartés. Beaucoup se retirent d'eux-mêmes devant ce qu'ils considèrent comme des gangsters commandant aux baïonnettes. Benkhedda, par exemple, président du Gouvernement provisoire, a dit qu'il s'est retiré pour « éviter tout bain de sang ». D'un autre côté, le premier président élu, Ahmed Ben Bella, a imposé, avec ses alliés de gauche, un monolithisme culturel de petite culture anti-impérialiste qui a conduit à l'extinction des embryons de haute culture locale passée ou héritée du colonat français. Cette répression a permis à la petite culture pied-noir ou locale de dominer les grandes villes et le pouvoir.
Kateb Yacine, écrivain de langue française de notoriété internationale, exprimera son mal à l'aise en voyages, sinon errance, au Caire, Moscou, Berlin, Paris, avant d'être pris en charge, en 1971, par le ministère du Travail et des Affaires sociales (!) pour pratiquer un théâtre populaire visant à faciliter l'accès à la haute culture en arabe local.
Le poète Mufdi Zakariya (1908-1977), auteur de l'hymne national Qassamen, se tait. Il devient représentant de commerce en parfumerie. Il s'exile et mourra à Tunis.
Il revendiquait une haute culture et une appartenance dépassant les particularités locales. On lui prête les propos suivants, tenus en 1931, alors que la colonisation vient de fêter son centenaire: « Je ne fais aucune distinction entre un Tunisien, un Algérien, un Marocain ; ni entre un Malékite, un Hanéfite, un Chaféite, un Ibadite et un Hanbalite : ni entre un Arabe et un Kabyle, un citadin et un villageois, un sédentaire et un nomade. Tous sont mes frères, je les respecte et les défend tant qu’ils œuvrent pour la cause de Dieu et de la patrie. »14. De cette prise de position anti-coloniale, au dessus des peuples et des pays, certains crétins ne voient aujourd'hui que propos d'un bigot intégriste.
Dès l'indépendance, les concours d'accès à certaines fonctions sont supprimés. L 'enseignement, par exemple, se retrouve encadré par une armée d'instructeurs sans diplôme qui, au fil des ans, monteront dans la hiérarchie et , pour certains d'entre eux, dirigeront des institutions universitaires. Par promotion interne, trois cent mille instructeurs disparaîtront ainsi des statistiques. Les nominations de directeurs au ministère de la Culture, de directeurs de presse, de radio, télévision, théâtres, société nationale d'édition, musées, etc. hissent les porteurs de petites cultures pied-noir ou locale aux postes de responsabilité. Quelques exceptions ne contredisent pas cette règle. Même cinquante après, le népotisme, que pratiquent aussi aujourd'hui les élites militaires, n'a pas perdu ses droits. On nomme directeur du Centre culturel algérien de Paris un militaire auteur de romans policiers en français et à succès parce véhiculant uniquement les valeurs de la petite culture française. Mieux : il souhaitait en 2014 se porter candidat à la présidence de la République.
Si, en Algérie, on a parlé avec mépris de ruralisation des villes15, c'est pour occulter le rôle du pouvoir politique qui a éradiqué des villes la haute culture et ses porteurs. La petite culture rurale est devenue dominante parce qu'elle s'est retrouvée seule dans le vide culturel citadin. Les islamistes en profiteront pour offrir à ces ruraux citadins une petite culture réduite aux rituels et au texte coranique, présentée comme LA haute culture. Dans le vide culturel citadin entretenu par le pouvoir pour neutraliser l'opposition civilisée, au sens de Gorbatchev16, ce type de falsification ne les empêchera pas d'apparaître à la population comme de vrais porteurs de haute culture.

4. Des budgets militaires et des budgets culturels ?

Les moyens mis à la disposition de la création et diffusion de haute culture sont réduits à néant. Source de plusieurs siècles de documents historiques du pays, le latin, par exemple, est supprimé des cursus. Les dotations budgétaires alimentent surtout en salaires le fonctionnement des bureaucraties. Aucun orchestre digne de ce nom n'existe. Les salles de cinéma périclitent et, la répression des couples dans la rue aidant, deviennent des lieux de rendez-vous galants.
L'inconvertibilité de la monnaie décrétée, il n'est plus possible d'importer librement les ouvrages étrangers, les partitions de musique ou toiles, pastels et peintures pour les peintres. Ceux-ci se rabattent sur la peinture pour automobiles. « Nous travaillons pour les masses populaires », nous a dit un haut fonctionnaire du Plan. En 1990, demandant au gouverneur de la Banque centrale pourquoi on ne réglait pas les dettes vis-à-vis de la presse étrangère pour qu'elle puisse continuer d'expédier ses journaux vers l'Algérie, je me suis vu répondre : « Écoute, tu es le seul à m'ennuyer avec ce genre de question ».
L'investissement dans les bibliothèques nationales, universitaires ou municipales est ridicule. L'habitant, ne disons pas le citoyen, habitant un village reculé n'a aucune possibilité de consulter les ouvrages de la culture universelle. Les foires du livre sont envahies de petite culture islamique – livres jaunes. Les dotations pour prix littéraires ou artistiques sont rarissimes. Les jurys et académies inexistants. Les musées sont souvent pillés par des grands qui s'approprient certaines œuvres plus pour le prestige de signifier leur pouvoir de prédation que par amour du patrimoine. On répertorie en 2014 plus de 200 sites Internet qui proposent des pièces venues d’Algérie. Aucun inventaire exhaustif des œuvres ou des pièces archéologiques n’a été fait. En Égypte, où l'armée s'est toujours targuée d'assurer la sécurité du pays, tous les monuments de Qantara-Est ont été pillés, vingt ans de fouilles ont été volés en un jour (2011).
Le musée national d'Alger, le plus grand musée d’art d’Afrique et du monde arabe avec ses 8.000 œuvres, « fut longtemps de ces trésors que la poussière et le temps recouvrent de leur manteau. La faute à l’Histoire qui lui enleva ses œuvres, à la guerre qui défigura son âme et vola la vie de nombre de ses serviteurs, et à l’État, enfin, qui dans sa crasse indifférence à l’art en général et aux beaux arts en particulier le méprisa. »17
Une grande partie du patrimoine culturel est encore conservée par les communautés et zaouias qui en sont les auteurs ou en ont eu la garde et ne se trouve pas dans les musées. Or seule une politique de haute culture pourrait sensibiliser les populations à l’importance de ce patrimoine.

Ce qui est offert par les différents régimes militaires arabes est un bric à brac hétérogène de petites cultures locales, créoles et occidentales. Ce qui ouvre un boulevard aux falsificateurs.
Les médias de masse diffusent une petite culture « de tout le monde », malfaiteurs crapuleux ou politiques compris, qui ne véhicule pratiquement aucune valeur sublime. Y sont plus présents les démagogues et opportunistes, plus quelques footballeurs qui mordent leurs adversaires, que les personnages idéaux porteurs de hautes valeurs morales (démocratie, respect d'autrui, justice et courage, abnégation, altruisme, générosité, qui peuvent susciter l'admiration et l'imitation). Or, tous les humains ont besoin de sublimation. Quand l'offre de haute culture est absente, les individus ne trouvent plus de possibilité d’identification dans la société et, comme l'écrivait Hobbes, deviennent des loups les uns pour les autres. Le respect de la Loi est le premier acte de sublimation.
Les peuples des pays arabes n'ont même pas de langue commune locale dans chacun de leur pays. Il est instructif de voir que les télévisions locales – de tous les pays arabes – n'arrivent pas à produire une simple émission culinaire en une langue locale homogène. C'est le signe d'un éclatement et de forces sociales émiettées dont aucune n'arrive ni à imposer son hégémonie (même les islamistes n'obtiennent que le tiers des suffrages dans les différentes élections libres) ni à composer avec autrui. D'un côté, certains promeuvent des langues occidentales, mais sans en faire des moyens d'accès aux hautes cultures et des instruments qui aident à fédérer et apporter un plus. Cela coûterait trop cher. La falsification consiste ici à prendre pour haute culture le tout venant occidental actuel fait de petites cultures de consommateurs et de démagogues politiques.
De l'autre côté des islamistes érigent l'arabe comme langue sacrée commune au dessus des langues locales et occidentales. La falsification consiste ici à réduire la haute culture à un texte religieux. Ils assimilent la haute culture à la seule connaissance des rituels et du Coran. Vision aussi bien totalitaire que démagogique. La culture ainsi proposée est mutilée et privée de ce qui la rend haute : les valeurs qui ont accompagné les productions de la haute culture islamique passée.
Si une Armée devait apaiser la situation, elle ne se contenterait pas d'offrir, pour contenter les deux camps, un peu de petite culture occidentale par ci (habiller des femmes en uniforme) et de petite culture musulmane par là (diffuser à la télévision l'appel à la prière). Elle devrait promouvoir une conception nationale de la culture intégrant les apports locaux, islamiques et occidentaux pour les fédérer par le haut et non par le bas, ce qui suppose moyens budgétaires, liberté de création et promotion des acteurs qui vont dans ce sens. Mais cela contribuerait à faire émerger de vraies élites civiles et nationales productrices d'État et concurrentes des élites militaires.
Actuellement, dans tous les pays arabes, sans exception, l'accès à la haute culture ne peut s'opérer que par l'usage d'une langue étrangère occidentale, anglais et français notamment, langues « centrales » internationales. Ceux qui ne maîtrisent pas ces langues sont exclus de la haute culture. La majorité du peuple n'en connaît que les mots et expressions familières ou bureaucratiques liés à la vie quotidienne, gestion économique comprise, ou aux rapports avec l'administration.
La presse arabophone ne véhicule que rarement une conception nationale haute de la culture et de l'information. Les médias de masse expriment en arabe un contenu qui ne l'est pas. La langue locale elle-même devient ainsi le véhicule de conceptions étrangères de la culture et de petites cultures. La conséquence en est que l'alphabétisation en arabe sert à éloigner davantage la population de la haute culture arabe. Elle produit son contraire. La population – islamistes compris – pense selon des schémas culturels étrangers qu'elle exprime dans les langues locales. Les cultures locales, vivantes en surface mais devenues des phénomènes purement langagiers, se meurent.




5. Langues nationales et haute culture

Faute de moyens matériels consacrés aux différentes traductions d’œuvres de haute culture, et avec l'encouragement de ceux qui, propagateurs de petite culture, monopolisent le prestige et le marché locaux, les aspirants à la haute culture ne trouvent sur place rien qui les aide à y accéder. Or, observe la spécialiste des traductions Gisèle Sapiro, « les cultures et les littératures nationales se sont constituées sur la base de corpus de traductions qui ont contribué à standardiser les langues nationales »18. Allez chercher en arabe les œuvres d'Albert le Grand, Georg Simmel, Mishima, Dos Passos, Tagore, Chuang Tzu, Octavio Paz, Iphigénie de Racine, les Contes de Canterbury, etc. S'ils ont été traduits allez les trouver dans une bibliothèque publique ou universitaire ou chez un libraire – s'il y a libraire hors des grandes cités. Quel général au pouvoir s'intéresse à la lecture des Mou'allaqat, des Isefra, de Tristan et Iseult, à la peinture de Schile ou à la Critique de la raison pure ?
En 1948, l’UNESCO avait prévu la création d’une Collection d’œuvres représentatives de l’humanité (1.060 œuvres cataloguées). Soixante après, et malgré l'immense richesse financière des pays arabes pétroliers, elles n'ont pas encore toutes été traduites en arabe et elles sont encore moins disponibles à la bibliothèque municipale ou chez le libraire du coin (quand ils existent). Il faudra attendre la fin des temps pour les voir traduire en berbère. Les armées préfèrent les tanks. Si on fixe une norme moyenne de traduction d'un an par livre, 1.000 œuvres d'un volume demanderaient le travail de 1.000 traducteurs en un an, soit, si on les paye bien, 30.000 euros par personne et par livre, un total de 30 millions d'euros pour traduire l'ensemble de la Collection des œuvres représentatives de l'Unesco. Pour mémoire, un tank ordinaire coûte 3 millions d'euros.
Le monde arabe reste l'une des sphères linguistiques où l'on traduit le moins de livres, tous genres confondus. Des initiatives, comme celle de l'ONG culturelle panarabe, l'Organisation arabe de la traduction, créée en 1999 à Beyrouth et qui a déjà fait traduire Kant, Hegel, Popper, Ricœur, Eco, Hobsbawm, etc., ou bien celle du projet Kalima à Abu Dhabi, restent marginales. La base de données de l’Index Translationum, créé en 1932, recense, pour la période 1979-2009, 12.500 livres traduits vers l’arabe dans la quasi-totalité des pays arabophones (420.000.000 de personnes), soit seulement deux fois plus que l'Islande (320.000 habitants). Le nombre d'ouvrages recensés est, par langue cible, le suivant : 1. Allemand 301.934 ; 2. Français 240.043 ; 3. Espagnol 228.557 ; 4. Anglais 164.499 ; 5. Japonais 130.649 ; 12 . Danois 64.864 ; 13 Chinois 63.123 ; 19. Coréen 28.168 ; 27 Catalan 17.972 ; 29 Arabe 12.711 ; 32 Hébreu 10.965 ; 37 Islandais 6.536. Le classement par pays donne : 1. Allemagne 269.724 ; 2 Espagne 232.850 ; 3 France 198.573 ; 4 Japon 130.496 ; 9 Danemark 70.607 ; 10 Chine 67.304 ; 38 Israël 11.293 ; 44 Islande 6.628 ; 49 Égypte 4.713.
Parce que pays de langue « centrale », le nombre de traductions aux États-Unis et en Grande-Bretagne est le plus faible. Par contre, 45 % des traductions faites dans le monde proviennent de la langue anglaise. La part des traductions vers une langue augmente avec la nature « périphérique » de cette langue (islandais, par exemple, hébreu). Or, bien que n'étant pas périphérique en tant que langue vernaculaire, l'arabe ne les surpasse pas et, par habitant, reste dans l'infinitésimal : 30 livres par million d'habitants contre 20.000 pour l'islandais et 1.300 pour Israël. Si ce qui est considéré comme langue officielle par les pays arabes et par l'Organisation des Nations Unies se situe à ce niveau ridiculement bas, que dire de l'accès à la haute culture universelle par le biais de traductions en langues locales (berbère, etc.) ? Ceci renforce l'obligation de connaître l'une des langues « centrales » (anglais, français, espagnol).
Pendant plus de vingt ans, Scientific American a été la seule revue scientifique traduite en arabe. On trouve aujourd’hui des éditions arabes de National Geographic et Nature. Mais, d'après Ehab Abdelrahim Ali, la qualité des traductions en arabe des textes scientifiques laisse à désirer19.
Un spécialiste de ces questions, Richard Jacquemond, estime quant à lui, que, malgré cela, « un écrivain ou un intellectuel arabe monolingue qui aurait accès à l’ensemble de ce corpus traduit ne serait que marginalement défavorisé par rapport à son pair anglophone ou francophone ». Mais il ajoute : « Cela ne vaut certes pas pour un universitaire ni un chercheur », tout en faisant remarquer que « le problème est que ce corpus est en fait inaccessible dans son ensemble, à la fois pratiquement et symboliquement. Mieux, il est tellement éclaté qu’il n’a pas d’existence matérielle ni même symbolique. Matériellement : le sous-développement des bibliothèques publiques, y compris les bibliothèques et archives nationales, les entraves à la circulation du livre et les aléas de sa distribution sont tels qu’à l’heure actuelle, ce corpus n’est réuni nulle part »20.
Mieux, dans la majorité des pays arabes, la dynamique historique est celle d’un recul de l’usage de la langue arabe dans les universités ainsi que dans les secteurs de la communication, émissions culinaires comprises. Un rapport du PNUD de 2003 note : « Pour les sociétés arabes, la traduction est un formidable défi et une nécessité vitale qui exige des efforts planifiés et organisés dans le cadre d’une stratégie arabe ambitieuse et intégrée. »21

En Algérie, conjuguées au désintérêt des investisseurs privés pour la haute culture, les réticences publiques à permettre l'impression libre des journaux et des livres, les monopoles ou les entraves à l'importation de machines performantes ou à la distribution de papier, encres, etc., l'absence de tout réseau de distribution digne de ce nom, contribuent au vide et ne laissent place, à travers la télévision, qu'à la domination des petites cultures de masse (occidentales, islamiste, pied noir héritée, et, secondairement, locales). À ceci, s'ajoute le défaut d'initiatives privées : quel capitaliste ou richissime arabe ou berbère (et ils sont nombreux), laïc, religieux, occidentalisé ou islamiste, a été l'initiateur d'un musée d'art, d'une université ou d'une fondation culturelle.
Le nombre réduit de traductions en arabe s’explique également par l'absence de compétence linguistique multilingue ce qui renvoie aux cursus scolaires offerts (on n'enseigne ni les langues berbères ni le latin ni le turc – langues liées au patrimoine historique – ni la quasi totalité des langues étrangères. Où trouver un bon traducteur d'un livre en sanskrit?).

6. La domination globalisée des petites cultures anti-démocratiques

Actuellement, la domination des petites cultures n'est pas, hélas, un phénomène réduit aux dictatures militaires arabes. Le monde entier s'est globalisé autour de petites cultures rentières valorisant la prédation matérielle, la virilité chauvine, militariste et sportive, le néoconservatisme raciste, le localisme au détriment de l'universel, la chasse aux mal-pensants, les idéologies sécuritaires, les restrictions aux libertés, etc.
Les sociétés capitalistes développées qui, au niveau mondial, fabriquent l' »esprit du temps » sont traversées par des antagonismes profonds entre la petite culture que diffuse leur puissant système de médias de masse et une minorité en recul attachée à une offre de haute culture. Nous avons, par exemple, d'un côté, un Jean-Marie Le Pen, leader du Front national en France qui déclare « Je ne fais qu'exprimer ce que pense tout le monde »22 – lui ne pense pas – ou un Georges W. Bush qui, lorsqu'on lui demande qui est son penseur politique favori, répond : « Le Christ, parce qu'il a changé mon cœur »23 et, d'un autre côté, des responsables qui tiennent encore à dégager des moyens budgétaires pour faire accéder les peuples et les pays à un minimum de haute culture. On peut citer pour exemple les investissements publics pour créer, en France, une annexe du Louvre en province (Lens, ville minière) ou du musée Beaubourg (Metz). Intervenant le 16 juin 2014 dans le conflit dit des « intermittents du spectacle », l'ancien ministre de la Culture, Jack Lang, souligne la profondeur des antagonismes en matière de conceptions de la culture : «Si je sors de ma réserve, c'est que j'éprouve un sentiment de gravité et d'urgence», déclare-t-il. Au même moment, les médias de masse hissent au niveau de vedette internationale le joueur de football uruguayen Luis Suarez pour avoir mordu un joueur italien lors d'un match de Coupe du monde. En bref, dans le capitalisme actuel, les médias de masse n'hésitent pas à faire leur audience grâce à la diffusion planétaire de comportements barbares.
Or, au lieu de contrecarrer cette tendance mondiale, les pouvoirs militaires laissent faire.
Faute d'avoir accès à la haute culture occidentale, celle qui véhicule les valeurs libertaires et démocratiques, une partie de la population ressent la diffusion de la petite culture occidentale faite de stéréotypes comme une menace et se retraditionalise sous de nouvelles formes qu'elle pense être une affirmation de la modernité. Ce qu'exploitent les islamistes. Le voile, par exemple, est traditionnel tout en étant de forme nouvelle, moderne, transgressive par rapport au voile traditionnel. Mais c'est un voile. Plus généralement, l'islamisme est un produit du vide culturel que connaissent les pays arabes. Les locuteurs arabes n'ont plus accès à une haute culture, arabe ou occidentale. Ils parlent arabe, et souvent un arabe créolisé, dans une petite culture globalisée. Les islamistes politiques n'y échappent pas. Ils falsifient seulement la petite culture religieuse en haute culture sacrée. Mais c'est le même vide qui n'apporte pas un plus vers le haut.

Conclusion

Ce ne sont pas, historiquement, les élites militaires qui ont produit l'État moderne. Dans les pays arabes, les armées n'ont pas été le produit d'un État. Les élites militaires craignent l'apparition d'élites civiles. Or les élites civiles en mal d'État ne peuvent être le produit que d'une haute culture qui diffuse dans la population la sublimation par la loi et l'égalité des conditions. Ce dont ne veulent pas les élites militaires. Mieux, elles veulent des bureaucraties à leur service, des hommes d'affaires ou des religieux qui leur prêtent allégeance et n'existent que par leur appui ou des partis politiques qui partagent leur petite culture, islamistes compris. Là où un État existe, elles ne chercheraient qu'à l'affaiblir. C'est donc une contradiction dans les termes que de croire qu'une élite militaire produirait l'État.

Juillet 2014

1 in Louis Côté, L'État Démocratique: Fondements et Défis, Presses de l'Université du Québec, 2008, p.167
2 Interview aux journaux El Watan et El Khabar du 24 mars 2014
3 Maghreb émergent 30 mars 2014
4 Maghreb émergent 10 avril 2014
5 Conférence du 27 juin 2014, Tizi Ouzou , Liberté 28 juin 2014

6 Liberté, 12 juillet 2014
7 Tabarî, Annales, année 218 (833)
8 Slogan que proclamera Mao Ze Dong plus tard en Chine.
9 Matérialisme dialectique
10Du nom du parti panrabiste Baâth fondé en Syrie par Michel Aflaq.
11 Conférence du 27 juin 2014, Tizi Ouzou , Liberté 28.6.2014
12 Droit, État et pouvoir, de l'Algérie coloniale à l'Algérie indépendante, Revue Naqd , n°2, Alger 1992
13in Nations et nationalismes, p.166
14 Discours au 4ème Congrès de l'Association des Étudiants Nord-Africains à Tlemcen en 1931
15Fanny Colonna a bien rendu le mépris des citadins pour les ruraux dans Les versets de l’invincibilité, permanences et changements religieux dans l’Algérie contemporaine, Presses de Sciences-Po, 1995
16 Fondateur de la fondation « Vers une nouvelle civilisation », Conférence de Madrid 2005. « Au lieu de chercher à vaincre une autre partie, on doit œuvrer pour remporter une victoire absolue sur un passé cruel ».
17Karim Amellal, Algérie network, 20 avril 2013
18 Des échanges inégaux : géographie de la traduction à l'heure de la mondialisation, Actes du forum de la traduction littéraire, octobre 2013
19 Ehab Abdelrahim Ali est traducteur scientifique et enseignant en sciences, voir : m.scidev.net 25 octobre 2012
20Les Arabes et la traduction : petite déconstruction d'une idée reçue, La pensée de midi 2007/2 (N° 21), Actes sud
21UNDP, Arab Fund for Economic and Social Development, The Arab Human Development Report 2003, Building a Knowledge Society, Nations-Unis, New York
22 Comme le dit Jean-Marie Le Pen de lui-même (Le Figaro, 12 Septembre 1996).
23 J. Huntington, Qui sommes-nous ?, Odile Jacob, 2004, p. 346