samedi 20 février 2016

Algérie : retour sur l’éviction d'un seigneur militaire et la rébellion d'un patron

  • Ahmed Henni
  • Publié par Maghreb émergent le lundi 12 octobre 2015
  • Partant de l’éviction du chef du DRS et de la « mésentente » entre le gouvernement et le puissant homme d’affaires Issad Rebrab, Ahmed Henni revient sur les relations du pouvoir politique au privé algérien depuis l’indépendance. La mise à l’écart du général Mohamed Mediene serait l’indice de l’éclatement définitif du « comité de gestion » informel qui gérait les ressources du pays depuis 1962. Le renforcement du pouvoir présidentiel serait, lui, le signe de la progression d’un courant favorable à un contrôle plus individualisé de ces ressources. Comme en 1979, lors de la crise de succession qui suivi la mort de Houari Boumediene, ce courant, est représenté par... Abdelaziz Bouteflika.

Algérie : retour sur l’éviction d'un seigneur militaire et la rébellion d'un patron


La rébellion inattendue de l'homme d'affaires le plus riche d'Algérie, M. Rebrab, président du groupe Cevital, clôt une longue phase du cycle politique ouvert en Algérie par les « événements » d’octobre 1988. La crise ouverte par cette intrusion d'un « rentier », ayant depuis toujours bénéficié des signatures et autorisations lucratives à l'origine de son accumulation primitive (importation d'acier, par exemple), montre que les déterminants du pouvoir en Algérie ont glissé d'un système de contrôle collectif vers des appétits de contrôle individuel de plus en plus ouvertement affirmés.
La fissure ouverte en 1988, avec l’éviction d’anciens combattants influents, avait déjà montré que l’Algérie entrait dans une période de transition devant conduire le système de pouvoir vers l’abandon du contrôle collectif des anciens combattants sur les ressources de la nation et l’aménagement de voies ouvrant l’opportunité à des modes de contrôle et d'appropriation individuels des ressources. Il est significatif de constater que l'émergence d'un homme d'affaires dans le débat politique soit concomitante au retrait du chef de la sécurité militaire, l'un des garants du système de contrôle collectif. Ou bien, est-ce ce retrait qui a encouragé le ministre de l’Industrie à refuser une autorisation d'importation à M. Rebrab ?
Si l'on admet que, par sa haute main sur le contrôle politique de l'enrichissement individuel et des ambitions politiques, le général écarté disposait d'une place centrale dans le dispositif de contrôle collectif des ressources, on peut supposer que son départ traduit un succès des partisans d'un contrôle individuel plus affirmé sur ces ressources. Un indice de leur offensive terminale contre les tenants encore debout du système politico-militaro-sécuritaire de contrôle collectif avait été fourni, en 2014, par la « rébellion » précédente du secrétaire général du parti FLN contre ce même général, accusé de vouloir diriger l’État, de s'opposer à l'instauration d'un « État civil » et de « s’immiscer » dans les affaires politiques du pays. En bref, de brider les ambitions individuelles.
La transition amorcée en 1988 vers un système de contrôle individuel sur les ressources n’est garantie que si ses partisans peuvent s’assurer une légitimité par le suffrage universel. Or, tel n’était pas le cas. Les hommes d'affaires algériens ont-ils décidé aujourd'hui de sauter ce pas ?
Les partisans du contrôle individuel, écartés à l'indépendance en 1962, ont dû d'abord subir l'hégémonie des tenants du contrôle collectif puis, dans une deuxième phase, ils ont tenté de créer leur propre réseau de production de suffrages en essayant, à la faveur des événements d’octobre 1988, de détruire l’appareil FLN (confiscation de locaux, de journaux, institution de délégations spéciales administratives dans les municipalités, encouragement du syndicat national UGTA à se détacher du FLN et à s’y opposer) pour y substituer une myriade de partis avec ou sans substance, supports préalables à l'expression d'ambitions individuelles échappant au contrôle collectif des anciens combattants.

Depuis 1962, un « comité de gestion » occulte gérait les ressources nationales

Lorsqu’en 1962, le Front de libération nationale algérien prend le pouvoir – dans des conditions internationales qu’il reste à éclaircir –, il lance le slogan significatif « Un seul héros, le peuple ! ». Cette stratégie visait à couper toute voie aux éventuels destins individuels construits par la force ou produits par un suffrage universel pluraliste. La direction du Front était un amalgame hétéroclite placé rapidement sous l’hégémonie d’officiers issus souvent de milieux populaires. Ceux-ci n’avaient pas les moyens de se construire économiquement ou politiquement un destin individuel. Ils le feront collectivement par la force. Ils aménageront de ce fait un système de pouvoir articulé autour d’un « comité de gestion » politique chargé d’assurer un contrôle collectif sur les ressources de la nation. Le chef de l’exécutif en titre ne jouit que d’une délégation de pouvoir (une wilaya en droit constitutionnel musulman) de ce « comité de gestion ». Il est dès lors nécessairement un ancien combattant coopté par ses pairs. Ce premier critère n’a pas varié depuis. Le président est un wali, au centre d'une résultante de forces sociales qu'il contribue à pacifier ; ici, grâce au pétrole, par une redistribution rentière.
La politique socialiste, conjuguée aux abondantes ressources pétrolières apparues à partir de 1965, a permis aussi bien de légitimer ce contrôle collectif que de l’accompagner de moyens matériels assurant une large redistribution à une population neutralisée et adhérente à ce mode collectif. Le socialisme a, d’un autre côté, annihilé toute velléité de production de destins politiques individuels par le jeu du marché. L’enrichissement individuel fut toléré mais uniquement dans le cadre des limites permises par la reproduction du contrôle collectif sur l’ensemble des ressources. C'est ce que j'appelle une première phase d'alliance où les hommes d'affaires participent, sans décider, au partage collectif et réalisent une accumulation primitive individuelle, mais bridée, sous le contrôle du « comité de gestion ».
Cette alliance contradictoire ne manqua pas de susciter au fil du temps des oppositions au sein du comité de gestion lui-même. Les partisans des ambitions et de l'accumulation individuelle furent toujours minoritaires, ne recueillant pas l’adhésion de l’ensemble et rapidement écartés. Dès la fin des années 1960, des ambitions de contrôle individuel apparaissent sous la forme de propositions de libéralisation économique considérées comme anti-socialistes et rejetées par la majorité des anciens combattants. On ne comprendrait pas autrement l’éviction aisée de M. Kaïd Ahmed, ex-commandant Slimane et artisan principal de l’ascension du colonel Boumediene lors du conflit opposant l’État-major général de l’Armée de libération nationale (ALN) au Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) de Tunis. Ajoutons que la redistribution de la rente pétrolière sous la forme d’une salarisation généralisée d’une population en mal de millénarisme dans la consommation a toujours permis de faire pencher la balance en faveur des partisans du contrôle collectif.

La Constitution de Boumedine : une première autonomisation du pouvoir présidentiel

Ce système n’avait pas besoin de suffrages pour se légitimer et se reproduire. Il connut sa première crise grave lorsqu’à la faveur de la suppression du Conseil de la Révolution et de la normalisation de 1976, le colonel Boumediene quitta son statut de premier parmi ses pairs et octroya une Constitution le légitimant comme président par le suffrage universel. Il maintenait, cependant, un contrôle collectif sur les ressources. Pour ce retour au suffrage universel, il a fallu se doter d’une machine électorale et créer un champ politique civil en réanimant le parti unique qu'on avait mis au congélateur dix ans plus tôt. Le FLN actuel trouve à cette date son origine. Le président, commandant l’armée, en fut constitutionnellement le chef. Cet investissement du champ civil par le militaire permit au colonel Boumediene de trouver de nouvelles ressources sur lesquelles s’appuyer et de se « libérer » de la tutelle du « comité de gestion » (anciens combattants).
Houari Boumediene changea de statut, et de wali délégataire du Conseil de la Révolution, il devint président des Algériens. Une voie, étroite, certes, était ouverte à la production de destins individuels. Ceux-ci devaient s’appuyer cependant sur la formalité du suffrage universel. Un deuxième critère vint s’ajouter au mode de désignation du président: l’élection, même formelle, par le peuple. On aura compris que, de ce fait, la production par le système de pouvoir d’un président en soit devenue plus complexe: trouver un ancien combattant mais qui, formellement, recueille l’adhésion du suffrage universel.
Le président élu, monopolisant les signatures et autorisations, reproduit le système de contrôle collectif par une redistribution qui arrose, sous forme de pensions et autres prébendes, la couche des anciens combattants, neutralise les forces sociales par une salarisation généralisée et du pain subventionné à bon marché et, enfin, autorise, par le fait de la signature du prince, l'enrichissement sélectif d'hommes d'affaires. Il s'appuie, pour ce faire, sur son ministre de l'Industrie, M. Belaïd Abdeslam, qui, tout en hissant haut le drapeau du contrôle collectif, distribue discrètement, dans un marché fermé, de lucratives licences d'importation à des hommes d'affaires choisis par lui. Ce type de redistribution est cependant limité. Les directeurs d'entreprises publiques, insérés dans le système de contrôle collectif, veillent, en effet, à neutraliser les ambitions individuelles des hommes d'affaires. D'un autre côté, la police politique comptabilisait l'enrichissement, mieux que le fisc, et dissuadait les ambitions politiques individuelles.

Un lucratif investissement : les postes à « signature autorisante »

La disparition prématurée du colonel Boumediene, si elle redonna au « comité de gestion » un pouvoir collectif de décision, n’en limita pas moins sa marge de manœuvre. À ce moment déjà, fin 1978, il ne fut pas aisé de désigner un candidat à la succession. M. Bouteflika (un ex-commandant de l’ALN) fut déjà cité. Il ne fut pas retenu, accusé à l’époque d’être plus « libéral » que son concurrent, le colonel Yahyaoui, autrement dit d’être beaucoup plus favorable à un relâchement du contrôle collectif. On peut dès lors légitimement s’interroger pourquoi le « comité de gestion » l'a adoubé en 1998. Est-ce la composition du comité qui a changé ? Est-ce qu'une division existait au sein de ce comité traduisant la présence de deux groupes ? L’un, ancien, tenant encore au contrôle collectif et qui n’aurait eu aucune raison de donner l’onction à ce candidat déjà refusé par le passé, l'autre, nouveau, partisan de l’instauration d’un contrôle individualisé plus poussé sur les ressources mais qui ne trouve pas sur place d’ancien combattant idoine et va chercher M. Bouteflika dans son exil, espérant, sans doute, utiliser cette candidature et les inimitiés datant de 1978 pour neutraliser le groupe ancien ? C’est cette deuxième hypothèse qu’il conviendrait, semble-t-il, d’examiner. Mais, de ce fait, une question surgit: comment le comité de gestion a-t-il pu changer à ce point de composition et pourquoi ?
Il faut ici remarquer que la dynamique sociologique des alliances d'affaires et matrimoniales avait déjà vermoulu l'édifice. Des mariages ciblés et des associations d'affaires avaient permis aux hommes d'affaires d'attirer à eux des anciens combattants ou leurs enfants ou des cadres du FLN, de l'administration et des entreprises publiques. L'investissement dans des postes à signature autorisante s'avérait être très lucratif et intensifiait l'accumulation de capitaux privés. D'autres alliances avaient permis à certains réseaux maraboutiques de reprendre de l'ascendant. On pouvait déjà, en 1979, en observer les effets puisque la belle famille du nouveau président, M. Chadli, en était. L'un des enfants sera préfet de département.
Lorsqu'en 1979 le colonel Chadli succède au colonel Boumediene, il tire la leçon des difficultés ayant conduit à sa cooptation. Il accélère la constitution d’un appareil civil sur lequel s’appuyer électoralement. Mais, M. Chérif Messaadiya, qui s’attellera à cette tâche et fera du FLN un appareil tentaculaire et hégémonique, affichera une ferme adhésion au système de contrôle collectif, entravant de ce fait la dynamique des ambitions individuelles. Ces structures furent des leviers de contrôle du champ civil autrement plus efficaces que la simple répression de l’ombre. L’apparition d’appareils civils puissants encadrant la société (partis, syndicats, entreprises publiques, administrations, collectivités locales multipliées) et la nourrissant de rente, si elle a permis à M. Chadli d’évincer un certain nombre d’anciens et de tenter de se produire un destin individuel en « neutralisant » un commandement militaire par éviction des anciens combattants de la première heure et en les remplaçant par des « nouveaux » tout acquis à lui, l’a, en même temps, enferré dans une contradiction intenable: tenant son pouvoir des anciens, voilà qu’il les neutralise.

L’échec de la solution islamiste à la crise de contrôle des ressources nationales

Dans le même temps, le président Chadli fait adopter un Code des investissements plus favorable aux capitaux privés. Ces antagonismes, aiguisés par la crise des paiements de 1986, conduisent en 1988 à un compromis : autonomisation du pouvoir présidentiel, retrait des anciens mais, en contrepartie, maintien d'un contrôle collectif ouvert chargé de contenir sans l'ostraciser la dynamique du contrôle individuel (parenthèse des « réformateurs »). Cependant, malgré leur volonté d'ouverture et l'avancée vers une démocratie pluraliste et une société de marché régulé, les réformateurs furent jugés trop réticents à l'abandon du contrôle collectif et considérés comme un frein à la marche vers un contrôle individuel des ressources plus affirmé. Ils furent neutralisés par un coup d'État en juin 1991.
M. Chadli ne semble pas avoir fait un dogme de l’identification du contrôle collectif à un contrôle centralisé. Il a plutôt décentralisé le contrôle collectif des « petites affaires » ne laissant au centre que le contrôle collectif des « grandes affaires ». Cette décentralisation des « petites affaires » pouvait durer et occuper la population tant que la rente pétrolière en irriguait les canaux. Mais, lorsqu’en 1986 le prix du baril de brut chute à 10 dollars, ces canaux s’assèchent. Faut-il dès lors les alimenter par les ressources réservées aux grandes affaires ou laisser la population se débrouiller par elle-même ? D’où le projet contradictoire: maintien du contrôle collectif au centre et « autonomisation » des entités décentralisées (assimilée à tort à un libéralisme). En résumé, tout d’un coup le gâteau n’était plus suffisant pour tout le monde.
Simultanément, s'étaient mises en mouvement de puissantes forces sociales encadrées par le Front islamique du salut (FIS). Celui-ci aspirait aussi bien à remplacer les anciens combattants dans le système de contrôle collectif qu'à libéraliser l'économie et encourager l'accumulation individuelle de capitaux marchands. Cela ne réjouissait ni le comité de gestion opposé à toute alternance politique ni les anciens combattants ni les cadres du secteur public, affaiblis mais attachés au système de contrôle collectif, ni les hommes d'affaires installés, partisans d'un contrôle individuel, mais dépendant encore de signatures et les voulant à leur seul bénéfice.
Deux offensives se dessinent alors: l’une, contradictoire, portée par le FIS et réclamant, simultanément, d'un côté, le maintien du contrôle collectif, c'est à dire le pouvoir de redistribution aux mains de futurs gouvernants islamistes, et, de autre côté, l’irrigation des canaux par redistribution des ressources réservées aux grandes affaires centralisées et excluant jusqu'alors les nouvelles ambitions individuelles, notamment celles de personnalités islamistes entravées dans leur accumulation. La deuxième offensive vient d'une fraction du comité de gestion: la seule façon de réserver les ressources est d'éviter toute alternance, de ne pas irriguer les canaux de la décentralisation qui pourrait alimenter la clientèle électorale du FIS et, enfin, de réinstaurer un contrôle a priori de la redistribution des ressources – M. Belaïd Abdeslam gérera un moment ce qu'il a appelé une « économie de guerre ». Le capital installé est sauf et ses compétiteurs islamistes neutralisés. La sécurité militaire est chargée de se porter garante de ce contrat de statu quo qui préserve les intérêts collectifs acquis etqu'on pourrait qualifier de transition gelée vers le contrôle individuel car elle préserve la dynamique du capital privé installé. Leur alliance conduisit à renverser M. Chadli en janvier 1992 et mettre fin à l'autonomie du pouvoir présidentiel.
Les anciens combattants, partisans du contrôle collectif adhèrent à cette solution médiane, et délèguent le président de leur association au poste de chef d’État coopté. Une fois l’islamisme vaincu, ceux qui ont fait la sale besogne pour éradiquer les concurrents islamistes et qui tiennent à garder la haute main sur la redistribution des ressources se retrouvent face aux partisans du contrôle individuel. Ceux-ci ressortent un homme providentiel : M. Bouteflika. C'est cette alliance hétéroclite qui a mis 20 ans pour se décomposer totalement aujourd'hui.

Quelques enseignements de l’affaire Rebrab

On peut supposer dès lors que l’alliance tacite conclue après 1992 entre tenants du contrôle individuel et tenants du contrôle collectif traduisait l'impuissance des partisans du contrôle individuel à se doter de modes autonomes d'accumulation - l’État contrôle toujours les devises - et de modes fiables de production de suffrages légitimant leur exercice du pouvoir. L'affaire Rebrab révèle que les titulaires de signature ont repris de l'ascendant, mais à leur propre compte : un ministre refuse aussi bien de le recevoir que de lui délivrer une autorisation d'importation. C'est le signe d'une autonomie retrouvée du pouvoir présidentiel et d'une individualisation plus forte. Par ailleurs, la mise à l'écart du général chef de la sécurité militaire peut indiquer que le compromis faisant de celle-ci le garant d'un contrôle collectif est caduc. L’inquiétude s'en est suivie chez les bénéficiaires des avantages collectifs acquis - si l'on se rapporte aux déclarations de la porte-parole du Parti des travailleurs. L'alliance avec les titulaires de capitaux installés semble également en souffrir.
Le plus probable est l'apparition d'une tendance à faire place à de nouveaux venus : titulaires de signature délégataires d'un pouvoir en voie d'autonomisation, islamistes à l'étroit et monnayant leur fonds électoral en soutenant cette autonomisation. Il semble que le capital installé puisse se sentir puissamment attaqué pour que M. Rebrab s'en prenne au chef d’état-major de l’armée lui-même. « La faute est grave », écrit le magazine Maghreb Emergent du 7 octobre 2015. « M. Rebrab avait-il déjà décidé de rompre les ponts avec le pouvoir ? », s'interroge-t-il. Les titulaires de capitaux installés vont-ils, pour se défendre, être amenés à faire de la politique ?
Certes, pour eux, face aux nouveaux concurrents et aux importations de produits étrangers, libéraliser l'économie serait mortel. Ils ont encore besoin d'une économie à signatures autorisantes. Ils ont encore besoin soit d'une alliance si le pouvoir reste amical ou, à défaut, de placer leurs propres hommes au pouvoir si celui-ci devient inamical. Or, avec le nouveau président, la centralisation des grandes affaires de redistribution, s'est souvent davantage opérée au bénéfice des détenteurs de signatures qu'aux détenteurs de capitaux nationaux installés (affaire Khalifa de transfert à l'étranger de sommes d'argent colossales, grands chantiers d'infrastructures confiés à des capitaux étrangers). Dans l'un des journaux proches du groupe Cevital, un économiste affirme: « Investir dans les infrastructures était une grossière erreur. » (Liberté, 8 octobre 2015).
Les mandats successifs du nouveau président ont, semble-t-il, permis de donner corps à certaines dynamiques qui remettent en question le compromis de janvier 1992. Une centralisation du contrôle des ressources s'est opérée mais au bénéfice d'un contrôle individuel d'une présidence de plus en plus autonome. Le système de contrôle collectif a été désarticulé mais il ne semble pas que ce soit au bénéfice des capitaux privés installés. Le pouvoir politique a repris un ascendant grâce à des actions massives de redistribution (de logements, notamment), des levées de restrictions à l'activité permettant de desserrer le climat économique et débouchant sur l'émergence de nouveaux venus. Pour se constituer un fonds électoral plus large, il peut se permettre de heurter les « éradicateurs » en ménageant les islamistes et en menant à bien cette action symbolique qu'est la construction d'une des plus grandes mosquées du monde. Depuis un an, la division par 2,5 des prix du pétrole conduira à renforcer cette redistribution de symbolique. Cette chute des prix semble conduire à un rationnement des devises. Pour préserver la réserve à disposition du pouvoir central et ses capacités de redistribution pour sa propre clientèle et de négociation avec les opérateurs étrangers, le pouvoir semble le faire au détriment des capitaux privés installés. D'où la rébellion de l'un de leur titulaire.

Le pétrole, la face cachée d’une prétendue fracture sunnites/chi’ites

  • Ahmed Henni
  • publié par Maghreb émergent le dimanche 12 avril 2015 10:54

Le pétrole, la face cachée d’une prétendue fracture sunnites/chi’ites

Une carte confessionnelle du

Présentée par la monarchie saoudienne comme la cause unique des violences au Moyen-Orient, la fracture sunnites/chi’ites sert à masquer la compétition autour de la souveraineté sur les champs de pétrole ou de gaz, situés pour l’essentiel dans des zones peuplées de chiites.

 Il suffit de superposer deux cartes – celle des champs pétrolifères au Moyen-Orient et celle des peuplements chi’ites – pour s’apercevoir que, là où des majorités chi’ites habitent en surface, du pétrole se trouve en sous-sol – et, pratiquement, rien que là. 
Observons la carte des peuplements chi’ites :

 

Observons maintenant la carte des champs pétrolifères (en vert : pétrole ; en rouge : gaz) :


La monarchie wahhabite saoudienne se trouve donc confrontée à plusieurs problèmes.
- Ses puits et réserves de pétrole sont « sous les pieds » des minorités chi’ites qui peuplent la côte est de la Péninsule (25% de la population). Or, au lieu de se sentir dans leur pays comme d’authentiques citoyens, les minorités chi’ites y font l’objet d’une suspicion qui réduit leurs droits, rejoignant ainsi le sort réservé aux sunnites démocrates, réprimés par la monarchie. Mieux : partageant souvent les mêmes rites que la majorité des Iraniens, ils sont soupçonnés de faire allégeance à l’Iran comme puissance étrangère, distante de quelques dizaines de kilomètres, de l’autre côté du Golfe, et qui a déjà, par le passé, occupé militairement sans coup férir et annexé trois îlots dans ce Golfe.
Il convient ici de distinguer les intérêts de grande puissance de l'Iran avec ceux des chi'ites arabes. L’Iran tente certainement d’intégrer les chi'ites arabes dans son jeu (et des minorités chi'ites arabes cherchent sûrement son soutien) : il n'est pas angélique et doit être tout aussi condamné pour l'absence de démocratie de son régime.
En effet, la question, dans tout le Moyen-Orient, n'est pas essentiellement celle d'un prétendu affrontement sunnisme/chi'isme, qui ne sert qu'à légitimer la poursuite d'intérêts de grande puissance (la souveraineté sur le pétrole), comme la reproduction d'ordres autoritaires : le problème central est d'ordre démocratique, celui de l'absence d'Etats de droit garantissant l'égalité citoyenne à tous leurs habitants.
- La disparition, en Irak, du régime de Saddam Hussein et l’occupation américaine qui s’en est suivie ont provoqué un transfert de pouvoir des élites sunnites baathistes (les sunnites représentent 30% de la population irakienne) aux élites chi’ites, jusque-là maintenus dans un statut secondaire. Et, de ce fait, elles ont accru la sphère d’influence iranienne à l’ouest, bien que les élites chi’ites irakiennes se considèrent comme arabes et ne partagent pas la conception politique sur laquelle est fondée la République islamique (leur grand ayatollah, Ali Sistani, récuse la vision platonicienne khomeyniste de la wilayet el faqih – la « tutelle du savant »). Cela n’empêche pas que le pétrole irakien soit passé d’une souveraineté baathiste sunnite à une souveraineté chi’ite sous contrôle américain.

Les Saoudiens soutiennent Daech comme ils ont soutenu Saddam

La monarchie saoudienne semble très préoccupée de cela. Plusieurs sources ont prétendu qu’elle serait à l’origine du renforcement de l’Organisation de l’État islamique (OEI), dit « Daech », qui se proclame sunnite et dont le but avoué est de renverser le pouvoir chi’ite irakien. La volonté saoudienne de pérenniser un contrôle des élites sunnites sur le pétrole s'était déjà manifestée par son soutien – avec l'appui des puissances occidentales – à Saddam Hussein dans sa guerre au nouveau pouvoir à dominante cléricale chi'ite apparu à Téhéran en 1979. Cette guerre a contribué, à n'en pas douter, à la radicalisation théocratique du pouvoir iranien et à sa monopolisation par le clergé chi'ite. Le soutien aujourd'hui de la monarchie à Daech s'inscrit dans la continuité de celui accordé hier aux élites sunnites baathistes irakiennes dans leur conflit avec l'Iran.
Ces quelques éléments laissent penser, sans analyse approfondie, que la fracture idéologique sunnites/chi’ites – que la monarchie saoudienne s’efforce de médiatiser comme cause unique de la violence qui secoue la région – ne fait, en réalité, que masquer la compétition autour de la souveraineté sur les champs de pétrole ou de gaz tout en légitimant des régimes oppressifs. Il est clair que la monarchie saoudienne considère comme une menace mortelle pour elle l’arrivée ou le maintien d'élites chi’ites au pouvoir, tant sur le plan extérieur qu’intérieur car ses propres populations chi’ites pourraient réclamer davantage de droits, et, pour une minorité d’entre eux, une sécession de la côte est du Golfe.
En mars 2011, la monarchie n’a pas hésité à investir militairement l’île de Bahreïn pour réprimer dans le sang les manifestants issus de la majorité chi’ite qui revendiquaient des droits de citoyens et qui sont opposés au pouvoir dictatorial du prince sunnite de l’île. Sur un autre front, elle a armé l’opposition sunnite syrienne au pouvoir alaouite (et dictatorial) de Bachar el Assad, considéré comme allié du chi’isme iranien. En mars 2015, cette stratégie l’a conduite à mener une opération militaire au Yémen contre les zaydistes yéménites, qui avaient investi la capitale et qui sont opportunément présentés comme des chi’ites, alors qu'ils sont adeptes d'un rite différent de l'iranien et les alliés du président déchu Abdallah Saleh, réfugié aux États-Unis.
La monarchie tente de convaincre les sunnites du monde entier, et les néo-conservateurs de tout bord, de se ranger à ses côtés dans ce combat contre les chi’ites. Elle y parvient et des régimes aussi différents que la dictature militaire du maréchal Sissi en Égypte et la monarchie marocaine l’ont suivie dans l’opération Tempête de la fermeté au Yémen.
Pour les populations sunnites, l’affaire est facile et difficile. Les populations lointaines, qui ne connaissent pas la férocité de la dictature saoudienne, peuvent entendre favorablement le message anti-chi’ite. Des pogroms anti-chi'ites ont récemment eu lieu en Egypte (où ils ne sont que 2%). Par contre, une partie des sunnites du Moyen-Orient savent que ce message est purement idéologique et factice, sinon falsificateur. Nombre de sunnites libanais, par exemple, et ailleurs sont davantage enclins à soutenir la résistance du Hezbollah chi’ite libanais face à Israël qu’à voter pour les leaders sunnites financés par la monarchie saoudienne.
La question, en effet, ne porte pas sur un clivage idéologique mais sur le caractère anti-démocratique de régimes soutenus par l’étranger et dont le seul but est de pérenniser par la force leur souveraineté vassalisée sur les puits de pétrole. Au lieu de donner des droits à leurs ressortissants chi’ites et d’en faire des égaux, les monarques saoudiens ou émiratis en font des ennemis idéologiques en s’autoproclamant défenseurs de l’orthodoxie sunnite.

Les chiites libanais: de la marge au centre de la vie politique

Le Liban est, à cet égard, un cas d’école. Une première éviction des chi'ites est intervenue au XIVe siècle avec l'invasion des mamelouks « sunnites » du Liban, qui les considéraient comme des « infidèles ». Sous l’Empire ottoman, les autorités religieuses ont ensuite jeté un interdit sur le chi’isme sous prétexte de guerres contre l’Iran safavide. L’éviction ensuite des derniers fermiers d’impôts chi’ites lamine un grand nombre de féodaux chi’ites. Le mandat français (1920) permet à la communauté chi’ite d’être reconnue officiellement en tant que telle (1926). Selon Georges Corm, « l'autre laminage a été celui de la pesanteur des féodaux ruraux chi’ites qui ne voulaient pas laisser leurs paysans s'émanciper et profiter de la modernisation du pays » (pour une analyse complète, consulter son ouvrage Le Liban contemporain : histoire et société, 2012).
A l’indépendance, les élites chrétiennes et sunnites se partagent le pouvoir et en excluent les chi’ites. Déjà marginalisés sur le plan social et économique, les chi’ites sont, de ce fait, politiquement exclus. On leur attribue la présidence du Parlement, poste purement honorifique. « Certes, le président Fouad Chéhab (1958-1964), chrétien maronite, œuvrera plus tard pour faire rentrer de jeunes chi’ites diplômés à des postes de responsabilité dans l'administration publique. » Mais il faudra une guerre civile (1975-1989), faussement présentée comme un conflit entre « chrétiens réactionnaires » et « palestino-progressistes », pour que les chi’ites aient une place aux négociations qui se concluent par une modification de la Constitution libanaise (accords de Taëf). Ils obtiennent une représentation à égalité avec les sunnites et un poids plus important dans le Parlement national.
Le Parlement était constitué, selon le Pacte national de 1943, de 99 députés, 54 étant chrétiens, et 45 musulmans : 20 sunnites, 19 chi’ites (42% des musulmans, 19% du total national) et 6 druzes.
Les accords de Taëf (1989) stipulent que « les sièges parlementaires sont répartis selon les règles suivantes :
a) à égalité entre chrétiens et musulmans [sunnites et chi’ites, et non plus seulement sunnites] ;
b) proportionnellement entre les communautés des deux parties ;
c) proportionnellement entre les régions […]. »
Ces accords modifient donc la répartition en faveur des chi’ites. Le nombre de sièges est de 128, répartis à égalité entre chrétiens et musulmans (64-64), mais les chi’ites augmentent leurs sièges au niveau national : 27 sunnites, 27chi’ites (42% des musulmans, 21% du total national), 8 druzes et 2 alaouites. Ils obtiennent un nombre de sièges égal aux sunnites et pèsent davantage au niveau national. Georges Corm y ajoute deux éléments qui ont donné plus d'importance aux chi’ites : l'éviction des grandes familles de propriétaires fonciers au profit de la classe moyenne chi’ite, incarnée par la milice Amal, et les succès de l'action de résistance du Hezbollah contre Israël en 2000 puis en 2006.
Comme on le voit, les conflits ne sont pas religieux mais tournent toujours autour de la question des droits citoyens. Certes, durant la guerre civile libanaise, un événement d’importance s’était produit en Iran, en 1979, et une République islamique chi’ite s’y était proclamée, renforçant les capacités revendicatives des chi’ites libanais. Une crainte fondée ou non qui, aujourd’hui, met les chi’ites des monarchies du Golfe sous surveillance et pousse le pouvoir saoudien à considérer l’Iran comme ennemi principal.
Le cas libanais montre, cependant, que l’opposition chi’ite aux pouvoirs sunnites vient avant tout de leur statut de second ordre. Si la monarchie saoudienne veut que le pétrole de sa côte est ne lui échappe pas, il vaudrait mieux pour elle considérer ses populations chi’ites comme des citoyens de pleins droits au lieu de les pousser à chercher des soutiens étrangers. Elle ferait mieux également d’éviter de créer le chaos à l’extérieur en nourrissant des organisations se réclamant d’un sunnisme falsificateur et violent.

L'islamisme politique a-t-il un potentiel de transformation sociale ?

Quel potentiel de transformation sociale pour un islam politique « néolibéral » ?

Analyse Deux experts, Georges Corm et Ahmed Henni, esquissent pour « L'Orient-Le Jour » le bilan de l'expérience des partis islamistes au pouvoir après 2011.
24/06/2015

Juin 2013 marque l'accession à la magistrature suprême égyptienne de Mohammad Morsi, issu de la confrérie des Frères musulmans dont l'appareil politique était interdit sous Hosni Moubarak. Toutefois, rapidement, la poussée islamiste des premiers mois se dissipe pour faire place au mécontentement généralisé face à la gestion catastrophique du pays. Moins d'un an après cette première élection démocratique de l'ère post-Moubarak, l'exécutif est totalement discrédité et près de 30 millions d'Égyptiens descendent dans la rue pour mettre en cause la gouvernance d'un parti qui a 90 ans d'histoire.

Si la destitution de Morsi, le 3 juillet 2013, par un coup d'État et la répression sanglante qui s'est abattue sur les membres de la confrérie sont condamnables, il n'en reste pas moins que l'échec des Frères en Égypte doit s'inscrire dans la réflexion plus large du potentiel de transformation économique et social qui existerait au sein des partis politiques se réclamant de l'islam. Or l'observation empirique de la pratique du pouvoir par les partis islamistes tend à montrer que les remèdes aux maux socio-économiques qui affectent les sociétés arabes n'ont non seulement pas été traités, mais qu'elle a surtout favorisé la promotion d'un néolibéralisme ravageur.

Georges Corm, économiste et historien libanais, consultant auprès de divers organismes internationaux et auteur de nombreux ouvrages dont Pensée et politique dans le monde arabe (2015), et Ahmed Henni, professeur d'économie algérien qui a fait partie de l'équipe des réformes dans le gouvernement de Mouloud Hamrouche (1989-1991) en Algérie, auteur notamment du livre Le syndrome islamiste et les mutations du capitalisme (2007), reviennent sur les limites de ces expériences et l'impensée de la réforme socio-économique.

Revenant sur l'ouvrage de Amer el-Chobakchi, Les Frères musulmans des origines à nos jours, Georges Corm rappelle le double discours des Frères musulmans qui ont une vitrine « se voulant présentable où l'on montre que l'on joue le jeu démocratique. Et une autre face, celle des appareils souterrains prêts à recourir à la violence, pratiquer les assassinats, etc. Tout ce à quoi l'on a assisté en Égypte depuis l'ère de Sadate ». Selon M. Corm, l'islam politique est par définition un projet autoritaire même lorsqu'il présente un « habillage doux ».
« Ce type d'islam cherche à contrôler les esprits et à dicter les moindres aspects de la vie quotidienne. À partir de là, on paralyse l'esprit critique. Or, concernant le côté économique, les programmes de tous ces partis qui disent que l'islam est la solution est tout de même un libéralisme déchaîné, à base de laisser-faire, laisser-passer. Ce n'est pas sur cette base qu'on construit des sociétés, c'est de cette manière qu'on les détruit », estime M. Corm.

Ahmed Henni explique, pour sa part, cette collusion entre islam politique et néolibéralisme par le fait que « l'islamisme politique n'affiche pas d'objectifs définis comme résultat d'une lutte de classes. Il ne conteste pas la propriété privée des entreprises ni la légitimité des patrons. Il n'appelle pas des travailleurs ou des paysans à la révolte contre le système capitaliste. Il s'inscrit au contraire dans les traditions marchandes d'une certaine société historique musulmane qui est symbolisée par la ville lumière, le souk et la mosquée. Il est, peut-on dire, naturellement libéral en économie ».

Georges Corm rappelle le problème posé par des analyses décontextualisées et qui ne tiennent pas compte des données socio-économiques : « C'est là la supercherie intellectuelle, on a créé cet homo islamicus qui ne peut rester qu'un homme religieux incapable d'évoluer. Il faut casser cette légende. À travers mon livre, je montre la force des idées des grands azharistes entre 1825 et 1950, voire jusque 1970 si l'on prend en compte la pensée de Khaled Mohammad Khaled en Égypte qu'on a fait disparaître des horizons intellectuels parce que depuis 30 ans on ne parle plus que de Sayed Qotb, présenté comme le grand martyr de la révolution nassérienne, et Ibn Taymiya dont tout le monde oublie de dire d'ailleurs qu'il fut mis en prison à cause de l'extrémisme de certaines de ses idées. Il y a un trou de mémoire historique extraordinaire. »
Selon M. Corm, parler de réforme de l'islam aujourd'hui est absurde dans la mesure où l'islam a fait son aggiornamento avant la contre-révolution idéologique et l'exportation de doctrines inspirées du wahhabisme grâce à la puissance financière de l'Arabie saoudite, et qui coïncide avec la disparition des courants réformistes.

Mobilisation des partisans des Frères musulmans.

Quel projet de société ?
Pour l'historien libanais, le projet alternatif porté par l'islam politique « a été mis en application au Pakistan, au Soudan, en Somalie, en Iran, qui veulent régenter les mœurs de la société. Je ne pense pas que les millions de femmes qui ont manifesté lors de la grande révolution populaire iranienne en 1979 – confisquée par la suite par une partie des religieux – l'ont fait pour être ensuite voilées par les hommes. Il en est de même des millions d'Arabes qui ont manifesté en 2011 pour la liberté et la dignité sociale, et non pour l'autoritarisme religieux, le contrôle des consciences et la piété ostentatoire ».

Ahmed Henni estime que même s'il n'y a pas de potentiel important de transformation sociale du côté de l'islamisme politique, ce potentiel existe toutefois. Il rappelle que « la vision libérale du courant moderne avait été en Europe au XVIIIe siècle de dire que l'acquisition des droits politiques suffirait à assurer une égalité des conditions (comme le dit Alexis de Tocqueville), elle-même porteuse de changements sociaux. Les islamistes politiques constitutionnalistes s'inscrivent dans ce courant. Le politique d'abord ; le social comme conséquence. C'est le marxisme qui, en Europe, a renversé cette perspective en mettant le social d'abord ». Selon l'économiste algérien, il importe de faire la distinction au sein de l'islam politique entre les islamistes constitutionnalistes et les jihadistes partisans du changement par la violence. « Or souvent, les forces réformistes anti-islamistes mettent les deux dans le même sac et craignent même une prise de pouvoir par les islamistes constitutionnalistes. Dès lors, afin de contenir leur influence, elles appuient, sinon s'allient avec des régimes autoritaires qui, souvent, se disent plus musulmans que les islamistes et répriment ces derniers. Dans ce cas, l'égalité des conditions n'est plus assurée et la répression crée deux niveaux de citoyenneté. Que peut-on attendre des islamistes réformistes ? Qu'ils proclament ouvertement qu'ils sont constitutionnalistes et pour la défense de la citoyenneté pour tous. Les anti-islamistes en seraient rassurés », explique Ahmed Henni.

De son côté, Georges Corm estime qu'avec les mouvances islamistes, il est difficile d'envisager le progrès social, en raison du radicalisme de leurs positions. « Il faut travailler à défaire la place dominante qui est accordée aux mouvances fondamentalistes dans les médias et le monde académique, en Orient comme en Occident. Le problème étant qu'à l'échelle planétaire, on estime que le radicalisme doit avoir sa place, y compris le groupe État islamique. Les réformateurs de type laïc n'ont pas de pouvoir médiatique. Celui-ci reste aux mains des monarchies du Golfe, et pour le pouvoir médiatique européen et américain, l'islam est devenu un business, souligne l'historien libanais. Cette situation est d'autant plus problématique que beaucoup de libéraux démocrates "théoriques" sont de leur côté déconnectés des réalités sociales locales et ne s'en préoccupent pas, et restent polarisés sur la démocratie formelle qui peut facilement tourner dans nos pays en ploutocratie économique et financière redoutable. »

Georges Corm estime que ces courants qui gravitent dans le giron des grandes ONG américaines pour promouvoir la démocratie tiennent un langage inapproprié. « La demande des révoltes arabes de 2011 est avant tout une demande économique et sociale ; or le problème chez les libéraux arabes, c'est que le facteur économique et social n'existe pas dans leur pensée, c'est une pensée démocratique abstraite telle que les Européens et les Américains essaient de l'appliquer dans le monde entier. Le tout à la sauce néolibérale de l'économie pure de marché, ce qui explique des complicités, conscientes ou inconscientes, avec le néolibéralisme islamique très apprécié en Occident, qui n'a jamais aimé les mouvements nationalistes et laïcs dans le monde arabe et le tiers-monde », conclut le professeur Georges Corm.
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Tribunes

Que faire des mouvances Frères musulmans ?
Georges Corm

Faut-il éradiquer par la violence ou composer avec les mouvances FM et les laisser éventuellement prendre le pouvoir par les urnes ? Tel est le dilemme auquel est confronté tout démocrate dans nos pays arabes.
Si nous nous tournons vers la pratique des régimes islamiques, arabes et non arabes, le bilan est consternant. Le régime islamique soudanais est en place depuis plus de trente ans. Malgré ses formidables ressources agricoles et ses ressources pétrolières, il n'a guère fait du Soudan un modèle à suivre et a provoqué la sécession du sud du Soudan, sans parler des graves massacres du Darfour. Le régime islamique somalien quant à lui a entraîné une guerre civile permanente entre partis se réclamant de l'islam. Tout aussi repoussant a été le régime des talibans en Afghanistan au sein duquel se sont développées l'organisation el-Qaëda et ses nombreuses filiales, aujourd'hui aux frontières du Liban.
En Algérie, en 1992, l'éventualité d'une victoire du Front islamique du salut (FIS) avait entraîné aussi l'armée à confisquer ce succès, ce qui a déclenché une vague de terrorisme islamique qui durera jusqu'en 2000. En Égypte, une année de pouvoir des Frères a irrité et effrayé de très larges pans de la population et donné à l'armée l'occasion d'intervenir en 2013 pour mettre fin à l'expérience. Ailleurs, le régime islamique pakistanais créé en 1948 (en même temps qu'Israël), mais radicalisé depuis 1977, a lui aussi provoqué la sécession de sa province bengalaise, cependant que la population est toujours aussi pauvre et que les minorités musulmanes et chrétiennes y sont persécutées sans relâche. En Arabie saoudite, la pauvreté n'a guère été éradiquée et le chômage frappe de larges couches de jeunes Saoudiens. Une police religieuse surveille l'application des bonnes mœurs islamiques. En Turquie, si l'expérience de l'AKP a pu avoir lieu, c'est grâce à la solidité de la base laïque de l'État turc. Cependant, après des succès économiques importants, l'AKP s'est lancé dans d'inquiétants projets hégémoniques d'islamisation interne et de soutien aux mouvances Frères musulmans à l'extérieur dans le monde arabe. Heureusement, la réaction s'est manifestée aux dernières élections turques et est venue réduire le pouvoir de ce parti islamique.
Si en Iran sous le régime de la République islamique des progrès scientifiques et technologiques ont été accomplis en dépit des sanctions économiques imposées à ce pays, les restrictions aux libertés individuelles sont inacceptables tout comme le contrôle des religieux sur la vie politique ; l'imam Khomeyni fut le premier chef d'État islamique à prononcer une fatwa permettant l'exécution de l'écrivain Salman Rushdie.
On le voit, rien dans la pratique des mouvances fondamentalistes islamiques ne peut rassurer. Mais les réactions éradicatrices violentes sont-elles la réponse la plus adéquate ? La seule réponse valable est celle qui doit imposer à tout parti politique la reconnaissance de la liberté de penser, en tête celle de la libre exégèse des textes sacrés, liberté qui peut fort bien être légitimée par certains versets du Coran. Mais les régimes autoritaires arabes, monarchiques ou républicains, n'aiment pas cette liberté, et c'est pourquoi ils ont toujours tenté d'instrumentaliser à leur profit les mouvances islamiques au lieu de les amener à leur faire reconnaître ce principe premier de toute prospérité des nations.
C'est évidemment un long combat, déjà entamé au début du XIXe siècle lors de la Nahda oubliée et enterrée dont il est temps de continuer l'œuvre. Il nous revient donc de lutter pour reconnaître que des partis islamiques ont certes le droit d'exister, mais à condition qu'ils reconnaissent le principe de liberté et renoncent à la violence, dégénérant en terrorisme, lorsqu'ils sont interdits.
Il y a une pédagogie de la liberté, de la justice et du développement qui reste encore à faire et qu'aucune puissance ou maître à penser extérieur ne peut accomplir à notre place. Nos ancêtres de la Nahda l'avaient bien compris. Les autoritarismes monarchiques et républicains ont fait avorter cette pédagogie, remplacée par l'exportation du radicalisme islamique dans toutes les sociétés musulmanes. Ce n'est pas une raison pour ne pas recommencer l'effort à nouveau.













Des soldats égyptiens devant la mosquée Rabaa al-Adawiya, ancien bastion des Frères musulmans, au Caire en août 2013, après une opération de répression sanglante menée par le pouvoir après la destitution de Mohammad Morsi. Khaled Desouki/AFP



Pour une solidarité des forces constitutionnalistes et citoyennes
Ahmed Henni
Nous vivons une époque où une idéologie néoconservatrice devenue dominante et mondialisée embrigade les gens dans une vision du monde faite de clivages religieux, de genre ou de morale pour mieux occulter les oppositions entre dominants et dominés, entre oppresseurs et opprimés et entre riches et pauvres.
Ces clivages placent principalement le religieux, surtout l'islam, au centre de l'action politique comme programme ou comme ennemi. Dans les pays musulmans, ils créent des oppositions factices et parfois mortelles entre d'autoproclamés laïcs et d'autoproclamés défenseurs de la foi, les uns et les autres promouvant une négation réciproque de la citoyenneté. Or, celle-ci ne peut souffrir d'apartheid visant les habitants d'un même territoire. L'idéologie néoconservatrice attise à dessein des clivages croyants-non-croyants, sunnites-chiites,musulmans-chrétiens, musulmans-juifs, réduisant les problèmes de société à des problèmes de rituels et de morale, ce qui conduit à y greffer des clivages hommes-femmes, hétéro-homosexuels, chacun refusant à l'autre l'entièreté des droits de citoyen, pire, le droit de vivre sur un même territoire.
Cette idéologie substitue la haine à l'action politique. Or, on ne construit pas un projet politique sur la base d'un clivage religieux ou antireligieux ou d'un clivage de genre. On ne doit pas refuser à un citoyen de servir son pays. Un projet politique démocratique citoyen n'est ni religieux ni antireligieux. Il se doit cependant d'être contre les appareils qui, de tout temps, ont contribué à maintenir la domination des uns sur les autres, que ce soit des Églises ou des bureaucraties armées, partisanes et répressives. Ces appareils n'ont pour but que de sauvegarder des places lucratives dans une économie mondialisée. Celle-ci, soumise à une filouterie financière, s'appuie aussi bien sur l'hégémonie armée des grandes puissances que sur des mafias locales. Or, la division des habitants en citoyens de plein exercice et citoyens de second rang ne peut qu'affaiblir les résistances et perpétuer cet état de fait. Face à cette dynamique, la priorité est de promouvoir une citoyenneté qui rende solidaires les habitants d'un même territoire face aux prédateurs internes et externes. On peut espérer une solidarité des forces constitutionnalistes et citoyennes pour appeler à une condamnation de la violence d'où qu'elle vienne, et celle qui vient de l'extérieur n'est pas la moindre ; agir pour une justice indépendante, une ratification des conventions internationales garantissant les droits des personnes, condamnant la torture, préservant l'environnement, etc. ; un accès égal à toute forme de communication ; un accès égal à l'activité économique par suppression de toutes les mesures juridiques organisant l'exclusion ; un accès égal aux soins et à l'instruction et la garantie d'un statut personnel civil laissant le droit de choisir tout autre contrat particulier.

Algérie : Langues centrales, langues locales et guerres linguistiques fomentées par le régime

  • Publié dans
  • Maghreb émergent jeudi 6 août 2015  
  • Pour l’auteur de cette contribution*, « ni l'arabe ni le français ne représentent, aujourd'hui, en Algérie des instruments d'une homogénéisation culturelle offrant des issues vers le haut – et les langues locales encore moins ». Le pouvoir, écrit-il, « oriente davantage les forces sociales vers des ‘’guerres linguistiques’’ (...) et comme les militants linguistiques de tous bords, il n'offre qu'une folklorisation religieuse ou localiste, et ne promeut, dans aucune langue, une centralité positive apportant un plus aux populations ».

Algérie : Langues centrales, langues locales et guerres linguistiques fomentées par le régime

par Ahmed Henni

Les Maghrébins Augustin, Ibn Khaldoun ou, entre autres, Kateb Yacine seront parmi les plus grands penseurs, respectivement, du christianisme et de l'humanité, des sciences sociales et historiques, ou de la poésie et littérature. L'accès à une langue de haute culture – ici le latin, l'arabe, ou le français – permet de s'approprier, à une époque donnée, les œuvres de l'humanité connue. Les langues locales ne peuvent le faire. Elles manquent de moyens matériels. Nous y reviendrons.
Seule une langue « centrale » disposant des moyens d'un État central peut mettre à disposition des citoyens les produits culturels étrangers ou leurs traductions. Une langue « centrale » – le latin ou l'arabe hier, l'anglais ou le français aujourd'hui, le chinois demain – n'est, historiquement, jamais exclusive et s’accommode fort bien des langues locales. Cependant, l'humanité n'a pas les moyens matériels de mettre à la portée de tous dans toutes les langues le patrimoine culturel humain. On ne peut le faire que dans une langue « centrale ». Or, aujourd'hui, l'arabe lui-même perd son statut de langue centrale. Allez trouver un traducteur de sanskrit en arabe ou en berbère.
L'État algérien indépendant ne s'est pas doté d'une langue centrale porteuse d'issues par le haut aux particularismes locaux. Sa langue officielle, l'arabe, y est considérée comme une langue de petite culture, réservée aux rituels religieux. Son gouvernement ne la pratique pas et parfois la méprise, sinon l'ignore. Elle est associée à l'image du sous-développement. Les lois et décrets sont d'abord discutés et rédigés en français puis traduits en arabe. L'État utilise une deuxième langue de haute culture, le français, mais sans offrir de moyens matériels à la population pour accéder à la haute culture que véhicule cette langue. Mieux, pour neutraliser l'opposition islamiste ou arabiste (dite « baâthiste »), il légitime, sinon encourage, cet ostracisme en laissant certains groupes sociaux afficher ostensiblement leur hostilité au français, langue « dite des infidèles et coloniale ». Le français est cantonné dans un usage pratique et ne véhicule, en définitive, que les petites cultures héritées (« pied-noir ») ou diffusées par les médias de masse occidentaux. En fin de compte, ni l'arabe ni le français ne représentent, aujourd'hui, en Algérie des instruments d'une homogénéisation culturelle offrant des issues vers le haut – et les langues locales encore moins. Le pouvoir, quant à lui, oriente davantage les forces sociales vers des « guerres linguistiques », contribuant à l'éclatement ; comme les militants linguistiques de tous bords, il n'offre qu'une folklorisation religieuse ou localiste, et ne promeut, dans aucune langue, une centralité positive apportant un plus aux populations.

Les langues locales, véhicules des contenus hautement mondialisés

Ce que nous entendons, ici, par « offre de haute culture » est un ensemble d'instruments d'accès aux hautes valeurs universelles, mères de la liberté, de la démocratie, du respect d'autrui et de l'égalité des conditions, qui permettent à chaque citoyen de trouver une issue par le haut aux particularismes locaux. Ces moyens sont linguistiques, littéraires, philosophiques, artistiques et surtout politiques (les valeurs de l'État de droit) et matériels (les budgets que consacre le pouvoir à la promotion des diverses expressions culturelles conduisant à l'homogénéité de la nation par le haut). Le produit de cette haute culture est nécessairement une élite civile. Or, celle-ci, à moins de leur faire allégeance et de devenir un faire-valoir de leur petite culture, ne peut être tolérée par les élites militaires actuelles.
Actuellement, dans tous les pays arabes, sans exception, l'accès à la haute culture ne peut s'opérer que par l'usage d'une langue étrangère occidentale, anglais et français notamment, langues « centrales » internationales. Ceux qui ne maîtrisent pas ces langues sont exclus de la haute culture. La majorité du peuple n'en connaît que les mots et expressions familières ou bureaucratiques liés à la vie quotidienne, gestion économique comprise, ou aux rapports avec l'administration.
La presse arabophone ne véhicule que rarement une conception nationale haute de la culture et de l'information. Les médias de masse expriment en arabe un contenu qui ne l'est pas. La langue locale elle-même devient ainsi le véhicule de petites cultures folkloriques ou de conceptions étrangères de la culture. La conséquence en est que l'alphabétisation en arabe sert à éloigner davantage la population de la haute culture arabe. Elle produit son contraire en devenant le véhicule d'une conception mondialisée (étrangère) de la culture. La population – islamistes compris – pense selon des schémas culturels étrangers qu'elle exprime dans les langues locales. Les cultures locales, vivantes en surface mais devenues des phénomènes purement langagiers, se meurent.
Faute de moyens matériels consacrés aux différentes traductions d’œuvres de haute culture, et avec l'encouragement de ceux qui, propagateurs de petite culture, monopolisent le prestige et le marché local, les aspirants à la haute culture ne trouvent sur place rien qui les aide à y accéder. Or, observe la spécialiste des traductions Gisèle Sapiro, « les cultures et les littératures nationales se sont constituées sur la base de corpus de traductions qui ont contribué à standardiser les langues nationales ». Allez chercher en arabe (ou en berbère) les œuvres d'Albert le Grand, Georg Simmel, Mishima, Dos Passos, Tagore, Chuang Tzu, Octavio Paz, Iphigénie de Racine, les Contes de Canterbury, etc., ou les œuvres de mathématiciens, physiciens, musicologues, spécialistes de l'éducation physique et sportive, nutritionnistes, médecins. S'ils ont été traduits, allez les trouver dans une bibliothèque publique ou universitaire ou chez un libraire – si le libraire existe hors des grandes cités. Quel despote, galonné ou non, barbu ou non, au pouvoir s'intéresse à la lecture des Mou'allaqat, des Isefra, de Tristan et Iseult, à la peinture d'Egon Schiele ou à la Critique de la raison pure ?

Acheter 10 tanks ou traduire 1.000 chefs d’œuvres de l’humanité ?

En 1948, l’UNESCO avait prévu la création d’une Collection d’œuvres représentatives de l’humanité (1 060 œuvres cataloguées). Soixante ans après, et malgré l'immense richesse financière des pays arabes pétroliers, elles n'ont pas encore toutes été traduites en arabe et elles sont encore moins disponibles à la bibliothèque municipale ou chez le libraire du coin (quand ils existent). Il faudra attendre la fin des temps pour les voir traduire en berbère. Si on fixe une norme moyenne de traduction d'un an par livre, 1 000 œuvres d'un volume demanderaient le travail de 1 000 traducteurs en un an, soit, si on les paye bien, 30 000 euros par personne et par livre, un total de 30 millions d'euros pour traduire l'ensemble de la Collection des œuvres représentatives de l'Unesco. Pour mémoire, un tank ordinaire coûte 3 millions d'euros. Or, dans le monde arabe, on trouve plus de tanks que de livres traduits.
Le monde arabe reste l'une des sphères linguistiques où l'on traduit le moins de livres, tous genres confondus. Des initiatives, comme celle de l'ONG culturelle panarabe, l'Organisation arabe de la traduction, créée en 1999 à Beyrouth et qui a déjà fait traduire Kant, Hegel, Popper, Ricœur, Eco, Hobsbawm, etc., ou bien celle du projet Kalima à Abu Dhabi, restent marginales. La base de données de l’Index Translationum, créé en 1932, recense, pour la période 1979-2009, 12 500 livres traduits vers l’arabe dans la quasi-totalité des pays arabophones (420 millions de personnes), soit seulement deux fois plus que l'Islande (320 000 habitants). Le nombre d'ouvrages recensés est, par langue cible, le suivant : 1. Allemand 301 934 ; 2. Français 240 043 ; 3. Espagnol 228 557 ; 4. Anglais 164 499 ; 5. Japonais 130 649 ; 12. Danois 64 864 ; 13 Chinois 63 123 ; 19. Coréen 28 168 ; 27 Catalan 17 972 ; 29 Arabe 12 711 ; 32 Hébreu 10 965 ; 37 Islandais 6 536.
Le classement par pays donne : 1. Allemagne 269 724 ; 2 Espagne 232 850 ; 3 France 198 573 ; 4 Japon 130 496 ; 9 Danemark 70 607 ; 10 Chine 67 304 ; 38 Israël 11 293 ; 44 Islande 6 628 ; 49 Égypte 4 713.
Parce que pays de langue « centrale » (l'anglais), le nombre de traductions aux États-Unis et en Grande-Bretagne est le plus faible. Par contre, 45 % des traductions faites dans le monde proviennent de la langue anglaise. La part des traductions vers une langue augmente avec la nature « périphérique » de cette langue (islandais, par exemple, ou hébreu). Or, bien que n'étant pas périphérique en tant que langue vernaculaire, l'arabe ne les surpasse pas et, par habitant, reste dans l'infinitésimal : 30 livres par million d'habitants contre 20 000 pour l'islandais et 1 300 pour Israël. Si ce qui est considéré comme langue officielle par les pays arabes et par l'Organisation des Nations unies se situe à ce niveau ridiculement bas, que dire de l'accès à la haute culture universelle par le biais de traductions en langues locales (berbère, etc.) ? Ceci renforce l'obligation de connaître l'une des langues « centrales » (anglais, français, espagnol).
Pendant plus de vingt ans, Scientific American a été la seule revue scientifique traduite en arabe. On trouve aujourd’hui des éditions arabes de National Geographic et Nature. Mais, d'après Ehab Abdelrahim Ali, la qualité des traductions en arabe des textes scientifiques laisse à désirer. Les traducteurs formés dans les pays arabes seraient-ils des « analphabètes bilingues » ou, tout simplement, si mal payés que, devant faire plusieurs traductions dans un minimum de temps, ils apportent peu de soin à leur travail ?
Un spécialiste de ces questions, Richard Jacquemond, estime, quant à lui, que, malgré cela, « un écrivain ou un intellectuel arabe monolingue qui aurait accès à l’ensemble de ce corpus traduit ne serait que marginalement défavorisé par rapport à son pair anglophone ou francophone ». Mais il ajoute : « Cela ne vaut certes pas pour un universitaire ni un chercheur », tout en faisant remarquer que « le problème est que ce corpus est en fait inaccessible dans son ensemble, à la fois pratiquement et symboliquement. Mieux, il est tellement éclaté qu’il n’a pas d’existence matérielle ni même symbolique. Matériellement : le sous-développement des bibliothèques publiques, y compris les bibliothèques et archives nationales, les entraves à la circulation du livre et les aléas de sa distribution sont tels qu’à l’heure actuelle ce corpus n’est réuni nulle part ».

Les questions linguistique ne se règlent que dans un Etat de droit

Mieux, dans la majorité des pays arabes, la dynamique historique est celle d’un recul de l’usage de la langue arabe dans les universités ainsi que dans les secteurs de la communication, émissions culinaires comprises. Un rapport du PNUD de 2003 note : « Pour les sociétés arabes, la traduction est un formidable défi et une nécessité vitale qui exige des efforts planifiés et organisés dans le cadre d’une stratégie arabe ambitieuse et intégrée. » L'arabe est en train de devenir une langue périphérique à usage uniquement vernaculaire et folklorique, ou se repliant sur le religieux. Il est à noter que cette convergence de l'arabe et du religieux est remarquablement présente dans le champ politique, où les partis islamistes communiquent seulement en arabe alors que les autres communiquent dans une langue créolisée. La perte du statut de langue centrale fait d'ailleurs « redoubler de férocité » les défenseurs de l'arabe.
En Algérie, conjuguées au désintérêt des investisseurs privés pour la haute culture, les réticences publiques à permettre l'impression libre des journaux et des livres, les monopoles ou les entraves à l'importation de machines performantes ou à la distribution de papier, encres, etc., l'absence de toute bibliothèque ou réseau de distribution dignes de ce nom, contribuent au vide et ne laissent place, à travers la télévision, qu'à la domination des petites cultures de masse (occidentales, islamiste, locales, pied-noir héritée). À ceci s'ajoute le défaut d'initiatives privées : quel capitaliste ou richissime arabe ou berbère (et ils sont nombreux), laïc, religieux, occidentalisé ou islamiste, a été l'initiateur d'un musée d'art, d'une université ou d'une fondation culturelle ? Par contre, nombreux sont les petits chefs, en mal de pouvoir local, fauteurs de guerres civiles linguistiques. Aucun ne songe à promouvoir des actions concrètes de rassemblement du patrimoine ou de construction de bibliothèques. Je ne parle pas d'être fondateur d'un empire comme Coca-Cola.
Le nombre réduit de traductions en arabe s’explique également par l'absence de compétence linguistique multilingue – ce qui renvoie aux cursus scolaires offerts (on n'enseigne ni les langues berbères ni le latin ni le turc – langues liées au patrimoine historique –, ni la quasi-totalité des langues étrangères).
Il n'y a jamais eu de délibération collective libre sur ces sujets. Des assemblées non représentatives votent des lois selon la force de lobbies, souvent instrumentés par les pouvoirs en place désireux d'entretenir la division. C'est pourquoi les questions linguistiques et culturelles ne peuvent être séparées de celles de l'État de droit et de l'émergence d'élites civiles porteuses d'une conception haute de la culture. Les langues ne sont que des instruments qui devraient, par leur usage, permettre aux populations d'améliorer leur sort par le haut.

(*) Ahmed Henni est professeur d'économie à l'Université d'Artois, en France. Il a notamment publié Syndrome islamiste et les mutations du capitalisme (Non Lieu, Paris : 2007) et Le Capitalisme de rente : de la société du travail industriel à la société des rentiers (L'Harmattan, 2012).

Algérie: Une économie sans accumulation civile

Une économie sans accumulation civile

par Ahmed Henni

      En jetant un bref coup d’œil de longue histoire sur l'Algérie, on observe que depuis la disparition du Maghreb central et l'apparition de la Régence ottomane, le pays est gouverné par une succession d'administrations militaires ou militarisées, celle des janissaires, puis celle de l'administration coloniale puis enfin celle de l'administration de l'indépendance, chacune prenant la suite de l'autre avec pour axe stratégique central l'étouffement de toute émergence d'une élite civile concurrente. Les marchands du Maghreb central avaient opéré une accumulation primitive et étaient devenus une couche sociale associée aux pouvoirs, dirigeante politiquement et, par l'acquisition de réserves foncières urbaines et autour des villes, éminente socialement.
      En instituant un monopole du commerce extérieur, les janissaires ont provoqué son extinction au profit de négociants étrangers. Ce qui est devenu depuis une règle de gestion politique. Le pouvoir colonial a continué d'étouffer toute vélléïté d'accumulation civile algérienne, préférant lui aussi encourager les colons ou les métropolitains. Le pouvoir indépendant reproduit cette tradition quand il préfère faire appel à des opérateurs étrangers que susciter des vocations capitalistes civiles nationales comme l'a fait par exemple le pouvoir militaire sud coréen dans les années 1950 avec la création des chaebols. Le pouvoir sud coréen a aussi construit une capacité d'administration absente en Algérie. La préférence pour les opérateurs étrangers n'est pas innocente : elle permet souvent de réaliser des montages financiers propices à la perception de commissions en devises et domiciliées à l'extérieur du territoire1.
      Cette stratégie d'élimination des élites économiques civiles commence déjà avec l'indépendance avec le gel des affaires et des propriétés vacantes, contrôlées par le pouvoir militarisé, et une légitimation socialisante aidant, interdites de privatisation. N'oublions pas que ce gel n'a permis d'occuper que 300.000 travailleurs sur les propriétés coloniales alors que 2.500.000 paysans sans terre, qui espéraient tant de l'indépendance, étaient maintenus à l'écart.
      En 1965, le pouvoir militarisé s'affiche explicitement comme pouvoir militaire et va lancer plusieurs offensives pour éliminer toute vélléïté d'accumulation civile et étouffer l'émergence d'élites civiles concurrentes.
Dès son installation, le pouvoir militaire signe des accords pétroliers avec le gouvernement français et confie l'exploitation des hydrocarbures aux compagnies étrangères, élimine ainsi de fait toute promotion de capitaux civils algériens dans l'exploitation des hydrocarbures. En répliquant aux autorités françaises qui venaient de limiter l'importation de vin algérien par des arrachages de vignes, légitimée par une supposée défense de l'islam, le pouvoir militaire élimine aussi toute activité d'exportation des vins. Il décrète également un monopole de l'importation des produits alimentaires (thé, café, sucre, etc.) qu'il confie à l'Office national de commercialisation et liquide les importateurs civils qui, pour certains d'entre eux, avaient acquis un large savoir faire dans le secteur mais pouvaient aussi bien accumuler des capitaux qu'entraver l'obscurité des transactions menées par un ONACO aux ordres et source de juteuses commissions.
      Après un moment d'antagonisme pendant lequel il fut traité de pouvoir réactionnaire, le pouvoir militaire passa un compromis historique avec le Parti de l'Avant-garde socialiste (ex-communiste) et put trouver ainsi les légitimations socialistes au monopole du pouvoir qu'il visait et passer à l'offensive contre les notabilités traditionnelles qui, bien qu'à l'étroit, constituaient encore des germes d'une accumulation civile plus poussée.
Le lancement de la Révolution agraire en 1971 vise à éliminer les moyens et grands propriétaires fonciers, susceptibles d'être des porteurs d'accumulation ou de constituer aussi des troupes civiles de potentiels mouvements d'opposition. Une fois cette couche éliminée économiquement et politiquement, le pouvoir prend, en 1976, prétexte d'une déclaration hostile à sa politique vis-à-vis du Sahara occidental pour nationaliser les biens des signataires (usine de polymères pour Kheïreddine, pharmacie pour Abbas et Ben Khedda) et les mettre en résidence surveillée, ou, pour les fonctionnaires supprimer leur salaire (Kiouane, Directeur de la Fonction publique, Lahouel, directeur d’une société nationale). Ces notabilités historiques, porteuses d'idées libérales, avaient signé le10 Mars 1976 un manifeste où elles dénonçaient en réalité le monopole du pouvoir militaire. Elles déclaraient entre autre :
« Faute d'institutions, l'État algérien n'existe pas. Il faut le créer; l'Algérie n'a pas de constitutions ni de lois. Elle vit dans le provisoire. Le temps est venu d'y mettre fin. (..) Le pouvoir personnel s'exerce sans contrôle. Il dispose à son gré du destin de notre pays, de nos ressources, du budget.(..) Il est seul juge du maintien de la paix ou de la guerre. Le peuple n'est jamais consulté. »
      La riposte du pouvoir militaire s'orienta dans deux directions :
acquérir une légitimité politique pour son exercice monopoliste du pouvoir. Ce fut l'octroi de la Charte nationale de 1976.
faire émerger une accumulation civile sous contrôle militaire par l'octroi sélectif d'autorisations d'activité et de licences d'importation à des clients sortis de nulle part et vassalisés, comme l'a montré Djilali Liabès, (Capital privé et patrons d'industrie en Algérie (1962-1982) : propositions pour l'analyse de couches sociales en formation, Alger, éd. CREA, 1984). Ce sont ces fidèles qui, riches aujourd'hui, tiennent le devant de la scène mais dépendent toujours du pouvoir militaire soit par association ou pour une signature par ci par là ou un manque de titre de propriété foncière privée, etc. L'ancien chef du Gouvernement Mouloud Hamrouche résume ainsi : « En Algérie, ce sont les réseaux qui gouvernent et non pas les institutions. Aujourd’hui, nous nous retrouvons face à des administrations qui n’obéissent plus à la loi, mais aux coups de téléphone ». (Conférence du 27 juin 2014, Tizi Ouzou , Liberté 28.6.2014.) Depuis, hors l'import-import, les perspectives n'incitent pas à entrevoir la possibilité d'une accumulation civile à court terme.
      La Charte de 1976 affichait clairement le but du pouvoir militaire. Elle stipulait notamment : « Il convient de limiter la multiplication, entre les mains d'une même personne privée, de petits moyens de production et d'entreprises à caractère modeste, et à plus forte raison d'entreprises de taille plus grande (..).
Par ailleurs, l'État doit veiller à ce que, dans certains secteurs de l'économie, l'ensemble des activités privées, même lorsqu'elles sont constituées par des entreprises artisanales ou de taille modeste, ne parvienne pas à prendre une dimension prépondérante par rapport au secteur socialiste. » (Charte, p. 133)
      Depuis, la même gouvernance continue.
     La proposition historique que j'en tire est que, depuis les janissaires, le pouvoir militarisé ou militaire, n'a eu qu'une seule règle : empêcher la constitution d'une accumulation civile porteuse de l'émergence d'élites civiles concurrentes de ce pouvoir. Conséquemment, au lieu de viser à construire un État promoteur et porteur d'une accumulation civile, les élites militaires ne cherchent qu'à l'affaiblir et neutraliser les potentielles élites civiles concurrentes qui voudraient le renforcer. Les élites militaires sont une couche sociale comme une autre et défendent des intérêts propres corporatistes et hiérarchisés. Or, il semble bien que ces élites ne visent pas à produire un État mais seulement des bureaucraties qui leur font allégeance. Leur but est d'écarter tout projet civil de production d'un État. M. Hamrouche observe lui-même pour l'Algérie que l'emprise des élites militaires n'a eu pour résultat que l'absence d'État. En juillet 2014, il constatait que : «Les partis politiques sont en crise, l’administration publique n’a rien de public, l’impôt n’existe pas, les grands services publics sont quasi inexistants (voir la situation de nos hôpitaux), l’économie ne fonctionne pas, c’est le cas aussi de l’école malade, et, par ricochet, c’est nous tous qui sommes malades ». (lequotidienalgerie.org, 19 juil. 2014).
      Certes, une grande partie de la population citadine, a toujours fait alliance et soutenu les élites militaires, garantes d'une accumulation vassalisée face à une plèbe exclue et représentée comme menaçante et dangereuse . Bref, les élites militaires ne sont pas égalisatrices en droits. Leur but est, partout, de neutraliser les élites civiles qui s'opposent à elles.
      Ces élites militaires n'ont pas été le produit d'un État. Elles craignent l'apparition d'élites civiles. Elles veulent des bureaucraties à leur service, des hommes d'affaires ou des religieux qui leur prêtent allégeance. Là où un État existe, elles ne chercheraient qu'à l'affaiblir.
      Contrôlant les ressources en devises sur lesquelles elles ont la haute main, elles n'ont toujours pas autorisé une convertibilité permettant à une jeunesse en mal d'activité de s'insérer dans la mondialisation.
      Les contraintes liées au paiement conduisent à un rationnement qui fait que l'ouverture affichée est, en réalité, interdite à ceux qui ne peuvent accéder ni au crédit ni aux devises et qu'il faut exclure. Un coup d’œil sur l'ailleurs montre que même la Lettonie a institué une convertibilité totale. En Algérie, les craintes sont toujours présentes de l'émergence d'une nouvelle génération civile aspirant à la modernité, représentée par une jeunesse qui est déjà en plein dans une mondialisation culturelle et consumériste mais qui est privée des moyens matériels qui lui permettraient de négocier une insertion dans la mondialisation économique. On en est à des années lumières lorsqu'on sait qu'en Tunisie feu Mohamed Bouazizi n'a même pas pu obtenir une carte de vendeur ambulant.
Ainsi amputés de moyens économiques, privés des satisfactions consuméristes valorisées par la mondialisation culturelle dans laquelle ils baignent, ces jeunes doivent pourtant recourir aux solidarités traditionnelles. La société produit tout à la fois une acculturation culturelle et une inclusion à la mondialisation consumériste et, contradictoirement, faute de redistribution des ressources ou de liberté d'initiative, une exclusion de ce monde consumériste qui ne peut, de ce fait, qu'être fantasmé et devenir une source de frustrations. Une grande partie de ces jeunes plébéïens se replient alors sur leur milieu familial qui, à coup d'affects, de signes et d'émotions, active en eux une identification islamique.
      La disjonction entre la culture et la structure est double : entre, d'une part, une structure économique et sociale monopoliste et inégalitaire et une culture mondialiste des droits de l'homme et de la consommation et, d'autre part, entre cette même culture et les structures familiales traditionnelles légitimées par les islamistes.
      L'islamité est construite doublement en rupture : avec la société excluante qui exclue matériellement mais, contradictoirement, véhicule une acculturation mondialiste qui fascine la jeunesse, et rupture avec la famille qui, certes, offre une solidarité matérielle et de l'affect et à laquelle ils sont émotionnellement attachés, mais qui reste un milieu familial véhiculant contradictoirement une culture traditionnelle que la jeunesse, avide d'acculturation mondialiste, rejette sinon méprise.

      D'où la stratégie de séduction des groupes prônant la violence qui jouent sur le double registre de l'émotion identitaire et de l'acculturation mondialiste, associant devenir individuel moderne et gangstérisme matériel, c'est à dire une négociation d'entrée dans la mondialisation perverse et criminelle. C'est ainsi que se perdent des énergies.
Les pouvoirs successifs maintiennent par l'inconvertibilité monétaire et le contrôle du crédit un isolement qui garantit et asseoit leur main mise sur le pays. Même les négociations d'adhésion à l'Organisation mondiale du commerce traînent la patte. Le Groupe de travail de l’accession de l’Algérie a été établi le 17 juin 1987 et s’est réuni pour la première fois en avril 1998. Le 13ème round est pour ce 1er trimestre 2015. Toute perspective civile semble effrayante.
      Le dernier rapport de la Banque mondiale résume: « Le développement du secteur privé est entravé par les difficultés d’accès au crédit, les complexités de l’environnement réglementaire et la lourdeur des procédures de création d’une entreprise. Si le chômage s’est globalement stabilisé autour de 10% depuis 2010, il atteint 24,8% chez les jeunes et 16,3% chez les femmes. Le processus d’intégration du pays au commerce mondial évolue très lentement et les négociations en vue de son adhésion à l’OMC n’ont pas beaucoup avancé. » (31 janvier 2015)
      Les résultats de l'enquête Recensement économique publiés en juillet 2012 par l'Office national des statistiques indiquent que « seulement 3,3% des entreprises déclarent les emprunts bancaires comme principale source de leur financement » et que « 83,2% des entreprises tous secteurs confondus déclarent s’autofinancer » (p.27). Face au problèmes de trésorerie, seules 4 ,0 % ont pu avoir recours à des crédits bancaires et que près de 73 % de celles-ci ont eu des difficultés à les contracter. « Ces difficultés, note l'ONS, sont liées à plusieurs problèmes, notamment la complexité du dossier et la lenteur administrative. »
      En ce qui concerne l'accès à la convertibilité, 25,2% des entreprises, industrielles pour la plupart, disent avoir dû arrêter leur activité à cause de ruptures des stocks de matières premières et demi- produits importés. Faute d'accès au crédit et à la convertibilité, il ne reste pour ceux qui voudraient se lancer dans l'activité que le tout petit commerce de survie (confère Mohamed Bouazizi) ou l'économie noire. Pour ce qui est des activités qu'il a pu saisir statistiquement, l'ONS relève que « le nombre d’entités économiques activant dans le secteur tertiaire est de 829.688 entités, soit près de 89,0% de l’ensemble, ce qui dénote clairement le caractère tertiaire de l’économie nationale. »

      Il y a à choisir entre une économie intégrant dignement une jeunesse en mal d'activité mais exclue des sources de financement nationales et internationales, exclue du crédit et de la convertibilité, toutes monopolisées sous l'autorité de l'État par des élites économiques plus spéculatrices qu'économiques. Cette jeunesse est condamnée à rêver d'un ailleurs si ce n'est de « brûler » la Méditerranée (harraga), ou faire semblant de gérer une façade respectable construite par des élites liées par une vraie économie souterraine d'État et qui recèle en germe des antagonismes porteurs de criminalité et de violence politique.

mars 2015


1 Pour donner un exemple, voici ce que révèle en 2015 l'enquête Swissleaks sur HSBC et les scandales liés à la construction de l’autoroute Est-Ouest:
Le nom de Sid Ahmed Tadjeddine Addou, 50 ans, figure sur le listing HSBC dont dispose Maghreb Émergent. Nous disposons également d’une partie des flux vers ses deux comptes mais pas de leur solde. Cet homme d’affaires originaire de Tlemcen poursuivi pour association de malfaiteurs, trafic d’influence, corruption et blanchiment d’argent est en détention préventive depuis 2009 dans le cadre de l’affaire de l’autoroute Est-Ouest. C’est un proche du ministre Amar Ghoul.
Comme le précise le document judiciaire rendant compte de la commission rogatoire envoyée en Suisse, le nom de Sid Ahmed Tadjeddine Addou est lié à deux comptes ouverts à HSBC Suisse aux noms de deux sociétés domiciliées aux iles vierges britanniques, Rubato Holdings Limited et Merland Limited. Ces deux sociétés auraient servi, selon les conclusions du magistrat instructeur en charge de l’affaire de l’autoroute Est-Ouest, à dissimuler les transactions fictives qu’aurait conclues Sid Ahmed Tadjeddine Addou avec le groupe canadien SM International Inc. et le groupe portugais COBA. Ces deux entreprises internationales ont fourni des services de contrôle externe de qualité et de topographie dans le cadre de la réalisation de l’autoroute est-ouest grâce à son intermédiation avec les Chinois de CITIC-CRCC qui ont réalisé les lots centre et ouest de l’autoroute est-ouest.
SMI a versé les 5% convenus avec Sid Ahmed Tadjeddine Addou, en cinq tranches, sur le compte de la société Rubato. Cinq virements pour un total de près de 620.000 USD. Les portugais de COBA, eux, ont viré 186.000 euros (près de 240.000 USD, Ndlr) sur le compte de l’autre société, Merland. Les commissions rogatoires envoyées en suisse font également état de mouvements de fonds que le prévenu n’a pas pu justifier durant l’instruction. Comme les 4,25 millions USD virés le 26 février 2009 à partir du Crédit Suisse ou le transfert de 1 million USD à partir d’un de ses deux comptes à la HSBC vers un compte domicilié à Rome, dans la banque italienne Banca Ubae Spa. Un montant que le prévenu affirme avoir prêté à un ami qatari, Mohamed el-Sebaï, en charge d’un projet immobilier au Liban.
Les avocats de Sid Ahmed Tadjeddine Addou ont plaidé devant la Chambre d’accusation que les charges ne sont pas constituées du fait que la relation d’affaires entre leur client et les groupes susmentionnés relève du domaine de la sous-traitance entre entreprises privées étrangères et ne tombe pas sous le coup de la législation algérienne. Le procès de l’affaire de l’autoroute est-ouest est prévu pour le 25 mars prochain.
http://www.maghrebemergent.info/actualite/maghrebine/46262-swissleaks-des-surprises-dans-le-listing-des-clients-algeriens-d-hsbc-suisse.html


L'Algérie révélée. La guerre de 1914-1918 et le premier quart du XX° siècle de Gilbert Meynier

Gilbert Meynier , L'Algérie révélée. La guerre de 1914-1918 et le premier quart du XX° siècle
Éd. Bouchène, Saint-Denis, 2015
ISBN 978-2-35676-036-4

L'historien, Gilbert Meynier, professeur émérite de l'Université de Nancy II, vient de rééditer son livre sur L'Algérie révélée. Voici un livre étourdissant d'érudition où les dynamiques internes entre groupes sociaux s'enchevêtrent dans une ample fresque de cette société coloniale complexe (colons petits et grands, notables européens et petits « blancs » d'Algérie, libéraux et racistes, féodaux algériens, paysans et sans terre, Algériens francisés et traditionalistes, « loyalistes » et collaborateurs). L'histoire de cette société s'inscrit cependant dans une autre dynamique déterminée par l'extérieur : le système colonial, le capitalisme français, le gouvernement de Paris, les contradictions des élites politiques françaises, la Grande guerre mettant aux prises la France et plusieurs autres nations, impliquant, de bon ou mauvais gré, des soldats venus d'Algérie, mais aussi des puissances ennemies de la France – l'Allemagne et la Turquie – qui, opportunément, expriment un intérêt à la situation coloniale de l'Algérie « musulmane » pour y susciter des troubles. Tout ceci avec pour arrière plan les considérations matérielles et économiques qui inscrivent le système colonial dans une dynamique capitaliste différenciée et antagonique.
Parti à la recherche du détail le plus infime de cette histoire dans les innombrables cartons d'archives qu'il a compulsés, Gilbert Meynier réussit à composer un tableau foisonnant mais qu'ordonne impeccablement une méthode rigoureuse d'exposition associant chronologie et thèmes politiques, militaires, sociaux et économiques.
De cette somme émergent aussi des continuités qui renvoient à l'actualité française la plus immédiate : l'attitude des autorités vis-à-vis des musulmans ; les stéréotypes que l'on croit nouveaux mais qui tirent leurs racines dans ce passé colonial répressif et, souvent, raciste ; les contradictions entre les « libéraux », les « républicains » et les « suprémacistes » ; les hésitations entre une politique d'assimilation et des pratiques de juxtaposition des « communautés » ; la lecture religieuse des problèmes sociaux ; bref, un ensemble d'idéologies et de pratiques qui, depuis les années 1990, ont resurgi en France.

La politique coloniale peut, comme le dit Gilbert Meynier, se résumer en trois mots : « surveillance et répression d'une part et paternalisme d'autre part ». Cependant, la guerre, ici la Grande, celle de 14-18, « met les peuples en mouvement » et « tranche brutalement » les questions. Elle marque pour l'Algérie « le point de départ d'une Algérie nouvelle ». Certes, « dans les grandes lignes, pour le pouvoir colonial, rien n'a changé. En fait, tout a changé ». Le but de ce livre est précisément de montrer comment se produit ce changement.
Après avoir décrit minutieusement le cadre colonial algérien, économique, social et politique, l'auteur va analyser la succession des événements historiques qui conduisent, concomitamment à la guerre, à de profondes transformations dans la société algérienne. Les insertions respectives des Algériens dans « l'école de l'armée » et l' « école de l'usine » provoquent l'éclosion de nouvelles consciences. L'isolement économique relatif de la colonie dû aux perturbations des ses relations maritimes avec la métropole provoque des crises économiques. Des reclassements sociaux en résultent.
Dans les campagnes, les différences se creusent entre nantis et pauvres. La noblesse d'épée pré-coloniale est reléguée au second plan. Dans le monde rural, de nouveaux notables, souvent des santons, se hissent au premier rang. Dans les villes, le fonctionnariat, notamment la magistrature de la justice musulmane, nourrit l'apparition d'une petite bourgeoisie « indigène », dont les enfants seront les futurs cadres du nationalisme algérien. « Le nombre de futurs dirigeants originaires d'une famille de magistrat est important », note Meynier. Cependant, c'est la couche inférieure des notabilités déclassées qui donnera les hommes de la Toussaint 1954. L'historien conclut qu' on peut faire de la guerre 1914-1918 le point de départ de l'ère nationaliste algérienne contemporaine. La guerre, écrit-il, pose « la question de l'identité algérienne ».
Plusieurs éléments sont convoqués ici pour éclairer cette question complexe. Le premier qui viendrait à l'esprit serait la religion. Cette lecture, bien à la mode néo-conservatrice actuelle, s'avère simpliste et réductrice. Malgré les propagandes allemandes et ottomanes, rappelant que la France fait la guerre au califat d'Istanbul, que les Algériens, partie de la grande oumma, devraient se désolidariser des infidèles, c'est le « loyalisme » vis-à-vis de la France qui anime la quasi-totalité des soldats algériens mobilisés dans l'armée française et l'écrasante majorité de la population « indigène ». Leur foi et leur piété ne les ont pas poussé à se ranger du côté des Ottomans, titulaires pourtant à l'époque du califat musulman, mais ennemis de la France. Un auteur, du nom de Jean Mélia, cité par Gilbert Meynier, écrivait : « Le Coran est entré en action en 1914-1918 et c'est pour la France » et encore : « Le Coran étant pour la France, la France doit être pour le Coran ».
C'est l'égalité dans l'impôt du sang qui amène naturellement la revendication de l'égalité des droits.
La guerre fait intervenir un autre élément : l'Hexagone a besoin de bras pour son économie. « De colonisés, les Algériens deviennent des prolétaires », écrit Meynier. Malgré l'hégémonie idéologique de ce que René Gallissot a appelé le « socialisme colonial », des convergences se sont alors produites entre communisme et résistance algérienne, convergences « qui ne doivent pas faire illusion », mais qui inquiètent le pouvoir colonial.
« Ce qui est craint, relève l'auteur, c'est qu'un Algérien puisse avoir assimilé les leçons d'une école française, devenir un bon officier et rester malgré tout Algérien, nonobstant sa naturalisation ». « L'idée s'ancre que la domination française en Algérie est menacée ». D'où, après la victoire de 1918, la crispation sur des « attitudes réactionnaires », alimentées le plus souvent par une idéologie raciste et suprémaciste. Ne les connaissant pas, les Européens, constate notre historien, ne reconnaissent « souvent aucune qualité aux Algériens – fourbes, menteurs, paresseux, lubriques ». Un journal écrit en 1917 que : « Tous les Arabes sont des voleurs ». En métropole, interdiction est faite aux hôpitaux réservés aux « indigènes », d' « employer du personnel féminin pour les soigner car beaucoup [d'Algériens ] « se méprennent sur le haut mobile qui pousse les femmes françaises à s'occuper d'eux ». Meynier relève ainsi parmi les innombrables citations qu'il évoque, une qui parle de « la hantise du déferlement de « missionnaires de la vérole » et la « corruption de notre sang ».
Dans un autre registre, « le capitaine [algérien] Ch.. ne put jamais obtenir qu'un de ses lieutenants, militant de l'Action Française, le saluât. »
Tout cela résonne étrangement de nos jours. Cela confirme la nature réactionnaire, au sens littéral, du néo-conservatisme suprémaciste ambiant d'aujourd'hui. Tout a changé pour que rien ne change ?

Un livre à lire.
Ahmed Henni, 17 mai 2015