Publié dans Politique africaine,
n°60, décembre 1995
Économie
parallèle ou société parallèle ?
De
la survie au contrôle du pouvoir monétaire
Résumé
La
concomitance de l’apparition dans certains pays du Tiers-Monde
d’une économie parallèle avec une crise d’endettement et, par
suite, de mesures d’ajustement destinées aussi bien à résorber
l’économie parallèle que la crise d’endettement n’est plus à
démontrer.
Il
apparaît, cependant, à l’observation que cette résorption n’est
pas évidente . La persistance d’une économie parallèle ne
refléterait-elle pas alors l’existence d’une véritable société
parallèle ? Les pratiques nées de l’exclusion d’une partie de
la population des bénéfices du système administré, au lieu de
n’être que des pratiques provisoires de survie, semblent, dans de
nombreux pays être devenues d’authentiques pratiques sociales.
Ainsi
est apparue une série de pratiques, s’appuyant sur des réseaux
économiques et d’associations, qui, loin de n’être qu’un
palliatif à l’exclusion économique ou à la régression des
services publics, semblent développer, en dehors et contre le
système administré, une sphère de droit privé se dynamisant
autour de marchés libres. Une telle contre-société semble, par
l’esprit d’entreprise qui l’anime, introduire de nouvelles
valeurs antinomiques de l’autoritarisme administratif qui a
jusqu’ici caractérisé de nombreux pays du Tiers-Monde. Ces
valeurs se rattachent à la pratique du marché et, surtout, à
l’individualisme et au libéralisme.
Le
dynamisme de cette contre-société, s’il a été, au début
rattaché à des pratiques de survie, lui confère aujourd’hui,
par la main mise qu’elle opère, de plus en plus, sur la
circulation monétaire et le change, une nature alternative à la
société administrée. Ceci rappelle le processus historique par
lequel les marchands d’Europe ont, petit à petit, constitué leur
alternative à la société féodale.
La
crise de l’endettement dans de nombreux pays du Tiers-Monde a mis à
jour des pratiques économiques saisies académiquement sous
l’expression générale d’économie souterraine, parallèle ou
informelle. Ces pratiques apparaissent a
priori comme une réponse des populations à
l’austérité qu’impose cette crise de l’endettement. Tenus à
un ajustement de leur économie, les États concernés doivent
imposer aussi bien des restrictions à la redistribution de revenus
qu’une réduction des importations. Des déséquilibres en
résultent se traduisant presque toujours par un rétrécissement de
l’offre de biens et services publics ou privés, locaux ou
importés. Ces pénuries de produits et de services poussent les
populations à essayer d’en produire des substituts ou à se les
procurer à partir de l’étranger au moyen de circuits parallèles.
Dans tous les cas, et le catalogue de ces « pénuries »
est, dans certains pays , de plus en plus fourni, des réseaux et
associations émergent qui assurent parallèlement une importation,
un financement d’activité, une production matérielle, un service
de soins, un service éducatif, un soutien caritatif, etc. Bref, une
interrogation majeure apparaît: les pratiques économiques
parallèles sont-elles le support de l’émergence d’une société
parallèle sinon d’une autre
société ?
Résumée
dans ses grandes lignes, la dynamique économique qui semble conduire
à l’émergence de cette autre société a pour origine l’échec
des stratégies de substitution aux importations. Celles-ci
s’appuyaient sur des principes simples:
-
fabrication locale de substituts aux produits importés par montage
de semi-produits eux-mêmes importés et, par suite, protectionnisme;
-
contrôle financier local de ces fabrications par usage
administratif discrétionnaire de recettes d’exportations de
produits primaires;
-
institution de barrières d’accès à l’activité réservant ces
fabrications à des nationaux choisis eux-mêmes par le groupe
social tenant l’État.
D’où
une économie caractérisée le plus souvent par une interpénétration
des intérêts de l’État et des seuls acteurs de la substitution
aux importations avec exclusion d’une partie de la population1
et restriction des rapports à l’extérieur. La baisse des
recettes d’exportation conjuguée à un accès plus difficile aux
crédits extérieurs, en provoquant une réduction des moyens de
paiement extérieurs, a entraîné une réduction conséquente des
inputs importés
nécessaires au fonctionnement de ces industries de montage2.
Une crise apparaît se traduisant par une réduction de la
production, d’où pénuries occasionnelles ou définitives,
réduction d’emplois et de revenus distribués et par suite
circuits parallèles de distribution ou de fabrication. Il en
résulte une baisse des recettes de l’État et une dégradation des
services publics. La persistance de ces déséquilibres s’accompagne
dès lors d’une inflation qui conduit à
la
dévaluation3de
la monnaie nationale. En rendant plus difficile encore toute
importation (de produits alimentaires, de médicaments, de produits
semi-finis pour l’industrie, d’énergie, etc.), la dévaluation,
conjuguée à l’inflation et aux mesures de restriction à la
redistribution de revenus, contraint les populations:
1. à
se procurer des revenus « parallèles » en s’engageant
dans des activités dites de « survie »;
2. à
s’organiser de manière autonome en réseaux ou associations pour
exercer ces activités « parallèles » ou de « survie »
et, le cas échéant, pallier à la déficience des services publics.
D’où
l’apparition de petits métiers hors de la sphère « administrée »
et qui, par conséquent, sont immédiatement marchands
et opèrent de fait dans un libéralisme
économique antinomique de la sphère contrôlée par l’État4.
Cette marchandisation ne concerne pas seulement les produits
traditionnellement « commerciaux » mais aussi les biens
et services publics: distribution de l’eau ou de l’électricité,
scolarisation privée marchande ou associative, soins médicaux, etc.
Dès lors, la question se pose de savoir si l’économie parallèle
ne serait pas le creuset d’une société marchande5
dans les pays où les États ont particulièrement développé les
tendances à la monopolisation des activités.
L’apparition
d’une économie parallèle signifie l’émergence de marchés
libres en marge des marchés administrés et, par suite, des prix
différents des prix administrés. Bien entendu, cette économie
parallèle évoluant, en général, hors de toute réglementation ou
fiscalisation, il serait tentant de n’y voir qu’un épiphénomène
dû à l’incapacité administrative des États et par suite
facilement résorbable par un renforcement de la capacité
d’administration et de contrôle. Autrement dit, l’économie
parallèle serait aisément intégrable à l’économie
« administrée ». Ce ne serait qu’une question de
temps, celui de l’ajustement précisément qui contraint les États
à la rigueur budgétaire et les entrave dans le renforcement de leur
capacité d’administration. La thèse que nous voulons mettre en
avant est précisément l’opposé de cela: l’économie
parallèle, du fait de sa nature génériquement
libérale et marchande , ne se développe
pas seulement en dehors de la sphère administrée pour échapper aux
coûts du contrôle mais met en oeuvre des pratiques économiques et
sociales contraires à celles qu’ont mis en place les États et
antinomiques de tout interventionnisme ou dirigisme. L’économie
parallèle n’annonce pas seulement une crise dans les grands
équilibres économiques de l’économie administrée mais l’embryon
d’une nouvelle société
s’appuyant sur de nouveaux acteurs (les exclus de la sphère
administrée) et de nouvelles pratiques sociales. Serait-elle la
matrice d’une contre-société ?
Ceci
rappelle étrangement un autre processus historique : lorsque, sous
la féodalité européenne, commencent à se développer, au Moyen
âge, des pratiques marchandes supportées par de nouveaux acteurs,
personne n’y voit l’embryon d’une nouvelle société. Les
marchands, avant de devenir « bourgeois », agissent dans
et à la marge de la société. Ils ne sont pas reconnus comme
acteurs sociaux à part entière et sont, très souvent, relégués
dans l’infamie du gain mal acquis sinon dans des « bourgs »
distincts des centres des fiefs 6
. Ces marchands arrivaient difficilement à s’intégrer à la
société « administrée » mais restaient souvent
indispensables par les services qu’ils rendaient. Il n’est jamais
venu à l’esprit des seigneurs féodaux d’en faire une partie
organique de la société. Relégués dans les marges du « non
vu », ils vont créer leur propre contre-société
pacifiquement souvent, violemment parfois. Il est inutile de
retracer ici l’évolution des relations entre catégories sociales
de cette époque ni leurs conflits idéologiques et culturels ni
leurs oppositions territoriales (le fief et le bourg)7.
Le
problème qui apparaît devient dès lors une question méthodologique
: l’économie parallèle serait-elle un complément du circuit
administré ou bien serait-elle un circuit autonome au sein du
circuit administré et le rongeant de l’intérieur ? Dans ce qui
est, aujourd’hui, considéré comme « sphère d’activités
informelles » dans les pays du Tiers-Monde ou dans les pays de
l’Est, on ne voit généralement qu’un complément d’activités
permettant à des populations que ne prend pas en charge la sphère
administrée de trouver une source principale ou complémentaire de
revenus. Dans ce cas, l’analyse de l’économie informelle n’en
fait pas un objet autonome mais la réduit à un catalogue
d’activités destinées à terme à se normaliser dans le cadre de
la sphère administrée. De plus, les marchés qui apparaissent dans
le cadre de la sphère informelle sont considérés comme
non-déterminants et, parfois, superficiels. Il suffirait, par
exemple, de « légaliser » les activités informelles
pour qu’elles intègrent la sphère administrée. Il en irait de
même pour les prix qui apparaissent sur ces marchés : il suffirait,
par exemple, d’autoriser l’importation administrée de produits
étrangers pour que le prix sur le marché parallèle s’aligne sur
le prix administré.
Or, il
apparaît à l’observation que la situation est beaucoup plus
complexe que cela. En Afrique, par exemple, « l’informel est
(..) le principal régulateur économique et social »8
. Pourrait-on en conclure que les lois qui régissent les marchés
parallèles deviennent hégémoniques à terme ? Nous avons dit que
l’économie parallèle se définit par l’apparition de nouveaux
marchés et, par suite, de nouveaux prix. Autrement dit, l’existence
d’une économie parallèle signifie qu’il existe une série de
doubles marchés, les uns administrés et les autres parallèles,
avec une série de doubles prix : doubles marchés des biens et des
services, doubles marchés des facteurs de la production et double
marché de la monnaie. L’observation montre que l’ensemble des
marchés relevant de l’économie parallèle sont liés par une
cohérence propre : ainsi, si la monnaie locale coûte sur le marché
parallèle une fraction de n
fractions du dollar et qu’elle coûte sur le marché bancaire
administré une fraction de m
fractions , les prix seront, en général sur certains marchés
parallèles liés à l’extérieur de n / m
fois ceux des marchés administrés. Par contre, sur le marché des
facteurs, le prix du travail informel est, souvent, l’inverse soit
m / n fois celui du
marché administré. Or, les processus liés à l’ajustement vont
exactement dans ce sens : relèvement des prix, surtout à
l’importation, par une dévaluation et action à la baisse sur les
salaires administrés. Ce serait la sphère administrée qui
tendrait à rejoindre la cohérence de l’économie parallèle
plutôt que le contraire. Dans ce cas, ce n’est pas l’économie
parallèle qui demanderait à être « légalisée » mais
bien la sphère administrée qui tendrait à être «informalisée »,
non pas dans le sens de l’illicite ou du souterrain, mais dans le
sens d’une marchandisation et d’une
libéralisation plus grandes. Nous
retrouvons le processus historique de la fin du moyen âge européen.
Précisons
les fondements qui vont mettre face à face acteurs de la sphère
administrée et acteurs de la sphère parallèle et résumons cette
confrontation (souterraine) à l’essentiel : le contrôle du
pouvoir monétaire. L’attribut fondamental d’un État est, comme
on le sait, le pouvoir d’émettre seul les instruments monétaires
de la circulation des marchandises et d’en définir la valeur sous
forme d’équivalent général. Nous savons qu’au moyen âge déjà
les marchands utilisaient dans les foires des monnaies étrangères
(plus fiables que les monnaies locales à certains moments, comme le
dollar aujourd’hui) ou des instruments scripturaires qui leurs
permettaient de créer leurs propres réseaux de paiement et de
crédit. Au bout de quelque temps, les marchands ont confisqué le
pouvoir monétaire à l’État. La création de la banque
d’Amsterdam (1617) par le Suédois Palmstruch annonça
définitivement l’indépendance des réseaux monétaires marchands
avec la création des premiers « billets de banque »,
émis en dehors de tout contrôle d’une autorité et servant de
façon probante à faire circuler marchandises et crédit. On sait ce
qu’il advint des États féodaux.
Que se
passe-t-il dans certains pays du Tiers-Monde et de l’Est ? La
pratique d’activités parallèles conduit les acteurs à retenir la
monnaie locale par devers eux et, pour leurs transactions
internationales, créer leur propre marché des changes et donc
manipuler les monnaies étrangères sans passer par les banques du
circuit administré. La rétention de la monnaie locale, qui ne
reflue plus vers les banques, alimente les circuits marchands
parallèles et provoque ainsi une propre émission de monnaie selon
les besoins de ces circuits, à charge pour l’État d’imprimer
seulement des billets dont il ne peut plus contrôler le volume en
circulation. De ce fait, l’État est instrumenté comme pur agent
technique et n’est plus considéré comme pouvoir monétaire. La
valeur des billets en circulation dans les circuits parallèles se
détermine, non au vu d’un cours fixé par les autorités
monétaires, mais au vu des critères propres à un équivalent
général apte à connecter les marchés parallèles entre eux et
leur donner la fluidité indispensable. Cet équivalent général
devient à terme l’équivalent général de la société tout
entière. Nous retrouvons l’embryon du marché « autorégulateur ».
De la
même manière, le marché parallèle des changes provoque une
émission de monnaie locale que subit l’État. Une marchandise
importée pour un dollar devrait faire refluer dans les circuits
bancaires m de
monnaie locale. Or, la transaction physique et monétaire se fait,
le plus souvent, sur un marché parallèle. La marchandise est alors
là et doit être payée, sur son propre marché parallèle, à ,
comme nous l’avons vu, n
unités monétaires. Là où dans le circuit administré nous
aurions eu reflux de m
unités nous avons demande sur le marché parallèle de n
unités que l’État va se contenter d’imprimer. Non pas qu’il
les imprime suite à cette demande, mais ces n
n’ayant jamais reflué ou été détruits
et donc restant en circulation ils créent un déficit de monnaie
dans le circuit administré, déficit que l’État est bien obligé
de combler par une nouvelle impression. D’où une inflation par la
création monétaire, certes, mais surtout un dessaisissement de
l’État de ses prérogatives monétaires. En définitive, aussi
bien la valeur interne de la monnaie (système des prix) que sa
valeur internationale (taux de change) vont être déterminés par la
sphère parallèle et, bien entendu, le volume des billets en
circulation. L’observation des faits aussi bien en Amérique latine
qu’en Afrique ou en Russie montre que c’est bien le contrôle de
l’émission monétaire qui devient l’enjeu principal des
compétitions sociales.
Le
marché parallèle des changes semble, comme au moyen âge,
s’autonomiser et provoquer des reclassements sociaux assez
violents. Les acteurs qui peuvent y intervenir et y acheter des
monnaies étrangères (le dollar, par exemple) s’enrichissent par
l’inflation galopante et l’hyper-inflation, elles-mêmes
entretenues par la logique des circuits parallèles sur les autres
marchés. Lorsque, par exemple, la monnaie locale baisse
continuellement par rapport au dollar dans une proportion de x
% par période de temps, le gain en
monnaie locale réalisé au bout de cette période est, en général,
supérieur à ce taux ( Si un dollar vaut 40 unités locales puis
augmente à 50 unités, la baisse est de 20% mais le gain pour le
détenteur de dollar est de 10 unités locales soit 25%). Plus la
monnaie locale se déprécie, plus ceux qui ont des dollars
s’enrichissent relativement à ceux qui ont des revenus fixes
(salariés, par exemple). Le placement en dollars devient plus
rémunérateur que l’activité industrielle ou commerciale. Les
fortunes changent. L’acteur sur le marché parallèle des changes
devient plus riche que l’ancien industriel et plus rapidement.
C’est un peu le même phénomène qu’avaient provoqué en Europe
les importations espagnoles d’or des Amériques. Les intervenants
dans la circulation financière auront vite fait à la fin du 16ème
siècle d’accaparer la richesse née de ces circuits d’import
-export. La première banque de l’Histoire moderne naîtra à
Amsterdam et non à Séville9.
Les gains réalisés sur le marché des changes dissuadent tout
placement en monnaie locale dans les banques et la monnaie ne reflue
plus du tout. D’où un véritable bras de fer entre les acteurs
sociaux, les uns poussant à l’hyper émission monétaire les
autres voulant la réduire drastiquement.
Les
quelques éléments présentés ci-dessus nous introduisent à l’idée
que le problème posé par l’économie parallèle semble bien être
celui de la hiérarchie
sociale, au sens de Louis Dumont10
. Il apparaît que, comme dans la société féodale européenne où
les marchands étaient de nature inférieure aux seigneurs et par
suite subissaient l’exclusion, les acteurs de l’économie
parallèle sont considérés par les États en place comme des
« délinquants » et, de ce fait, exclus de l’
establishment . Il est
clair que les acteurs dont il s’agit ici ne sont pas les revendeurs
à la sauvette de quelques paquets de cigarettes ou les travailleurs
au noir à un dollar par jour. Il existe des observations précises
venant d’Amérique Latine, Afrique ou Russie et concernant aussi
des « milliardaires » de l’économie parallèle11.
A leur
indépendance, ou suite à une révolution de type 1917, les pays du
Tiers-Monde ont, en général, été dirigés pendant longtemps par
les élites politiques ayant conduit le changement vers
l’indépendance ou vers le changement social. Ces élites ont, de
fait, pratiqué un monopole du pouvoir et cherché à promouvoir leur
assise sociale. Cette promotion s’est traduite par l’offre d’un
certain nombre de postes dans l’État et dès lors réservés aux
clients. Elle s’est traduite sur le plan matériel par l’offre à
ces mêmes clients d’un certain nombre d’activités économiques,
commerciales ou industrielles. Ces activités se devaient d’être
rémunératrices et c’est pourquoi, généralement, on les a
protégées contre la concurrence étrangère et contre la
concurrence locale des acteurs inamicaux. Autrement dit, il s’est
institué un double monopole politique et économique aux mains des
dirigeants de l’État et de leur clientèle, considérée comme
assise sociale. De ce fait, les « autres » devenaient des
exclus et n’avaient de choix qu’entre les risques de la
« débrouillardise » individuelle ou l’espoir des gains
que pouvaient offrir une allégeance à l’Etat-Parti et
l’intégration dans la sphère matérielle administrée. Bref, il
s’est établi une hiérarchie
sociale entre les acteurs de la sphère administrée et les
« exclus »12.
Mieux encore : la sphère administrée semble être, en général,
une sphère rentière fonctionnant peu ou prou sur la base de réseaux
clientélistes quasi-communautaires13
tandis que la sphère des « exclus » semble conduire à
une « débrouillardise » personnelle source d’autonomie
et, surtout, plus fondamentalement, d’ individualisme
.
Il
n’est pas exagéré de remonter assez loin dans le temps et d’aller
retrouver ces marchands européens de la fin du moyen âge qui, face
à la sphère rentière, ont entrepris de se « débrouiller »
en développant le travail à domicile des « exclus »
comme eux et ont ainsi ouvert la voie à de nouveaux modes
d’acquisition de la richesse et des places sociales tout en
introduisant une nouvelle culture faite de valorisation de l’action
individuelle par l’entreprise. La création de ces réseaux de
travail à domicile a conduit à l’émergence de relations
soutenues entre fournisseurs de laine, apprêteurs, tisserands,
ouvriers et, bien entendu, les marchands qui, en faisant le lien
entre les points du réseau, se donnaient une force
sociale nouvelle capable, à terme, de
remettre en question la hiérarchisation sociale. Dans cette première
économie informelle, nous voyons déjà apparaître une
discrimination entre les simples ouvriers à domicile engagés dans
un travail de « survie » et les animateurs du réseau
(les marchands) qui en seraient aujourd’hui les « milliardaires ».
L’économie
parallèle serait donc une réponse à une structuration
hiérarchique de type rentier14.
D’un côté une sphère « administrée » monopolisée
et de l’autre une sphère d’ »exclusion »
qui tend, par des activités parallèles, à s’autonomiser. Les
indices abondent qui vont dans ce sens. Choisissons en quelques uns
pour leur exemplarité. Dans un pays d’Afrique, dirigé par un
Etat-Parti, on procéda un jour à l’importation de camionnettes de
transport. L’innovation était déjà là. La quantité de
camionnettes allait à elle seule entamer le monopole des rares
transporteurs titulaires d’agrément accordé par l’Etat-Parti.
Les camionnettes commencèrent à sillonner le pays. Des acteurs sans
relation entre eux (agriculteurs, transporteurs, manutentionnaires,
marchands,etc.) entrèrent en relation de façon autonome créant des
réseaux échappant au contrôle de l’Etat-Parti et permettant à
la sphère non administrée de se renforcer matériellement et
socialement15.
Bien avant, en U.R.S.S., l’Etat-Parti n’a pu que laisser
s’instituer un « marché kolkhozien » alimenté par la
culture de lopins individuels . Aujourd’hui,
d’autres paysans cherchent d’autres revenus dans d’autres pays
en s’adonnant à des cultures plus nocives. Les observations faites
aussi bien dans la partie sous-développée de l’Asie du Sud-Est
qu’en Asie mineure, Afrique ou Amérique latine laissent supposer
un lien étroit entre la hiérarchisation sociale et la culture de
narcotiques par ceux qui se sentent « exclus ».
Ces
situations disparates montrent à l’évidence que, même
lorsqu’elles ne versent pas dans une criminalité, les activités
parallèles créent des réseaux d’acteurs évoluant dans des
marchés autonomes quasiment « autorégulés » par ces
activités avec à terme une force matérielle et sociale
conséquente. Cette force est d’autant plus grande que, comme leurs
ancêtres du moyen âge européen, les acteurs de l’économie
parallèle s’impliquent dans des transactions internationales qui
en font, parfois, des partenaires dans une économie mondiale
(contrairement à la sphère rentière repliée sur elle-même) et,
de ce fait, connectés à des transactions sur monnaies qui
renforcent leur autonomie par rapport aux instruments locaux de
paiement16.
Ces réseaux sont-ils des ensembles d’ individus
autonomes parce qu’exclus ou se créent-ils également sur le
modèle de la sphère administrée et communautariste parce que
rentière ? Il est clair que l’économie parallèle bénéficie
elle-même de rentes liées aux risques que n’assument pas les
acteurs dans la sphère administrée. Elle est la seule à offrir un
certain nombre de biens ou de services mais dans des marchés
illicites. Or, ce risque de l’informel confère-t-il à ses acteurs
une rente de situation ou bien indique-t-il que, bien au contraire,
ces acteurs qui introduisent le risque dans l’activité matérielle
introduisent quelque chose de nouveau dans les économies rentières,
savoir l’esprit d’ entreprise
? Sont-ils des entrepreneurs qui s’ignorent ?
Il
convient ici d’examiner une à une les différentes catégories
d’activités parallèles pour pouvoir se faire une idée. Nous
pouvons distinguer entre:
- des
activités de production au noir,
- des
activités de distribution et d’import-export,
- des
activités de change,
- et,
enfin, des activités extra-économiques qui peuvent relever plutôt
de la criminalité.
Pour
reprendre l’exemple du travail à domicile au moyen âge, on peut
limiter l’intérêt à ce travail et se pencher sur la situation
des ouvriers et de leurs relations avec le marchand. Cependant,
l’idée que nous suggérons est qu’il serait davantage pertinent
de considérer le marchand comme une tête de réseau impliquant la
production à domicile et l’emploi d’ouvriers mais aussi
l’agencement de la circulation des produits amont et aval, leur
importation ou exportation et enfin des interventions sur les marchés
des instruments de paiement. Si nous considérons donc le petit
revendeur de cigarettes , l’artisan tôlier ou le changeur de
devises à la sauvette nous risquerions d’occulter les liens qui
existent entre eux et, au lieu de les saisir comme acteurs d’une
économie , de n’y
voir que des phénomènes isolés et sans lendemain. Si par contre,
nous les considérons comme des éléments de réseaux animés par
d’autres personnes, il devient obligatoire de s’interroger sur le
statut de ces personnes et sur l’économie qu’ils créent.
La
question de l’individu et de l’entrepreneur se poserait a
priori moins pour les « employés »
du réseau que pour ses « animateurs ». Le petit garçon
qui offre des cigarettes dans la rue (l’une des images d’Epinal
des stratégies de « survie ») n’est pas, en général,
« propriétaire « de son « fonds de
commerce ». Il n’est que l’un des éléments d’un réseau
approvisionné par le même marchand et ne fait, en réalité, que de
la vente « pour compte ». Il est dans la même situation
que les personnes regroupées dans un atelier clandestin ou
travaillant à domicile « pour compte » d’un tiers qui
peut avoir plusieurs ateliers clandestins, employer des personnes à
domicile et faire vendre ses marchandises par des colporteurs. De la
même manière, il ne peut y avoir de « changeur » de
monnaies indépendant. Les activités de ces personnes apparaissent
comme compartimentées mais, en réalité, elles sont souvent
contrôlées par une seule et même personne, celle-là précisément
pour laquelle se pose la question de l’entrepreneur.
Comme
les travailleurs à domicile du moyen âge, les « employés »
d’un réseau sont déjà « hors » de la sphère
communautariste rentière mais ils restent impliqués dans des
relations au minimum « solidaristes » vis-à- vis de leur
famille immédiate. Ils apprennent, certes, par leur activité à se
dégager de la redistribution rentière et peuvent, dans leur
stratégie de survie, entrevoir un devenir
individuel 17.
Ils ne savent pas encore combiner les choses et les personnes dans
une « entreprise » mais voient leur employeur le faire.
Par contre, celui-ci semble être un véritable « entrepreneur »
par sa capacité à réaliser de telles combinaisons et à en faire
des combinaisons probantes sur le triple plan matériel, social et
culturel. Il offre le modèle de la réussite dans un environnement
hostile que, par ailleurs, il sait bien instrumenter à l’occasion.
Mais s’il réussit à importer des matières pour ses ateliers
clandestins ou obtenir un certain nombre de passe-droits dans la
sphère communautariste rentière qui administre et dont il est
exclu, ce n’est pas par affiliation communautaire mais grâce à sa
réussite individuelle
qui lui donne les moyens monétaires d’instrumenter cette sphère.
Il indique la possibilité, à travers l’enrichissement que peuvent
procurer les activités parallèles, d’une rupture avec les
stratégies communautaristes et d’une entrée dans l’
individualisme d’entreprise .
Cette culture de la réussite individuelle pourrait traduire
l’apparition d’une idéologie du se faire
soi-même tout à fait nouvelle dans des
sociétés encore dominées par les phénomènes rentiers et
communautaires. Est-ce alors une contre-société à l’oeuvre en
train d’éprouver de nouvelles pratiques et une nouvelle culture,
celles du marché « autorégulateur » et donc du
libéralisme d’entreprise et de la réussite individuelle ou bien
n’est-ce qu’un feu de paille qui ne résisterait pas à un
contrôle venant d’une plus grande capacité d’administration ?
Il reste, cependant, que cela semble bel et bien annoncer les
murmures de l’accumulation primitive d’un capitalisme balbutiant.
**
Professeur associé à l’Université d’Artois
Voir,
entre autres, A. Morice: « Guinée
1985: Etat, corruption et trafics »,
les Temps modernes, Paris, février 1987 et J.L. Amselle
« Fonctionnaires
et hommes d’affaires au Mali »,
Politique africaine, Paris, juin 1987.
2Pour
un exposé détaillé des causes et conséquences de l’ajustement,
voir : « Ajustement
et développement »,
sous la direction de Patrick et Sylviane Guillaumot, Economica,
1994.
La
crise des paiements extérieurs se traduit comme on le sait par un
déficit de recettes en devises, d’où des mesures destinées à
réduire les dépenses en devises et, parmi elles, la réduction
des importations. Une telle réduction est, en général, obtenue,
hors rationnement par les quantités, par un renchérissement en
monnaie locale de ces importations et donc une dévaluation de cette
monnaie. Les produits importés devenant plus chers, la demande
àl’importation est , certes , réduite ce qui soulage les
finances extérieures du pays mais il s’en suit une exclusion des
groupes sociaux qui , de par leurs revenus, ne peuvent plus accéder
à ces produits. Lorsqu’il s’agit de produits essentiels (lait
infantile, médicaments, etc.), ces groupes sociaux n’ont plus
d’autre choix que de se procurer des revenus complémentaires pour
pouvoir les acheter, d’où activités parallèles...
4
Cet aspect est fondamental. Il nous introduit d’ores et déjà à
l’interrogation de savoir si l’économie parallèle crée le
« marché autorégulateur » au sens de Karl Polanyi,
institution qui annoncerait une nouvelle configuration sociale. Cf.
Karl Polanyi, La
grande transformation
, Trad. fr., Paris 1983.
Serge
Latouche s’interrogeait déjà dans l’Occidentalisation
du monde ( La
découverte, 1989) sur un rôle historique possible de l’informel.
Voir également La
planète des naufragés,
La découverte, 1991.
Marc
Bloch décrit et analyse de façon exemplaire l’exclusion dont les
marchands faisaient l’objet.
Voir
aussi P. Dockès et B. Rosier , L’histoire
ambiguë, Croissance et développement en question,
PUF, 1988.
7
Il suffira ici de rappeler comment les « bourgs » ont
obtenu des chartes d’affranchissement, mouvement qui a donné
lieu parfois à des évènements très violents. L’exemple en est
l’aventure d’Etienne Marcel.
8Philippe
Hugon, L’économie
de l’Afrique ,
Paris 1993 , p.68. Voir également : La
petite production marchande et l’emploi dans le secteur informel
africain , IEDES,
Paris 1977.
9
En s’adonnant à l’importation de marchandises contre l’or
venant des Amériques et en finançant par endettement les guerres
de l’Empire, l’Espagne semble avoir annoncé dès le 17ème
siècle le destin actuel des Etats plus ou moins rentiers du
Tiers-Monde. On sait que pour limiter les sorties d’or, les
autorités espagnoles ont cru pouvoir supprimer les sorties de
valeur en obligeant les marchands pratiquant l’import-export entre
l’Europe et les Amériques à domicilier leurs transactions dans
une Casa de la
contrataçion
située à Séville. Ceci ne fit qu’accroitre le mouvement du
« papier » symbolisant ces transactions plus qu’il ne
contribua à retenir l’or. En définitive, cette mesure permit aux
manipulateurs de « papier » de s’enrichir plus que les
producteurs ou le pays lui-même. Cette richesse allait bientôt
donner lieu à la création de la Banque d’Amsterdam, située à
2.000 km de Séville !
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Le shéma décrit ici concerne aussi bien les pays communistes
que les pays d’Amérique latine ( où une féodalité d’origine
blanche continue de se distinguer par nature et par monopole des
affaires du reste de la population) que les pays d’Afrique ou
l’élite au pouvoir pratique les mêmes monopoles.
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Là aussi, rien n’interdit de convoquer à nouveau l’histoire
des marchands européens. L’attaque frontale que mène Ricardo
contre les propriétaires fonciers titulaires de rentes est due à
la fermeture du commerce extérieur. Ricardo démontre que seule la
libéralisation du commerce extérieur peut assurer le passage d’une
économie de rente à une économie d’accumulation par
l’industrie. Il reste, cependant, fermement attaché à une
limitation des instruments de paiement en circulation, se doutant,
peut-être, que cette accumulation par l’industrie ne peut se
faire si, d’un autre côté, un marché du papier se développait
sans limite absorbant les gains arrachés aux rentiers. Il semble,
d’ailleurs, que c’est par leur connection avec un marché
parallèle des changes que les « têtes de réseau » de
l’économie parallèle s’enrichissent, absorbant ainsi non
seulement les fruits de leur réseau d’activités parallèles mais
également la substance de la sphère « rentière ».
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