dimanche 29 mars 2009

La production des élites économiques en Algérie



Publié dans Islam et changement social, dir. Mondher Kilani, Payot, Lausanne, 1998
 
La production des élites économiques en Algérie
Élites gestionnaires et élites missionnaires


par Ahmed HENNI
Professeur à l’Université d’Artois


Je ne m'attarderai pas sur la définition de l'élite et j'entamerai directement mon analyse sur la base d'une acception opératoire et simplifiée qui, par la suite, permettra de mettre en lumière le problème de la définition elle-même de l'élite. Je dirai donc d'abord que j'entends provisoirement par élite (en arabe personnes montrables, sources visibles de la société) des personnes qui acquièrent une légitimité d'individus premiers sur différents marchés sociaux, légitimité surdéterminée le plus souvent par un passage plus ou moins long dans un segment du système de formation d'un pays. D'une manière générale, l'analphabète, même enrichi, même dirigeant, est, de ce fait, exclu de l'élite considérée comme légitime. Par contre, tout lettré, même socialement insignifiant, aspire à être reconnu comme membre de l'élite. Telle est souvent la tradition des sociétés. Telle est également la légitimité contemporaine des élites économiques qui, de plus en plus, sont davantage définies par une capacité apprise de management que par la détention d'un volume donné de propriété1.
Par contre, dans les situations de délégitimation des élites en place, c'est à dire les situations où d'autres personnes appellent à un changement social, de type révolutionnaire particulièrement, l'élite se doit, traditionnellement, de devenir missionnaire, c'est à dire prophétique et maraboutique, rôle tenu historiquement en Algérie par des non-lettrés et ou des lettrés socialement illégitimes2. La culture musulmane est sur ce point très ambivalente: autant elle peut valoriser l'analphabétisme du Prophète comme preuve de la transcendance du Message qu'il transmet autant elle ne confère de capacité d’interprétation de ce message qu'aux lettrés. L'élite musulmane se définit comme lettrée. Le savoir seul peut conférer la capacité de gestion d'une société; en dernière instance, tout conflit trouve sa solution dans le fiqh détenu par le cadi. Lorsqu'elle apparaît à des moments précis de l'histoire, l'élite missionnaire, elle, se définit de façon récurrente comme étrangère à cette sagesse conservatrice: elle proclame l'inutilité du savoir académique et, souvent, se proclame elle-même analphabète pour montrer qu'elle est précisément totalement étrangère à ce savoir.
Les modèles canoniques de ce type de missionnaire restent Ibn Toumert et Abdelmoumen. Ainsi, la mise en oeuvre du projet indépendantiste algérien fut, en 1954, initiée, conduite et dirigée par un groupe de jeunes missionnaires, analphabètes pour la plupart, mais tirant leur légitimité de l'efficacité de leur action face à la mièvrerie supposée des lettrés-gestionnaires du mouvement national3. De la même manière, lorsqu'il s'agira d'économie, l'efficacité qui confère la légitimité ne proviendra pas d'une capacité à produire un profit et concrétiser une accumulation de capital (ce qui supposerait une science des combinaisons productives de marché). Or, une telle science semble devoir être reléguée dans le catalogue des savoirs conservateurs et inefficaces. Cette contradiction pourrait expliquer un certain nombre de comportements d'élites algériennes selon qu'elles se considèrent comme élites d'une société ou comme élites d'un changement social. Telle est la récurrence que nous observons au cours de l'histoire algérienne.

Production et légitimation des élites économiques

L'efficacité économique qui produit l'élite économique légitime est, depuis l'indépendance, représentée comme une efficacité de bâtisseurs, missionnaires initiant et conduisant la construction de l'économie, non sa gestion. C'est au nombre de bâtiments construits que se mesure cette efficacité: nombre d'usines, nombre d'écoles, nombre d'hôpitaux, etc. Elle ne se mesure pas par la nature et le volume de l'activité qui ont lieu à l'intérieur de ces bâtiments. L'efficacité économique se représente par ce qui est montrable. Elle ne désigne pas un montant abstrait de richesse (le savoir dispensé dans le bâtiment école par exemple) mais une quantité physique de bâtiments. L' élite économique n'a besoin d'aucune légitimité rattachée à une science de la gestion. Dès lors, elle ne se produit ni ne se légitime par la production d'un profit ou par le savoir permettant de gérer efficacement la production de ce profit. Les rédacteurs de la Charte nationale de 1976 ne considèrent comme activités économiques privées légitimes que celles qui mettent en oeuvre une "propriété non-exploiteuse"4 ! Bref, l'entreprise, même privée, n'est légitime que lorsqu'elle ne fait pas de profit !!! Ne devant pas distribuer de dividende, l'élite économique ignorera le retour dû à l'actionnaire comme elle ignore, dans les entreprises publiques, le retour dû au contribuable. Ne devant pas rendre de profit, elle délaissera, comme nous le verrons, la comptabilité elle-même5.

L'élite économique va donc se définir comme un contingent de missionnaires au service, non de leurs propres intérêts individuels, mais au service du "peuple". Cette élite est d'autant plus légitime qu'elle s'active dans le secteur public. Lorsqu'elle s'active dans le secteur privé, elle ne prétend pas agir pour faire du profit individuel pour s'enrichir individuellement, mais agir au service du "peuple" et s'assimiler à l'élite économique missionnaire du secteur public. Cette assimilation du secteur privé à un secteur public permettra de légitimer toutes les revendications d'exonérations fiscales exprimées par cette propriété privée "non-exploiteuse". L'élite économique publique ou privée va, de ce fait, se définir davantage par une mission que par un statut ou une fonction sociale spécialisée nécessitant une pratique spécialisée supposant elle-même un savoir spécialisé de gestion. La société algérienne semble avoir encore des difficultés à produire et reconnaître des élites gestionnaires. Cette culture exclusive de la mission au détriment d'une culture de l'efficacité de gestion s'éclaire par le processus même de production et de légitimation de cette élite économique.

Nous pouvons distinguer dans l'élite économique:
1. Les acteurs de la dépense de capitaux publics. On peut y distinguer trois groupes:
1.1 - Une infime minorité titulaire du pouvoir de décision économique au niveau de la nation tout entière et se composant des individus exerçant le pouvoir politique et de ceux exerçant le pouvoir d'élaboration administrative des décisions. Cette minorité n'étant pas produite par un processus social, nous en laisserons l'examen de côté.
1.2 - Les cadres dirigeants du secteur public économique (sociétés publiques, établissements publics, offices, etc.). Sur une population de 25 millions d'habitants au début des années 1990, ils ne représentent encore que quelques centaines d'individus. L'élite économique publique est une minorité qui dépend du volume de dépenses décidé par l'Etat. On comprend que dès que ce volume est compromis (comme après 1986), cette élite puisse se sentir menacée de disparition. Sa perpétuation comme élite dépend de son rôle missionnaire lui-même conditionné par l'existence d'un investissement public. C'est pourquoi son discours n'est centré que sur la dépense publique d'investissement, dépense qui légitime pour elle tous les prélèvements fiscaux autoritaires. L'adhésion de cette élite à un système pratiquant l'épargne forcée s'explique également par son mode même de production en tant qu'élite.
1.3 - Les cadres de gestion administrative des processus économiques, attachés également à gérer davantage des dépenses publiques que des ressources provenant des activités privées et tirant leur statut du volume d'épargne forcée imposé à la population. Plus la dépense d'investissement public est importante, plus ils auront de projets assurant leur légitimité, leur pouvoir et leur statut.

2. Les acteurs de l'accumulation de fortunes privées.
2.1 Les barrières mises dès 1962 à la création d'activités économiques individuelles ont supprimé la liberté d'installation réservant l'exercice de l'activité économique aux heureux élus de l'autorisation accordée par le pouvoir politique lui-même (et non par la seule administration). L'élite économique privée s'est dès lors trouvée être un sous-produit des individus détenant le pouvoir politique et il n'est pas besoin ici d'en analyser le processus de production qui n'est pas non plus un processus impliquant la dynamique de la société.
2.2 La crise des paiements de 1986 a ouvert une deuxième voie à l'activité individuelle, celle de l'économie parallèle qui, elle, implique, non des centaines mais des dizaines de milliers de personnes et met en branle une nouvelle dynamique sociale. Bien entendu, le type d'élite et de légitimité qu'introduit l'exercice de l'activité économique parallèle entre en contradiction totale avec les processus de production de l'élite économique en place.
2.3 Une troisième dynamique de production de l'élite économique privée s'est ouverte depuis 1990 avec la loi réformant le registre de commerce et supprimant un certain nombre de barrières à l'installation. Là aussi, un autre processus s'est mis en route qui semble avoir inauguré une réelle dynamique sociale. Il est néanmoins encore trop tôt pour voir quel type d'élite économique pourrait sortir de ce processus.

3. Les producteurs du discours économique.
Le discours économique fut, à l'indépendance, porté par les dirigeants et cadres politiques. L'idéologie que le pouvoir rend officielle et dominante est celle de l'assimilation de l'économie au développement matériel collectif national. L'élite économique va se définir comme l'ensemble des individus qui définissent et conduisent ce développement. L'économie est moins production que mission. L'élite est de facto une élite missionnaire. Dès lors, l'élite économique suprême est celle qui définit l'économie elle-même: ce sont les idéologues du pouvoir et, par suite, le Chef suprême qui deviennent les économistes autorisés.
Le Chef délègue la conduite de cette économie. Il n'a besoin pour ce faire que d'ingénieurs. L'abondance pétrolière conforte cette attitude où seule compte l'exécution de la dépense. L'économie en devient pure exécution matérielle n'exigeant aucun retour financier, preuve de l'inutilité aussi bien des banquiers que des commerçants ou des comptables. Non seulement la gestion économique sera confiée aux ingénieurs mais la production du discours économique lui-même devient le fait des ingénieurs (exécution) ou du ministère des Finances (définition des dépenses). L'élite économique, identifiée à des ingénieurs, s'attribue simultanément le monopole technique de l'exécution matérielle, le monopole de conduite des activités et, enfin, celui du discours économique. Mieux, ces ingénieurs, très souvent P.D.G. de sociétés publiques ou très hauts fonctionnaires, sont souvent nommés d'office membres du Comité central du F.L.N. Ils ont toutes les légitimités voulues6. C'est ainsi que les premiers ingénieurs abandonnent chantiers et ateliers pour conduire administrativement la circulation matérielle.
A la fin des années 1960, deux phénomènes se conjuguent qui vont déplacer la production du discours économique: au moment où les premiers économistes commencent à sortir de la Faculté d'Alger, une administration du Plan est mise en place. Les administratifs du ministère des Finances et les ingénieurs, bien qu'en concurrence, perdent le monopole du discours économique qui, depuis lors, commence à être élaboré par des économistes universitaires ou employés au Plan. Ce discours reste cependant un discours missionnaire, cachet qu'il n'a semble-t-il pas toujours pas perdu malgré la mise en oeuvre, depuis 1990, de mesures associées à l'économie de marché. L'élite économique auto-produite par le discours économique qu'elle tient reste une élite productrice de légitimations des missions que définit le pouvoir.
La conclusion que l'on peut tirer de ces observations est que ces élites se définissent et se légitiment par la mission qu'elles s'attribuent et non par leur savoir de gestion économique. L'appartenance à l'élite n'est pas due à une promotion due à un mérite rattaché à des règles universelles de validation (la production d'un profit et d'un capital et la production et l'exercice d'un savoir permettant la production de profit et de capital) mais à une règle purement locale. Il s'agit dès lors de voir comment la production de l'élite économique a pu s'écarter des critères universels. L'une des manières pertinentes de rendre compte de cette dynamique est d'étudier le système de production des élites économiques, notamment les élites du secteur public. Cette production est assurée en grande partie par le système de formation. L'analyse de cette dynamique va nous permettre de voir que l'appartenance à l'élite économique va, graduellement, être détachée de l'exigence de la maîtrise d'un savoir universel pour être rattachée de plus en plus à une fidélité missionnaire locale. Dès lors, c'est la place qui donne la compétence et non la compétence qui donne la place sociale7.

La formation des élites économiques publiques

Jusqu'en 1971, la formation des élites économiques reprend les règles héritées du système français de formation. A partir de 1971, la réforme de l'enseignement engagée parallèlement aux plans quadriennaux de développement se propose, selon l'un de ses promoteurs, d'opérer un "renversement de perspective: ce n'est plus l'université qui impose sa propre définition des programmes, dans un contexte abstrait, mais la société qui exprime ses besoins"8.
Cette représentation conduit à la disparition du champ d'auto-reproduction de l'élite selon des règles universelles et indépendantes des groupes sociaux particuliers: la formation des élites économiques est sectorisée dans des instituts indépendants les uns des autres et indépendants d'une autorité centrale administrative et pédagogique unique. Chaque ministère sinon chaque nouvelle usine se dote de ses propres structures de formation, dont ils définissent, seuls et sans en référer à aucune autorité scientifique extérieure, les modalités d'entrée, les programmes et les critères de validation des études. Bien entendu, très souvent, ces études conduisent à des diplômes spécifiques et des emplois captifs dans le secteur qui a financé la formation. De ce fait, l'élite formée ne peut avoir de prétentions universelles mais reste captive de l’Administration qui en a assuré la formation et validé le diplôme. Cette auto-légitimation conduit à la négation de tout académisme indépendant, de tout critère universel de validation et une dévalorisation du corps enseignant. Les ingénieurs-maison s'auto-proclament gestionnaires.
Dès lors, et sans que cela ait été recherché, le système de formation se scinde en deux:
1) un système géré par l'Administration de l'éducation et dispensant un enseignement de type général essayant de sauvegarder des critères universels eux-mêmes mutilés par les partisans de "l'élaboration d'une culture nationale, progressiste et révolutionnaire" qui voudraient entreprendre un "processus de décolonisation (..) des matières contaminées par l'idéologie colonialiste (histoire, ethnologie,..)". "On abolira, propose ce promoteur de la réforme de 1971, secrétaire général du ministère de l'Enseignement, l'ensemble des matières qui surchargent dangereusement les programmes (langues mortes, etc..) (..) et tous les archaïsmes (histoire de la philosophie notamment) au profit des problèmes et des questions d'actualité"9.
2) un ensemble de structures indépendantes de l’Éducation nationale, rattachées chacune à une administration de tutelle, spécialisées dans une formation donnée et chargées de former les cadres du secteur. Il y aura alors autant d'instituts spécialisés que d'administrations (Agriculture, pêche, météorologie, mécanique, électricité, électronique, pétrole, mines, travaux publics, etc..). Ces instituts forment des techniciens supérieurs et des ingénieurs appelés non seulement à travailler captivement dans leur secteur mais surtout appelés à en gérer les unités. Ils vont produire les cadres dirigeants du secteur public. Celui-ci représentant au début des années 1990 près de 75% du PIB algérien, on peut dire que de ces instituts va sortir l'élite économique de la période 1970-1990.
Cette élite économique est en majorité constituée d'ingénieurs. Il n'y a, en fait, aucun institut spécialisé dans le management d'entreprise. L’École supérieure de commerce, héritage de la colonisation, restera un établissement unique et s'orientera rapidement vers l'enseignement économique général délaissant les spécialités de gestion et de marché. Dans les Instituts de sciences économiques, créés à partir de 1974 en régions sous la pression des effectifs, l'honneur est aux options "planification" et "théorie économique". Les filières financières existantes seront souvent supprimées10. L’Administration du Plan arrivera cependant à créer, mais pour ses propres besoins et ceux des administrations, un Institut des techniques de planification. Cet Institut subira très vite la déviation généraliste. Un deuxième Institut, dit Institut supérieur de gestion et de planification, sera créé pour renouveler la tentative et subira également le poids des tendances économistes généralistes. Une tentative de création de Business school aura lieu en 1990 et avortera rapidement. Durant vingt ans aucune formation spécialisée liée à la gestion de l'activité économique ne sera ouverte ni ne pourra résister aux pressions généralistes.
La comptabilité elle-même est délaissée, preuve que la société ne semble pas en avoir besoin. L'expertise comptable à laquelle préparaient les filières financières et comptables demeure un monopole de quelques individus diplômés avant les années 1970. En 1990, une statistique de la Banque mondiale révélait que l'Algérie avaient moins d'experts-comptables que le plus gros cabinet tunisois d'expertise. Il faut cependant souligner que cet état de fait n'a jamais été voulu mais qu'il résulte de la dynamique lancée par la réforme de 1971, de l'action d'acteurs attachés à leurs rentes comme les experts-comptables et enfin de l'absence du besoin de représentation de l'activité engendré par les ressources en pétrole. Faute d'être contraints d'afficher des résultats par des actionnaires exigeants ou par les suffrages des contribuables, les cadres dirigeants d'entreprises peuvent ignorer les règles universelles du management. Si les ingénieurs pourront ainsi garder le monopole de la direction des entreprises publiques et des services administratifs dirigeant l'activité agricole, industrielle, commerciale et bancaire, ils pourront également se passer des la connaissance et de l'application des règles universelles en matière de gestion économique. Les ingénieurs, l'élite, n'auront pas besoin de justifier leur position dominante par la référence à des règles universelles de savoir ou de gestion effective. Ils pourront ainsi échapper au contrôle académique extérieur à eux-mêmes et dont les actionnaires ou les électeurs, dans d'autres pays, font un préalable de recrutement et de légitimité.

La déstructuration des enseignants comme corps de légitimité académique
C'est ainsi qu'un triple mouvement apparaît:
1. Celui des secteurs administratifs qui voudront auto-produire leurs cadres et valider par eux-mêmes la légitimité de leurs dirigeants; ce mouvement tendra à autonomiser la formation spécialisée par rapport au Ministère de l'Enseignement et à la libérer du contrôle académique des enseignants. L'auto-contrôle devient la règle dans chaque administration. Dès lors, les critères de promotion se différencient secteur par secteur et s’éloignent de plus en plus de règles générales nationales et bien entendu des règles universelles. L'élite ne circule plus d’un secteur à un autre. Des élites hétérogènes se forment légitimées par des modes de savoir et de promotion eux-mêmes hétérogènes et marquées par le localisme.
2. Celui initié par les diplômés eux-mêmes qui, faute d'avoir été validés sur la base d'un contrôle académique extérieur, rechercheront une validation universelle par des formes purement bureaucratiques (des arrêtés administratifs d'équivalence permettant une meilleure circulation dans la fonction publique ou l'accès aux troisièmes cycles de l'enseignement supérieur). Cette validation administrative reléguera le corps enseignant dans une sphère sans pouvoir et développera le mépris des ingénieurs pour un corps enseignant devenu illégitime. Ce mépris pour la légitimité académique redoublera d'intensité lorsque cette légitimité se réclamera de l'arabe classique11.

3. La passivité opportuniste de l’Administration du ministère de l'Enseignement qui a souvent utilisé le pouvoir de validation comme élément de marchandage politique avec les individus et les secteurs et non comme expression d'un pouvoir académique.
4. La passivité opportuniste du corps enseignant lui-même qui, sous la pression des effectifs étudiants, a fermé les yeux sur les critères de recrutement dans les enseignements supérieur, secondaire et primaire et provoqué ainsi sa propre délégitimation. L’administration de l'Enseignement contribua à le neutraliser en conférant aux nouvelles recrues une légitimité purement administrative.

Le statut du corps enseignant du supérieur fut, par exemple, pratiquement mis en veilleuse afin de permettre les recrutements et les promotions sans validation académique. La première brèche fut ouverte par une disposition permettant aux assistants titulaires d’un bac+4 d’accéder, après 4 ans d’exercice et évaluation des travaux par le Conseil scientifique de Faculté, au grade de maître-assistant. La pression des assistants fit que la disposition put être contournée par la modification des modalités de composition des Conseils scientifiques de Faculté. L’Administration prit, en accord avec le syndicat enseignant dominé par les assistants, un arrêté fixant une composition paritaire des Conseils scientifiques associant les responsables administratifs des facultés et un certain nombre d’enseignants élus sans distinction de grade. Dès lors, les Conseils scientifiques furent dominés par les coalitions formées par les directeurs, directeurs adjoints et chefs de département. Plus une faculté comportait de départements, plus il y avait des chances que le nombre d’administratifs fut, au Conseil scientifique, plus important que celui des enseignants. Comme le Conseil distribuait promotions, détachements à l’étranger et bourses doctorales à l’étranger, il fut de bon ton d’en être sinon membre du moins de former des coalitions dominant le Conseil. Les assistants mirent dès lors en pratique des stratégies d’occupation des postes administratifs (directeurs, etc..) pour contrôler les Conseils scientifiques et fonctionner non avec la légitimité de l’Académie mais avec celle des bâtisseurs. Les missionnaires prenaient le pas sur les gestionnaires. Devant cette offensive, les enseignants de rang magistral se mirent d’eux-mêmes à l’écart espérant éviter l’humiliation d’être mis à l’écart. Cette mise à l’écart allait se légitimer doublement:
a. par le discours des bâtisseurs tenu par les assistants qui, devant la pression des effectifs étudiants, ont pris des responsabilités refusées le plus souvent par les plus gradés;
b. par l’arabisation des formations. Celle-ci ne fut pas au départ une revendication fondamentaliste mais bien un instrument utilisé par les bâtisseurs progressistes pour mettre à l’écart les professeurs de rang magistral francophones et permettre ainsi aux assistants de dominer les Conseils scientifiques des facultés.
L’arabisation fut instrumentée par la gauche bureaucratique pour évacuer les règles universelles du mérite académique et exclure celui-ci des critères de redistribution de la rente pétrolière.
Très vite ce système permit aux assistants d’accéder au corps des maîtres-assistants et de dominer le corps enseignant. On pouvait devenir maître-assistant simplement par ancienneté de quatre ans dans le corps des assistants. Seuls restaient inaccessibles administrativement les grades supérieurs.
Parallèlement à cela, toute forme de concours fut supprimée et la tendance fut à la promotion par ancienneté12.
Mieux, les syndicats et l’Administration établirent au fil du temps des grilles de salaires et d’indemnités qui renversaient la hiérarchies de rémunérations. La thèse en devient inutile.
Il ne pouvait de ce fait se constituer un corps enseignant régi par les mêmes règles universelles. Dès lors, le contrôle de validation académique qu’exerce ailleurs ce type de corps enseignant disparut et le corps enseignant en perdit lui-même sa légitimité. Cette perte de légitimité fut abusivement attribuée à l’arabisation alors que ni le niveau ni les pratiques des francophones ne se distinguent guère de celles des arabophones. Ceux-ci en ressentirent un ostracisme encore plus grand d’autant plus que la critique venait souvent du secteur hors-université (francophone) qui apparaissait comme la cause de la fermeture des débouchés économiques aux arabophones universitaires. Ceux-ci ne purent qu’être satisfaits lorsqu’à la suite de la crise pétrolière de 1986 le manque de ressources budgétaires conduisit à transférer les formations d’ingénieurs à l’Université et à les faire souvent en arabe. Seulement, il n’y avait plus de débouchés pour les ingénieurs quels qu’ils soient. Les “ arabisants ” en éprouvèrent un ressentiment redoublé qui ne pouvait qu’alimenter le fondamentalisme. Ils n’accusaient pas la “ crise ” économique mais encore une fois l’ostracisme des francophones.
Ils ne soupçonnaient pas que la cause réelle de leur situation était moins dans l’arabisation que dans l’impuissance de l’Administration de l'Enseignement et du corps enseignant (francophones compris) à s’ériger en corps de contrôle académique et en centres de légitimité scientifique fonctionnant en rapport avec des règles universelles. Ils tombaient, et les francophones aussi, dans une perception purement locale de leur situation.

La formation parallèle des élites économiques

Il n’y a donc pas, à partir d’un certain moment, de système éducatif administré par une autorité centrale unique et légitimé par des enseignants formant un corps académique. Dès 1968, le directeur de la formation au ministère du travail attirait l’attention sur les dangers d’une autonomisation sectorielle de la formation. Lors d’un séminaire sur la formation et le développement, le constat fut clairement formulé: “ Si un système est un ensemble de structures liées entre elles par certaines règles ou lois (normes intentionnellement créées et appliquées par l’organisateur), on constate que nous sommes en présence de plusieurs systèmes indépendants parallèles, juxtaposés à des structures non reliées entre elles, sans que des règles ou des lois en aient fixé l’organisation ”13.
L’offre de cadres commence à partir de 1970 à provenir en majorité du secteur hors-université. Cette organisation atteint son apogée à la veille de la crise pétrolière de 1986 qui frappera de plein fouet les formations parallèles au système universitaire et conduira soit à la fermeture soit à l’intégration des instituts spécialisés au secteur universitaire. A son apogée, en 1986, le système hors-Université regroupe plus de 80% des inscrits en bac +1 et bac +2 et près de 20% des bac+3 et au-dessus (soit 40.000 de niveau technicien supérieur et 10.000 de niveau ingénieur).
Ce système échappe au contrôle académique du corps enseignant et n’a pas de corps enseignant propre. Il fonctionne très souvent à la vacation et représente un débouché annexe pour les administrateurs qui l’ont créé. Il se caractérise par deux éléments très attractifs pour les individus: 1. Etudes avec logement et présalaire; et 2. Garantie de diplôme et de débouché.
Le budget par étudiant y est jusqu’à cinq fois supérieur à celui des Universités. L’enseignement s’y fait en français. Il bénéficie ainsi de la légitimité multiple rattachée au corps des ingénieurs-missionnaires.
Budget de fonctionnement comparatif (1986)*
Instituts spécialisés - Université
Dépenses annuelles par étudiant
(en DA)
Institution

Budget par étudiant

Institut d’hydrométéorologie


118.500

Institut algérien du pétrole


84.800

Institut d’hydrotechnique


65.900

Institut d’électrotechnique


60.000

Instituts de technologie agricole


53.600

Institut de Planification


50.100

Institut des industries légères


47.00

Institut de génie mécanique


38.700

Institut des hydrocarbures et chimie


34.100

Ecole nationale d’administration


33.100

Institut de formation en bâtiment


30.400

Universités


24.000

Ecole d’ingénieurs en travaux publics


23.800

Institut de finances et comptabilité


19.400

* Les coûts hors système universitaire n’incluent pas les frais d’administration centrale ni les charges sociales dues au titre d’un corps enseignant permanent propre.

Le secteur de formation hors Education nationale a pris au fil du temps une telle importance que les entreprises y ont recruté, en dehors des cadres-maison, la quasi-totalité de leurs cadres dirigeants, rejetant ainsi les diplômés de l'Université vers l'enseignement ou l’administration, notamment l'administration du Parti F.L.N., et les carrières politiques. On peut affirmer qu’à la fin des années 1980, la totalité des cadres d'entreprise provenaient du secteur de formation hors Université (francophone) alors que les cadres politiques provenaient de l'Université (majoritairement arabophone). Les cadres d'entreprise pouvaient de ce fait se légitimer par une formation spécialisée et dispensée en français. D’où le divorce assez rapide entre l’élite économique et le système de formation et d’éducation générales, et plus fondamentalement, le divorce entre l'élite économique et le système d'administration politique pratiqué par le F.L.N. Mieux: le système d’éducation générale fut, par l’extinction progressive de l’enseignement technique, mis radicalement à la base à l’écart de toute dynamique de production des élites économiques.

Évolution comparée des investissements économiques d’État et des effectifs de l’enseignement technique

Année

Investissements d’État
en milliards de DA

Part des effectifs de l’enseignement technique dans l’enseignement moyen et secondaire

1967


1,90

26,2 %

1968


3,01

26,1 %

1969


4,42

24,6

1970


6,25

23,3

1971


8,22

20,9

1972


10,06

17,9

1973


11,70

17,1

1974


15,93

19,8

1975


24,12

3,6

1976


34,10

2,5

1977


47,33

1,9

1978


52,67

1,6

µ §
Source: A. Henni, La mise en oeuvre de l’option scientifique et technique, OPU, Alger, 1990, p. 102

Il est curieux d'observer que c'est le sous le gouvernement des ingénieurs que s'opère une éradication de l'enseignement technique au moment même où ces ingénieurs multiplient les importations d'usines et les créations d'emplois industriels. Bien entendu, cette disparition des études secondaires techniques ne concerne pas que les métiers industriels puisque disparaît avec elles l'ensemble des formations de base rattachées à la gestion (Certificats et brevets d'aptitude professionnelle au secrétariat, à la comptabilité, commerce etc..). Déjà, en 1968, un rapport de la direction générale du Plan procédait à une subdivision assez curieuse des disciplines scientifiques rejetant la comptabilité , la gestion, le commerce, le droit, la psychologie (industrielle ou non) dans la sphère illégitime des connaissances non opératoires. Nous retrouvons cette distinction à l'identique lorsqu'il s'agit, en 1984, de procéder à une arabisation de l'Enseignement supérieur. L'arrêté ordonnant arabisation, outre qu'il traduit la décision individuelle d'un ministre ou d'une administration (un décret aurait traduit une décision de l'ensemble du gouvernement et une loi aurait traduit encore plus que cela) et reflète au moins le désintérêt des autres secteurs pour l'enseignement général considéré comme non stratégique dans la production des élites légitimes, intègre finances, comptabilité, marketing, etc.. dans les sciences sociales et provoque ainsi l'arabisation de leur enseignement à l'Université les frappant ainsi de l'illégitimité rattachée aux disciplines non scientifiques.
La fondamentalisation de l'Université aussi bien dans le sens de son exclusion des enseignements dits opératoires et par suite son exclusion des débouchés liés à ces enseignements que dans le sens du développement du fondamentalisme comme attitude s'illustre parfaitement avec la dynamique observée à l'Université des Sciences et Techniques d'Alger (USTA). Créée en 1974 à grands renforts de proclamations technicistes universalistes (alors que l'enseignement technique de base était éradiqué au même moment), elle devait connaître un certain nombre de conflits qui, par leur violence, parfois armée, reflètent cette évolution. L'USTA devait absorber la Faculté des sciences d'Alger, l'Ecole polytechnique et l'Institut de Géographie. Cette absorption fit que l'enseignement eut, dès le départ, tendance à se faire généraliste, tendance favorisée par la perspective du débouché principal des études universitaires qu'était l'enseignement lui-même. Des oppositions violentes apparurent entre les fondamentalistes et les partisans d'un enseignement plus opératoire. Dès 1981, les fondamentalistes (toujours au sens de partisans d'enseignements fondamentaux) perdirent la partie et furent renvoyés à l'Ecole Normale Supérieure, chargée de former les enseignants du secondaire et bientôt entièrement arabisée. C'est la preuve une fois encore que les vrais problèmes de production de l'élite vont se cacher derrière une façade linguistique. En 1983, l'Ecole polytechnique sort de l'USTA et reprend son autonomie laissant le champ libre aux fondamentalistes. En 1985, l'USTA était déjà devenue un gigantesque tronc commun ouvert aux bacheliers préparant les concours de médecine, informatique, etc. Sur 12.000 étudiants, 10.000 étaient déjà en tronc commun. L'expérience fut un échec total et, dans le discours des élites économiques, illustra de façon spectaculaire l'incapacité de l'Enseignement général à former des cadres légitimes.

On peut dès lors observer la conjonction de plusieurs éléments:
- délégitimation du secteur de l’enseignement par son exclusion des formations techniques opératoires (affaires religieuses comprises) réservées aux secteurs s'accompagnant d'une arabisation de cet enseignement et du maintien du français dans les formations sectorielles spécialisées de telle sorte que l'arabe soit une langue perçue comme rattachée aux disciplines du discours et le français une langues rattachées aux sciences de l'ingénieur et à la médecine;
- réservation des places par les secteurs à leurs propres diplômés et exclusion des diplômés de l'université des directions économiques valorisantes. Les diplômés de l'enseignement général seront principalement destinés à l'enseignement, à l'administration et à la politique. Ils n'auront aucune place dans l'économie.

De la production des élites économiques par un système de formation parallèle à celle d'élites économiques par une économie parallèle

La crise des paiements de 1986 a entraîné la perturbation de cette dynamique et enrayé sa reproduction. Dès lors l'élite en place n'a plus disposé des moyens financiers nécessaires à la poursuite des investissements publics et à sa reproduction comme élite. L'élite économique privée n'a plus disposé non plus des devises nécessaires à la reproduction de son système de production par autorisation politique. L'élite économique productrice du discours économique s'est trouvée soudain en défaut de légitimité. Bref, ce sont ceux qui pouvaient rapporter des dollars, avaient des méthodes ou des idées pour le faire qui, soudain, pouvaient espérer devenir l'élite économique sinon en faire partie. Cette efficacité fut, très vite, travestie en mission dans le cadre du marché à venir. Gagner des dollars c'est contribuer à résoudre la crise des paiements; c'est rendre service au pays. L'élite économique publique fut soudain coupée en deux: ceux qui s'essayaient à rapporter des dollars et ceux qui critiquaient cette déviation mercantile.
Le plus important en fait se passait ailleurs: le défaut de disponibilité de nombreuses marchandises allait susciter l'apparition de nombreuses vocations de "contrebandier". Les autorités fermèrent les yeux. La contrebande alimenta ce qui devint une véritable économie parallèle avec ses réseaux extérieurs et intérieurs, ses règles, ses marchés et ses prix14. Ce fut une révolution: l'efficacité économique n'était plus liée à la dépense publique mais à la capacité entrepreneuriale (marchande seulement dans ce cas) individuelle. La règle universelle du mérite individuel réapparut. Elle fut bien entendu immédiatement combattue par l'élite attachée à la mission par la dépense publique.
L'apparition d'une nouvelle dynamique de production d'une nouvelle élite allait appeler deux types de légitimité:
1. une légitimité de l'efficacité productive adoptée par une partie des élites en place, publiques notamment. Il convenait de réintroduire les règles universelles et de convertir les élites missionnaires en élites gestionnaires. La légitimité des élites ne devait plus être liée à la dépense publique mais à la capacité de production de capital. Ceci impliquait l'abandon de tout système d'épargne forcée et de prélèvements autoritaires. Cette tentative, dite des réformateurs, échoua en 1991.
2. une légitimité de la liberté d'activité. A défaut d'un accès à des ressources publiques, les jeunes businessmen réclamaient le droit de gagner leur vie même par la contrebande. Mieux: devant l'échec du modèle usinier, ils rejetaient toute mission productiviste et tenaient un discours de légitimation du seul commerce, activité considérée jusqu'alors comme parasite et impure. Bien entendu l'attitude de ces jeunes ne pouvait que rejoindre des représentations idéologiques considérant le commerce comme pur et rattachant le statut d'élite aux individus efficaces sur le plan commercial. La référence à l'Islam ne pouvait que conforter ce type de légitimation15.










1 Critère qu’avait retenu la République de Venise pour figurer au Livre d'or .
2
Pour dire les choses autrement, lorsque l'establishment orthodoxe (sunnite) entre en crise, les oulémas établis peuvent être disqualifiés au bénéfice de missionnaires non-versés dans les sciences théologiques. L'étude de Malika Zghal [1996] sur les Oulémas d'El Azhar vient confirmer ce qui avait été déjà observé en Algérie et montre bien que les missionnaires islamistes égyptiens se recrutent davantage dans les facultés de sciences profanes (médecine, ingénierie, sciences physiques) que dans celles des sciences religieuses. Le désir de changement social suscite l'apparition de missionnaires propageant un prophétisme conforme à la tradition historique de valorisation du non-lettré comme conducteur de ce changement.
3 Voir Harbi M. [1975] Aux origines du F.L.N., Bourgois, Paris. Mohamed Harbi appelle les premiers des "plébéiens".
4 Cf. F.L.N. [1976] Charte nationale, Alger
5 Voir notre article sur Le développement scopique [1990] dans la Revue algérienne desz sciences juridiques, économiques et politiques, Alger
6 L'analyse du discours des ingénieurs s'appuie bien entendu sur leurs déclarations publiques lorsqu'ils occupent des fonctions politiques mais surtout sur la littérature qu'ils produisent et publient dans les revues corporatistes (El hindiss, par exemple) propres à une grande société publique (société des pétroles, société sidérurgique,..) ou à une association horizontale (association des ingénieurs -- prenant au début la forme d’une organisation de masse du parti F.L.N.), etc.
7 Henni A. [1992] Le Cheikh et le Patron, Office des Publications universitaires, Alger
8 Voir Benachenhou Mourad [1980] Vers l'Université algérienne, Office des Publications universitaires, Alger, p. 33
9 Benachenhou M., op. cit., pp. 35-36
10 Les arrêtés de création ou de suppression de filières sont publiés dans le Bulletin du ministère de l'enseignement supérieur. On peut ainsi suivre l'évolution au cours des ans des créations et des suppressions de formations.
11Sur les questions linguistiques voir dès 1979 les travaux de Gilbert Grandguillaume (Langue, identité et culture nationale au Maghreb, Peuples méditerranéens, oct-déc. 1979 et Langue et communauté au Maghreb, janv-mars 1982)
12 Cf. El Hadi Chalabi, Naqd, n°4, 1992
13 Revue financière, [1970] n° spécial, juin
14 cf. Henni A. [1995] Economie parallèle ou société parallèle, Politique africaine, déc. , Paris
15 Voir Charef A., [1994] Algérie, le grand dérapage, L’Aube, la Tour d’Aigues.
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